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CHAPITRE IX

SOMMAIRE : Alvear au Directoire, — La Junte d’observation et le

Statut provisoire. — Congrès de Tucumän. — Pueyrredon est nommé directeur. —. Conférence de Pueyrredon avec San Martin. — La déclaration de l’Indépendance. — Prestation solennelle de serment. — Le drapeau national. — Débats sur la forme de gouvernement. — Pourquoi la forme monarchique avait la majorité, — Manifeste du Congrès sur les discordes civiles. — Quelques dispositions du Congrès. — Son transfert

à Buenos-Ayres. — L’invasion portugaise dans la Banda Orienal. — Le passage des Andes et la libération du Chili. — Le manifeste du Congrès aux nations.

A qu'il a déjà été dit, l’Assemblée générale constituante, en acceptant, en janvier 1815, la démission de Posadas, nomma le général Alvear, jeune homme de vingt-huit ans, directeur des Provinces Unies du Rio de La Plata. Si Alvear pouvait compter sur l’appui de:l’Assemblée et de la loge Lautaro, il lui manquait celui de l’opinion publique

et celui qu’aurait pu lui prêter par les armes l’armée du Nord.

Cet état de choses, ainsi que l’anarchie qui croissait de jour en jour sous l’impulsion d’Artigas, désorientèrent son patriotisme et lui firent voir le naufrage de la Révolution là où il n’y avait pas autre chose que le choc démagogique fatal dans une démocratie en formation.. Croyant, donc, que le salut ne pouvait venir des propres forces de la nation, mais des énergies étrangères, il eut recours à l’ Angleterre et demanda au gouvernement anglais son protectorat politique pour les Provinces argentines que la Révolution: avait proclamées libres.

Grâce à la ruse de la diplomatie argentine qui ne présenta pas la note du Directeur au ministère anglais, et d'autre part, par l'effet de la Sainte-Alliance qui éloignait l’Angleterre des intérêts politiques du Nouveau Monde, Alvear se vit frustré dans ses désirs, et ses compatriotes, en le renversant du pouvoir au moyen d’une révolution, vengèrent leur patrie et châtièrent sévèrement son erreur. :

Il est, en outre, juste de reconnaître que cette révolution avait des racines anarchiques. Artigas, enhardi par le concours que lui prêtaient les provinces d’Entre- Rios, Corrientes, Santa Fé et Cérdoba, eut la prétention de se jeter sur la capitale. Alvear se prépara à repousser l’invasion et décida qu’une partie de son armée partirait pour battre Artigas qui, ayant traversé le Paranä, occupait Santa Fé. L’avant-garde de cette armée, que dirigeait le colonel Don Ignacio Alvarez Tomäs, se souleva contre Alvear le 13 avril 187 5 à

l'endroit appelé Fontezuelas. Le 15 avril, éclata dans la capitale un autre mouvement subversif, à la tête duquel était le Cabildo qui proclama la déchéance d’Alvear et la dissolution de l’Assemblée. Abandonné par son armée et sans aucun appui auprès de l’opinon, Alvear prit la fuite et s’embarqua sur une frégate anglaise.

La chute du Directoire et la dissolution de l’Assemblée qui représentait l'unité gouvernementale des Provinces argentines mirent celles-ci dans une situation critique. Pour en sortir, le Cabildo de Buenos- Ayres, par un édit du 8 avril 1815, résolut de nommer un gouvernement provisoire qui exercerait à titre intérimaire le suprême Pouvoir législatif jusqu’à ce qu'on ait convoqué le Congrès général des Provinces. Selon .cet édit, « le Cabildo, uni aux électeurs, devait procéder à la nomination d’une Yunte d'observation composée-du nombre de citoyens vertueux qui paraîtrait convenable, laquelle donnerait au nouveau gouvernement un Statut provisoire » (1).

Le même Cabildo se réunissait le 21 avril et nommait Directeur le général Rondeau. Celui-ci se trouvant à la tête de l’armée du Nord, on lui désigna comme substitut le colonel Don Ignacio Alvarez Tomas, chef du soulèvement de Fontezuelas.

Le Statut provisoire fut sanctionné le 5 mai 1875. Par ce Statut, que Mitre appelle « une conception absurde de bonnes idées mal digérées », (:) le Direc-

(:) Registro Oficial, t. I, p. 309.

(?) Historia de Belgrano, t. I], p. 99. — « Chaque citoyen, dit le

toire se trouvait être placé sous la tutelle de la Junte.

Comme il était à prévoir, les heurts entre l’un et l’autre pouvoir ne tardèrent pas à se faire sentir, et se voyant dans l’impossibilité de continuer à exercer le commandement, Alvarez Tomäs renonça au Directoire et la Junte d’observation nomma pour lui succéder le général Don Antonio Gonzalez Balcarce.

L'installation du Congrès général se fit le 24 mars 1816, dans la ville de T'ucumän, vingt et un députés étant présents. Toutes les provinces qui formaient l’ancienne vice-royauté, moins Santa Fé, le Paraguay et Montevideo, y étaient représentées.

Faisant part de cette installation, les représentants argentins s'expriment ainsi: « Le jour est enfin venu d’acquiescer aux vœux ardents des Provinces. » Ils reconnaissent que la patrie se trouve « désolée » et déclarent que seul le Congrès « est capable de la soulager dans ses angoisses. » Ce sont eux, les représentants du peuple, « les véritables dépositaires de la souveraineté » (1).

Ainsi que l’a dit un écrivain : « La Révolution avait triomphé dans les esprits ; il lui manquait d’être consacrée dans les formes normales de la société politique, et c'était là l’unique solution possible de la crise dans laquelle la nation était plongée. Les passions étaient déchaînées (*). »

Statut, est membre de la souveraineté du peuple. » — « Le corps social doit garantir et 'cautionner la jouissance des droits de l’homme. » (Registro Oficial, p. 322.)

() Repistro Oficial, t. I, p. 354.

(?) José ManuEL EsrraDa, Lecciones sobre la Historia de la Repiibhica Argentina, t. I, p. 155.

S1 jusqu’à ce moment les révolutionnaires argentins avaient parlé de liberté, et même exercé une véritable souveraineté, ils n’avaient pas sacré par un acte solennel cette indépendance vers laquelle les poussait la démocratie.

Il faut reconnaître que dans le retard de cette déclaration entrait comme facteur primordial le calcul d’une sage politique.

Les yeux fixés sur les événements européens, les argentins espéraient voir consolidés d’un jour à l’autre les triomphes de Napoléon. Celui-ci vaincu, la monarchie espagnole restaurée et les trônes coalisés en une « Sainte Alliance », la Révolution argentine, menacée en outre du débarquement d’un fort contingent de l’armée espagnole sous les ordres du général Morillo sur le sol de La Plata, ne pouvait que reconnaître l’échec de ses plans. Sa diplomatie même, déjà en action près des Cours de l’Europe, ne pouvait espérer que peu de chose de leurs gouvernements, selon l’opinion desquels les diplomates de La Plata ne représentaient pas une nation indépendante, mais des colonies rebelles.

Le salut du pays exigeait donc que l’indépendance fût déclarée. Il fallait, d’un autre côté, limiter autant que possible les ravages de l’anarchie et coopérer au plan de libération continentale que projetait San Martin. Ni une chose ni l’autre n’était possible si l’on ne sortait pas du chaos au milieu duquel se développait la Révolution en précisant son vœu final sous une forme solennelle.

Dès que le Congrès fut réuni, il commença par

proclamer une amnistie politique et par envoyer le député Miguel del Corro en mission politique à Santa Fé, à Montevideo et au Paraguay. On voulait éteindre les passions anarchiques et ramener les provinces rebelles à l’union nationale. |

Jusqu'au mois de mai, ses séances furent sans intérêt. Dans celle du 3 de ce mois on décida la nomination d’un Directeur et le choix des congressistes s'arrêta sur Don Martin de Pueyrredon, député qui représentait la province de San Luis.

Au moment de cette nomination, un Argentin illustre, le général Don José de San Martin, se trouvait à Mendoza et projetait de sauver la Révolution en ouvrant à ses armes un Chemin triomphal à travers les défilés des Andes. |

Les désastres que les armées patriotes avaient subis dans leur marche vers Lima en passant par les provinces du Nord l’avaient convaincu qu’un semblable résultat ne pouvait être obtenu qu’en traversant les Andes, en libérant le Chili et en avançant dans les eaux du Pacifique vers Lima qui était alors la métropole des colonies.

Mais si telle était son idée, il était nécessaire de savoir si telle serait aussi celle du pouvoir national.

Le général Balcarce, qui exerçait la charge de Directeur intérimaire, était au courant de ce projet, êt il n’y avait plus qu’à le faire connaître au nouveau Directeur et à obtenir son approbation. Ce n'était pas chose facile si l’on tient compte qu’au moment où il fut élu, il était obsédé par l’idée de renforcer l’armée du Nord mise en déroute à Sipe-Sipe, afin

qu'elle pût se mettre en marche pour envahir les provinces du Haut-Pérou.

Le destin permit à ces deux hommes, San Martin et Pueyrredon, de se rencontrer dans la ville de Cérdoba et dans l’entrevue qu'ils eurent en ce lieu le 22 juillet 1846 le passage des Andes fut résolu.

Dans une lettre au député Godoy Cruz, San Martin

s'exprime en ces termes : « En deux jours et une nuit,

nous avons tout arrêté. H ne nous reste plus qu’à agir en conséquence. Après-demain nous partons chacun

pour notre destination avec le plus grand désir de

travailler à la grande cause (:). »

Cette victoire morale obtenue par le génie du premier des capitaines argentins était le digne corollaire des efforts qu’il faisait pour que le Congrès proclamäât l’Indépendance. Son esprit patriotique était choqué de voir la Révolution couverte d’un déguisement. Les Espagnols, d’après lui, avaient le droit de nous traiter en insurgés puisque nous nous déclarions leurs vassaux. [1 voulait faire la guerre au nom de l’Indépendance, et de là ses instances continuelles pour que

le Congrès la proclamât. Lorsqu'elle fut proclamée,

il n’hésita pas à dire : « Le Congrès a frappé le coup magistral » (?).

Après avoir résolu la question du Directoire, le

(\ Mrrre, Historia de San Martin y de la Independencia sud-

americana, t. I, p. 648.

@) MATRE, Historia de San Martin y de la Tndependencia sud-

americana, t. 1, p. 646.

Congrès aborda la question fondamentale de l’Indépendance.

Ayant mis en discussion, dans la séance du 9 juillet 1816, la question suivante : Si les Provinces Unies voulaient ou non former une nation libre et indépendante des rois d’Espagne, tous les députés, dit le procès-verbal de ce jour, « poussèrent d’abord des acclamations, pleins du saint amour de la justice, et un à un ils réitérèrent successivement et résolument leur vote unanime et spontané en faveur de l’indépendance du pays ; en vertu de quoi ils rédigèrent la détermination suivante : « Nous, représentants des « Provinces Unies du Sud-Amérique, réunis en « Congrès général, invoquant l'Éternel qui préside « aux destinées de l’univers,au nom et de par l’autorité « des villes que nous représentons, protestant auprès « du ciel, des nations et de tous les hommes du globe « de la justice qui règle nos votes, nous déclarons « solennellement à la face de la terre que c’est la « volonté unanime et indubitable de ces provinces de « rompre les liens forcés qui les liaient aux rois d’Es- «pagne, de récupérer les droits dont elles furent « dépouillées et de s’investir du haut caractère d’une « nation libre et Indépendante du roi Ferdinand VII: « de ses successeurs et de la métropole. Elles restent, «en conséquence, de fait et de droit, en possession « de l’ample et plein droit de se donner les formes « qu’exige la justice et que commande l’accumulation « des circonstances actuelles ; toutes et chacune d’elles € le publient, déclarent et ratifient ainsi, s’engageant « par notre voix à l’accomplissement et au soutien

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