FAITES-MOI JUSTICE
Le succès de la soirée fut pour Siéyès et pour madame de Beauharnais, qui ne se doutaient guère ni l'un ni l'autre qu'ils avaient parlé celle-ci pour son mari, celui-là contre son maître.
Ce fut dans ce même salon qu'un soir, Bonaparte, jetant son masque sévère et méditatif, se mit au diapason. 11 baisa la main de madame Tallien, et, pour devenir plus familier dans la maison, il lui dit la bonne aventure : une de ces galanteries impérieuses déjà impériales.
Bonaparte prédit ensuite au général Hoche, le seul qui lui fît ombre ce jour-là, qu'il mourrait dans son lit. Hoche fut indigné. Le général en chef de l'armée de la Moselle, le vainqueur des Autrichiens à Wissembourg, à Spire, à Worms, retira sa main de la main du vainqueur de Toulon, officier de fortune comme lui, qui ne devait mourir que vingt-cinq ans plus tard dans son lit de Saint-Hélène*.
* Un soir il prit le ton et les manières d'un diseur do bonne aventure, s'empara de la main de madame Tallien et débita mille folies. Chacun voulut offrir sa main à cet examen; mais quand vint le tour de de Hoche, il parut s'opérer un changement dans son humeur : il examina attentivement les signes de la main qui lui était présentée, et, d'un ton solennel, dans lequel il perçait une intention peu bienveillante, il dit : « Général vous mourrez dans votre lit. » Une généreuse colère brilla sur le front de Hoche, mais une saillie de madame de Beauharnais dissipa ce nuage. » Ouvrard.
Hoche avait failli mourir sur l'échafaud ; thermidor le fit sor-
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A quelques temps delà, les mêmes personnages se retrouvaient dans le salon de madame Tallien. Ici je laisse parler un témoin, madame Sophie Gay :
« Il y avait ce jour-là chez madame Tallien l'exvîcomtesse de Beauharnais, dont la grâce créole gardait toute sa séduction, même à côté des beautés éclatantes de madame de Château-Renault et de madame Cambys, toutes deux remarquables par leur riche taille et leur teint éblouissant.
« Ces trois femmes, vêtues â la grecque, mais avec moins d'exactitude et de recherches que madame Tallien, avaient l'air de ces confidentes qu'on voit à la suite des jeunes princesses de tragédie ; aussi Bonaparte ne « fit-il attention qu'au premier rôle. Surpris des avantages réunis dans cette belle personne que la France appelait son sauveur, il reporta sur elle ses idées d'ambition ; il calcula en un instant le parti qu'elle pouvait' tirer, pour sa puissance et sa gloire personnelle, d'une situation unique dans l'histoire de France ; il lui créa un avenir superbe et posa la couronne de nos reines sur le front de .celle à qui les Français délivrés étaient déjà soumis par l'amour et la reconnaissance.
« Ce rêve que le génie de Bonaparte pouvait seul concevoir, il a'a jamais pardonné à madame Tallien de ne l'avoir point réalisé, et il l'a délaissée dès qu'il s'est aperçu qu'elle n'avait ni le désir, ni les moyens peutêtre d'accomplir la haute destinée que le Ciel lui offrait et que son ambition n'allait pas au delà du titre de Notre-Dame de thermidor. »
Comme ce n'est pas pour l'histoire elle-même que je
tir des prisons de Robespierre. En 1798, le jeune et généreux Hoche mourut empoisonné. Il venait de vaincre une deuxième fois les Autrichiens ; la pacification de la Vendée avait élevé son nom parmi les plus chers a la bravoure et à la chevalerie. Ce fut une des physionomies les plus fières de la Révolution. Sa mort, quand il n'avait que vingt-neuf ans, en fit aussi une des figures les plus touchantes. On dit qu'il y a eu dans sa vie des romans aussi beaux que son histoire.
HO TABLEAU DE t>ARIS SOUS LE DIRECTOIRE
laisse parler madame Sophie Gay, jen'accepte pas son point de vue sur l'ambition de Bonaparte. Gomme Barras, comme Chénier, comme Fréron, comme tous ceux qui étaient « de la cour », il a dû adorer la beauté de madame Tallien, mais sans trop s'inquiéter des victoiresdu lendemain. Il n'avait pas encore assez souvent mis la couronne de lauriers sur sa tête pour songer à la couronne de France.
Dans le salon de madame Tallien, la politique avait ses entr'actes.
« Garât, cet Orphée qui avait si souvent charmé par ses chants ses camarades d'infortune, devait comme tant d'autres la liberté à madame Tallien, et il lui en témoignait sa reconnaissance en venant presque chaque jour chanter dans son salon quelques-uns de ces beaux airs italiens dont il a donné le goûta nos oreilles françaises. Chérubini, Méhul, l'accompagnaient: le violon de Rhodes remplissait les intervalles d'une cavatine de Cimarosa à une scène de Gluck. »
Carie Vernet, Fragonard, Boilly, Duplessis-Bertâux, avaient leurs grandes entrées; ils y dessinaient des caricatures et y hasardaient cet esprit d'atelier qui avait pris droit de cité dans les salons depuis madame de Pompadour et madame Geoffrin.
Madame Sophie Gay ajoute: « Ainsi c'est dans le salon de madame Tallien que s'opéra la renaissance de tout ce qui faisait autrefois la renommée et le charme des salons de Paris. Le3 émigré^rentrés y ramenèrent cette politesse exquise, cette conversation simple et de bon goût dont le secret commençait à se perdre. Les gens de lettres, si longtemps muets, y discutaient de nouveau sur des sujets littéraires ; les artistes y retrou-
vaient les inspirations trop longtemps étouffées par la Terreur : les blessés de tous les partis y recevaient une douce hospitalité. Chacun d'eux s'y sentait à l'abri des attaques de l'autre, car on n'était admis chez madame Tallien que pour y être secouru ou secourable. »
Et comme tout cela se faisait galamment, avec la grâce antique et l'esprit moderne ! La Charité marchait toute nue comme la Vérité, comme la Beauté. La robe était si légère ? Gomme a si bien dit Paul de Saint- Victor : « Vers la fin du règne de Louis XVI, une brise pastorale sortie des livres de Jean-Jacques et des idylles de Gessner, abat les coiffures, dégonfle les jupes et fait envoler la poudre et les mouches. Coiffée à l'ingénue avec un chapeau à la bergère, ajustée d'un grand tablier, le sein couvert d'un fichu pudique, la femme, appuyée sur une longue canne taillée en houlette, va faire ses dévotions au temple élevé à la Nature dans un parc anglais, et battre le beurre dans quelque fraîche laiterie du bois de Boulogne ou de Bellevue. — La révolution simplifie encore cette simple toilette: les citoyennes la traversent en robes de cotonnade frangées aux trois couleurs. — Le Directoire déshabille de pied en cap ses « Impossibles de la nouvelle France. »
Les « Impossibles du corps de ballet » hésiteraient à mettre les robes aériennes que les Grecques de l'an V promenaient bravement aux Champs-Elysées. La Terreur avait eu ses Sans-Culottes, le Directoire eut ses Sans-Chemises. « Voilà plus de deux mille ans que les femmes portent des chemises, écrivait un journaliste du temps : cela est d'une vétusté à périr. » Et les femmes se montrèrent nues dans un fourreau de gaze, des cercles de camées aux jambes et des anneaux d'or à chaque doigt de pied. Il fallut que Vénus, évoquée par un chansonnier, rappelât à la pudeur ces statues vivantes.
Les vrais historiens du Directoire sont Carie Vernet, Duplessy-Bertaux et Debucourt. Toute la vie publique et intime, toute la comédie politique et mondaine est imprimée à jamais dams ces dessins, dans ces gravures dans ces aqua-tinta qui représentent ce carnaval où la mode montre la descente de la Gourtille de la République, comme elle avait montré celle de la royauté. Ces tempêtes de rubans, ces fleuvesde mousseline, ces rivières de linon, ces cadenettes, ces lorgnons, ces breloques, ces habits invraisemblables, ces cravates de guilotinés, ces bâtons noueux et dorés, ces bas rayés, ces bottes romanesques, ces sandales romaines, ces robes qui sont à peine des chemises, ces perruques à la Bérénice, ces chevelures blondes qui ne tiennent à rien, pas môme à la tête, ces bonnets au repentir, ces châles à la victime, ces collets, ces carricks, ces culottes couleur du temps et couleur cuisse de nymphe, ces amazones, ces chapeaux à lucarne, ces républicains qui portent l'éventail, ces sans-culottes qui jouent au lorgnon, tous ces merveilleux et toutes ces merveilleuses, toutes ces visions fantasques de gens ivres sans avoir bu, c'est le royaume de l'Impossible.
Le fier sentiment républicain était banni de presque tous les cœurs . On s'étonnait d'avoir été Romain la veille, oh redevenait Français avec folie. Un seul exemple: Esseid-Ali-Effendi arrivée Paris comme un ambassadeur ottoman. On croit que c'est le Grand Turc lui-même ; tout Paris se jette sur son passage, toutes les femmes à la mode veulent lui être présentées — non pas, j'imagine, pour son sérail ; — bien plus, elles vont à lui déguisées en Géorgiennes. Si j'en crois le journal satirique du temps, le 77ie, voici les noms des dames de la cour du Bey :
Madame de Noailles, madame de Fleurieu, madame Tallien, madame de Léchaudé, madame de Gervasio, madame de Lansalle, madame de Puységur, mademoiselle de Perregaux, madame Delor, madame de Ghauvelin, madame Capon, mademoiselle de Mascaraille, madame Maliseska, madame de Fenouille, mademoiselle de Ferrièrer, mesdames de Caze, madame de Vigny, madame Lenormand, madame d'EcossET madame Ducos Fonfrède, madame Récamier, madame deCROisEuiL, madame de Morlaix, madame de Barre, mademoiselle Chevalier, madame de Grand- Maison, madame de Taille, mademoiselle Martel, madame Molinos, madame de Listenay, madame de Vieursan, madame de Sansade, madame de la Rue- Beaumarchais, madame Le Breton, madame de Poilly-d'Ormesson, madame de Valence, madame de Magne, madame de Vassy, madame de Beaumont, madame Lepage, madame de Villette, madame de Saint-Hilaire, madame de Morville, madame de Nanteuil, madame de Rémusat, madame Arnaud, mademoiselle de Nicolaï.
Berlin d'Antilly, le rédacleur du Thé, ajoute : « Nous n'avons désigné ces dames ni pir les traits, ni par le cara tore de la beauté, ni par l'élégance de la taille, ni p&r la nuance de la chevelure; mais nous garantissons qu'il n'y en a pas une qui ne soit belle et jolie, et que la nature n'ait enrichie de ses dons. »
« M. l'Ambassadeur turc a fait distribuer des pastilles odorantes du sérail, des essences de rose, des sachets bénis par le muphti, et leur a dit dans notre langue : jolies, aimables, charmantes. Quand il en saura davantage, il ajoutera adorables; et certes, parmi les femmes que nous venons de citer, il n'en est pas une qui n'eût vu tomber à ses pieds le grand Prophète lui-même. »
Toutes ces beautés étaient de la cour de madame Tallien.
La Révolution avait passé dans les mœurs: « L'étoffe,
la coiffure, le divorce et la banqueroute, dit un autre contemporain, c'est le journal du jour. L'art de dire des riens, cet art dans lequel nous excellions jadis, revient à la mode, et, à l'agrément près, se perfectionne de jour en jour. On s'habille, on prend le cours, on dîne copieusement, on fait une bouillote, on se promène en carrick ; on revient pour le thé, on cause sans se répondre, on bâille à se fendre la mâchoire, et Ton va se coucher, pour recommencer le même cercle le lendemain et les jours suivants. Telle est la vie de ce qu'on appelle aujourd'hui le beau monde de Paris. » Et le môme journaliste se demande : v Qu'est-ce que le beau monde ? — Je n'en sais rien ; mais vous le trouverez rassemblé sous différents costumes, et avec autant de tons différents, chez les citoyens Barras, Talleyrand, Antonelle, Ouvrard, et chez mesdames de Staël, Tallien et de Viennay. — Que fait-on chez madame de Viennay? — On joue. — Chez madame Tallien? — On négocie. — Chez madame de Staël? — On s'arrange. — Chez Ouvrard? — On calcule. — Chez Antonelle? — On conspire. — Chez Talleyrand? — On persifle. — Chez Barras ? — On voit venir. — A Tivoli ? — On danse. »
« On se lève à dix heures, on dîne à cinq, on se couche à minuit, après avoir parcouru cinq ou six jardins en été, et trois spectacles en hiver. « Les petits spectacles sont toujours pleins, les grands toujours vides. Depuis que l'Odéon est brûlé, les Français jouent partout; les Français d'aujourd'hui sont à peine les Variétés d'autrefois. L'Opéra est fermJ six fois par an, en attendant qu'on le brûle avec la Bibliothèque nationale. Le dimanche est toujours chômé, malgré les efforts réunis de la décade, de ia police et du Journal de Paris. On se marie pour rire devant les municipali- , tés : huit jours après on divorce ; on plaide pendant deux ans, on s'aigrit, on meurt d'indigestion ou de chagrin, et l'on jette les morts à la voirie. On joue beaucoup ; peut-être n'a-t-on jamais joué si gros jeu :
l'amour excessif du vin et du jeu est une suite nécessaire des révolutions. Rien n'est si commun que de voir des soldats jouer le produit de trois campagnes dans une maison de trente et quarante* Les laquais reparaissent derrière les voitures ; et, séduits par l'exemple, ils sont souvent tentés de monter à côté de leurs maîtres. »
On chantait beaucoup. Tallien payait les chanteurs de l'Opéra pour un hymne à la mémoire des citoyens morts pour la patrie. « Je veux, disait-il, pleurer sur les mânes de Vergniaud, de Condorcet et Camille Desmoulins. » Un historien remarque avec beaucoup d'esprit qu'au lieu de pleurer tardivement sur leurs mânes, il eût été beaucoup plus simple de ne pas les égorger!
Cependant Paris dansait sur plusieurs volcans : le salon de madame Tallien était devenu le plus célèbre rendez-vous de danse et de conversation. La Convention se disputait tous les jours, et madame Tallien s'y voyait parfois attaquée par ceux qui ne dansaient pas. Après Duhem, ce fut Cambon. Duhem avait parlé des trésors de la Cabarrus, Cambon parla de ses parures et de ses intrigues.
Le farouche financier Cambon ne voulait pas qu'aucun profane touchât ni aux assignats, ni au nom républicain ; il se déclarait l'ennemi des libellistes comme Tallien et Fréron, qu'il voyait à la tête de la jeunesse dorée. Dans l'Ami des citoyens et dans l'Orateur du peuple, Tallien et Fréron se ruaient sans cesse sur toute la queue de Robespierre. Cambon, qui se disait intègre, se fâcha tout rouge contre ceux qu'on appelait les beaux. Un jour, il monte à la tribune pour dire: « Il est indigne de la franchise républicaine de venir à
cette tribune faire des dénonciations vagues, et prononcer des discours rédigés dans les boudoirs et au milieu des habits carrés qui assistent aux concerts de la rue Feydeau. Ces discours sont accueillis par les hommes qui payent un fiacre six cents livres pour discréditer les assignats, et pour aller sacrifier à Pidole du jour, dont la pas ure indécente et les intrigues semblent rappeler une nouvelle Antoinette ».
Doit-on répéter cet outrage sorti de la bouche de Cambon? J'ai voulu faire voir que la Fontenay n'avait mis que quelques mois pour être Fidèle du jour, et que la femme de Tallien avait gagné bien vite la célébrité d'Aspasie, femme de Périclès.
C'est aujourd'hui le deuxième anniversaire de thermidor. La ville va se promener au Cours-la -Reine. Trois déesses se partagent l'Olympe. Dorât, vivant encore sous le nom de M. de Cubières, les appelle les trois Grâces. Les Grâces du directoire ne portent plus la soie des grandes dames de Versailles ; c'est le règne plus léger de la mousseline, c'est la bergerade du linon, c'est l'idylle de la gaze ; c'est à la fois la robe de bergère de Marie- Antoinette à Trianon, le bandeau de Melpomène, le cothurne de Thalie, le voile d'fphigénie. Amazone parisienne et muse grecque, voyez Tune et l'autre, attirant à elles toute la jeunesse dorée et tous les acteurs à talons jaunes, à cravate blanche et à cocarde de la décadence.
Voici madame de Beauharnais, cette excellente Joséphine, dont le cœur n'est pas fait pour la coquetterie, mais qui met une joie d'enfant dans sa parure. L'air moins dramatique et moins superbe que ses rivales, l'enjouée et bienveillante créole est peut-être la plus
Française des trois. Madame Tallien est la plus Grecque, et madame Visconti la plus Romaine. Joséphine porte une robe ondée, rose et blanc, du haut en bas, avec une queue garnie par le bas d'effilés noirs ; un corsage de six doigts, sur le corsage point de fichu ; les manches courtes, en gaze noire ; gants longs qui dépassent le coude, couleur noisette, qui sied à cette belle violette ; souliers en maroquin jaune ; bas blancs à coins verts. Si elle porte une coiffure à l'étrusque, ornée de bandelettes cerise, je suis sûr que ce n'est pas pour ressemblera l'antique. Elle invite la mode, voilà toute l'ambition de la bonne Joséphine. Mais il arrive que la célèbre madame de Beauharnais impose la mode.
Celle-ci, c'est madame Tallien, c'est Térézia Cabarrus, devenue la femme d'un Alcibiade d'occasion. L'Espagnole s'est faite toute Grecque à travers la Révolution française. Sa robe est de linon blanc sur transparent rose ; le mantelet en mousseline claire. Combien de Waller Raleigh jetteraient leur manteau dans le ruisseau pour épargner une tache aux souliers de maroquin bleu outre mer ! Incessu patuit dea / Combien, pour épargner une injure à ces bas blancs à coins cramoisis, qui moulent un chef-d'œuvre à la Praxitèle! Où l'artiste l'a-t-il donc vue? Elle porte un voile blanc, comme Iphigénie, elle qui joue dans son salon les reines de Sophocle et les amantes d'Euripide. Deux bandeaux en feuilles.de laurier soutiennent le voile d'Iphigénie, et je ne sais trop si l'on n'évoque pas la fille d'Agamemnon et la fiancée d'Achille ; il suffirait do quelques vers de Racine pour y faire croire.
Et celle-là? C'est madame Visconti, qui porte un nom prédestiné pour l'antique. Sa robe est aussi de linon, avec de longues manches, comme une magicienne de Thessalie ; sur le côté extérieur des manches, une garniture de grecque pourpre; au bas de la robe, la même pourpre grecque. Elle porte un énorme sac à ouvrage nommé balantine. Et pourquoi balantine au
lieu de pénélope ? Cet archaïque sac cTArachné est un carré long, bordé de franges d'or, avec des peintures étrusques, des figures rouges sur fond noir, sans doute quelque chapitre d'un livre de Visconti. pile a les jambes nues, les pieds nus ; les sandales soût de pourpre ; des bagues s'enroulent aux doigts de ses pieds, orteils ciselés enchaînés de ciselures. Au cou, un collier de camées, une république de portraits et d'images. Des cheveux courts à bouillons, hier c'était à coques; on appelle ces cheveux à la Caracalla, un empereur romain qui n'imita Titus que par la coiffure. D'ailleurs, demain la coiffure d'une belle du Directoire ne sera plus à la Caracalla, elle sera à la Titus, comme si elle voulait tous les jours faire un heureux.
A côté de ces trois princesses du monde nouveau, vous peindrai-je mesdames de Puységur, de Valence et d'Ormesson? Mais à la cour de madame Tal lien, toutes les femmes sont la même.
Les hommes aussi tenaient à la beauté plastique et à l'originalité du costume ; mais cette originalité n'était guère qu'une excentricité commune à tous les beaux. Voulez -vous voir, et le beau Fréron, et le beau Tallien, et le beau Barras ?
Qui a cet étroit pantalon noisette, ces bottes molles à mi-mollet, cet habit brun, carré, boutonné, 4 collet de velours noir, ces deux montres à breloques, ce chapeau à bateau avec cocarde, ces cheveux courts, ce bâton noueux? C'est Fréron.
Qui a cette culotte de nankin à rubans, ces bas chinés, ces bottes molles à revers jaunes, cet habit bleuclair à boutons octogones en métal, cette cravate blanche énorme, ce gilet blanc à Iransparent rose, ces gants verts, ce chapeau à panache et ce sabre doré? C'est le général vicomte de Barras ?
Celui-ci s'est vêtu de ce pantalon de nankin, collant, attaché avec un nœud de rubans au-dessus de la cheville du pied ; d'un habit brun à collet de velours vert, d'une cravate blanche, mais moins haute que celle de
Fréron. Il a moins de rubans que Barras ; il a des souliers noirs, pointus, découverts, à demi-poulaine ; un chapeau rond et un bâton noueux. Pourquoi pas un bonnet phrygien et un poignard, puisque c'est Tallien ?
Madame Tallien avait un vif sentiment des arts. Elle aussi avait ouvert sa fenêtre sur l'antiquité, tout émerveillée de cette jeunesse éternelle delà beauté grecque, qui est restée Pidéal souverain. Quoiqu'elle n'eût pas, comme madame Récamier, le profil euphranorien, elle s'habillait et se drapait à la grecque avec plus de style encore que la statue de l'Abbaye-aux-Bois. Elle n'obéit pas aux modes du temps, ce fut elle qui les décréta. Et ici ce n'est pas descendre aux infiniments petits que de peindre, sinon le costume des incroyables, du moins celui des merveilleuses, presque toujours dessiné par madame Tallien.
M. de Pougens lui attribue toute une peinture des modes du temps. Par exemple lisez dans ces lettres de la déesse les modes à sa mode. « Le Coquet du matin est une espèce de casque plus échancré d'un côté que celui dit à la coquette. 11 est en taffetas savoyard, légèrement plissé ; le sommet en est terminé par une touffe ou chou de ruban couleur abricot. Il se porte tout à fait penché sur l'oreille gauche, découvrant l'autre ; il s'attache sous le menton avec un ruban dont on forme une rosette et dont on laisse flotter les deux bouts jusqu'à la ceinture. Une seule tresse de cheveux demi-roulés l'accompagne et retombe sur l'épaule. Pour moi, j'abandonne le flot. »
Et le Colimaçon ? « C'est un bonnet de crêpe, bordé sur le front d'un tulle plissé à l'infini; une guirlande légère de roses pompons, d'œillets ou de petites fleurs
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des champs, s'élève en spiral et se termine au sommet de la tête. Quelquefois on y laisse le bonnet ouvert pour faire échapper les cheveux, soit en touffe, soit en rosette, quelquefois en boucles flottantes. Deux tresses s'échappent des côtés et viennent se croiser sous le menton, où elles se nouent négligemment et amoureusement. Mais il faut avoir des cheveux. Or, depuis que les têtes ne tombent plus, les cheveux ne sont plus à la portée de toutes les femmes *. »
Ici madame Tallien — ou celui qui lui attribue ces peintures — s'enthousiasme devant l'art de jouer avec ses cheveux comme Gélimène joue de l'éventail : « On se coiffe toujours à la grecque, avec cette différence qu'on laisse flotter d'un côté des cheveux qui descendent sur l'épaule, comme dans la coiffure au repentir ; d'autres s'attachent près de l'oreille droite, ou tressés ou tout unis, avec un très petit peigne garni en acier poli ou en or. Des crochets tournés avec art se détachent de la racine des cheveux, et viennent croisant les uns sur les autres accompagner en anneaux le front et les tempes. L'art est de les avancer sur les yeux, qu'ils couvrent sans les cacher, et dont ils semblent multiplier l'éclat et le jeu. »
Voulez- vous un mot sur les robes? C'est toujours le
* Avant thermidor, les cheveux n'étaient pas chers. Payan parlait ainsi à la Commune de la secte des Chevelues :
« 11 est une nouvelle secte qui vient de se former à Paris : jalouse de se réunir aux contre-révolutionnaires par tous les ' moyens possibles, animée d'un saint respect, d'une tendre dévotion pour les guillotinés: ses initiés font les mêmes vœux, ont les mêmes sentiments, et aujourd'hui les mêmes cheveux: des femmes s'empressent d'acheter ceux des jeunes blondins guillotinés, et déporter sur leur tête une chevelure si chérie. C'est une nouvelle branche de commerce et un genre de dévotion tout à fait neuf. Ne troublons point ces douces jouissances ; laissons, respectons même les perruques blondes : nos aristocrates serviront du moins à quelque chose : leurs cheveux cacheront les têtes chauves de quelques femmes, et la courte chevelure de plusieurs autres qui ne furent jamais jacobites que par leurs cheveux. »
même style: « Il y a peu de nouveautés dans les robes. On n'a point quitté la camise et le canezou, dont la forme et la légèreté conviennent à la saison des roses ; on les varie seulement un peu dans la forme et le goût des bordures, qui sont découpées en dent de loup ou relevées de broderies d'un dessein très simple à l'antique, ou de feuillages très légers. Ces robes sont d'une mousseline très fine des Indes, unie ou brodée, rayée ou à petits poils blancs, couleur tendre, quelquefois à petits carreaux, avec la jupe de dessous, soit de même couleur, soit un peu tranchante. On fait aussi de ces robes en taffetas léger ; les manches en Amadis ; le corsage uni, marqué sur les tailles par de petits rubans ou de la tresse de soie, mais toujours accompagné de petits boutons ou de très petites rosettes ; les gants trèslongs, attachés au-dessus des coudes par une coulisse en ruban ; les éventails en crêpe, à paillettes, ou en cèdre odorant, ou de gris moucheté des Indes. Avec ces robes on porte le châle roulé sur le cou, comme une écharpe, à dessein de découvrir davantage les épaules. Plus la femme est nue, plus elle est habillée. Ce sont les Grecs qui disaient cela. »
David, qui avait réformé la peinture et les lois, fut chargé de réformer le costume * ; il pensa d'abord à le ramènera la simplicité antique; mais un peuple turbulent comme le Parisien ne se drape pas comme Brutus. David dessina sous les inspiration de Talma, inventa un costume à peine connu aujourd'hui des amateurs de dessins et d'estampes, puisqu'il ne fut pas porté,
* Déjà David avait été prié par les comédiens de leur dessiner de nouveaux costumes pour la tragédie : il se contenta de leur donner des vases étrusques.
it
excepté par Talma, qui le premier jour fut arrêté comme fou en plein Palais-Royal. Ce costume, étoffé et tapageur, eut pourtant un jour de succès, mais ce fut dan3 un drame : Robert, chef de brigands.
Qui inventa le costume du Directoire ? Un peu tout le monde. On ne voulait plus du bonnet rouge ni de la carmagnole; on avait supprimé la poudre et les cheveux longs. Pour garder un air romain au milieu du carnaval du Directoire, on se coiffa à la Titus. Les femmes elles-mêmes, qui, à l'exemple de madame Tallien, voulaient se donner quelque chose de l'Amazone, se coiffèrent à la Titus ; mais presque aussitôt, elles enrichirent leurs têtes d'une perruque dorée à boucles flottantes surnommée cache-folie.
Jamais la mode ne fut plus bigarrée, plus imprévue, plus incroyable ; mais la mode n'a-t-elle pas toujours raison pour les jolies figures ? Quoi que fît madame Tallien, cheveux noirs ou cheveux blonds, cheveux courts ou cheveux flottants, elle était toujours charmante.
Après tout, la mode n'était pas si folle à cette heure de folie, car elle ne permettait aux femmes ni corsets ni jupons; la nature se trahissait dans toute sa luxulianceetdans toute sa mièvrerie, surtout sous les robes de gaze ou de linon, car la soie elle-même était proscrite comme masquant par de trop larges plis la désinvolture et la grâce, les ondoiements et les souplesses. Jamais la femme ne fut plus femme (je ne parle ni de mère ni de l'épouse).
Les femmes régnaient, mais elles voulaient gouverner.
Le 9 thermidor n'était pas très loin que déjà Tallien songeait aux anciens beaux jours de sa chère Conven-
tion ; il se rappelait son proconsulat et sa présidence ; il regrettait sans doute sa Terreur comme Harold regrette son rivage. Son esprit faisait de la réaction contre sa réaction.
Tallien avait toujours le poignard levé. Si Dalila avait coupé les cheveux du terroriste montagnard, elle n'avait pas abattu la main du terroriste thermidorien.
Un soir que par aventure madame Tallien était seule avec Tallien, elle lui reprocha de manquer d'énergie, à lui, Tallien, qui n'avait jamais courbé la tête, même devant Tallien ; à lui, Tallien, si vaillant hier à Quiberon, si hardi aujourd'hui à la tribune.
Madame Tallien était son Égérie et sa conscience. Lui qui n'avait jamais eu peur de personne, il avait, peur de cette femme à force d'amour; comme, enfant il avait eu peur de sa mère. Il essaya de se laver de ce reproche; il représenta à madame Tallien que par sa plume dans son journal, que par sa parole à la Convention, que par ses actes partout, il gardait sa Gère figure de thermidor.
Tallien ni sa femme ne voyaient pas que le montagnard de l'hôtel de ville, que l'homme de septembre et de Bordeaux s'était décapité lui-même en décapitant la Montagne. Entre lui et les Royalistes, il y avait un abîme de sang; il y avait d'ailleurs sa passion révolutionnaire, qui enflamma son cœur jusqu'à la mort. Entre lui et les Montagnards, il y avait le 9 thermidor, un aulre abîme de sang. Tallien était fatalement destiné à disparaître devant le drapeau blanc comme devant le drapeau rouge. Il y a des hommes dont le passé stérilise l'avenir.
Celui-ci pouvait bien, comma Barras, devenir directeur et se coucher voluptueusement aux pieds de la Révolution efféminée, comme Hercule aux pieds d'Omphale ; il pouvait bien, comme Fouché, devenir ministre d'un empereur et renier ainsi ses plus belles années. Mais il aimait la République pourelle-même;la Repu-
blique avec ses orages, ses coups de théâtre, ses violences de tribune, ses bruits de la rue, ses émeutes à conduire ou à pacifier.
lient beau dire ce soir-là à sa femme, elle ne fut pas convaincue. Elle présentait — les femmes sont les devins de l'avenir — que l'homme de thermidor s'effacerait devant l'homme de septembre. Elle aurait déjà voulu renier ce nom de Tallien.
Térézia Cabarrus avait tort; mais c'était le tort de la réaction, qui l'enveloppait dans ses trames inflexibles ; c'était le tort de toute cette jeunesse dorée que Tallien avait protégée et qui devait tuer Tallien.
Madame Tallien eut-elle de Pinfluence sur la séance du lendemain? Elle avait appris pour la vingtième fois que Tallien serait attaqué. Cette fois c'était Thibâudeau qui devait prendre la parole.
« Qu'avez-vous fait à cet homme? demanda madame Tallien à son mari. — Ce que je lui ai fait? Rien, si ce n'est que les tribunes m'applaudissent quand je parle. Et puis on m'accuse sourdement de vouloir la dictature pour moi et pour Barras. »
Madame Tallien s'étonna, n'ou pour la première fois, que Barras et son mari ne se fussent pas emparés du pouvoir le 10 thermidor.
a Braves tous les deux, dit-elle, un général et un tribun, une épée et une parole, vous étiez maîtres de la République. »
Tallien répondit par ce grand mot: « On n'est jamais maître de la République. »
Chénier survint. En ce temps-là on prenait beaucoup de thé ; madame Tallien lui versa la liqueur dorée dans du Sèvres, et lui parla de la République avec une inquiétude fiévreuse. « Croyez -moi, lui dit-elle, je vois
juste ; la Convention va finir ; or, avec la Convention finira la République. — N'ayez pas peur, dit Ghénier, la Convention n'est plus l'arche sainte. Nous sommes maintenant au rivage. Les brouillons auront beau faire la tempête, elle ne nous atteindra pas. »
Barras, survint à son tour ; Barras, moins bruyant que Tallien, mais plus politique, ambitieux sous le masque de l'insouciance, s'effaçant devant les vaniteux pour les dominer bientôt par l'orgueil.
On causa beaucoup, mais on n'aboutit qu'à prendre du thé. Barras cachait trop son jeu pour y mettre Tallien.
Chénier était plus préoccupé de la république de Corneille, qui était pour lui la vraie république, qu'il ne l'était de celle de Robespierre.
Tallien cependant n'avait plus qu'une nuit et un jour devant son ambition.
Il inquiétait tous les ambitieux par l'ambition de sa femme. On craignait toujours une surprise. Il remuait beaucoup de monde à sa voix. Ses ennemis résolurent de faire contre lui un 9 thermidor.
Le lendemain il y eut une séance orageuse à la Convention. J'ouvre le Moniteur.
Tribaudeau, qui depuis longtemps couvait ses jalousies, s'emporta contre Tallien en l'absence de Tallien. Ecoutez-le dans ses colères :
« Apologiste des massacres de septembre (murmures à gauche et dans les tribunes), de quel droit Tallien at-il accusé ses collègues de royalisme? (Murmures à gauche.) Mais vous qui murmurez, vous l'avez dénoncé vous-même comme protégeant le royalisme, et vous serez obligé de convenir que si, après le 9 thermidor, il y a eu une réaction royaliste, c'est à Tallien qu'on doit l'attribuer davantage (On ricane à gauche.) Qui donc avait provoqué, autorisé, protégé ces compagnies déjeunes gens qui allaient porter le trouble dans tous les spectacles, assiégeaient, insultaient voscomités et violaient vos décrets jusque dans la cour du Palais-
National? Qui avait des prôneurs et des aides de camp, si ce ne sont Tallien et Fréron ? Tout cela se faisait à Paris, tandis que des bandes de jeunes gens organisés en compagnies de Jésus et du Soleil assassinaient dans le Midi. C'est l'ambition qui conduit Tallien. Ne dirait-on pas, en voyant les prétentions de Tallien, que la République ne peut se passer de lui, qu'il est essentiellement nécessaire à soa maintien? »
« Tallien entre dans la salle ; il est précédé par quelques personnes qui applaudissent; les tribunes répondent par de vifs applaudissements. »
Thibaudeau voyant Tallien, continue à l'attaquer, mais moins violemment. Je reprends le Moniteur :
«c Tallien sourit et monteà la tribune. On applaudit vivement à gauche et dans les tribunes.
« Les membres delà commission des Cinq, dit-il d'une voix grave, s'occupaient de sauver la chose publique, et ils n'avaient encore fait aucun acte, lorsqu'on est venu les avertir que l'un d'eux était dénoncé à la tribune. Je ne reprocherai point à celui qui m'a dénoncé de n'avoir pas attendu que je fusse présent ; je dirai seulement que, lorsque j'attaquai Robespierre, il était là, et moi à cette tribune, à cette tribune où je suis encore pour combattre ceux qui voudraient détruire la liberté (Bravo ! s'écrie-t-on à gauche et dans les tribunes en applaudissante toute force). Je ne connais point encore les faits qui ont été articulés centre moi; que Thibaudeau les signe, et je m'engage sur mon honneur à répondre à tout, non point en comité général, mais en public, et le peuple nous jugera. (Les tribunes applaudissent vivement).
« Je ne m'attacherai point en ce moment aux faits particuliers, quoiqu'il me serait facile, si je voulais entretenir la Convention des individus, de prouver quels sont ceux qui aiment le mieux la patrie. Je dirai seulement que je n'avais pas demandé la création d'une nouvelle commission des Cinq, mais bien que celle qui avait rendu de grands services dans ces derniers jours
fut chargée de présenter des mesures de salut public. Vous en avez ordonné autrement, et vous m'avez nommé. J'ai accepté, parce que je n'ai jamais su refuser les missions où il y a des dangers à courir, des calomnies à essuyer. »
Les ennemis de Tallien perdirent pied, aucun d'eux ne prit le courage de l'attaquer en face.,
Chénier prit la parole pour Tallien — pour madame Tallien.
« J'eus un instant des soupçons sur l'indulgence que Tallien montrait pour le royalisme, et alors il était loué par les mêmes journalistes qui l'ont depuis dénigré avec fureur, comme ils faisaient depuis longtemps de plusieurs républicains courageux. A son glorieux retour de Quiberon, Tallien s'aperçut qu'on marchait à grands pas vers la contre-révolution, et sa conduite fut d'un grand citoyen. On ne doit pas oublier non plus quels services Tallien a rendus à la patrie dans la journée du 9 thermidor, et quoique je n'aie pas partagé toutes ses opinions, je dois le dire, son nom ira à la postérité, comme ayant dans celte fameuse journée sauvé la République. »
Barras ajouta : « Je demande à ses calomniateurs ce qu'ils faisaient cette journée-là, et ce qu'ils ont fuit longtemps après. »
11 y eut des tonnerres d'applaudissements : Tallien fut embrassé par les sans-culottes; s'il eût osé, ce jourlà encore, il prenait la dictature avec Barras.
Voilà pourquoi Barras prit la dictature sans Tallien, mais non pas tout-à-fait sans madame Tallien.
La duchesse d'Abrantès a peint avec quelque couleur les tableaux ou plutôt les gouaches du Directoire : « Les coryphées delà jeunesse dorée sont présomptueux
plus que la jeunesse ne Test ordinairement; ignorants, parce que depuis six ou sept ans l'éducation était interrompue ; faisant succéder la débauche et la licence à la galanterie ; querelleurs, et même plus qu'on ne le permettrait à des hommes vivant continuellement au bivouac ; ayant inventé un jargon aussi ridicule que leur immense cravate, qui semblait une demi-pièce de mousseline tournée autour d'eux; fats, impertinents, oui, voilà le portrait des jeunes gens. Ils prirent un costume qui devait différer de tous points avec celui des jeunes gens aristocrates : un très-petit gilet, un habit avec deux grands pans en queue de morue, un pantalon dont j'aurais pu faire une robe, de petites bottes à la Souwarow, une cravate dans laquelle ils étaient enterrés; ajoutez à cette toilette une petite canne en forme >de massue, longue comme la moitié du bras, un lorgnon grand comme une soucoupe, des cheveux frisés en serpenteaux, qui leur cachaient les yeux et la moitié du visage, et vous aurez une idée d'un incroyable de cette époque. Les femmes, les merveilleuses, étaient tout aussi ridicules, si même elles ne Tétaient plus encore. Coiffées à la grecque, habillées à la grecque, mais à leur manière, elles suivaient les modes de Tan 400 avant Jésus-Christ, tout en minaudant à la manière de 1798, la plus mauvaise de toutes. Madame Tallien et quelques autres femmes seulement suivaient la mode selon la belle antiquité grecque, tout en observant le bon goût français, et adaptant ce costume gracieux à des formes pures et antiques. La coiffure elle-même subit un changement ; les cheveux furent coupés ; les femmes se coiffèrent ainsi d'après madame Tallien, dont la tête, parfaitement moulée et bien attachée sur les épaules, convenait merveilleuse.nenJ à cette coiffure; mais, en revanche, il y en avait qui, en vérité, n'offraient, comme encore aujourd'hui, que des modèles de caricatures. »
Madame Récamier disputa le sceptre à madame Tallien. Elle venait de donner sa main à M. Rose Récamier, qui effeuillait les asphodèles de la cinquantaine. Tous les sombres augures s'amoncelèrent devant la fête nuptiale, qui se passa le 24 avril 1793, entre deux giboulées. La vertu de madame Récamier eut aussi sa Terreur ; mais le lendemain des noces, elle eut son 9 thermidor sans avoir traversé Téchafaud. En effet, selon le très gracieux et très délicat hislorien de madame Récamier, « ce lien ne fut jamais qu'apparent : Juliette ne reçut de son mari que son nom. Ceci peut étonner, mais je ne suis pas chargé d'expliquer le fait; je me borne à l'attester comme auraient pu l'attester tous ceux qui, ayant connu monsieur et madame Récamier, pénétrèrent dans leur intimité. » Voilà qui est édifiant, mais pourquoi canoniser cette femme qui ne fut pas femme!
M. Récamier, fier de la beauté de sa femme, ouvrit son hôtel dès que le soleil de thermidor eut annoncé le retour des galas, des fêtes, des folies athéniennes, si chères aux Parisiens. Le volcan fumait encore quand madame Récamier montra son beau pied sur l'abîme. Elle fut une des néo-Grecques qui se détachèrent moitié nues, mais toutes vêtues de leur pudeur, des ruines d'une Pompéia ensanglantée. Pourquoi lit-on dans ses Mémoires qu'elle « resta tout-à-fait étrangère au monde du Directoire et n'eut pas de relations avec les femmes qui en furent les héroïnes : madame Tallien et quelques autres ? » Je sais de bonne source que madame Récamier hanta les salons du Directoire et qu'elle ne dédaigna pas, tout empanachée qu'elle fût dans sa vertu, de danser le cotillon avec madame Tallien « et les quelques autres. » Les quelques autres, c'était sans
doute madame du Beauharnais et madame de Staël. Où donc madame Récamier se fût-elle donnée en spectacle, si ce n'eût été dans le3 salons à la mode? Je sais bien qu'elle quêta à Saint-Roch, et que l'église fut envahie, et que les chaises furent brisées, et que la garde intervint : total, vingt mille francs pour les pauvres, et vingt mille admirations pour elle. Je sais bien qu'à Longchamp3, dans une calèchfc découverte, ma dame Récamier, vêtue dans le goût d'Àspasîe, presque en péplum, avec des sandales qui montraient son pied sur une peau de tigre, les cheveux retombant en bon* clés sur un cou neigeux que mordait doucement le pâle soleil de mars, le bras demi-nu, mais enchaîné par les camées, se laissait aimer au passage par tous les incroyables et tous les muscaiins, comme une idole des temples anciens. Mais ce n'est ni à Longchamps ni à Saint-Roch, jô suppose, qu'elle fut renommée comme la plus belle danseuse du Directoire. D'ailleurs, je vais prendre au mot son historien : « Elle aima la danse avec passion pendant quelques années, et, à son début dans le monde, elle se faisait un point d'honneur d'arriver au bal la première et de le quitter la dernière. » Je ne viens certes pas nier la vertu de madame Récamier; elle a traversé le Directoire, le Consulat, l'Empire, les Cent-Jours et la Restauration sans jamais chilfonner cette robe blanche qui était sa robe du matin comme sa robe du soir, car elle était vouée au blanc. Mais tout en admirant cette figure de marbre qui renfermait un cœur et un esprit, j'aime mieux encore la vertu qui s'ignore elle-même ou qui se cache sous les ténébreuses ramées, la chasseresse qui a peur de tout, même de sa beauté, et qui boit à la source sans regarder son image 1
Madame de Staël fut une des muses de ce salon célèbre. Elle y apparaissait grave, majestueuse, solennelle comme la figure de l'histoire à côlé d'une danseuse d'Herculanum. Madame Tallien lui donnait à présider le cercle des diplomates, mais elle revenait souvent dans le cercle des arûoureux.
Ce fut chez madame Tallien qu'elle demanda un jour au général Bonaparte quelle était la vraie femme. « La vraie femme, répondit-il, est celle qui fait le plus d'enfants. »
Molière n'eût pas mieux dit à sa femme savante.
Le général Bonaparte aimait beaucoup madame Tallien. 11 l'aimait par reconnaissance * et par amour. Quoique tout préoccupé de la guerre, quoique tout à ses destinées, qui déjà lui parlaient comme à Alexandre et à César, quoique amoureux encore de sa femme, il ressentait pour madame Tallien une attraction étrange qu'il ne vainquit que par l'absence, ou qui plutôt s'éteignit dans sa jalousie contre le général Hoche, qui aimait, lui aussi, madame Tallien et madame Bonaparte **.
* Non pas seulement, comme on Ta dit, parce qu'il lui devait « ses culottes », mais parce qu'elle l'avait désigné à Barras et à Tallien pour la journée du 13 vendémiaire. Pour les c culottes » voici, selon Ouvrard, ce qui s'était passé :
c La Révolution avait appris à compter si peu sur la stabilité du présent, que personne ne pouvait ni rougir de sa détresse, ni s'enorgueillir de son opulence. Un arrêté de Comité de salut public de fructidor an III accordait aux officiers en activité du drap pour habit, redingote, gilet et culotte d'uniforme. Bonaparte, alors chef de brigade d'artillerie à la suite, réclama le bénéfice du décret, mais il fut refusé. Il fallut que madame Tallien intervint pour qu'il fût habillé. »
** La lettre très curieuse de Bonaparte à Joséphine, où il lui défend de retourner chez madame Tallien, fut-elle inspirée par cette jalousie?
Bonaparte, du haut de ses victoires, défendit un jour à Joséphine de retourner aux fêtes de madame Tallien. Ce n'était pas contre madame Tallien, mais contre la société du Directoire que s'indignait le héros de l'armée d'Italie. Il resta l'ami de madame Tallien ; mais il ne la revit plus que de loin en loin, par exemple dans les bals masqués de la cour, où il causait souvent avec elle. Que lui disait-il 4 ? L'homme aime toujours les images de son passé, même quand l'avenir lui a donné un empire.
Cette figure de marbre sculptée à l'antique accusait, par sa mâle gravité, cet incroyable carnaval du Directoire. C'était la France qui méditait dans ce beau front.