CHAPITRE VII
SOMMAIRE - Le premier document révolutionnaire, — Commentaires de Mariano Moreno à un édit d’Abascal,vice-roi de Lima. — Le complot contre-révolutionnaire de Cérdoba. — Liniers et les autres conspirateurs sont fusillés. — Entrée de l’armée hbératrice dans le Haut-Pérou: — L'expédition du Paraguay. — Les provinces de la vice-royauté reconnaissent l’autorité de la Junte. — Mesures de progrès prises par la Junte. — Traduction du Contrat social. — La liberté de la presse proclamée par Moreno. — Dans ses WMiras del Congreso, Moreno expose la philosophie politique de la Révolution. — Ses principes démocratiques. — Origine des dissensions politiques au sein de la Junte. — Les députés des provinces qui se trouvent à Buenos- Ayres demandent leur incorporation. — Retraite de Moreno. — Il est nommé délégué de la Junte près le gouvernement de Sa Majesté Britannique.— Création d’un triumvirat. —{ Dissolution de la Junte. — La personnalité de Mariano Moreno.
E par la volonté du peuple, ratifiée par le
Cabildo le 25 mai 1810, la Junte provisoire de
la vice-royauté du Rio de La Plata était une assemblée à caractère exécutif.
Tandis qu’à la suite d’arrêtés pris ce même jour le
pouvoir judiciaire continuait à être du ressort de la royale Audiencia, la Junte était chargée de convoquer les peuples de la vice-royauté à un Congrès général, et était autorisée à organiser une expédition militaire qui prêtât son appui à cette élection démocratique. Sans perdre de temps, la Junte se mit à l’œuvre et le 27 mai elle rédigeait une circulaire, — premier document révolutionnaire, — dans laquelle les signataires exposaient quel était à Buenos-Ayres, — capitale de la vice-royauté, — le vœu de l’opinion. Comme dans toutes les pièces officielles de ce moment historique, le langage patriotique n’est pas tout à fait sincère. Il insiste fréquemment sur le concept de | fidélité à Ferdinand VII. Le gouvernement conforme au vœu populaire que l’on veut établir n’a pas, d’après la teneur de ce document, la prétention de dépouiller le monarque souverain de ses domaines coloniaux. Son installation et son fonctionnement poursuivent un autre but. Son desseiu est « que le district de la vice-royauté de Buenos-Ayres ne se trouve pas, si le moment malheureux arrive où l’on apprendra la perte absolue de la Péninsule, dans les graves embarras où, à cause de son incertitude et du défaut de légitime représentation du souverain, s’est trouvée V’Espagne lors de son occupation par les Français » (:). Mais si on s’exprimait ainsi dans un document public, dans les instructions secrètes données au colonel Don Francisco Ocampo, qui commandait la colonne libératrice, ou employait un autre langage :
() Registro oficial, p. 25.
On aura grand soin, y disait-on, d’étouffer toute ‘affaire qui pourrait compromettre le concept de fidélité qui anime cette Junte » (:).
S1 l’on tient compte de l’importance de l'édifice colonial, des recours de tout ordre que, sinon le monarque, tout au moins la métropole et les agents de son despotisme pouvaient mettre en jeu pour faire échouer la Révolution en Amérique, on s’explique cette littérature équivoque presque toujours en contradiction avec les actes de la Révolution.
Si le parti créole était puissant, le parti espagnol l'était aussi. La franchise absolue aurait peut- -être été le suicide de la Révolution, et c’est ainsi que le nom de Ferdinand VII à servi de centre magnétique pour attirer à la cause de la liberté les timides et les indécis que comptait la vice-royauté.
Lorsque la création de cette Junte fut connue à Lima, le vice-roi du Pérou publia un arrêté déclarant les provinces du Rio de La Plata annexées à sa viceroyauté. *
L’audace du vice-roi Abascal ne resta pas sans réponse, et le secrétaire de la Junte argentine, le D' Mariano Moreno, la commenta en disant des vérités comme celles qui suivent : « Ceci est l’extrême limite d’une arrogance insensée. Colons de l'Espagne, nous avons subi avec patience et fidélité les conditions résultant de notre dépendance. Trois cents années de preuves continues ont montré à nos monarques que les Amériques étaient plus sûres par le vasselage
(:) Registro oficial, p. 36.
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volontaire de leurs fils que par la force de leurs dominateurs.
« L’européen espagnol qui foulait leur sol était noble dès son arrivée, riche au bout de peu d’années de résidence, maître des emplois, et avait tout l’ascendant que donne sur ceux qui obéissent la prépondérance des hommes qui commandent loin de leurs foyers. Le cours des vicissitudes humaines réduit l'Espagne à l'esclavage, tous les peuples libres de la monarchie recouvrent leurs droits primitifs, et lorsque les naturels du pays paraissent destinés à prendre la place de leurs dominateurs, ceux-ci s’offensent de la prétention modérée de ceux qui se contentent de vouloir que nous soyons tous égaux ; et bien qu'ils reconnaissent être sans patrie, sans appui, sans alliés, et entièrement soumis à l’arbitraire de ceux qui se complaisent à être pour eux des frères, ils leur crient encore avec mépris : Éloignez-vous de nous, nous ne voulons pas de votre égalité, elle nous dégraderait, car la nature vous a créés pour végéter dans l'obscurité et l'abaissement. Un semblable attentat est stupéfiant ; et il est bien plus stupéfiant encore que cette insulte ait été lancée publiquement dans la grande fville de Lima » (:). La résistance espagnole rencontrée à Lima par la Révolution devait aussi se retrouver, comme nous allons le voir, à l’intérieur des frontières mêmes de la vice-royauté. Cérdoba, Montevideo et La Asuncion du Paraguay allaient servir de base à une réaction espagnole, et au choc
(*) Doctrina democrätica, p. 1981
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de cette force réactionnaire la liberté devait verser son premier sang.
Le 9 juillet 1810, sous les ordres du commandant Don Francisco Ortiz de Ocampo, partait de Buenos- Ayres,se dirigeant vers les provinces de l’intérieur et du Haut-Pérou, un corps de troupe de mille cent cinquante hommes, avec la mission expresse de signifier au gouvernement de Cérdoba et à son Cabrldo d’avoir à «laisser la population procéder librement » à l’élection qu’elle avait à faire d’un député au Congrès général. La volonté de la Junte était d'éviter tout acte de violence tant qu’il ne s’en produirait pas de la part des gouvernements. Mais, malheureusement, à C6rdoba s'étaient concentrés les éléments de la colonie les plus capables d’étouffer la Révolution dans son berceau. Les conspirateurs étaient le gouverneur de la province, D. Juan Gutierrez de la Concha, l’assesseur D. Victorino Rodriguez, le prélat diocésain D. Antonio de Orellana, le colonel des milices D. Santiago Allende, le ministre du Trésor D. Joaquin Moreno, et, prêtant à tous les précédents l’appui de son prestige militaire, le héros de la défense de Buenos-Ayres, D. Santiago Liniers.
Pour réaliser leurs desseins subversifs, les conspirateurs de Cordoba comptaient sur les forces de Montevideo et sur l’appui militaire du général Nieto, envoyé par le vice-roi Abascal pour attaquer les patriotes.
D'après ce plan, l’escadre espagnole de Montevideo devait bloquer rigoureusement le port de Buenos- Ayres, débarquer à Santa Fé un corps de troupes qui
irait rejoindre celles de Liniers, et celui-ci, laissant à son arrièré-garde l’armée du Pérou sous le commandement du général Nieto, devait ensuite tomber sur Buenos-Ayres.
Mais la Junte, au courant de ce plan, avait pris les mesures nécessaires, et pour étouffer cette insurrection, les forces du général Ocampo marchaient dans la direction de Cordoba. « Lorsqu'ils eurent connaissance que nos troupes se trouvaient à peu de journées de la ville, ils essayèrent de les détruire en ayant recours à un paysan qui offrit de s’introduire dans notre camp sous les traits d’un ami et de mettre le feu aux fourgons de munitions » (1).
Liniets et ses collègues, convaincus que la résistance aux forces de Buenos-Ayres serait inutile, abandonnèrent la ville de CGrdoba le 31 juillet pour s’acheminer vers le Pérou. L’évêque Orellana, l’intendant Concha, l’assesseur Rodriguez, le colonel Allende, l’employé de l'administration royale D. Joaquin Moreno et le prêtre Gimenez, chapelain du diocèse, les accompagnaient. Une compagnie de l’armée : patriote, sous les ordres du lieutenant-colonel Balcarce, partit à la poursuite des fugitifs qui furent faits prisonniers le 7 août. i
La Junte de Buenos-Ayres donna l’ordre de les fusiller ; mais le général Ocampo, n'ayant pas le courage de conduire au supplice des personnes comme Concha et Liniers qui avaient été ses compagnons
Se) MANUEL MORENO, Memorias y | Autobiografias, LRU P: I 1