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LIVRE V

GLODION.

Nancy nous a donné Callot et Glodion. Tout voyageur épris des arts, que le hasard des voyages conduit, dans la patrie de Jacques Callot, se reconnaît, en franchissant les portes, dans une terre sacrée. Ce n'est pas là une ville de province, c'est une capitale oubliée, c'est un Versailles qui a perdu son roi, c'est tout un musée pour l'antiquaire et le philosophe. Le chemin de fer a beau passer par Nancy, il ne lui donne pas la vie nouvelle, il ne lui retire pas la poésie ancienne. Cependant on y travaille comme ailleurs ; mais on y fait de la dentelle et on y borde des robes de mariée ou des robes de bal : de l'art encore, de l'art toujours. On se promène avec quelque surprise dans ces rues silencieuses où l'architecture savante a marqué son empreinte ; on s'arrête émerveillé devant ces grilles, ces balcons, ces rampes d'escalier des Damour, ces serruriers artistes, autres enfants de Nancy que Michel-Ange eût fait célèbres s'il avait pu conduire leurs doigts de fée. En effet, on n'a jamais mieux travaillé le fer ; les cyclopes

eux-mêmes ne l'ont pas soumis avec plus de force et d'adresse sous leurs mains victorieuses.

Claude-Michel Clodion, que la plupart des biographes modernes n'ont pas voulu connaître, ce sculpteur dédaigné comme les Watteau et les Boucher, mais dont les moindres terres cuites payeraient aujourd'hui beaucoup de marbres académiques, se passa des honneurs du grand prix ; il savait déjà la sculpture quand il quitta sa ville nalale pour chercher les* hasards de Paris. Il avait étudié sous Sigisbert Adam. Il entra à l'atelier de Monnat, un sculpteur médiocre qui faillit glacer son génie en lui enseignant l'art de faire des statues sur des statues ; mais Clodion avait trop de fougue et d'originalité, Clodion vivait trop par son imagination pour prendre la manière de Monnat. 11 sacriûa pourtant à ce faux dieu qui s'appelle le dieu du goût et qui n'est toujours que le dieu de la mode. Ce fut ainsi qu'il sculpta un Hercule académique ; mais il le jugea lui-même, car lorsqu'il lui eut donné le dernier coup, il jeta son ciseau et dit à ses camarades : « Voilà un Hercule qui n'a pas tué le lion de la forêt de Némée, et pourtant j'ai osé le couvrir de la dépouille du lion. — Ah 1 poursuivit-il avec désespoir, je ne suis pas de ceux qui enlèvent les pommes d'or du jardin des Hespérides. — Toutefois, comme la Fable était sa vérité, il s'essaya encore dans le pays des fictions. Il tailla un Fleuve Scamandre desséché par les feux de Vulcain ; mais c'était toujours la même sculpture efféminée. On aurait pu lui dire : Ceci a tué cela : la grâce a tué la force.

11 ferma les poètes païens etentr'ouvrilla Bible. Son groupe du Déluge, qui manquait de grandeur, ne manquait pas de poésie. Tout en le condamnant, on admira les beaux enfants qu'il y avait répandus. Il voulut lutter corps à corps avec la nature ; il fît la statue de Montesquieu; il s'était trompé encore, car il était destiné à ne représenter que la nature de son imagination. Montesquieu, d'ailleurs, avec sa tête aiguë et sa personnalité timide, ne pouvait pas servir la sculpture, car. la

sculpture aime l'ampleur et la hardiesse, même quand elle veut rester simple. Après cette statue, Clodion fit quelques bustes, entre autres celui de Madame, fille de Louis XVI, celui de Tronchet, celui de madame Necleer.

Pour se reposer de la sculpture sérieuse, il s'amusait çà et là à modeler de ces petits chefs-d'œuvre qui sont venus jusqu'à nous, groupes de bacchantes et de satyres, tout un art nouveau, tant Clodion y a mis de grâce antique et française à la fois. Ces groupes, qui étaient tout son génie, il les donnait au premier venu qui daignait les trouver cuits à point ; mais il avait beau les donner, son atelier en était toujours peuplé. Il ne se doutait guère que c'était par là qu'il se survivrait ; il eût été bien étonné si on lui eût dit que ce qu'il donnait à si bon compte se vendrait un jour .vingt-cinq mille francs. Vingt-cinq mille francs! comme le pauvre Clodion eût été, à ce prix-là, respirer les lauriers-roses de Syracuse I Comme il eut été dans le pays d'Homère évoquer la vision des bacchanales ! Lui qui n'eut de repos que dans la tombe, lui qui rêvait avec volupté les heures de paresse, comme il se fût acclimaté à la poésie du far-niente ! Mais les heures de paresse ne lui sont jamais venus.

Après la sculpture historique, il s'essaya dans la sculpture de genre. Le succès de la Cruche cassée de Greuze semble l'avoir inspiré. 11 sculpta des jeunes filles dans toutes les attitudes innocentes, mais avec le pressentiment de l'amour, portant sur le front le demi-jour amoureux de l'aurore quand va paraître le soleil. C'est ainsi qu'on a vu aux expositions de 1801 et de 1806 la Jeune fille qui donne à manger à des oiseaux et la Jeune fille qui veut prendre un papillon, des merveilles de candeur dans la volupté.

La dernière fois que Clodion fut soumis au jugement public, c'est à l'exposition de 1816. Il était mort depuis deux ans ; on tira de son atelier un Homère

chassé par les pêcheurs, qui ne le fit pas plus tard, regretter beaucoup. Son jour de gloire devait venir quand l'art, revenu des beaux fantômes de David, se reprit à aimer la vie, la couleur, le mouvement, le charme, le pittoresque et l'esprit. On se mit à rechercher les Glodion comme on se mettait à rechercher les Watteau ; mais Watteau, du moins, quoique mort en pleine jeunesse, avait été compris et glorifié pendant sa vie. Clodion n'eut qu'une renommée posthume : il a dû croire en mourant qu'il n'avait pas même été assez célèbre pour être oublié. «c Et pourtant, se disait-il, je croyais avoir trouvé. » Éternelle histoire des chercheurs et des dédaignés.

Quel coloriste que ce Clodion ! Watteau le saluerait peintre en voyant ses terres cuites, tant elles sont chaudes et fines de ton *.

* J'ai sur la cheminée un groupe de Clodion qui a détrôné une pendule de Boule, et qui ne sera jamais détrôné parce qu'il est la joie de mes yeux : c'est la Bacchante ivre caressée par les Amours. Elle est à demi couchée dans les fleurs et dans les vignes : les roses et les pampres grimpent à son flanc amoureux et courent sur ses jambes brisées par les danses éperdues. Elle s'endort sous le plus charmant sourire qu'ait l'art antique ; elle appuie son oreille sur un Amour qui se suspend à son cou ; ses bras enchaînent deux autres Amours qui aspirent ses baisers. Sa coiffure, tout à la fois nouée et éparse, ferait le désespoir de tous les artistes qui vont se mettre à l'œuvre et de toutes les femmes qui vont au bal. La figure n'a qu'un tort, celui d'être trop jolie ; mais, parce qu'elle n'exprime pas toutes les violences de la volupté ivre folle, en est-elle moins la volupté ?

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