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CHAPITRE X

SOMMAIRE : Le clergé au Cabildo du 22 mai.— Les évêques de la

vice-royauté et la Révolution. — L'Église au service de la liberté. — Le Doyen Zavaleta et la première Junte. — Les chaires, tribunes de la Révolution. — Le despotisme et l’Inquisition. — Apologie de la civilisation des Incas. — Les titres de la conquête. — Les rois et la souveraineté populaire. — Louanges au 25 mai 1810. — Les victoires de la Révolution. — Un frère poète. — Le clergé dans les Assemblées. — La Bibliothèque publique et la liberté de la presse. — Le couvent franciscain de Montevideo. — Deux prêtres à la bataille de Las Piedras. — Vigodet et les prêtres révolutionnaires dans F’Uruguay. — Tristan et le clergé créole dans le Haut-Pérou. — L'instinct de la bravoure. — Le Père Beltran, Archimède de l’armée des Andes au campement du Plumerillo. — Comment se définit la collaboration du clergé dans l’œuvre de la libération argentine. — Causes pour lesquelles la Révolution argentine fut une révolution religieuse.

ANS le C'abildo du 22 mai où l’on devait décider si le vice-roi Cisneros serait maintenu ou non

dans son commandement, l’Église coloniale était représentée par vingt-sept de ses membres, y compris l’évêque diocésain de la capitale de la vice-royauté.

De ces vingt-sept ecclésiastiques, cinq votèrent pour le maintien du vice-roi ; deux pour son maintien, mais jusqu’à ce qu'on ait consulté les Provinces ; treize pour la formation d’une Junte nommée par le Cabildo ; deux pour la Junte, mais après consultation préalable des Provinces, et un pour la formation de la Junte sur la base du suffrage populaire exclusivement. Des trois restants, deux s’abstinrent de voter, et un émit son vote sous une forme indécise.

Un témoin oculaire de cette séance historique,

Saavedra, nous dit : « Les chanoines opinèrent franchement pour la destitution du vice-roi (:). » * Tandis que l’évêque, comme il a été dit au chapitre consacré à la Révolution, « opinait qu’il n’y avait rien à changer concernant le vice-roi, » ses chanoines et la majorité du clergé séculier et régulier se déclaraient partisans de son renvoi.

Le schisme, donc, entre l’évêque et son clergé avait éclaté, et pendant que celui-là se présenterait aux débats du Cabildo comme le champion du despotisme, — car, selon son expression, « le dernier des Espagnols résidant en Amérique, à défaut d’autorités légitimes de la Péninsule, aurait le droit de nous commander, » — celui-ci se convertirait en héraut de la liberté.

Pour le clergé, qui était créole en majorité, le moment était arrivé de rompre les chaînes de l'esclavage et de réclamer pour lui, comme pour chacun des habitants du Nouveau Monde, le droit de cité.

(?) Memorias y Autobiogratas, t. I, p. 5.

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Mais si le clergé, aussi bien séculier que régulier, se montra dès la première heure partisan de la Révolution en s’appropriant la cause de la liberté, les évêques de la vice-royauté la regardèrent toujours avec méfiance, et certains d’entre eux en vinrent jusqu’à l’anathématiser dans son berceau.

L’évêque de Buenos-Ayres, M“ Lue, la combat dans les Cabildos de mai ; Orellana, évêque de C6rdoba, complote avec Liniers et met les anathèmes épiscopaux au service de la contrerévolution ; et celui de Salta, M“ Videla, est surpris par Belgrano en correspondance secrète avec Goyeneche, chef des royalistes dans le Haut-Pérou. « Plus préoccupés, dit Funes, des avantages de leurs postes que des intérêts de leurs troupeaux, ils préféraient subordonner leurs droits à leurs préoccupations (1). » |

Mais ces résistances durent fatalement se résoudre en un résultat négatif. Plus forte que la fidélité des évêques aux intérêts de la couronne était la passion de la liberté qui fermentait chez le peuple et que le clergé créole, son fils par le sang et par les héritages démocratiques, sentait bouillonner puissamment. Le triomphe de la Révolution signifia, à La Plata, la fin de l’Église espagnole. En rompant les relations politiques avec la métropole, on paralysa celles d'ordre ecclésiastique que maintenait la colonie avec la Péninsule. Pour solutionner le conflit, on jugea

(:) A. ZINwv, Historia de las Provincias Unidas del Rio de La Plata desde 1810 hastà 1816, por el Dedën Funes ; continuada hasta el fusilamiento de Dorrego, en 1822. :

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suffisant le décret de Moreno, d’après lequel la Junte patriotique devait remplacer le roi dans l'exercice du Patronage. Si, en apparence, cette mesure pouvait tranquilliser les consciences, dans le fond elle ne faisait pas autre chose que de donner plus de gravité au conflit. De quelle utilité pouvait être à la Révolution . l’exercice du Patronage, alors que le gouvernement révolutionnaire était dépourvu de personnalité légale : vis-à-vis du Saint-Siège ? D'autre part, le gouvernement des Églises d'Amérique ne s'était jamais exercé directement entre celles-ci et la Curie apostolique. La législation indienne avait pour remplir cet office un « Conseil des Indes », et c’est par son canal que les documents pontificaux arrivaient au Nouveau Monde. L'Église l’admettait ainsi, et la plus légère altération de cet ordre de choses devait être considérée par la monarchie comme par le Siège apostolique comme un acte subversif et perturbateur de sa discipline. Le mérite des prêtres argentins réside en ce que, sachant cela, ils bravèrent tout et commencèrent par devenir schismatiques, dans l’ordre canonique, pour devenir libres, dans l’ordre civique. Ils mirent l’Église à la remorque de la Révolution, et utilisant le rituel catholique ils donnèrent du prestige à celle-ci dans l’opinion des croyants lavec la pompe de la liturgie. :

Les hommes de b Révolution, même les plus libéraux, ne manifestèrent aucune répugnance devant cet accouplement fictif du rituel et des formes démocratiques. Par politique religieuse, il ne convenait pas que la Révolution se laïcisât dans ses formes. La so-

ciété coloniale, que nous avons déjà étudiée, était très attachée au rituel catholique.

Les révolutionnaires argentins, qui d’autre part se

présentaient sur le terrain de la Révolution en parlant

de leur fidélité, bien qu’elle fût factice, ne pouvaient d’un seul coup rompre avec ces formules qui, habilement employées, pouvaient encore lui conquérir des adeptes parmi les scrupuleux et les timorés.

La présence d’un prêtre parmi les membres de la Junte (:) devait lui épargner, à ce qu’il semble, l’épithète d’impie, et soit que cette élection ait été faite dans ce dessein, soit qu’elle ait été une conséquence de l'influence que le clergé exerçait dans la vie sociale et politique de la colonie, il est évident que dès cet ins-

. tant fut scellée une alliance entre le catholicisme libéral et les hommes de la Révolution. Parodiant Mirabeau et sous l'influence du milieu social, prêtres et civils se trouvaient en d’excellentes conditions pour pouvoir dire : « Voyez comme ces deux filles de la raison souveraine, la liberté et la foi, s'unissent pour développer et remplir toute la perfection de notre sublime nature et pour combler notre double besoin d'exister avec gloire et d’exister toujours. »

Pour prendre part au drame révolutionnaire, le clergé créole se trouvait suffisamment préparé. En dépit des barrières placées par l’Espagne pour maintenir ses colonies à l’écart de la transformation intellectuelle, celles-ci savaient lire, s’adapter aux idées de l’époque et appliquer à leurs propres malheurs la

() Le prêtre Don Manuel Alberti.

part de bonté que renfermaient les nouveaux principes.

Les prêtres créoles de la vice-royauté n’ignoraient pas ce qu'était l’encyclopédisme. Ils savaient ce que la Révolution française avait eu d’effets bons et mauvais, et comprenaient que l'Amérique, esclave depuis trois siècles sous le joug des tyrans, ne pourrait conquérir sa dignité tant que les nouvelles doctrines démocratiques, dont la France avait été la grande propagatrice, n’auraient pas remplacé les doctrines absolutistes anciennes sur lesquelles s’appuyaient les monarques. Ce qui leur manquait, c'était uniquement, la liberté de se faire entendre. Cette liberté leur fut apportée par la Révolution, et celle-ci une fois déchaînée, ils n’hésitèrent pas, dédaignant les anathèmes monarchiques et pontificaux, à parler, obéissant à la raison et aux plus nobles instincts ‘de la nature.

Cette parole, qu’ils adressaient à leurs paroissiens, devait fatalement produire ses fruits. Le vaisseau mystique n'avait d’autres pilotes que les prêtres, et ceux-ci étant contaminés par les idées libératrices de l’époque, ce qu'ils disaient ne pouvait faire autrement que d’inspirer la soumission au troupeau apostolique.

Cinq jours après que la Junte fut constituée, un chanoine de la cathédrale de Buenos-Ayres, le doyen. Zavaleta, du haut de la chaire de l’Esprit-Saint, s’adressait à ses dévotes ouailles, et pour les empêcher de s’alarmer du changement radical qu'avait subi la colonie, il leur disait : « Dès le moment même où vous avez été persuadés qu’une foule de circonstances | malheureuses vous avaient rendu ces droits sacrés que

L'ÉMCIE RIGÉCEPITA LIBERTÉ 285

l’on considère comme étant propres à l’homme, lorsqu’il cherche à constituer une société organisée, vous avez abdiqué et placé nos droits dans les mains des membres de la Junte et avez revêtus ceux-ci d’une. autorité qui, en même temps qu'elle les charge de l’énorme poids du pouvoir, les qualifie de telle sorte que vous leur devez obéissance, honneur, amour et gratitude (1). »

À partir de ce jour, les chaires de la vice-royauté se convertirent en tribunes de la Révolution. Avec une liberté de langage qu'aucune autorité ecclésiastique ne pouvait censurer, les prédicateurs s’adonnèrent complètement au problème de la liberté. Pour la justifier, ils ouvrirent l’histoire, .ils analysèrent la conquête, ils mirent en évidence les horreurs du despotisme, et ils finirent par déclarer caduques ces doctrines sur lesquelles s’appuyèrent les rois pour s’emparer du Nouveau Monde. Dans leur campagne apologétique, ils furent guidés par une pensée continentale, et ils eurent même plus d’une phrase vengeresse pour la civilisation des Incas étouffée sous le joug de la conquête.

S'ils dissertent sur certains points touchant la religion, si le fanatisme de la croyance oblige le prêtre Castro Barros à se poser en champion de la forme monarchique constitutionnelle « parce que c’est ce système que le Seigneur donna à son peuple, celui que Jésus-Christ institua dans son Église, celui qui est le plus propice à la conservation et au progrès de la

(:) ET Clero argentino, t. I, p. 4.

religion catholique » (:), tandis que le Père Oro, dédaignant de telles raisons, acclame la forme républicaine, ils sont d'accord sur les principes fondamentaux de la science politique. Sans exception aucune, ils sont les porte-paroles de la souveraineté populaire et placent les Droits de l’homme avant les intérêts de la couronne.

« L'Espagne n’a pas cherché autre chose, dit Fray Juan Esteban Soto, que de perpétuer en Amérique sa barbare domination, en déprimant ses fils, en épuisant leur patience, en obstruant les canaux de leur prospérité et en les réduisant au sort le plus mesquin et le plus déplorable. Les plaintes amères des Américains sur ce point sont et seront toujours les plus justes et celles qui prouvent d’une manière non équivoque le despotisme du trône. Si l’on doit dire la vérité sans ambages, il faut confesser que le désir de conserver là domination dans les Amériques en excluant les naturels de toute fonction faisait que les vices les plus honteux et les plus antisociaux étaient réputés être des vertus (*?). »

« Souvent, dit le Dr Felipe de Iriarte, on fut sur le point de mettre à exécution le barbare projet de nous priver de toute étude, en nous concédant seulement en manière d'équité è maigre exercice de l’enseilgnement primaire.

€ Il en a ainsi coûté infiniment à Papliestit de

(p MiTRE, Historia de Belgrano y de la Independencia Argentina t. « 374:

(°) ET Clero ärgentino, t. I, p. 187.

l'Américain pour arriver à un degré de connaissances qui lui a faît découvrir les droits qu'il avait à la liberté.

« Avec quel soin ne surveillait-on pas l'introduction de livres capables d'interrompre la funeste léthargie où nous avait plongés le mythe ridicule de la fidélité due au despote qui nous tyrannisait |: On prétendit nous laisser ignorer même l’origine de notre pays natal, les faits et le développement de son histoire. Dans ce dessein on a renouvelé plusieurs fois des arrêts menaçant de peines rigoureuses, et ordonnant de saisir l’Histoire d’ Amérique, les portraits de l’Inca et ftout monument qui rappellerait sa mémoire (:). »

« Si les rois d’Espagne, dit le Doyen Funes, s’étaient seulement servis de la force pour assouvir leur ambition, nous dirions qu'ils n’avaient fait qu’imiter beaucoup d’autres conquérants ; mais lorsque nous les voyons faire usage de la religion pour assurer le triomphe de leurs passions, nous ne pouvons les comparer qu'à eux-mêmes.

« Au moyen de l’Inquisition, ils réussirent à placer la doctrine de leurs droits sur ces empires presque au niveau des vérités les plus dogmatiques, et pour empêcher toute révolution, ils la firent considérer comme le plus énorme délit de la conscience.

«. Les rois d’Espagne prennent les paroles de Jésus- Christ dans le sens qui favorise le mieux leur politique, et après de longues combinaisons que l'intérêt leur

fait former, l'Évangile d’une main et l’épée de l’autre,

ils s'ouvrent un chemin de sang à travers les Amé-

(?) EI Clero argentino, t. I, p. 270.

riques. Comptez, s’il est possible, les milliers d’esclaves et de victimes que fit le fanatisme religieux dans un malheureux pays où le prétexte de l’absolutisme étouffa l'humanité. Personne n’ignore que l’on traquait les Indiens comme du gibier, et il y en eut qui, en l’honntur des douze apôtres, faisaient vœu de tuer chaque jour un pareil nombre de ces malheureux (5) "9

« Quels droits les rois d’Espagne eurent-ils, se demande le même écrivain, pour attacher au char de leur fortune les Montézuma et les Incas et pour s’emparer de leurs empires ? Où il n’y a pas d’injure il n’y a pas de guerre juste, et où il n’y a pas de guerre juste il n’y a pas de conquête légitime (?). »

Selon Fray Pantaleon Garcia, « les Américains naquirent indépendants, souverains arbitres et juges de leurs actions, et usant de la liberté propre à l’homme, ils se gouvernèrent pendant de longs siècles sous la domination des souverains du Mexique et du Pérou, personnages moraux qui, réunissant dans leurs mains et dans leur esprit la force et la raison de la partie la plus fertile de l'Amérique, veillèrent à sa sécurité ; ils lillustrèrent par des lois gravées à l’image de celles que dictèrent Minos en Crète et Lycurgue à Sparte ; ils la civilisèrent par une si bonne politique qu’elle peut être placée au niveau de celles de Rome et de la Grèce, si elle ne les surpasse pas. Les trônes de Montézuma et Atahualpa

(:) ET Clero argentino, t. 1, p. 71.

(?) ET Clero argentino, t. I, p. 60.

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répandirent dans presque tout le continent le resplendissement de l’or dont ils étaient formés et montrèrent qu'ils étaient occupés par des monarques dignes de l'être » (:). Selon le Père Esteban Soto, ces monarques, « satisfaits du trône qui leur appartenait par les titres les plus légitimes, n’aspiraient d'aucune manière à s’agrandir par la ruine d’une autre monarchie. La paix et la félicité de leurs vassaux occupaient toute l'attention de ces princes aimables et généreux » (?). — "Telle était la grandeur et la puissance de l’Amérique, selon son expression, aux jours heureux où elle était libre. Les jours funestes survinrent pour elle à « la triste époque de la conquête » (*).

L’apologie des Incas était accompagnée de récriminations envers la conquête. Pour les prêtres argentins, cette œuvre était condamnable, non seulement en fait mais aussi en doctrine. Son immoralité sera mise au jour lorsqu'on analysera ses titres et qu’on exposera les fondements légaux au moyèn desquels les despotes essayaient de la justifier.

La donation pontificale, écrit le Père Soto, dont les agents de la tyrannie exagèrent tant l'importance, est la colonne la plus faible où ils puissent s’appuyer. La domination temporelle des papes est fortement . combattue. par les savants. Que l’Église, en sa qualité de mère universelle, prie, insiste et par tous les moyens de la charité et de la douceur évangélique

(:) ET Clero argentino, t. I, p. 92. | 2) El Clero argentino, t. I, p. 166.

6) El Clero argentino, t. TI, p. 167.

Le

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