‹ La Révolution ArgentineChapitre 32 sur 62 · CA EUN IR LP OT TIQUE · texte numérisé non relu

CA EUN IR LP OT TIQUE

termine en tenant compte des intérêts de tout le continent? En énonçant cette difficulté, Moreno n'avait d’autre but, selon mon opinion, que d’asseoir les bases des nationalités américaines.

Une confédération de tous les États de l’Amérique espagnole, comme 1l semble que le voulaient les vicerois et comme c'était la pensée des politiques espagnols de l’époque, n'aurait eu d’autre résultat que de tuer la Révolution dans son berceau.

« Ce serait le moyen, dit-il, qu’auraient choisi volontiers ceux qui commandent, cherchant par là non pas tant la consolidation d’un système qui convienne à l'Amérique dans ces circonstances, qu’un prétexte pour se maintenir dans le commandement usurpé. » Le DT Cañete incitait les vice-rois à cette conspiration qui devait perpétuer leur pouvoir ; et nous avons vu que Cisneros, dans sa dernière proclamation, ofre de ne prendre aucune résolution touchant l’état politique de ces provinces avant de s'être mis d'accord avec les autres vice-rois et autorités constituées de l’Amérique.

« Dans le cas présent, écrit Moreno, il n’y a pas lieu de vouloir démontrer l’illégalité et l’attentat que constituerait un semblable système. Les vice-rois et autres magistrats ne pouvaient commettre un crime plus grand que de conspirer d’un commun accord pour décider entre eux seuls du sort de ces vastes régions ; et quoiqu l soit bien manifeste qu'ils n'étaient pas animés d’un autre esprit que du désir de se partager l'héritage de leur seigneur, comme les généraux d’Alexandre, la conciliation affectée des

vice-royautés d'Amérique leur aurait procuré tout le temps nécessaire pour endormir les peuples et les lier au moyen de chaînes qu’ils ne pussent pas rompre quand le moment serait venu de leur imposer un nouveau joug. Qui pourrait affirmer que tous les vice-rois concourraient de bonne foi et sincèrement à l'établissement d’une représentation souveraine qui supplée dans nos régions à l’absence du Roi? Et comment pourrait-on présumer chez eux de telles dispositions, lorsqu'elles sont démenties par leur conduite en ce qui touche l'installation de notre gouvernement » (1)?

La Confédération américaine sous l’égide des vice-. rois étant écartée comme illégale, il restait à résoudre la question de la possibilité de cette confédération pour se donner une constitution commune selon le vœu populaire. Sans méconnaître que la réalisation de cette pensée, de voir tous les peuples d'Amérique «exécuter d’un commun accord la grande œuvre que les provinces méditent pour elles-mêmes », n’a rien d’irrégulier, Moreno ne croit pas qu’une semblable convention soit possible à cause des obstacles qu’oppose la nature à de tels projets.

« Qui pourrait mettre d'accord, dit-il, les volontés d'hommes habitant un continent où les distances se comptent par des milliers de lieues ? Où se fixefait le grand Congrès et comment pourvoirait-il aux nécessités urgentes de peuples dont il ne pourrait avoir de nouvelles qu’au bout de trois mois ? C’est une chi-

() Doctrina democrätica, p. 272.

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mère, conclut-t-il, de prétendre que toutes les Amériques espagnoles forment un seul État.

€ Il peut ÿ avoir, dit-il ensuite, des confédérations de nations, comme l’Allemagne, et il peut y avoir fédération d’une seule nation composée de plusieurs États souverains, comme aux États-Unis. Ce système est peut-être le meilleur que l’on ait employé parmi les hommes, mais il pourrait difficilement s’appliquer à toute l'Amérique. Où s’établira cette grande diète, et comment recevra-t-on les instructions de peuples aussi éloignés pour les affaires urgentes et imprévues de l’État ? Je désirerais que les provinces, restant dans les limites qu’elles ont eues jusqu’à présent, se donnent chacune séparément la constitution propre à assurer son bonheur ; qu’elles se rappellent toujours la juste maxime de s’aider et de se secourir mutuellement ; et que, réservant pour d’autres temps tout système fédératif, qui, dans les présentes circonstances, est inapplicable et pourrait être préjudiciable, elles cherchent à contracter une alliance étroite maintenant la fraternité qui doit toujours régner et qui seule peut nous préserver des passions intérieures qui sont un ennemi plus terrible pour un État cherchant à se constituer que les armées des puissances étrangères en lutte avec lui (:).»

Si la démocratie argentine eut un évangile, c’est celui-là. Les discussions pour savoir si Moreno fut fédéral ou unitaire sont stériles. Il fut démocrate, il révéla le verbe populaire de la Révolution, et il tra-

(*) Doctrina democrdtica, p. 279.

vailla avec ardeur pour que la liberté ne périsse pas et pour que des mains habiles dirigent le vaisseau politique en y maintenant l’ordre.

Il fut exécutif dans ses actes comme dans sa pensée. Il voulait consolider le plus promptement possible la Révolution, parce qu’il craignait le chaos, et de là la contradiction, plus superficielle que réelle, de sa doctrine avec certains de ses actes.

« Décidés à la magnanime entreprise que nous avons commencée, disait-il, rien ne doit nous détourner de sa continuation ; notre devise doit être celle d’un inébranlable républicain qui disait : Malo periculosam hbertatem quam servitium quietum (:). »

Si les doct-ines prêchées par Moreno étaient dans leur essence ::s mêmes que celles de la Révolution, les actes pers nnels du secrétaire de la Junte soulevaient la résistance et même le mécontentement d’un certain groupe politique. |

Un de ces actes fut le décret qu’il lança, le 6 décembre 1810, supprimant les honneurs que l’on rendait au président de la Junte. Suivant une résolution de cette même Junte on avait arrêté, le 28 mai, qu’il lui serait rendu les mêmes honneurs qu’aux vice-rois ; mais passé le premier moment et de tels honneurs se prêtant à certains abus que Moreno considérait comme contraires à la démocratie et même comme propres à la corrompre, il lança, le 6 décembre, un décret annulant l’ordre du 28 mai.

Dans la pratique, il se trouvait que ce n’était pas

(:) Doctrina democrätica, p. 278.

la Junte qui recevait lesdits honneurs, mais la personne de son président, et cette circonstance, ainsi que la conduite de l'officier Duarte, qui, dans un banquet patriotique organisé au quartier des Patriciens, en commémoration de la victoire de Suipacha, porta la santé de l’empereur Saavedra, blessèrent les sentiments républicains de Moreno et arrachèrent à sa plume ce fameux décret dont ses adversaires politiques firent la pierre angulaire de leurs résistances.

« Don Atanasio Duarte, dit-il dans ‘ce décret, ayant porté un toast par lequel il a offensé la probité du président et attaqué les droits de la patrie, devrait périr sur l’échafaud. Vu l’état d’ébriété dans lequel il se trouvait, on lui fait grâce de la vie, mais on le bannit perpétuellement de cette ville, parce qu'aucun habitant de Buenos-Ayres, qu'il soit ivre ou endormi, ne doit se servir d'expressions contraires à la liberté de son pays (:). » En ce qui concerne les honneurs abolis, après avoir reconnu que « comme moyen politique » ils avaient eu leur raison d’être, il ajoute que la perpétuation de cet « antique simulacre » préjudicierait au «dogme sacré de l'égalité » :« Si je me considère comme égal à mes concitoyens, dit-il, pourquoi dois-je me présenter de manière à leur montrer qu'ils sont moins que moi ? Ma supériorité réside seulement dans le fait d'exercer la magistrature que l’on m'a

confiée ; dans les autres fonctions de la société, je suis un citoyen n'ayant que les droits et la considération dus à mes vertus. » Les représentants de la

() Registro Oficial, t.T, p. 94.

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démocratie, dans le concept de Moreno, ne devaient pas se promener escortés par des gardes prétoriens dans les carrosses des vice-rois. Ce langage et ces actes eurent pour résultat immédiat d’irriter les partisans de Saavedra.

La tendance conservatrice de ces derniers se heurta à la démocratie radicale de Moreno et de son parti, et à cette lutte de principes et de procédés vint s’ajouter le régionalisme des députés provinciaux qui, dirigés par le Doyen Funes, demandaient à avoir part au gouvernement en assistant aux délibérations de la Junte.

Pour résoudre ce litige, on décida de tenir, le 18 décembre, une séance plénière. Les députés commencèrent par réclamer une part active dans le gouvernement des provinces jusqu’à la réunion du Congrès. Ils arguaient que la capitale n'avait pas de titres légitimes pour choisir, à elle seule, les gouvernants ; que de la part de la Junte même on avait dit aux Cabildos que dès que leurs députés seraient arrivés à Buenos-Ayres, ils participeraient effectivement au gouvernement, et ils ajoutaient que les peuples qu'ils représentaient verraient avec peine que leurs députés n'étaient pas encore entrés en possession de ce droit. « Le député réclamant ajouta, dit le procèsverbal de ce jour, qu’au droit de ses collègues se joignait la nécessité de rétablir la tranquillité publique qui était gravement compromise (:). »

, C'était une allusion directe au décret du 6 dé-

() Memorias y Autobiograrias, t. Il, p. 203.

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cembre, et dans leur réponse, les membres de la Junte disaient : « Ce n’est pas un conflit créé par l'opinion prépondérante dans la majorité ou dans la partie la plus saine du peuple, mais par quelques turbulents (1). »

Cependant, malgré que les membres de la Junte aient affirmé « qu’ils ne voyaient pas que les députés eussent un droit quelconque pour prendre place à leur côté, que leur caractère de représentants n’était pas conciliable avec celui des personnes qui constituaient un gouvernement provisoire, que la clause invoquée avait été un trait d’inexpérience et que le temps avait démontré qu’elle était impraticable, enfin que les pouvoirs dont ils étaient revêtus ne Îles autorisaient pas à gouverner provisoirement la viceroyauté, comme le faisait la Junte avec le consentement des peuples qu’eux-mêmes représentaient, mais à former un Congrès national et à établir dans son sein un gouvernement solide et stable », le vote de la majorité décida que les prétentions des députés seraient accueillies (?).

Contre la politique de Moreno s'élevait, puissante, celle des conservateurs et celle des députés des provinces. Il ne restait plus au génial secrétaire qu’à protester comme il le fit, disant que selon sa manière de voir « cette incorporation était contraire au

1) Memorias y Autobiografias, t. IL, p. 204.

ts Ces députés étaient : D' Gregorio Funes, D' Manuel Felipe Molina, D' José Garcia de Cossio, Manuel Ignacio de Molina, José Antonio Olmos, D' Juan Ignacio de Gorriti, Francisco de Gurruchaga, Dr José Julian Perez, Juan Francisco Tarragona.

droit et au bien général de l’État dans la grande question de sa constitution » (1).

La démission de sa charge devait être fatalement la conséquence finale de ce drame politique, et Moreno la présenta sur-le-champ, « sans se repentir, dit le procès-verbal, du décret du 6 décembre qui avait été la cause de son présent discrédit » (?).

Six jours après, on rédigeait les lettres de créance le nommant délégué de la Junte près le gouvernement de Sa Majesté Britannique, et le 25 décembre, à bord de la frégate anglaise La Fama, il abandonnait les eaux du Rio de La Plata et se dirigeait vers l’Angletefre. |

En s’incorporant à la Junte, les députés des provinces dénaturaient leur mandat et rendaient impossible un Congrès dont d’autre part la réalisation rencontrait des obstacles créés par les agissements du Paraguay, les prétentions d’Elio à Montevideo et le sort adverse des armes dans le Haut-Pérou. :

(1) Memorias y Autobiografias, t. II, p. 206.

: (2) L’éloignement de Moreno fut suivi, quelques mois plus tard, de celui des membres de la Junte qui partageaient ses idées. Pour parvenir à cette fin, les ennemis du secrétaire vaincu projetèrent une révolution qui éclata dans la nuit du 5 au 6 avril et dont les promoteurs, de connivence avec la majorité des députés, exigèrent l’éloignement de Rodriguez Peña, Hipélito Vieytes, Miguel Azcuénaga et Juan Larrea. Ceux-ci et d’autres patriotes encore devaient être transportés à l’intérieur de la province de Buenos- Ayres, un bon nombre de patriotes honorables déportés, et Belgrano poursuivi pour son insuccès militaire du Paraguay. La Junte accéda à tout ce qu’on demandait, ses quatre membres cidessus désignés furent déportés dans la ville de Lujan et à leur place elle en nomma d’autres dévoués à sa politique. Par un décret du Triumvirat daté du 1°T octobre 1811, ces résolutions de la

Mais la vie de ce nouvel organisme politique ne pouvait être bien longue. Les députés mêmes comprirent qu’un pouvoir exécutif composé de beaucoup de membres est inopérant, et le 23 septembre 18r1 ils décidèrent la formation d’un triumwvirat (:). La Junte se réserva le titre de « Junte conservatrice » et le Triumvirat assuma les charges et les fonctions inhérentes au Pouvoir exécutif.

Le 22 octobre, elle dicta un règlement fixant les attributions, prérogatives et devoirs des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Cet essai de constitution dans lequel la Junte remplissait le rôle d’une pompe absorbante par le monopole législatif qu’elle se réservait, fut discrédité par le Triumvirat qui, deux mois plus tard, le 22 novembre, rédigea le Statut Provisoire. À ce sujet les triumvirs argentins disaient : «Il semble que lorsque la Junte des députés établit le règlement du 22 octobre, elle pensa plutôt à sa propre exaltation qu'au salut de l’État. Sous le couvert de la félicité publique, elle s’érigea en souveraine, et rivalisant avec les pouvoirs qu’elle avait voulu diviser, elle ne fit que reprendre pour elle-même leurs prérogatives en les portant au plus haut degré (°?}».

Junte furent annulées, et en outre des quatre membres déjà nommés, furent réintégrés à leur ‘domicile, avec une déclaration d’innocence, le colonel Domingo French, le lieutenant-colonel Don Antonio Beruti, le prêtre Don Domingo Vieytes, Don Agustin Donado, Don Gervasio Antonio Posadas et Don Felipe Cardoso. (:) Furent triumvirs: Dr Feliciano Chiclana, Don Manuel de Sarratea et le Dr Don Juan José Passo. Secrétaires sans droit de vote : D’ José Julian Perez, pour l’Intérieur ; D' Bernardino Rivadavia, pour la guerre ; D' Vicente Lopez, pour les finances. (2?) Registro Oficial, t. I, p. 127.

Cinq jours plus tard la Junte était dissoute par ordre du Triumvirat et il était ordonné aux députés de retourner dans leurs provinces.

Au moment où ces discordes civiles semaient l’agitation et l'inquiétude dans la capitale de la viceroyauté, Moreno, non seulement se trouvait loin du sol de sa patrie, mais encore, le 4 mars 1811, en plein Océan, il était surpris par la mort, qui l’enlevait à ce monde (:). |

La Révolution argentine ne révéla pas de personnalité plus complète que celle de Mariano Moreno.

Il était ce que nous pourrions appeler une force active et créatrice mise au service de la liberté.

(1) « Le Dr Moreno vit venir la mort avec la sérénité de Socrate. Déja, au début de sa navigation, son cœur lui pronostiqua ce terrible événement. Ÿe ne sais quelle chose funeste je pressens dans mon voyage, nous disait-il avec une certitude qui nous consternait. N'ayant à opposer à ses souffrances aucun des remèdes de l’art, il ne nous restait d'autre recours pour conserver ses jours précieux que la promptitude de la navigation ; mais par malheur, elle fut extraordinairement lente, et nos instances auprès du capitaine pour relâcher à Janeiro ou au Cap de Bonne-Espérance ne furent pas écoutées.

« Alors, le D' Moreno s’abandonna paisiblement à son dur destin. Il demanda pardon de toutes ses fautes à ses amis et ennemis, il appela le capitaine et lui confia le soin de nos personnes ; à moi en particulier, il me recommanda avec la plus grande instance de veiller sur son épouse innocente.

« Sa dernière pensée fut exprimée par les paroles suivantes : Vive ma patrie, quoique, mot, je périsse ! Il ne put plus rien articuler. Il demeura trois jours dans une situation lamentable. Il mourut le 4 mars 1811, à la pointe du jour, à 2807’ sud de la ligne, à l’âge de trente-deux ans, six mois et un jour. Son corps fut mis à la mer, le même jour à cinq heures du soir.Le pavillon anglais mis en berne et les décharges de mousqueterie annoncèrent aux autres frégates du convoi le malheur survenu sur la nôtre et le corps resta exposé toute la journée sur le pont,enveloppé du drapeau anglais,» (ManuEL Moreno, Memorias y Autobiografias, t. II, p. 214.)

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Pour lui la Révolution n’était pas un simple changement de régime. Il aspirait à la création d’une nationalité ; nationalité qui ne fût pas basée sur les lois au moyen desquelles le despotisme espagnol avait gouverné l’Amérique, mais sur les principes qu’une philosophie démocratique lui avait fait découvrir dans la nature même. ee

Pour parvenir à la synthèse politico-philosophique vers laquelle il voulait diriger et acheminer la Révolution, il avait appliqué son intelligence à l’observation de deux facteurs.

Le premier était l’exemple de la Révolution française, qui résolvait dans le champ social et politique l’éternel problème de l’égalité humaine, et l’autre la situation lamentable où le joug d’un sceptre despotique tenait sa patrie.

La philosophie de l’encyclopédisme puisée à Charcas et chez un chanoine libéral ne fit que développer et fortifier cet instinct qui l’animait, et qui devait plus tard se convertir en science, de faire de sa patrie un pays heureux.

Et de là son amour pour la démocratie et sa haine pour toute incarnation, qu'elle soit littéraire, sociale, religieuse ou politique, du despotisme.

De là cette fermeté de caractère qui nous offre des épisodes comme ceux-ci: Lorsque Elio, gouverneur espagnol de Montevideo, voulut faire savoir aux autorités de Buenos-Ayres qu’un gouvernement de régence s'était formé à Cadix, 1l dit à l'officier porteur de ce message : «La funte ne reçoit pas de phs d'un gouvernement réfractaire et n’entretient pas de rela-

tions avec Lui, qui a brisé scandaleusement les liens qui l'unissaient à la capitale, outrageant l'autorité supérieure à laquelle, selon la loi constitutionnelle de l'État, il devait se reconnaître assujetti. »

La réaction espagnole qui suivit le mouvement révolutionnaire de mai ne voyait pas d’un bon œil l’activité que déployait Moreno pour annihiler son influence dans la Junte patriotique. « Toutes les nuits, dit son frère, il se retirait du palais du gouvernement à des heures assez avancées, au risque d’être assailli par les mécontents, aidés par les forces qui bloquaient la ville. Pressé quelquefois par les commandants de garde de se faire escorter jusque chez lui, sa réponse fut toujours : Ÿaime mieux courir le risque d'être assassiné en servant ma patrie, que de me présenter dans la rue entouré de l’apparat des tyrans (:).»

Sachant que l’Église était un pouvoir social et politique qui, laissé entre les mains de l’ennemi, pouvait être préjudiciable à la cause de la liberté, il commença par déclarer que la Junte exercerait le Patronage jusqu’à cette heure exercé par les vice-rois (*).

En conséquence, il suspend de sa charge une religieuse, abbesse du monastère des Capucines, «qu’il a surprise échangeant une correspondance épistolaire avec l’ennemi qui nous bloquz » (*) ; il déclare vacant le diocèse de Côrdoba, son évêque, l’illustrissime Orellana, aÿant conspiré contre la patrie (*), et il or-

(+) Memorias y Autobiografias, t. II, p. 198. (?) Registro Oficial, t. 1, p. 28.

(5) Registro Oficial, t. I, p. 91.

(:) Registro Oficial, t. I, p. 62.

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donne que l’évêque auxiliaire Don Rafael Andreu aille le remplacer. ‘

Comme La Gaceta était l'unique organe de publicité qu'il avait pour propager ses idées sur la Révolution, 1l n'hésite pas à s’adresser à ‘l’évêque de Buenos-Ayres, qui était alors Benito de Riega y Lue, le royaliste intransigeant du Cabrildo du 22 mai, lui faisant savoir que la Junte avait résolu que « les jours de fête, après la messe, les paroïssiens seraient convoqués et qu’on leur lirait La Gaceta de Buenos-Ayres. » — « Tout citoyen, disait le décret, après avoir été instruit des dogmes de la religion qu'il professe, doit aussi l’être de l’origine et de la forme du gouvernement qui a été constitué et auquel il doit prêter obéissance » (:).

Par un décret du 3 décembre 1810, les Espagnols furent déclarés inaptes à occuper des emplois publics. Les désirs de Moreno étaient de voir les fils du pays manier les rouages de l’administration aussi bien civile qu’ecclésiastique ou militaire, et de préparer de cette manière les voies à une complète émancipation. Il ne délogeait pas de leurs postes ceux qui les occupaient, mais 1l les prévenait que leur sort était lié « à leur bonne conduite, à leur amour du pays et à leur adhésion au gouvernement » EE

Le même décret qui fermait les portes de l’administration aux Espagnols ennemis du nouveau régime offrait une hospitalité généreuse à tous les étrangers.

() Registro Oficial, t. I, p. 80.

() Registro Oficial, t. I, p. 92.

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« Jouiront, disait-il, de tous les droits du citoyen et seront protégés par le gouvernement ceux qui se consacreront aux arts et à la culture des champs » (:). Ce fut là, sans doute, le premier appel à l'étranger lancé, en faveur de la vie libre et du travail, par les fils de l’Amérique. La plume de Moreno ouvrait généreusement à l’humanité les territoires que le fanatisme du Code indien fermait au progrès du monde.

Les cent années qui nous séparent de cette heure historique nous permettent de reconnaître en lui un ouvrier génial. On dira qu'il fut autoritaire, qu’il pontifia fanatiquement vis-à-vis de la démocratie ; mais si nous considérons le moment de son action, la puissance de l’ennemi à vaincre et l’œuvre patriotique à réaliser, nous verrons que ce que fit Moreno cadrait parfaitement avec le plan qu'il avait formé pour la stratégie de la Révolution et en était la résultante logique. ;

Il espéra avoir mérité la gratitude de ses concitoyens, et ceux-ci n'hésitent pas aujourd’hui à reconnaître en lui le maître de la démocratie argentine.

(:) Registro Oficial, t. I, p. 92.

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