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L'A RÉ VO, L'UJEO NI AIR GE NTIISENEE

c'était l’esprit de la colonie, et le second les tendances libérales de la nouvelle monarchie. Deux siècles de vie coloniale avaient été plus que suffisants pour former une race créole qui, si elle était espagnole par héritage biologique, était américaine par les intérêts ethniques dont l’esprit de conquête ne pouvait méconnaître la puissance.

Cette force croissante de la colonie se fait sentir dans la note envoyée par les membres du chapitre ecclésiastique au gouverneur de Buenos-Ayres, en 1771, pour solliciter la fondation d’une université, « Il y a longtemps, disent-ils, que cette ville aspire après un collège et une université où'ses jeunes gens puissent se préparer à servir utilement l’Église et l’État. Par sa considérable et populeuse extension, dans l’état où elle se trouve aujourd’hui, elle ne le cède en rien à aucune ville de l’Amérique méridionale. De voir que beaucoup d’autres qui lui sont en tout inférieures jouissaient déjà d’un si profitable bienfait et d’un si honorable blason, cela lui produisait une espèce de sensible jalousie qui lui rendait sa peine insupportable. En effet, non seulement la ville de Lima, mais aussi celles de Quito, El Cuzco, Chile, Chuquisaca et Cordoba ont des universités comportant chacune plusieurs collèges où leurs fils, sans avoir besoin d’abandonner leur pays, s’instruisent dans la science qui convient à leurs talents, et acquièrent les grades qui viennent couronner leurs travaux. Seule, la ville de Buenos-Ayres s’est vue et se voit encore, au mépris de sa plus grande importance, faire exception à une règle aussi générale, sans seule-

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ment avoir un séminaire conciliaire dont aucune ville ne manque en ces royaumes (1). Ce pays, dans l’opinion de ses plus grands rivaux, est fécond à l'extrême en esprits distingués, mais innombrables sont ceux qui n’ont pu percer parce qu'ils n'avaient pas les moyens de se transporter à Cordoba et d’y vivre le temps nécessaire pour suivre jusqu’au bout les cours de philosophie et théologie que seule cette université comprend dans son enseignement » (°).

En ce qui touche l’enseignement même, si en théologie les membres du chapitre ecclésiastique de Buenos-Ayres ne s’écartent pas des systèmes traditionnels, en philosophie ils se révèlent partisans d’une tendance émancipatrice.

« Ils ne seront pas dans l'obligation de suivre un système déterminé, disent-ils, spécialement en physique, matière pour laquelle ils pourront se séparer d’Aristote et enseigner soit suivant les principes de Cartecio ou de Gassendi ou de Newton ou de quelque autre mathématicien, soit suivant tout autre système tendant à l’explication des effets naturels ; ils pourront suivre seulement la lumière de l’expérience au moyen des observations et des essais que font si utilement les modernes académies » (*).

(?) Ce séminaire, à la fondation duquel s’intéressa le vice-roi Vertiz, ne prit une forme convenable et définitive qu’en 1802 selon Juan M. Gutiérrez, D. Benito de Lue y Riega étant évêque de Buenos-Ayres (Noticias histéricas sobre el origen y desarrollo de la Enseñanza piblica superior en Buenos Aires, p. 480.)

(2) Juan M. Guriérrez, Noticias histéricas sobre el origen y desarrollo de la Enseñanza pblica superior en Buenos Aires, p. 350.

(5) Juan M. Guriérrez, Noticias histéricas sobre el origen y desarrollo de la Enseñanza publica superior en Buenos Aires, p. 60.

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« Si l’on tient compte, dit Gutiérrez, du retard que subissait en Espagne l’enseignement de la philosophie au moment où les chanoines de Buenos-Ayres l’émancipaient un tant soit peu du despotisme aristotélique, on pourrait dire qu'ils furent des novateurs intrépides (1). »

Au point de vue de l’enseignement, le gouvernement du Tucuman se trouvait dans de meilleures conditions que celui de Buenos-Ayres. Depuis 1622, 1l possédait une université fondée par l’évêque Fray Fernando de Trejo y Sanabria dans la ville de Cordoba et confiée aux Jésuites. Celui du Paraguay n’avait qu’un séminaire ecclésiastique. L’université de Chuquisaca (Haut-Pérou) était contemporaine, quant à sa fondation, de celle de Cérdoba du Tucuman ; elle ne faisait partie d’aucun de ces trois gouvernements.

L'extension territoriale qui suivit l’érection de ces provinces en vice-royauté fit entrer dans le nouvel État politique l’université de Charcas (°).

Le premier des vice-rois fut Don Pedro de Ceballos. La première de ses missions était de donner la chasse aux Portugais qui, maîtres du Brésil, voulaient à toute force s’emparer de la rive opposée du Rio de La

(2) Juan M. GuriérRez, Noticias histéricas sobre el origen y desarrollo de la Enseñanza pblica superior en Buenos Aires p. 36.

(?) Elle fut fondée en 1623, en vertu d’une bulle donnée à Rome e 8 août 1621 par Grégoire XV et par cédule royale du 2 février 1622. Les jésuites en furent les recteurs'jusqu’à l'expulsion de la Compagnie. À ce moment, ses statuts furent abolis et elle fut régie par ceux de l’université de San Marco en Lima. On y enseignait la philosophie, le latin, la théologie, la morale, l’Écriture et les Znstitutes.

Plata. Ce dessein militaire et politique des conquérants . lusitaniens avait obligé le gouverneur de Buenos- Ayres, Don Bruno M. de Zabala, à traverser le Rio de La Plata et à y fonder, en face de Buenos-Avyres, en 1726, la ville de San Felipe de Montevideo.

Ceballos partit du port de Cadiz le 2 octobre 1776, avec une escadre puissante, composée de cent seize navires et dix mille hommes de débarquement, qui arriva à Santa Catalina le 20 février 1777. Les forces portugaises de Santa Catalina capitulèrent le 5 mars, et cette première résistance lusitanienne étant vaincue, il passa à la colonie « del Sacramento », entrant en vainqueur à Buenos-Ayres le 15 octobre 1777 (:).

Pendant son administration, qui dura jusqu’au 25 juin 1778, on autorisa le port de Buenos-Ayres à commercer avec les ports espagnols, on créa les intendances et les premières libertés commerciales prirent naissance.

Dès ce moment commença, pour la vice-royauté du Rio de La Plata, une ère nouvelle.

Les marchandises du Haut-Pérou et même celles du centre de Îa vice-royauté, qui auparavant suivaient l’itinéraire de Lima et de Panama, allaient chercher leurs débouchés en suivant les courants de La Plata. Les peaux et les viandes salées des provinces argentines se joindraient aux minéraux du Haut-Pérou, à sa

() Ceballos se serait aussi emparé de Rio Grande, mais son entreprise échoua, parce que les gouvernements d’Espagne et de Portugal se mirent d’accord pour mettre fin à ce litige colonial. Selon cet accord, Santa Catalina fut rendue aux Portugais et la colonie resta définitivement en la possession des Espagnols.

cascarille, à son coton, à son indigo, à son sucre, et le port de Buenos-Ayres en arriverait de cette manière à être commercialement, comme il l’était politiquement, la capitale de la vice-royauté. Par la force des choses, le grand marché argentin était fondé.

Lorsque Don Juan José Vertiz y Salcedo fut appelé par cédule royale à occuper le poste qu'avait laissé vacant le vice-roi Ceballos, il avait déjà été le dernier gouverneur colonial de Buenos-Ayres et avait devancé ce vice-roi dans son entreprise militaire contre les Portugais.

Comme ceux-ci ne cessaient de molester les Espagnols du Rio de La Plata en leur volant leurs troupeaux, et que,dans leurs incursions de rapine,ils étaient parvenus à s'établir le long des fleuves Jacuy et Grande, Vertiz, à la tête d’un peu plus de mille hommes recrutés dans les provinces de Buenos-Ayres et Santa-Fé, résolut de leur donner la chasse, et partit de Montevideo le 7 novembre 1773. Après avoir fondé la forteresse de Santa T'ecla, il va de l’avant, et le 5 janvier 1774 il bat les Portugais sur les bords du fleuve Piquiri. A la suite de ce fait d’armes et d’une série d'événements qui mettaient en rélief sa valeur politique et militaire, Vertiz, en janvier 1775, commença sa retraite vers Montevideo, point de départ de son expédition. Il y avait deux ans qu’il se trouvait dans cette place de Montevideo quand arriva la grande expédition de Ceballos, et le nouveau vice-roi voulut s’appuyer, pour réaliser son entreprise, sur la coopération stratégique du gouverneur de Buenos- Ayres.

« Le plan de Ceballos, dit un historien, consistait à s'emparer de l’île fortifiée de Santa Catalina, à dominer le Rio Grande, et à couronner l’œuvre par la reddition de la colonie du Sacramento. Aussitôt qu’il eut fait les premiers pas dans cette course triomphale, il écrivit à Vertiz pour qu'ils’apprêtât à agir, d'accord avec lui, sur la partie sud de la frontière. Le gouverneur de Buenos-Ayres, se conformant à cet ordre, marcha, à la tête de deux mille vétérans et de quelques milices de cavalerie, vers Santa Teresa, s’arrêtant là en observation de l’ennemi et dans l’attente de nouveaux ordres de son chef. Le général Ceballos, arrêté par les contretemps de la navigation, n’arriva que le 11 avril, au port de Montevideo, où immédiatement il prit le commandement politique et militaire, se faisant reconnaître comme vice-roi, gouverneur et capitaine général des provinces de Buenos-Ayres, du Paraguay et de Tucuman. Dès ce jour cessa l'autorité exercée par le maréchal Vertiz » (1).

Le second vice-roi de Buenos-Ayres était d’origine américaine (1l était né à Mexico) et connaissait parfaitement les nécessités de tout ordre du vaste territoire sur lequel il allait exercer son autorité.

Les sages mesures de son administration se multiplièrent. Il créa les alcades de quartier, établit l'éclairage public, fit niveler les rues, orna la cité d'une promenade, ouvrit une « maison de comédies », fit explorer la Patagonie, créa diverses

(3) Juan M. Guriérrez, Noticias histéricas sobre el'origen y de-, sarrollo de la Enseñanza publica superior en Buenos Aires, p.648

villes comme Carmen de Patagones, et utilisant les biens temporels des Jésuites, il fonda le collège appelé « Carolino », l’hospice des Enfants trouvés, une maison de correction, un dépôt de mendicité ; il introduisit à Buenos-Ayres l’imprimerie qu’avaient laissée à Cordoba les Jésuites lors de leur expulsion de l’université, et il fit faire le recensement de la capitale de la vice-royauté et de la campagne (:).

Afin de donner de l’impulsion au progrès économique, il déclara le port de Buenos-Ayres propre à commercer avec les ports espagnols et les ports intérieurs ; et dans l’ordre judiciaire le nombre des intendances existant dans la vice-royauté fut porté de quatre à huit.

Après l’expulsion de la Compagnie, la couronne espagnole décida que ses biens seraient consacrés à la bienfaisance et à l'éducation de la jeunesse. Quatre années et quelques mois s'étaient écoulés depuis l’expulsion (*), lorsque Vertiz, qui à ce moment était gouverneur de Buenos-Ayres, adressa, le 16 novembre 1771, aux chapitres ecclésiastique et séculier un état démontrant ce que pourraient produire annuellement les femporalidades séquestrées ayant appartenu aux réguliers de la Compagnie de Jésus, et une lettre leur demandant leur avis sur la destination à donner à leur église et maison d’exercices ; il leur

(*) Buenos-Ayres donna comme résultat, en 1778, 24.754 habi-

tants, et la campagne 12.925.

(2) Cette expulsion eut lieu à Buenos-Ayres ie 2 juillet 1767.

CRÉATION DE LA ViCE-ROYAUTÉ 59

demande aussi leur opinion sur les «moyens à prendre pour établir des écoles et des études générales destinées à l’enseignement et à l'éducation de la jeunesse. » Les deux chapitres ne firent pas attendre longtemps leur réponse, et tous les deux conseillèrent la création d’un Collège avec internat et d’une Université publique où les chaires s’obtiendraient au concours et où l’on conférerait les grades académiques.

L’érection de cette université ne put s’effectuer pendant la période coloniale. Quoiqu'elle ait été autorisée par Charles IIT par cédule royale du 31 décembre 1779, comme l’affirme Gutiérrez (1), des manœuvres occultes empêchèrent le vœu des membres des Cabildos de Buenos-Ayres de se réaliser (?). L'’évêque diocésain de la dite ville, Don Manuel Antonio de la Torre, fut de ceux qui s’opposèrent à cette pensée civilisatrice. Dans une représentation adressée au comte de Aranda touchant l’édifice destiné au Séminaire conciliaire, il s'élève résolument contre cette création d’une université dans la ville de Buenos-Ayres puisqu'il y en avait déjà une à Cordoba. « Celle que l’on établirait ici (à Buenos- Ayres,) n'aurait d’autres élèves que les naturels de Buenos-Ayres, et de la chaire des lois on ne retirerait que de plus grandes intrigues embrouillées ; en effet, puisqu'il s’en produit aujourd’hui avec quatre avocats, que serait-ce avec ceux beaucoup

() Ouvr. cité, p. 319. : | À (2) L'université de Buenos-Ayres fut fondée après la Révolution.

plus nombreux qui vivraient sans avoir de l’occupation, ce que dans leur pays on appelle avocats de a legua ?» (1)

Selon ce qu’on peut déduire d’une communication adressée par le comte de Aranda au gouverneur Vertiz, le 9 janvier 1772, le plan de l’évêque était d’utiliser les édifices laissés par les Jésuites pour trois séminaires : dans le premier on enseignerait le latin et la rhétorique ; dans le second, la philosophie et la théologie ; dans le troisième, la morale et les langues américaines. Dans ce dernier, ceux qui aspireraient au sacerdoce compléteraient leur éducation. Si la pensée du prélat diocésain ne prévalut pas dans la forme qu'il avait proposée au ministre de la couronne, dès février 1773 commencèrent des cours publics supérieurs, pour des élèves externes, sous la dénomination de Collège de San Carlos. Son fonctionnement paraît avoir été assez Dao car le vice-roi Vertiz obgerve dans son Mémoire qu’en revenant de Montevideo à Buenos-Ayres, « une des affaires qu'il trouva négligées fut la création du Collège qui aujourd’hui s’intitule Real Convictorio Carolino, pour perpétuer la mémoire du nom auguste de notre souverain ».

L'installation solennelle de ce collège eut lieu le 3 novembre 1783 avec près de cent élèves. Dans son Mémoire au vice-roi Loreto, le vice-roi Vertiz observe que « les études, l’université ne s’étant pas conformée à ce qu'avait concédé le roi, se réduisaient à la Gram-

(:) GUTIÉRREZ, ouvr. cité, p. 665.

CRÉATION DE LA VICE-ROYAUTÉ 6x

maire, à la Rhétorique, à la Philosophie, à la Théologie et à une chaire de Droit canon (:) ».

Comme tous les centres enseignants de la colonie, le collège de San Carlos se distinguait par son vernis franchement théologique.

Le D' Manuel Moreno, qui suivit ses cours et connut de près les avantages et les désavantages de cette éducation, nous dit formellement que le collège de San Carlos était bien loin de pouvoir entrer en comparaison avec les universités d'Oxford ou d’Édimbourg. Ses leçons ne réussissaient qu’à « faire des élèves des théologiens intolérants qui passaient leur temps à agiter et à défendre des questions abstraites sur la divinité, les anges, etc. » (‘). La théologie primait toutes les autres matières ; à un tel point que, selon le docteur cité, cet enseignement occupait un rang supérieur à l’enseignement de la logique, de la physique naturelle et expérimentale, de l’ethnique et de la métaphysique.

Dans ces mêmes branches, ce n’est pas l’indépendance de la raison qui occupe le premier plan : « On aperçoit encore dans ces cours, selon Moreno, le scolasticisme dans toute sa rigueur, et on y défend avec chaleur des thèses qui ont été abandonnées en Europe il y a cinquante ans ; on y ignore les découvertes faites par les modernes dans cette partie si profitable des connaissances humaines. »

Selon le même auteur, il y a deux causes à ce mal.

GOT par CrOur cé p: 15217

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La première, c’est le système de despotisme et d’ignorance suivi constamment par la Cour d’Espagne dans ses domaines et principalement dans ses colonies ; et la seconde, c’est « le droit dans lequel se sont maintenus les ecclésiastiques depuis le temps des moines de diriger tout établissement littéraire » (+). « Avec le prétexte de leur prétention à la vertu, vertu qu’ils devaient infuser à leurs élèves, les clercs et frères se sont emparés de toutes les chaires et ont cultivé avec adresse ce puissant moyen d'augmenter leur crédit et leur puissance. Cependant, comme leurs principales vues se portent sur les choses religieuses, ils ne prennent pas la peine de s’instruire dans les sciences naturelles, et ainsi ils ne peuvent que difficilement communiquer à leurs élèves ces connaissances qu’ils ne possèdent pas » (°).

Le gouvernement du vice-roi Vertiz est marqué par deux autres progrès : l'introduction de l’imprimerie à Buenos-Ayres et l’inauguration du théâtre avec une « maison de comédies ».

Le premier de ces actes fut facilité à Vertiz par l'expulsion de la Compagnie. Dans le collège de Monserrat, à Cordoba, se trouvait reléguée depuis de nombreuses années l’imprimerie que les Jésuites possédaient dans cette ville. Vertiz résolut de la transporter à Buenos-Ayres, d’y faire les améliorations

nécessaires et de l’employer au service du bien public - sous le titre d’ «Imprimerie des Enfants trouvés » ; elle

(*) Ouvr. cité, p. 16.

(®)'Ougr.'cité p.16.

fut ainsi nommée parce qu’elle fonctionnait dans l'établissement de ce nom et au profit de ceux qui y étaient internés (1).

La fondation de la « maison de comédies », qui était aussi destinée aux bals masqués, motiva un conflit qui fut apaisé par Vertiz au détriment du fanatisme religieux. Le Père Fray José de Acosta, franciscain, : déclara publiquement dans un sermon que « ceux qui se rendaient à ces bals étaient des criminels dignes de la condamnation éternelle. »

Vertiz, qui, avec la permission du roi, avait autorisé ce divertissement et pris en outre toutes les précautions nécessaires pour que les bals ne devinssent pas une cause de désordre social, se crut avec justice offensé dans son autorité de vice-roi ; il s’adressa officiellement au gardien de Saint-François pour obtenir que le Père Acosta fût banni et qu’un autre prédicateur le démentiît publiquement.

« Le Père Fray Antonio Oliver fut chargé de donner satisfaction à l’autorité et de tranquilliser les consciences timorées, en prononçant en faveur des masques un sermon qui, bien que contenant de fort bonnes choses, fut une saynète gerundiana qui fit rire aux larmes la nombreuse assistance qui l’écoutait. Le : prédicateur s’appliqua à démontrer comment Mon-

(°) « Alors qu’à Buenos-Ayres la lithographie était encore inconnue, on imprimait à Missiones des livres illustrés au moyen de planches médiocrement gravées sur bois par les ouvriers et artistes guaranies ». (José M. EsrRADA, ouvr. cité, t. I, p 145.) Dans cette typographie se fit une édition en guarani de l’œuvre du Père N'ERENBERG, La diferencia entre lo Temporal y Eterno.

sieur Bal peut contracter mariage avec Madame Dévotion » (:).

Durant le gouvernement de Vertiz, en 1780, eut lieu un soulèvement indigène qui eut pour point de départ la vice-royauté du Pérou et qui se propagea jusqu'aux provinces du nord de la vice-royauté de Buenos-Ayres. Un descendant de T'upac-Amaru, le cacique Gabriel Condarcanqui, accablé par l’esclavage deux fois séculaire de sa race, leva à Kinta l’étendard de la révolte.

(*) Juan Marta GUTIÉRREZ, Noticias histirica sobre el origen y desarrollo de la Enseñanza Puüblica superior en Buenos Aires,p. 6 51. — Se référant à cet incident, le vice-roi Vertiz dit dans son mémoire sur la vice-royauté, : « Dans ce district il y a six églises cathédrales : celle de Buenos-Ayres, la métropolitaine des Charcas, celles de La Paz, de Santa Cruz de la Sierra, de Tucuman et de Paraguay ; le clergé séculier et régulier de la première, que je peux bien juger l’ayant vu de près, est à mon avis et en général des plus accomplis, bien que quelquefois j’aie eu à réprimer chez les religieux franciscains l’indiscrète liberté d’expressions peu réfléchies qu’ils ont employées dans la chaire en haine des actes du gouvernement, sans se pénétrer de leur véritable esprit et des buts nécessaires auxquels ils tendaient, et sans venir auparavant me faire connaître les défauts qu’ils présumaient.. Il résultait de cela que les déterminations du gouvernement étaient le sujet ordinaire des conversations, et occasionnaient en quelque sorte une inquiétude populaire, leur prédication devenant ainsi une prédication non de paix, comme l’enseigne Jésus- Christ par son Évangile, mais de sédition, étant résolument dirigée sous forme d’offense et d’injure manifeste contre le gouvernement, au sujet de quoi saint Paul admonestait maintes fois les habitants de Corinthe et de Philippes, ce qui est prévu par les plus anciens canons et conciles et que prescrivent aussi les lois de notre patrie et les cédules royales les plus récentes réprimant, toutes, chez les prédicateurs, cette licence abusive de leur ministère et de leur mission évangélique ».

nd du vice-roi Vertiz, Revista del Rio de la Plata, t. 1, p. 263.

La rébellion dura trois ans, et pour l’étouffer le vice-roi du Pérou demanda son concours militaire au vice-roi de Buenos-Ayres. Vertiz s’empressa de coopérer à l’apaisement de cette révolte, et avec des milices de vétérans de Buenos-Ayres, Tucuman et Santiago del Estero, il organisa une expédition et mit à sa tête le colonel américain, gouverneur de Mojos, Ignacio Flores.

Ces forces réunies à celles qui étaient venues du - Pérou étouffèrent militairement la révolte, et le descendant des Incas, qui réclamait la liberté de sa race, ayant été fait prisonnier, fut condamné à mort. L’application de cette sentence capitale, que l’histoire fait retomber sur les juges Areche, Agiles et Mata Linares, se distingue par les raffinements de la plus odieuse cruauté. Cette sentence ordonnait de démolir ses habitations, de dévaster ses propriétés, de disperser sur les chemins ses membres ensanglantés. Avant de subir la torture finale, Tupac-Amaru fut obligé d’assister à la mort de sa femme, de ses enfants et de quelquesuns de ses compagnons. Sa langue fut coupée par le couteau du bourreau, et ses pieds et ses mains ayant été attachés à quatre liens reliés à la sangle de quatre ‘chevaux, la violence de Îa force animale écartela horriblement le corps du pauvre indigène.

Afin que cette répression produisit son effet de terreur non seulement sur la classe indigène mais aussi sur la race créole, le juge Areche ordonna que cette sentence fût lue annuellement dans les villes de la vice-royauté, à chaque anniversaire de la mort de Tupac-Amaru ; et le gouvernement métropolitain

d’après un historien, prohiba la lecture des quelques livres d’histoire qui se référaient à la conquête et auraient pu occasionner des soulèvements analogues à celui du Haut-Pérou. Dès ce moment on redoubla de zèle pour l’enseignement des principes despotiques sur lesquels $’appuyait la monarchie, et l’évêque San Alberto écrivit un catéchisme absolutiste « destiné à corrompre la jeunesse, en lui inspirant de bonne heure l’idolâtrie envers le pouvoir et l’avilissement de l’esclave » (: ).

Le marquis de Loreto succéda à Vertiz dans la vice-royauté du Rio de La Plata. Pendant son gouvernement, qui dura de 1784 à 1789, l'instruction ne reçut de lui aucun appui ; par son indifférence, il voulut tuer le progrès auquel son prédécesseur Vertiz avait donné une première impulsion ; et il employa une grande partie de son énergie à condamner à l’inaction des personnages d’une aussi grande valeur intellectuelle que le chanoine Maziel, natif de la province de Santa Fé.

Sa haine contre Maziel avait pour cause une affaire matrimoniale. L’archidiacre de Buenos-Ayres, assisté du chanoine Maziel, avait autorisé, grâce à une dispense portant sur des empêchements canoniques, le mariage de l'auditeur Don Tomas Palomeque, juge tombé en disgrâce auprès du vice-roi Loreto à cause de son indépendance et du respect de la légalité dont il faisait montre dans l’accomplissement de sa charge de procureur.

() José ManuEL ESTRADA, ouvr. cit., t. I, p. 244.

Prétextant une violation flagrante des pragmatiques royales et des dispositions les plus sacrées de l’Église sur l'administration de ce sacrement, il résolut de châtier les dignitaires du chapitre de Buenos-Ayres.

Le chanoine Riglos fut dépossédé de sa stalle et Maziel mis en prison et banni de Buenos-Ayres.

« Le 11 du présent mois (janvier 1787) — dit Maziel — je reposais, complètement ignorant de la bourrasque qui allait s’abattre sur moi, lorsque, vers deux heures et demie de l’après-midi, le domestique me réveilla avec la nouvelle qu’une troupe de grenadiers — la porte donnant sur la rue étant fermée — s'était postée dans la cour et l’enclos, gardant les avenues par où ils craignaient que je ne m’échappasse ; et qu’un capitaine, un adjudant et un major se dirigeaient vers mon domicile, où ils entrèrent en même temps que je me mettais sur mon séant » (1).

De sa maison, Maziel fut transporté dans une chaloupe qui, après trois jours de navigation, le débarqua à Montevideo. C’est dans cette ville, qui lui avait été donnée pour prison avec défense d’en franchir les murs, qu'il mourut le 2 janvier 1788.

Maziel ne demeura pas inactif pendant sa captivité et rédigea un Mémoire qu’il adressa au roi pour faire reconnaître son innocence.

Celle-ci fut reconnue par la couronne. Une cédule royale lui rendit sa stalle. Lorsque cette

() Juan Maria GurTiérrez, Noticias histéricas sobre la Enseñanza piblica superior en Buenos Aires, p. 698.

cédule parvint au Rio de La Plata, Maziel avait succombé à ses souffrances.

A la demande des parents du chanoine de Buenos- Ayres, le Conseil des Indes compléta cet acte de justice réparatrice, et désapprouvant complètement les mesures prises contre lui par le vice-roi, « il ordonna qu’on lui fît les obsèques et qu’on lui rendît les honneurs funèbres auxquels son caractère et sa dignité lui donnaient droit, laissant à la volonté de son neveu Don Juan Manuel Maziel l’exhumation et le transfert des os de son oncle à Buenos-Ayres, le tout aux dépens du marquis de Loreto » (1).

Le vice-roi Loreto fut remplacé par le général Nicolas Arredondo. Pendant son gouvernement on 1institua le Consulat et l’on mit à exécution la cédule royale de 1791 amplifiant la liberté du commerce en faveur de ceux qui introduisaient des esclaves. Les vaisseaux qui y étaient employés pouvaient, au retour, emporter des fruits du pays. È

Belgrano nous raconte dans son Mémorre l’indignation qui s’empara de son âme lorsque, prenant possession de son poste au Consulat, il vit combien les idées étaient arriérées.

€ La Cour d’Espagne, nous dit-il, hésitait sur les moyens à employer pour retirer le plus de profit possible de ses colonies ; c’est ainsi que nous avons constaté des dispositions libérales et anti-libérales prises en même temps, indiquant bien la terreur qu’elle avait de les perdre. Une fois il lui vint à l’esprit de fa-

(:) Juan Maria GUTIÉRREZ, ouvr. cité, p. 760.

voriser l’agriculture, et pour lui donner des bras elle adopta l’horrible commerce des noirs, accordant à ceux qui l’entreprendraient des privilèges, dont celui d'exporter des produits en pays étrangers. »

« Cela occasionna un grand débat sur la question de savoir si les cuirs, branche principale du commerce de Buenos-Ayres, étaient ou non des produits ; le litige avait pris naissance avant la création du Consulat et avait été porté devant le roi ; déjà on avait écrit de part et d’autre une multitude de papiers, lorsque le monarque, pour le résoudre, demanda des renseignements aux gens de la corporation. Le fait est que ces hommes, dont le rôle était de favoriser la prospérité du pays, décidèrent que les cuirs n'étaient pas des produits et, par conséquent, ne devaient pas être compris parmi les marchandises dont on permettait l’exportation en échange de nègres » (1).

Au vice-roi Arredondo succéda, en 1795, Don Pedro de Melo y Portugal. Deux'ans après son élévation au gouvernement de la vice-royauté, il mourut à Montevideo.

De 1797 à 1799, Don Antonio Olaguer Feliu gouverna en qualité de vice-roi intérimaire. Le marquis de Avilés lui succéda de 1799 à 1801. Pendant son gouvernement on introduisit quelques améliorations urbaines et l’on fonda une académie d’art nautique.

« Les études de mathématiques appliquées à la navigation, dit Gutiérrez, ne commencèrent à Buenos- Ayres que le 26 novembre 1799. L'école d’art nautique

() Memorias y autobiografias, t. TI, p. 24.

s’ouvrit ce même jour avec quinze élèves sous la direction de l'ingénieur géographe Don Pedro Cerviño et du pilote Don Juan Alsina, comme second maître, et sous les auspices du Consulat. »

« Le secrétaire de cette corporation, Don Manuel Belgrano, est le véritable créateur de cette belle pépinière de marins, car sans ses instances et ses efforts en faveur de la diffusion des sciences parmi ses jeunes compatriotes, la fondation de cette école ne se serait pas réalisée pendant la domination espagnole (:) ».

Sur l'initiative de Belgrano, en même temps que l’école d’art nautique, depuis le mois de mai 1790, il y eut au Consulat une Académie de dessin ; l’une comme l’autre, ces institutions ne devaient malheureusement avoir qu’une existence éphémère.

€ Dans les trois ans qui s’écoulèrent avant qu’on ait rendu compte à la Cour de Madrid de la création de ces écoles, — car le despotisme avait ordonné que toute distribution de fonds, même provenant de corps privés, serait soumise à l’inspection du Ministère, — il en sortit d’excellents élèves capables de diriger des navires à destination de l’Europe, de Lima, de La Havane et d’autres points. Mais ce progrès, profitable à la colonie et utile au développement de ses arts et de ses industries, ne pouvait que contrarier ceux qui

(1) « Le plan d’études de cette école comprenait les matières suivantes : « Arithmétique, Géométrie élémentaire, Trigonométrie rectiligne, Géométrie pratique, Trigonométrie sphérique, Cosmographie, Géographie, Hydrographie, usage des Sphères, Algèbre, Equations d’inconnues, Hyperboles, Paraboles, Méthodes. pour résoudre les problèmes de longitude. » (Juan Maria Gu- TIÉRREZ, ouvr. cité, p. 182.)

faisaient reposer leur intérêt sur l'ignorance et l’avilissement de sa population. L'ordre le plus formel fut envoyé d'abolir une institution qui contrariait leur politique particulière, et non seulement nos tyrans furent assez cruels pour priver notre jeunesse de cette ressource, mais ils eurent l’impudence d’insulter à notre situation, alléguant que /es connaissances mathématiques et la culture des arts d'agrément n'étaient pas faites pour l’ Amerique. Cette barbare disposition se trouve dans les archives du Consulat comme un monument de nos injures et un rare exemple de nos souffrances » (:).

Le marquis d’Avilés passa, en 1801, de la viceroyauté du Rio de La Plata à celle du Pérou (°). Il fut remplacé De Don Joaquin del Pino, qui occupa son poste jusqu’en 1804, date de sa mort. Pendant son administration on commença à enseigner la médecine d’une manière régulière. |

Par une cédule royale du 18 septembre 1789, il avait été créé à Buenos-Ayres le Tribunal Proto- Médical, et on avait placé à sa tête le Dr Don Miguel O’Gorman.

Comme complément de cette création, par la même cédule on fondait une chaire de médecine et une autre de chirurgie ; et on nommait comme titulaire de la première le D' O’Gorman, de la seconde Don Agustin Eusebio Fabre. |

() Memorias y Autobiograf ias, t. II, p. 18.

(2) Ce vice-roi fut un des juges qui condamnèrent à mort

Tupac-Amaru, :

La chaire d'anatomie commença à fonctionner en mai 1807, et celle de médecine proprement dite en mai 1802.

« Les professeurs fondateurs de l’École de médecine à Buenos-Ayres, écrit Gutiérrez, eurent à vaincre de grandes difficultés pour s’acquitter de leurs charges et durent s’armer de constance et de zèle pour dicter, à eux deux seulement, toutes les matières d’études que comprenait une si vaste science. Ils manquaient d’un laboratoire de chimie, d’un amphithéâtre anatomique, et ce qui est pire, même des instruments indispensables à la dissection des cadavres, de sorte que le professeur Fabre dut faire à ses frais l’acquisition de ces instruments » (1).

Deux publications périodiques virent le jour la première fois dans cette partie de la vice-royauté. La première fut El Telégrafo mercantil, qui parut le 1eT avril 1801 dirigé par le colonel Cabello, et la seconde ET Semanario de Agricultura, Industria y Comercio, fondé par Don Juan Hipolito Vieytes, qui parut en septembre 1802.

El Telégrafo Mercantil représentait la doctrine espagnole traditionnelle. Les innovations politiques et économiques étaient des fruits défendus et la colonie du Rio de La Plata, selon ses maximes, ne pouvait sortir de son inertie.

C’était un journal, comme dit Estrada, « panégyriste et apôtre du légalisme contraire au progrès. » Son programme pouvait se formuler ainsi : favoriser

(2) Juan Maria GUTIÉRREZ, ouvr. cité, p. 510.

l'industrie intérieure en conservant en même temps le monopole en faveur du commerce espagnol ; ou, ce qui revient au même, faire baisser les prix des produits du pays et hausser ceux des manufactures européennes : système économique magistralement expliqué et critiqué par Belgrano quand il disait, parlant de ses antagonistes : « leur science consiste à acheter pour un et à vendre pour quatre » (:).

Discutant sur la contrebande, d’après le même historien, il faisait montre de la plus frivole impression, préconisant l’obéissance aux lois restrictives comme un indispensable devoir de morale. Sa foi dans une monarchie de principes théologiques ne pouvait en faire un paladin dela liberté.

Le rédacteur du Telésrafo Mercantil entreprit la fondation d’une « Société littéraire et économique » dont on excluait les étrangers, ceux qui appartenaient à la pure race espagnole, les hérétiques, leurs fils et leurs petits-fils. L’obsession de tous les fanatiques dominants à cette époque gâtait, comme on le voit, tout effort politique, économique et littéraire.

El Semanario représentait un sentiment de réaction. « Aidé par des écrivains compétents, écrit Estrada, naturels du pays ou qui y étaient fortement attachés comme Serviño, Vieytes sonda le fond des choses, creusa vaillamment jusqu’à découvrir la racine des misères publiques et éleva le flambeau » (+).

L'élevage des troupeaux, l’agriculture, l’immensité

(:)Lecciones sobre la Historia de la Repiblica Argentina, t.T, p.258. (2) Lecciones sobre la Historia de la Repüblica Argentina, t.T, p.264.

des terres incultes, le campagnard abandonné à la barbarie, les vieux tarifs, les règlements qui immo-: bilisaient l’industrie, tout cela fut un sujet d’étude et d’exposition dans les pages du Semanario.

Malgré sa tendance libérale et réformiste, il ne put l’emporter en influence et en propagande sur son rival : le Telésrafo Mercantil. La tradition espagnole était sans doute plus puissante que la réaction provoquée par la force du génie natal. Malgré tout, c'était une infiltration libérale dans le régime administratif miantenu par le despotisme.

QULA

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