CHAPITRE VI
SOMMAIRE : Un manifeste du vice-roi Cisneros. — Préambules révolutionnaires. — Cabildo du :21 mai 170. — Gabildo du 22. — Vote de l’évêque Lue. — République de Castelli et de Passo. — Vote du général Ruiz Huidobro. — Vote du commandant des Patriciens, Don Cornelio Saavedra. — Cabildo du 23. — Édit sur la destitution du vice-roi. — Le Cabildo du 24 procède 2 la formation de la Junte décidée par Île plébiscite du 22. — La Junte prête serment. — La formation de cette Junte déplaît aux créoles. — Démarches patriotiques faites dans la nuit du 24 pour l’annuler. — Cab:ldo du 25 mai. — Déclaration des commandants militaires. — Le Cabildo décide de demander sa démission à Cisneros. — Le peuple présente ses candidats. — Le Cabildo cache sa déroute sous un formalisme légal. — Des balcons du Cabildo on proclame la constitution de la nouvelle Junte. — L’attitude du peuple. — La nouvelle Junte prête serment et occupe la Forteresse, résidence des vice-rois. — Considérations politiques sur la Révolution. — Sa formule d’après l’historien Mitre.
E 13 mai 1810 arriva à Montevideo, venant de Gibraltar, une frégate anglaise apportant les dernières nouvelles : on apprit que Napoléon avait complètement battu l’armée espagnole, que le « su-
préme gouvernement de Régence » qui avait succédé à la « Junte centrale de Séville », enfermé dans Cadix, était près de disparaître .et que par conséquent te pouvoirs de la métropole pouvaient être considérés comme annihilés.
Les créoles, qui n’attendaient qu’un prétexte légal quelconque pour se soulever et disposer librement de leur propre destinée, se concertèrent et résolurent dans un conciliabule révolutionnaire de créer un gouvernement indépendant.
Le vice-roi Cisneros, qui pressentait ces agitations
populaires, voulut les conjurer et le 18 mai il publia un édit däns lequel, confessant franchement les désordres subis par la Péninsule, il déclarait que sa foi en la fidélité américaine était inébranlable. « Sachez, disait-il, que la fortune d’un tyran a - réussi à forcer le passage de la Sierra, si justement considéré comme le rempart des Andalousies, et que ses troupes, se répandant à travers ces fertiles provinces, comme un torrent qui entraîne tout, sont parvenues aux abords de la Royale Ile de Léon, dans l’intention de s'emparer de l'importante place de Cadix et du gouvernement suprême qui y a trouvé asile ; mais saçhez aussi que Îsi l'Espagne a subi d’aussi sensibles désastres, elle est encore bien éloignée de courber le front devant les tyrans » (:).
Dans l'esprit de ce vice-roi espagnol, même dans le pire des cas, dans celui où l’Espagne se verrait privée absolument de son indépendance et de sa li-
(:) Registro nacional de la Repuiblica Argentina, t. I, p. 2.
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berté, les tyrans qui l’opprimaient ne pourraient « se flatter d’avoir réduit toute la nation à l’esclavage. » « Ils ne parviendront pas à souiller, disait-il, les rivages que l’Être suprême, par un effet de son immense libéralité, destina pour qu’y soient conservées, ainsi que dans toute l'étendue de ces vastes continents, la liberté et l'indépendance de la monarchie espagnole » (:).
Mais si telle était la pensée du représentant d’une monarchie caduque, tout autre était le dessein des colons créoles. Les tendresses envers les colonies d'Amérique venaient un peu tard. Sr,aux heures de sa prospérité, l'Espagne ne pensait pas à elles, était-il juste qu’elles s’empressent de suivre dans leur fortune adverse le sceptre et la couronne qui les gouvernaient despotiquement depuis trois siècles ?
«Fallait-il, comme dit Saavedra, reconnaître la souveraineté des commerçants de Cadix et des pêcheurs de l’Ile de Léon »? (*) L’édit de Cisneros eut un effet contraire à celui que son auteur en attendait. Les créoles en avaient maintenant assez d’être dominés et voulaient secouer le joug à la première occasion opportune.
« Telles étaient mes occupations (*), dit Belgrano, et les obligations que m’imposait mon emploi, lorsque, étant parti pour quelques jours à la campagne, dans le courant du mois de mai, mes amis de Buenos-Ayres
(*) Registro oficial.
. () Memorias y Autobiografias, t. Fe P. 49.
(3) Il rédigeait le Diario de Comercio et venait d'écrire son Origen y grandeza de los imperios