EN LA. FORÊT DE MONTBÀR, DE LA. PART DES ANIMAUX DU GLOBE TERRESTRE
« Homme Pajou ! nous te sommes bien obligé. Nous ne savions comment remercier l'homme Buffon de nous avoir peints ; et toi,
ANDRÉ CHÉNiER
André Chénier est un Grec, né vers la quatre-vingtseptième olympiade. Les Muses l'ont endormi d'un sommeil de deux mille ans; il s'est réveillé parmi nous sans avoir traversé l'Eglise mystique ; la couronne d'épines n'a pas saigné sur son front, les larmes de Madeleine n'ont pas coulé sur ses mains. Il nous est apparu s'appuyant tour à tour sur la jeunesse et la volupté, sur la verte jeunesse de Vénus çt la chaste volupté, de Diane. Théocrite lui a donné sa flûte de buis ; il a emprunté à Moschus sa cithare d'argent ; il a saisi aux mains d'Orphée l'archet d'or d'Apollon. Quoique né à Byzance, celte page éloquente du catholicisme, il fut païen toute sa vie. S'il manquait quelque chose à sa poésie, ce serait l'auréole divine : il semble qu'il n'ait levé les yeux au ciel que pour y voir resplendir l'Olympe. La terre, la vieille mère
avec ton instinct, ton ciseau et de la pierre, tu as rendu nos sentiments et sa figure; tu as donné une idée de son intelligence aussi parfaitement qu'il a rendu la nôtre, avec sa réllexion et la plume d'un de nos camarades.
« Sais-tu qu'il ne faut pas être un sot pour exprimer la reconnaissance des bétes? Elleest pure, la nôtre ; elle n'est pas comme la vôtre, toujours gâtée par l'amour-propre. Quand nous recevons un bienfait, nous ne croyons pas l'avoir mérité. .
« Nous ne disons pas cela pour toi : tu dois être, comme l'homme Buffon, bon et honnête. Vous auriez dû tous deux être des nôtres; tu aurais été un lion, et lui un agle. Adieu. »
Ce petit chef-d'œuvre, digne de l'antique, aurait dû être gravé sur le piédestal de la statue de Buffon.
Cybèle aux mamelles fécondes, était la patrie de son âme, soit qu'il eût puisé son panthéisme rayonnant dans l'amour fécond 'de l'antiquité, soit qu'il se fût laissé atteindre par le naturalisme poétique de Bufîon. Tout est grec, tout est païen, tout est antique chez André Chénier. Les charmantes images de son imagination semblent détachées d'une fresque de Pompéia, retrouvée dans toute sa fraîcheur après un effsevelis- * sèment de deux mille années. André Chénier s'est tourné vers le passé comme Coysevox, comme Prudhon, comme Pradier. Il a découvert que les morts vivaient plus que les vivants : H s'est-détaché de son pays, il s'est détaché de lui-même, pour aller prendre sa place à l'immortelle Sunium. Ce beau vers d'André Chénier :
L'art ne fait que des vers, le cœur seul est poète,
ne pourrait être mis en épigraphe à son livre, car la poésie d'André Chénier n'est pas un battement de cœur; c'est la Muse de l'Olympe qui descend parmi les hommes et qui les charme par ses airs divins. Elle est belle, elle est pure, elle couvre sa nudrté sous une légère draperie tout étoilée de fleurs d'or; mais si souple que soit ce vêtement, il sert bien moins à voiler son beau corps qu'à en trahir les secrets: c'est la chasteté savante. Ses sandales sont tout imprégnées de rosées et de senteurs bocagères. Elle a traversé la forêt de Diane. Sa chevelure d'ébène ne ruisselle pas sur l'épaule comme h chevelure des bacchantes ; elle flotte harmonieusement parmi les fleurs cueillies au mont Hymette et nouées dans ses boucles par la plus jeune des Grâtes. Elle vous dira les plus suaves élégies ; mais vous aurez beau l'inlefroger sur les déchirements de la passion : elle sourira de son divin sourire et continuera avec le seul sentiment de l'art, à chanter les belles déesses, les belles statues, les belles courtisanes qui sont la joie des yeux, les yeux ces. panthéistes !
23 i LES PHILOSOPHES ET LES l'OKTES
On a beaucoup écrit sur le voyage d'André Chénier et de Rqucher à la guillotine : on s'est beaucoup trompé. J'ai connu un vieil intendant militaire, M. de Soustras, qui a suivi d'un œil ardent la fatale charrette, sans perdre de vue un seul instant les deux poètes martyrs. C'est un beau vieillard retiré du monde, presque retiré dans l'autre monde, comme il le dit lui-même. Il est à cette heure bien plus en peine de savoir comment il retrouvera ses amis là-haut, que de savoir comment on les juge ici-bas. Cependant il n'est pas encore tout à fait étranger à notre philosophie, à notre politique, à notre littérature ; çà et là il daigne enfourcher ses lunettes pour jeter un coup d'œil sur les « papiers publics » et les livres nouveaux. 11 n'y comprend pas grand'chosc ; il s'irrite d'entendre tant de bruit pour rien. Paris lui paraît une autre tour de Babel ; il désespère de l'esprit français: plus d'une fois je l'ai vu qui se recommandait à M. de Voltaire.
Je le surpris un jour lisant André Chénier : « Eh bien ! lui demandai-je, que dites- vous de celui-là? c'est un des nôtres. » Il se mit à sourire : « Un des vôtres ? En vérité, vous allez chercher vos capitaines un peu loin. André de Chénier n'est ni des vôtres ni des nôtres ; comme tous les hommes de génie, il porte à lui seul sa bannière. Ne vous imaginez pas atteindre à sa pureté et à sa grâce en brisant vos vers sans mesure et en vous donnant des airs de Muse grecque. Prenez-y garde, les singes ne copient bien que les grimaces. Da reste, ce recueil renferme deux mille vers de trop ; à quoi bon reproduire toutes ces ébauches où il n'y a encore que des semblants de dessin et de couleur? Quels que soient le génie et la mort d'un poète, rien
n'autorise un pareil laisser-aller. On peut recueillir les débris d'un vase étrusque, qui fut un chef-d'œuvre : mais le potier a-t-il jamais songé à ramasser dans la cendre les débris d'une amphore marquée? »
Comme je vis que M. de Soustras était en train de parler, je n'eus garde de combattre sa métaphore, car il eût fermé le livre avec dépit pour reprendre M. de Voltaire. « Vous avez connu André Ghénier ? lui demandai-je. — Je l'ai vu deux fois : une fois en prisoo et une fois sur l'échafaud. Je l'ai vu mourir avec d'autres yeux sans doute que ses historiens ; aussi n'ai-jc point écrit sur sa mort. M. de La touche est un poète : c'est tout dire. Je lui sais gré d'ailleurs d'avoir noblement exécuté le testament de M. de Chénier : je regrette seulement qu'il ait trompé tout le monde sur la mort du poète, trompé, à ce point, qu'hier / encore ma fille ne voulait pas m'en croire sur ce chapitre, -r- Qu'a doac dit M. de Lalouche qui ne soit pas exact ? André Chénier est mort guillotiné, je pense? — Pour le fond, il a dit la vérité ; c'est là de l'histoire burinée sur l'airain ; mais il s'est trompé pour la forme. Que voulezvous? il n'était pas là, j'imagine; il n'a dû parler que par ouï-dire. Moi qui vous parle j'ai vu et entendu. — Eh bien, dites-moi ce que vous avez vu et entendu : il n'est jamais trop tard pour dire la vérité. — La vérité ! à quoi bon, si elle éteint les prismes du mensonge? Ne vaut-il pas mieux voir André Chénier dans la mort poétique dont on a drapé son ombre que dins la mort telle qu'elle fut? — Parlez ! je vous écoute : sur cette sombre page, la vérité ne peut être que poétique. — Je vais donc vous dire sans périphrase comment il est mort. »
M. de Soustras se leva et sonna son valet de chambre : « Philippe, allez me chercher ma tabatière à portrait. » Le valet de chambre revint au même instant; le vieillard prit la tabatière et l'ouvrit : « Très-bien ! il y a assez de tabac. » La tabatière était pleine. « Quel est donc ce portrait? demandai- je. — C'est mon por-
trait, rien de plus. Figurez-vous que c'est la tabatière de Roucher ; il y avait aussi son portrait. »
M. de Souslras, debout contre la cheminée, continua, en fermant les yeux comme pour mieux voir dans ses souvenirs ; jamais grand acteur en scène, jamais femme d'esprit, ne m'avait mieux préparé à l'entendre. « Dans ce temps -là, quoique je fusse jeune, insouciant, amoureux, j'avais plus souvent, plus souvent qu'aujourd'hui, mes heures de tristesse. J'aimais la tragédie, j'aimais les sombres tableaux. J'ose à peine l'avouer, j'éprouvais un charme douloureux, mais attrayant, à suivre ces charrettes odieuses qui allaient de la prison à la guillotine : il me semblait suivre le convoi d'un ami. Parmi les condamnés qui regardaient le ciel pour la dernière fois, je sympathisais au plus vile avec une figure jeune et douce; j'allais jusqu'à croire, dans mes rêveries, que c'était un autre moi-même quej'assistaisàson litdemort : l'horrible lit de mort I Le 7 thermidor, je suivis la charrette fatale pour la cinquième fois.
<c La charrette était un corbillard que seul peut-être je suivais en priant Dieu. Ce jour-là, je reconnus parmi les victimes madame de Flavigny, le baron do Trenck et André de Chénier. J'ignorais alors que celuici fût un grand poète, mais je l'en plaignis pas moins, car il était alors le poète de la mort. Comme il régardait dans la foule par-dessus les gendarmes et les sansculottes, dans le vague espoir sans doute de reconnaître un ami, son regard ardent et mélancolique rencontra le mien. Nous nous reconnûmes; il me sembla qu'un rayon sympathique nous avait touchés du même coup. Je le saluai tristement, mais déjà nous nous étions perdus de vue. Je fendis la foule avec une douleur désespérée; je me jolai contre les chevaux au risque d'être renversé sous la charrette ou sur la charrette quand je revis André de Chénier, il me semblait écouter avec résignation je ne sais quelles paroles de son voisin, vous savez, Roucher, un autre poète que la
mort a grandi, Ils étaient tous les deux sur le premier^ banc, en compagnie de trois inconnus mornes et silencieux. Roucher était donc le plus animé de toute la compagnie; il parlait sans cesse, sans trop savoir ce qu'il disait, j'imagine. Pourquoi ne lui avait-on pas comme aux autres lié tes mains? Or, il avait à la main une tabatière en écaille à peu prè3 comme la mienne ; il frappa dessus du bout des doigts, l'ouvrit par un mouvement saccadé et offrit du tabac à André de Chénier. Le jeune poète, plus à lui-même, secoua indolem- • ment la tête en signe de refus, soit qu'il n'aimât point •le tabac, soit qu'il dédaignât de se monter ainsi l'imagination à l'heure suprême. Roucher huma une belle prise tout en clignotant des yeux. Il se remit à parler. D'après quelques mots, coupés par les cris de la foule et le bruit des roues, je compris qu'il parlait de Robespierre. Son compagnon écoutait d'un air distrait. Je vis bien qu'il s'écoutait lui-même. En effet, que de belles choses il avait à se dire à pareil jour et à pareille heure. « Je fus tout à coup repoussé dans la foule par un flux de curieux. Quand je relevai la tête pour ^revoir le spectacle de la charrette* Roucher frappa encore du Êout des doigts sur sa tabatière, l'ouvrit, et, sans tenir compte des refus d'André de Chénier, il lui offrit .une seconde fois mal à propos du labac. Cette fois, je crois me souvenir que Roucher parlait de sa fille. Il leva la tête et regarda la foule ; ne voyant pas une figure aimée parmi toutes ces figures curieuses, il huma une autre prise de tabac comme pour s'étourdir. Il ne pleurait pas, mais la douleur la plus amère était peinte sur ses traits. André de Chénier était toujours pôle, triste, silencieux ; il répondait de temps en temps par un seul mot à tout ce que disait le chantre des Mois. Et que disait Roucher? J'entendais fort mal, à peine quelques mots par intervalles, entre les rumeurs de la populace et le piaffement des chevaux. Une troisième ibis Roucher passa sa tabatière devant le poète, qui re- .fusa encore par un signe. Une quatrième fois Roucher
recommença ce manège, sans se souvenir que son ami avait refusé. A la fin, André de Chénier ne put s'empêcher de sourire de celte obstination, mais un triste sourire, comme s'il eût deviné le trouble d'esprit où se trouvait Roucher. »
M. de Soustras, pour mieux peindre Roucher, prenait une prise à tout instant, ayant soin de répandre beaucoup de tabac sur son jabot.
« Vous voyez que ma tabatière est presque vide? Eh bien ! dans celle de Roucher, il n'y avait plus une prise quand la charrette arriva sur la place du Trône. André de Chénier était plus pâle, Roucher plus animé; le premier emprisonnait son cœur, le second le répandait au dehors. Dans son ardeur de tout dire, Roucher ne voyait pas qu'il arrivait au supplice. Pour la dernière fois il secoua sa tabatière, l'ouvrit et la passa devant son ami, qui ne voyait plus rien. Gomme de coutume, Roucher prit une prise ; ce ne fut pas sans quelque peine, la tabatière étant vide, comme je vous le disais. Il leva les doigts vers son nez, mais sa main retomba subitement : il avait vu la guillotine.
« AceUnstant, André de Chénier s'anima un peu : loin de l'abattre, ce spectacle "de l'échafaud lui rendit toute sa force. 11 embrassa Roucher et lui parla avec effusion. Je ne crains pas de me tromper en répétant entre autres paroles de lui : Courage, ami... d'autres rivages... — Mais ma femme/ mais ma fille ! s'écria Roucher. — C'est un rêve qui finit, reprit le poète.
« J'entendis encore quelques mots sans suite. Un flot, chassé par un autre flot, me porta, malgré tous mes efforts, à plus de vingt pas de la charrette. 11 me fut impossible de me rapprocher; je me contentai de voir, espérant saisir les pensées sur les physionomies. Roucher ne pouvait cacher sa douleur et son désespoir ; il lutta jusqu'au bout contre la mort violente qui l'attendait. André. Chénier s'élevait au-dessus de la mort, sur je ne sais quel pressentiment de sa future apothéose: il m'a semblé que son regard voyait plus loin
que la guillotine. Je puis me tromper, mais ce qui est sûr, c'est qu'au moment où le bruit se répandait que M roo Roucher venait de tomber évanouie dans la foule, André Chénier parut empêcher son ami, en lui parlant avec feû d'entendre cette nouvelle. Cependant les horribles sans-culottes avaient fait l'appel ; les privilèges existaient jusque devant là guillotine: le privilège de mourir le premier! Les deux poètes furent réservés pour le dernier coup de théâtre. André de Chénier monta gravement sur l'échafaud, se frappa le front, regarda le ciel et s'abandonna aux exécuteurs des basses œuvres avec la résignation du génie. Il y avait quelque chose là! Je voulus voir si son .ami Roucher le regardait à ce moment suprême. Je ne crois pas qu'il songeât à le regarder ; il avart perdu la tête, il se débattait sans but, comme un agonisant qui se débat avec la mort. Je ne vis pas tomber la noble tête de Chénier, mais j'entendis les cris des spectateurs. Vous savez que Roucher fut exécuté le dernier. On l'entraîna, ou plutôt on le poussa sur l'échafaud. Il ne regarda pas là-baut, lui ; il regarda là foule. Chénier fuyait ce monde sans regrets ; il demandait asile au ciel, comme un voyageur qui va franchir les bornes d'un nouveau pays. Roucher n'était pas un de ces poètes qui trouvent partout une patrie ; il était de ceux qui tiennent au foyer où les enfants jouent sur le sein de la mère : Roucher avait des enfants et une femme qui l'aimaient, On ne doit donc pas s'étonner que son dernier regard fût pour ce monde. »
M. de Soustras se tut; ce récit l'avait un peu fatigué. Il se remit dans son fauteuil et rajusta sa perru- 'que. (t Mais les vers de Racine? lui dis-je. — Les vers de Racine? On ma dit qu'il y avait le portrait de Racine sur la tabatière de Roucher *. »
* Aiiber, dont le père connaissait bien la famille Chénier, m'a conté qu'il avait, en se soulevant des pieds sur les marches de Saint- Paul, vu passer André dans l'odieuse charrette. Le poète était pâle, mais il portait, le front haut.
Voilà ce que j'ai recueilli du vieillard ;*je no parlerai point de ses cheveux blancs pour consacrer sa parole. Mais peut-on ajouter foi pleine et entière à des souvenrrs inscrits, depuis cinquante ans, dans une mémoire mille fois traversée ! Quoi qu'il en soit, j'ai jugé que c'était un devoir de reproduire ce témoignage tardif. La vérité est une aventurière que chacun habille à son gré. Que de fois, dans la crainte de montrer la vérité toute nue, ou plutôt dans la crainte qu'elle ne paraisse pas assez vraisemblable, on a noué sur son épaule l'écharpe bariolée du mensonge?