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cherche à augmenter son troupeau, nous le comprenons, nous qui sommes bien pénétrés des tendres intentions du particularisme ; mais que son autorité puisse en venir au point de dépouiller le légitime souverain, de ruiner son trône et de faire passer son domaine en d’autres mains, c’est une chose que l’on ne peut voir sans être scandalisé » (1). — « Le pape Alexandre VI, dit Castro Barros, aurait dû imiter Jésus-Christ, qui ne se crut pas autorisé à partager un simple héritage (il se réfère à un épisode évangélique), et ne pas se persuader que lui-même l'était pour fonder des majorats en faveur de ses compatriotes les Espagnols, en leur octroyant scandaleusement des empires appartenant à d’autres peuples (°). »
« La conquête est un titre légitime, continue le même orateur, seulement lorsque les conquis ont fait au conquérant un tort ou une injure notable, et, selon le célèbre Bossuet, lorsque ceux-là ont juré à celui-ci un libre vasselage de bonne volonté. Aucune de ces deux circonstances ne s’est produite dans la conquête de l'Amérique. La premièré ne s’est pas produite parce que les Américains ne connaissant pas les Espagnols n’ont pu leur causer le moindre tort ; la seconde non plus, parce que s’ils leur ont juré vasselage, ils l’ont fait par force, comme ils le firent euxmêmes aux Celtes, aux Carthaginois, aux Romains, aux Goths, aux Alains, aux Maures, et dernièrement aux Français. »
(*) El Clero argentino, t. I, p. 167.
(2) EI Clero argentino, t. Rs D1123:
L’abdication des couronnes, qui pourrait être un titre légitime, ne l’est pas dans le cas actuel, parce que «les abdications en faveur de dynasties étrangères doivent être libres de toute contrainte ou violence. Les empereurs d'Amérique furent violentés dans l’abdication de leurs couronnes au profit des rois d’Espagne comme le fut Ferdinand VII à Bayonne ».
La promulgation de l'Évangile, d’autre part, ne justifie pas la conquête. « Le droit et la domination sur les empires se fonde seulement sur la volonté et le libre arbitre des vassaux, et non sur leur foi et sur leur religion. » — « Ils promulguèërent l'Évangile, dit Castro Barros, comme si c'était le Coran de Mahomet, en rompant par des actes criminels ses préceptes et ses doctrines (1). »
« Si les Espagnols nous prêchèrent l'Évangile par intérêt, à cause de notre argent et de notre or, ils seront marqués du crime exécrable de simonie. » Ce contrat d’achat simoniaque se trouve discrédité par lui-même, comme l’est le titre de conquête qui se base sur une possession de trois cents ans.
« Les droits de l’homme, dit le même écrivain, émanant du droit naturel, sont imprescriptibles et inaliénables, même dans le cours de tous les siècles, et spécialement si la mauvaise foi a précédé cette possession (?). »
« Finalement, la domination des rois d’Espagne
non seulement a été tyrannique dans son exercice
(:) EI Clero argentino, t. I, p. 126.
(z) ET Clero argentino, t. I, p. 127.
parce qu’elle a privé les Américains des principaux droits et biens de l’homme, mais‘aussi dans ses titres parce qu’elle n’en avait aucun de légitime (:).».
Avec la même franchise que l’on attaque la conquête, on attaque les rois et on réfute leur théologisme. |
« C’est maintenant un dogme politique, affirme le prêtre D' Domingo de Achega, que l’autorité des rois émane originairement de la volonté des peuples (*). » — « Il est nécessaire de tranquilliser la piété hallucinée, dit Fray Pantaleén Garcia. L’autorité émane des peuples et est soutenue par la Providence, qui laisse nos actions à notre libre volonté. L'’omnipotence ne prend pas intérêt à ce que le gouvernement soit monarchique, autocratique ou démocratique (*). »
« Le salut public, selon Achega, est la suprême loi, et devant elle toutes les autres disparaissent et perdent léur rigueur. La nation a le droit imprescriptible et inaliénable de veiller toujours sur sa propre conservation : droit si sacré qu'indubitablement il est préférable à celui d’un roi tyran qui abuse ouvertement de son pouvoir. C’est un principe incontestable que lorsque le peuple place le sceptre dans ses mains et s’oblige à lui obéir, il s’y oblige seulement dans les limites que prescrit la constitution nationale : c’est celle-ci qui concède aux rois un pouvoir absolu ou
() EI Clero argentino, t. 1, p. 128.
(?) El Clero argentino, t. I, p. 58.
(°) ET Clero argentino, t. I, p. 90.
qui les modère et les contient par des lois inviolables. Les républiques né sont pas faites pour les souverains, mais ceux-ci pour celles-là (1).
« Par le serment de fidélité, dit le Père Soto, et en vertu du pacte social, le souverain s’oblige à maintenir l’ordre public, à conserver entiers et purs les droits des peuples, à promouvoir sa félicité ou ses franchises, en un mot tous les biens et privilèges que la nature a départis à tous les hommes dans la société. Le souverain manquant à ces conditions précises, le serment perd toute sa rigueur, il est cassé par le fait même et devient entièrement nul. Les peuples, en qui réside essentiellement la souveraineté, résumé de leurs droits, peuvent se constituer librement et adopter la . forme de gouvernement qui les intéresse le plus (?). »
Ceux qui soutenaient de tels principes ne pouvaient, par une logique fatale, taire leur enthousiasme devant la manifestation de la liberté. Les discours prononcés pour saluer son apparition à La Plata sont pleins de louanges enflammées. « Après trois siècles d’oppression, s’écrie le Père Soto, est enfin arrivé le jour solennel de notre régénération politique. Le 25 mai 1810 a été un jour de gloire pour ce beau continent (*). » Pour le DT Felipe de Iriarte, le 25 mai « fera époque dans le cours des siècles » (‘). À cette date, selon Castro Barros, « le vaste continent de l'Amérique du Sud se réveilla de sa léthargie, re-
1) ET Clero argentino, t. I, ?) ET Clero argentino, t. 1 +) El Clero argentino, t. I, (:) ET Clero argentino, t. I
couvra ses anciens droits et vint occuper un rang distingué parmi les nations libres du monde » (1). «Réduits, écrit Funes, pendant trois cents ans à un honteux esclavage, nous accusions la nature d’avoir mis en nous un désir de liberté qu’elle ne finissait pas
“par satisfaire. Le 25 mai arriva, et ce désir s’accom-
plit, grâce à un effort qui devait être notre œuvre et que nous attendions comme un présent de la fortune (°). »
«En ce jour, affirme le Père Pantaleon Garcia, s’inspirant de l’histoire biblique, Dieu, de sa forte main, nous tira de la servitude et rompit le contrat de l’esclavage. Le 25 mai sera consacré à Dieu, parce qu’en ce jour se sont ouvertes dans les Amériques les portes de l’auguste temple de la liberté (*). » Le triomphe de la liberté éveille une espérance chez tous les membres du clergé : c’est l’avenir de la patrie, qui sera riche, qui sera opulente, qui pourra commercer sans les entraves du despotisme avec toutes les nations du monde. « Les Amériques, qui jusqu’à présent avaient occupé seulement le dernier degré du monde moral, acquerront dans la hiérarchie le rang de nation (‘). b | |
Ces apôtres de la liberté ne cachent pas leur joie à chaque triomphe de la Révolution.
Par la bataille de Tucumän, selon le prêtre Agustin Molina, la gloire du peuple américain a été rétablie,
1) ET Clero argentino, t. I, p. 107, 3) ET Clero argentino, t. I, p. 66.
à El Clero argentino, t. 1, p. 80.
«) ET Clero argentino, t. I, p. 82.
MEMICLIE ROUEN OTUA "LITE ERTÉ 295
«sous la conduite d’un héros qui n’est inférieur sous aucun rapport au plus illustre des Macchabées ». Tucumän est, d’après lui, le « sépulcre du despotisme, le berceau de notre liberté naissante, le mur et le rempart inexpugnable des provinces argentines » (1). — « Qu'il me soit permis, dit le Père Garcia, de m’unir à mes compatriotes pour célébrer avec les cantiques de Sion les avantages concédés à nos armes par le Dieu de la patrie dans la fameuse victoire remportée dans le royaume du Chili le 5 avril de la présente année. Qu'il me soit permis de placer sur les autels l’épée de l’immortel San Martin à l’égal de celle de David ; cette épée sans pareille qui n’a pas porté ses coups en vain ; cette épée qui n’a laissé à l’orgueilleux Osorio (c'était le chef des troupes espagnoles au Chili) que la honte de la déroute (°). »
Pour Fray Cayetano, le nom de Belgrano restera mieux gravé dans le cœur de ses concitoyens que sur le parchemin ou sur. le bronze. « La renommée, selon lui, est une senteur qui pénètre et occupe les espaces du temps et porte jusqu’à l’époque la plus reculée le parfum des vertus qui marquèrent la vie des héros (*). » L’éloquence sacrée, nous venons de le voir garantissait aux hommes célèbres de la Révolution la récompense de l’immortalité.
Abandonnant la chaire et prenant la lyre en main, ce même frère va se convertir en poète de la Révolu-
1) ET Clero argentino, t. I, p. 37.
2) ET Clero argentino, t. I, p. 270.
(>) ET Clero argentino, t. II, p. 121.
tion. La patrie, selon lu, était-une nouvelle muse qui l’inspirait divinement. Comment pourrait-il se taire « lorsque même les pierres parlaient ?»S1 ses vers ne sont pas impeccables, ils ont au moins le mérite de refléter sincèrement le caractère épique de la lutte. Le passage des Andes ainsi que les victoires de Chacabuco et de Maipü l’exaltent. C'était au moins un triomphe de la Révolution que d’avoir arraché des ‘vers guerriers à un religieux à qui son milieu ecclésiastique et même conventuel ne sut pas inspirer une seule strophe mystique.
La collaboration du clergé à la liberté argentine ne fut pas simplement une collaboration didactique, comme pourrait le faire supposer son action incessante dans la chaire. Étant donné que c'était dans la classe ecclésiastique comme dans la classe des avocats que se trouvait la partie la plus éclairée de la colonie au moment de la naissance de la vie démocratique, les peuples ne pouvaient faire autrement que d’avoir recours à leurs curés pour soutenir leurs intérêts dans les congrès et dans les assemblées. :
Dans la Junte qui succède au vice-roi Cisneros, un de ses membres, le D' Manuel Alberti, est ecclésiastique, et parmi les délégués des provinces arrivant à la capitale de dla vice- royauté pour prendre part au Congrès qui va s ‘y réunir, se trouvent Gregorio Funes, Doyen de la cathédrale de Cordoba, et Juan Ignacio Gorriti, du pote de Jujuy, lesquels, contre la volonté de Moreno, s incorporent à la Junte et y demeurent jusqu’à sa dissolution par le Triumvirat. Dans l’Assemblée électorale d’avril dissoute immé-
diatement après avoir été convoquée, on aurait compté quinze prêtres sur trente-trois députés si elle était entrée en fonctions.
Dans l’Assemblée générale constituante, douze prêtres participent à l'élaboration de ses lois patriotiques et démocratiques. La création d’une Église nationale les séduit et les lois schismatiques élaborées ét signées par eux font entrevoir qu'ils jugeaient sans doute le moment opportun pour la fonder. Puisque, d’après eux, un nouveau catholicisme politique était nécessaire pour concilier l’Église avec la liberté, pourquoi ne pas le faire surgir des dépouilles de la monarchie ?
. Si de l’Assemblée constituante nous passons au Congrès de Tucumän, nous y trouvons encore la représentation lévitique. Des vingt-neuf députés qui signent l'acte de l'Indépendance, seize sont des. prêtres. |
Cette composition lévitique explique sans doute son monarchisme, ainsi que le zèle catholique dont il fit preuve en cherchant une protectrice de la liberté dans la vierge américaine sainte Rose de Lima. Mais avant d’être catholiques ces ecclésiastiques étaient patriotes, et ils le montrèrent en déclarant, au mépris de tous les pouvoirs spirituels ou temporels de la terre, cette indépendance qui fut l’unique mesure transcendante prise par le Congrès.
Dés la première heure de la Révolution, les prêtres argentins collaborèrent avec le gouvernement du pays au plan d’une nouvelle culture intellectuelle.
La Bibliothèque publique ayant été formée par la
Junte, les membres de l’un et de l’autre clergé s’empressèrent d'envoyer leurs dons en livres ou en argent ; le Père Rodriguez en fut nommé le premier bibliothécaire, et on désigna comme second le chanoine Segurola.
Comme la Révolution ne pourrait prêcher ses doctrines si on laissait subsister les lois coloniales que le despotisme avait élaborées pour opprimer la pensée,
le clergé n’hésite pas à se poser en champion de la li-.
berté, et par l’intérmédiaire de la plume du Doyen Funes, il prêche dans La Gaceta la nécessité d’édicter une loi sur la liberté de la presse. « Le tribunal de l'opinion publique, disait Funes, doit toujours être ouvert pour que la volonté générale puisse se faire entendre. Ce tribunal, c’est la presse, et le signe que ses portes sont ouvertes, c’est la liberté. Faisons en sorte que le dernier des hommes connaisse sa dignité, et que des citoyens instruits de leurs droits et de leurs obligations imposent respect à tout gouvernement pour qu'il ne viole pas les lois que la nation aura sanctionnées (1). »
Selon le Père Garcia, Fray Cayetano Rodriguez, à peine la Révolution eut-elle éclaté, fut le premier à écrire un Manifeste sur les vexations qu'avait subies l'Amérique. Élevé à la dignité de provincial dans un chapitre où la Junte se fit représenter par le Doyen Funes, son premier acte fut dé s'adresser à tous les couvents franciscains de la vice-royauté « pour les
() Mariano DE Vepia Y MITRE, E7 Dein Funes en la Historia Argentina, p. 72.
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exhorter à ne pas troubler l’ordre public ». — « Son âme pacifique, dit le même panégyriste, s’exalte contre ceux qui imprudemment murmurent contre le système adopté par le pays.» Il dirigea ÆZ Redactor del Congreso « avec une politique qui lui fit un nom parmi les peuples » (+).
Malgré que le pouvoir espagnol eût fait de Montevideo le boulevard de sa domination à La Plata, sa vigilance ni sa tyrannie ne purent empêcher la Révolution d’y faire des prosélytes.
Parlant d’Elio, de ses antipathies pour tous ceux qui communiaient avec l’idée révolutionnaire, un historien de l’Uruguay s’exprime comme il suit : «Il y avait longtemps qu'il regardait d’un mauvais œil le couvent de San Francisco, centre d'illustration et de sociabilité où la jeunesse s’initiait aux domaines du savoir, et les hommes importants se réunissaient en un noyau choisi pour distraire leur esprit pendant les heures libres. Avant que l’insurrection n’eût éclaté, on suspectait déjà ces réunions habituelles, où Fray José Benito Lamas, futur prélat uruguayen, déversait les charmes de son éloquence juvénile, parlant dela liberté et de la patrie ; tandis que Fray José Gervasio Monterroso, pendant ses courts séjours, interrompus”par des excursions ou des missions religieuses continuelles, avait coutume de faire chorus. avec lui, employant le style étrange et déclamatoire appris dans les écrits des révolutionnaires français,
(:) ET Clero argentino, t. II, p. 191.