LE CHEVALIER DE LA CLOS
Imaginez en 1760, au temps où débutait à l'Opéra Sophie Arnould, sous le règne de M me de Pompadour, un jeune homme, pâli sous les rêves de l'héroïsme ; étudiant les actions des plus illustres capitaines ; déjà renommé pour sa bravoure, parce qu'il s'était battu en duel, en désespoir de se montrer sur un autre champ de bataille ; tour à tour heureux et fier de sentir sous sa main la poignée d'une épée, en étudiant dans les livres la science de la guerre.
Maintenant, voyez cet autre portrait : c'est un chevalier de 1766 qui continue les roués de la Régence. Nous sommes à l'Opéra pour les débuts de M Ue Beaumesnil. On joue une pastorale. Notre chevalier est dans uno loge, en belle et bonne compagnie. On l'appelle zeva- Uer ; il applaudit celle qui débute et s'écrie : « C'est
adoable! » Il disparaît de la loge pour aller saluor la débutante d'un peu plus près. Il arrive à elle et lui d ébite un, madrigal impertinent. M 1Ie Beaumésnil, dans son ravissement, lui promet de le recevoir à son petit lever. 11 retournée la loge, où déjà Ton se désolait d'une si longue absence : là, dans cette loge, il y a une femme pe quaranle ans et une jeune fil le débutant dans la vie. Le chevalier est enchaîné avec des roses dans des liaisons dangereuses.
Voyez-vous à Grenoble, dans cette chambre d'hôtel garni, vers 1779, un homme [déjà grisonnant quoique vert encore? 11 est assis devant une petite table, où il écrit avec passion, tantôt interrogeant ses souvenirs, tantôt feuilletant Clarisse Harlowe, la Religieuse et la Nouvelle Héloise. Il est minuit , une petite lampe l'éclairé d'une lueur fauve. Un sourire méchant passe çà et là sur ses lèvres ; Lavater dirait que cet homme qui écrit une satire de Pétrone est un homme qui se venge. C'est la satire du monde où il à vécu, du monde qui lui a ouvert son cœur. Pourquoi se venge-t-il? par caprice, parce qu'il a reconnu que le fond de la coupe était du poison, pareequ'en habitant le cœur des femmes il a découvert que l'enfer s'y cachait. Mais croyez-le bien, il se venge surtout parce qu'il sent fuir le rivage parfumé de sa jeunesse.
89 a sonné comme le glas funèbre du xvin 6 siècle. Suivons cet homme qui va être vieux, mais qui, par ses actions, veut se prouver à lui-même qu'il est toujours jeune ; suîvons-Ie pas à pas. Le voyez- vous d'abord à ces bruyantes orgies du Palais-Royal, assis à la droite du prince dont il est le conseil ? « Liberté ! république! » s'écrient tous ces hommes d'esprit après souper, qui se croient de fiers Romains. « Liberté! république ! » Le cri part du Palais-Royal comme un boulet contre le palais des Tuileries. Suivez le plus passionné de tous ! Le voilà rédigeant avec Brissot la fameuse pétition qui demande le jugement de Louis XVI. Ce n'est pas tout : i! se fait tribun de la borne, comme Ca-
mi. le Desmoulins le jour de la prise de la Bastille ; tl entraîne sur ses pas toutes les colères de la rue : tout à l'heure, il demandait le jugement du roi ; c'est la tête de Louis XVI qu'il demande à présent. Les Iribunsdes clubs sont jaloux du tribun de la rue; ilsj'emprisonnent pour se délivrer desea ambitions furieuses. Est-ce fini?
Non. En 1803, le 5 octobre, voyez- vous, à Tarenle, cet homme qui va mourir épuisé par toutes les passions bonnes et mauvaises? La veille* il combattait encore. La France reconnaissante n'inscrira peut-être pas son nom sur un arc de triomphe ; mais oubliera-t-elle que le général d'artillerie Chauderlos de la Clos r auteur des Liaisons dangereuses, a combattu héroïquement pour elle sur le Rhin et en Italie?
Ainsi c'est un tableau varié que celte vie de La Clos, tour à tour* comme déjà on Ta entrevu, soldat sévère, épris de son épée ; chevalier galant, courant les cercles et les coulisses ; écrivain satirique et scandaleux, tribun passionné* enfin grand capitaine. Et encore on n'a indiqué dans cette première esquisse que les prin* cipaux traits. Voyons de plusprè3 cette figure multiple.
Il semble que l'avenir veuille oublier ce nom de La Clos, qu'il serait injuste d'inhumer dans les Liaisons dangereuses.' Ce roman peut n'être plus qu'un monument curieux d'une époque évanouie; mais La Clos n'est-il pas sorti de ce triste monument par ses savantes études sur l'artillerie, et surtout par ses glorieuses campagnes? La Clos est inconnu des nouvelles générations ; à peine si quelques écoliers et quelques curieux littéraires recherchent son roman. Je n'ai pu découvrir
son portrait gravé. Le roi Louis-Philippe possédait à Eu un beau portrait de La Clos ; un autre existe, ua seul, qui fut dessiné aux trois crayons par Carmontel dans une soirée du Palais-Royal. C'est un portrait en pied que j'ai été admis à voir comme une curiosité sans prix. La Clos est assis près d'une table à trictrac; il est accoudé et pensif; ce n'est pas le jeu qui l'occupe. Sa ligure porte quarante-cinq ans à peu près ; c'est une figura plus intelligente que belle ; les lignes sont franches, mais un peu aiguës. Ce qui frappe au premier abord, c'est un front proéminent, un œil scrutateur, une expression satirique où ne se trahit ni chaleur d'âme ni accent humain. lia peut-être eu le tort grave de penser profondément qu'on faisait son portrait : cela arrive à tout le monde, même aux hommes d'esprit.
Dans ce xvm e siècle où l'on ne croyait à rien, le nom même, le nom de son père, la plus noble partie de l'héritage, n'était plus une chose sacrée. Dans les lettres où Ton se moquait si bien des titres, c'était à qui prendrait un air de noblesse par son nom ; de tous temps, les hommes ont aimé à se contredire. Fontenelle et Crébillon donnèrent l'exemple : on sait que leur vrai nom était Le Bouvier et Jollyot. On vit poindre alors la noblesse de plume.
Quelques hommes sincères, quelques franches natures, n'ayant point perdu l'amour de la famille, comme Piron, Diderot, Gilbert, se contentèrent d'illustrer leur nom, tout simple qu'il fût ; mais combien d'autres ont illustré un nom qui n'était pas celui de leurs pères 1 Vous seriez surpris si j'alignais tous les noms qu'ils ont mis de côté comme une vieille défroque qui s'ajustait mal à leur taille. Ainsi vous connaissez Poquelin et Arouet ; mais connaisscz-vou3 bien M. Le Bouvier, M. Carlet, M. Paradis, M. Pinot, M. Carton, M. Claris, M. Pierres, M. Jollyot, M. Néricault, M. Caron ? Le jour du jugement, l'ange exterminateur, n'ayant inscrit ces écrivains que sous leur vrai nom, aura lui-
même bien de la peine à reconnaître Fontenelle, Marivaux, Monlcrif, Duclos, Dancourt, Florian, Bernis, Crébillon, Destouches, Beaumarchais.
L'homme d'esprit et le grand capitaine que j'étudie aujourd'hui s'appelait Chauderlos tout court. Comment illustrer un pareil nom, à moins de conquérir le monde et d'en découvrir un autre ? V Iliade et tous les poèmes épiques ne feraient point passer à la postérité un nom" si malencontreux. Si Bonaparte se fût appelé Chauderlos, Saint-Hélène, ce poétique symbole de toute gloire moderne, ne remplirait pas les avenues du xix e siècle.
Chauderlos ne voulut pas se charger d'illustrer le nom de son père ; sa mère était une demoiselle La Clos ; il. trouva plus simple et plus commode de s'appeler de La Clos, et même le chevalier de La Clos. Bien lui en prit, et nul ne s'en est plaint.
Le chevalier de La Clos naquit à Amiens en 1741. Son père, gentilhomme ou gentillâtre Picard, le destina à la vie de soldat. La Clos entra aspirant au corps du génie, où il fut nommé sous-lieutenant à dix-huit ans. Il fît ses plus belles campagnes dans les hôtels de 1760, depuis l'antichambre jusqu'à l'oratoire.
Homme de belle stature, de figure expressive, très galamment tourné, trisé de bonne heure aux allures de la belle compagnieet aux aventures de théâtre, tenant bien son épée et sa plume, hardi jusqu'à l'impertinence, spirituel jusqu'à la satire, il s'en alla le plus gaiement du monde de conquête en conquête.
Il rechercha les vanités littéraires. 11 débuta en poésie comme Rivarol et Rulhière, par quelque impertinente épître à une fille à la mode. Son épître à Margot est digne des petits vers de Voltaire par le tour et l'esprit. Très répandu dans le monde du théâtre, il fit en se jouant un opéra-comique. Il avait été entraîné dans ce genre facile par un Américain à la mode, M. de Saint-Georges, qui se reposait de ses duels en composant de la musique. On n'a pas oublié que cette
musique était plus ingénieuse que savante, brillant plus par l'esprit que par le caractère. La Clos avait lu beaucoup de romans; il emprunta le sujet et le titre de son opira au roman oublié de M me Riccoboni, Ernestine. Pendant la représentation, je ne dis pas la première, il n'y en a pas eu deux, La Clos et Saint- Georges, en gens de bonne compagnie qui sont prêts à tout, se promenaient dans la coulisse, effeuillant les bouquets des comédiennes et leur promettant un beau souper, si la pièce tombait. Sans doute ils voulaient souper, mais ils ne s'attendaient pas à être pris au mot. Jamais opéra-comique ne fut plus gaiement honni par le parterre : vers le milieu de la pièce, tous les spectateurs essayèrent des variantes qui pronostiquèrent ta destin d'Ernestine. La pièce fut saluée, à la chute du rideau, par un chœur de sifflets. « Si nous ne nous étions déjà battus, dit le poète au musicien, je trouverais bien du plaisir à vous couper la gorge. — Et moi donc 1 dit PAméricain furieux, qui n'avait pas le courage àe plaisanter sur sa défaite; car, vous l'avouerez, c'est voire thème qui a tout perdu. — Par exemple ! Est-ce que vous vous imaginez qu'on a écouté les paroles ? On a eu bien assez de la musique. »
Les deux collaborateurs avaient pris une certaine attitude menaçante et comique, quand la jolie M llc Olympe, qui remplissait le rôle d'Ernestine, vint se jeter entre eux toute effarée : « Je suis perdue, dit-elle avec désespoir ; c'est la seconde fois cette semaine que rne voilà sifflée. — Ne vous désolez pas, dit La Clos : avec des yeux comme les vôtres on se retrouve toujours. Venez souper avec moi. — Avec moi, dit Saint- Georges en saisissant la comédienne. — Ni l'un ni l'autre, dit-elle en repoussant le musicien ; je ne veux plus entendre parler de vous : un homme qui m'a fait chanter ta ti ta la ta ti, c'est bien la peine de chanter ! — Vous avez raison, dit La Clos; c'est de la musique surannée, indigne d'une bouche si fraîche. Vous auriez mieux fait de dire mes- paroles sans les chanter. —Oui,
je vous conseille de parler ainsi 1 Vous avez donc oublié comment j'ai été accueillie quand j'ai chanté ce vers trop connu :
Le vin nous fait aimer et l'amour nous fait boire, »
En disant ces mots, Olympe s'enfuit et disparut dans les détours du parc de papier peint. Pendant que La Clos la poursuivait, Saint-Georges cherchait les autres comédiens de la pièce. Nul d'entre eux ne voulut consentir à souper en compagnie, tant la chute était désespérée. On eût dit un champ de bataille, où les vaincus ne songeaient qu'à la retraite. En vain les deux auteurs poursuivirent les comédiens jusque dans leurs loges, ils n'en trouvèrent pas un décidé à souper avec eux. Comme ils se retrouvèrent ensemble à la porte du théâtre, ils se regardèrent en éclatant de rire. « Est-ce que nous ne souperons pas? » dit La Clos.
Saint-Georges lui prit le bras et l'entraîna au café de la Régence. Us entrèrent tête levée, en vainqueurs. Comme ils passaient fièrement près d'un groupe de joueurs d'échecs, ils poussèrent un spectateur qui, pour se retenir, poussa son voisin sur les échecs. C'était Jean-Jacques Rousseau, qui se retourna furieux : « C'est donc un guet-apens ! » dit-il pâle et sombre, croyant voir ses ennemis imaginaires. Car alors, comme Pascal, il voyait partout un abîme. « Corbleu I monsieur, dit La Clos, qui ne connaissait pas la figure du célèbre philosophe de Genève, savez-vous qui je suis ?»
Tout le monde se tourna vers La Clos, avec un mouvement de vive et respectueuse curiosité. Le3 joueurs eux-mêmes levèrent la tête. « Apprenez donc qu'il ne faut pas me parler sans respect, car je suis un auteur sifflé. »
. Grimm, citant cet opéra, dit que le talent de Pergolèse n'aurait pu soutenir de pareilles paroles. Ba-
chaumont n'est pas plus bienveillant : « L'auteur a prudemment gardé l'incognito : une exellenle musique aurait perdu toute sa valeur, adaptée à ce détestable opéra. »
La Clos ne voulut pas tenter une seconde fois les hasards du théâtre ; il se rejeta plus avant dans les folies du siècle.
Cependant, en ce beau temps, on ne se contentait déjà plus de séduire : le règne de Richelieu pâlissait ; Jean-Jacques était venu. Autour de lui mille désœuvrés se faisaient l'écho de sa parole. C'était à qui prêcherait à son tour. On prêchait partout, hormis à l'église ; partout, dans les cercles, dans les boudoirs, jusque dans les ruelles ; plus d'un philosophe de coulisses écrivait ses pamphlets contre les mœurs sur les genoux d'une comédienne. La Clos voulut se faire entendre ; il avait soulevé le voile des passions du monde à l'heure la plus triste, comme Diderot avait soulevé le voile des passions du couvent ; il tailla sa plume, et, sans pitié pour cette société qui l'avait mollement bercé sur son sein coupable, il Téclaira d'une horrible lumière, en écrivant les Liaisons dangereuses. Il avait yu cela à Grenoble ; bien mieux il avait vécu son roman. Crébillon, le gai, qui voyait tout en riant, avait écrit sur le même monde ; mais ses livres étaient des miroirs trompeurs, où Watteau avait peint des roses ctoù l'on n'entrevoyait, dans le demi-jour, que de jolis scandales. Au lieu de ces enluminures, voilà tout à coup un peintre sans fard qui efiface les roses pour reproduire la vérité toute nuo. Au premier abord, n'estce pas encore les héros et les héroïnes de Crébillon ? C'est le même sourire et la même grâce, le même corsage ouvert et la même jupe à queue de paon : mais
regardez de plus près. Ne voyez-vous pas le cœur qui s'agite et se débat dans le ipal ? La société faisait tous les soirs, .après souper, un pas vers sa ruiné : elle avait été folâtre dans ses vices ; elle avait commis, en riant, comme par boutades, de jolis crimes fardés et musqués ; elle finissait, à force d'être une galante pécheresse,' par être criminelle sérieusement, pour le seul plaisir de commettre le crime* Ce fut alors que La Clos la surprit pour la peindre. Se voyant dans ce sombre tableau, la société se fit peur à elle-même; cependant, le croira-t-on ?loin de se couvrir le front de cendres, elle s'amusa à se regarder telle que le peintre la reproduisait dans toute l'horrible vérité qui sort d'un puits impur.
* Le romans de La Clos fut donc lu avec passion et avec effroi. Tout le monde voulut voir celui qui écrivait ainsi. Loin de lui fermer sa porte, on l'appela. La Clos avait dit à chacun : « Je te connais sous ton masque. » Et chacun, voyant un homme qui savait si bien tous les secrets, le flattait de peur qu'il ne parlât trop haut sans déguiser les noms.
Le succès du livre fut prodigieux, surtout dans les salons ; ce fut même un événement littéraire, car les critiques les' plus difficiles, témoin Grimm, reconnurent de prime abord qu'il avait fallu un talent vasîe et varié pour écrire un pareil livré. Le roman parut sous ce titre : les Liaisons dangereuses, ou Lettres recueillies dans une société et publiées pour l'instruction de quelques autres, par M. C. de L , avec cette
épigraphe à la Jean- Jacques : « J'ai vu les mœurs de « mon temps, et j'ai publié ces lettres. » Voici comment. Grimm annonça ce livre aux souverains du Nord: « Il n'y a pas d'ouvrage, sans en excepter ceux de Grébillon, où le désordre dés principes et des mœurs de ce qu'on appelle la bonne compagnie, et de ce qu'on ne peut guère se dispenser, malgré tout, d'appeler ainsi, soit peint avec plus de naturel, de hardiesse et d'esprit. On ne s'étonner^ donc, point de tout le mal que
les femmes se croient obligées d'en dire : quelque plaisir que leur ait pu faire celte lecture, il n'a pas été exempt de chagrin. Comment un homme qui connaît si bien et qui garde si mal leur secret ne passerait-il pas pour un monstre ? Mais en le détestant on le craint, on l'admire, on le fête ; l'homme du jour et son historien, le modèle et le peintre, sont traités à peu près de la même manière. Quelque mauvaise opinion qu'on puisse avoir de la société parisienne, on y rencontrerait, je pense, bien peu de liaisons aussi dangereuses pour une jeune personne que la lecture des Liaisons dangereuses. »
Qui ne se rappelle les tableaux de ce roman, bien plutôt destiné à séduire les lecteurs qu'à les corriger ; nous y reconnaîtrons un peintre énergique, plus préoccupé du contour, de l'idée et du caractère, que de la couleur. On ne saurait trop admirer la naïveté et même la bêtise de Cccile Volanges. Un homme d'un talent médiocre n*a jamais osé peindre une femme bête. 11 y en a. Cécile Volanges fait le plus heureux contraste à M me de Merteuil, qui est le démon de l'esprit. Un autre contraste non moins heureux, c'est la vertu romanesque de M me de Tourvel, opposée aux vices raffinés du vicomte de Valmont.
La Clos n'est pas tout à fait l'auteur de son livre. Sanâ Clarisse Harlowe, la Nouvelle Héloïse et la Relu gieuse, qui sait s'il eût créé ce roman, dont bien des pages ne sont que des décalques ? On sent donc Richardson, Jean -Jacques et Diderot, dans les Liaisons dan~ gereuses. La Clos n'était pas doué de ce génie créateur, qui inspire un livre original sans le secours d'autrui. La Clos était un homme d'esprit, qui savait voir le monde à l'heure où la vérité promène son rayon. Après avoir vu, il voulut peindre ; mais sachant à peine ébaucher, il prit le crayon du romancier anglais, la palette de Diderot et le pinceau de Jean-Jacques. Dominé par la vérité, l'indignation ou l'amour du bruit et du scandale, guidé par ces maîtres illustres,
il arriva à créer une œuvre vivante. Pour le fond, on découvre au premier abord que La Clos s'est contenté de transporter à Paris le3 personnages de Clarisse Harlowe; il les a rembrunis, voilà tout son secret. Son vrai mérite est de les avoir encadrés dans les mœurs du temps. Pour la forme, on reconnaît bien vile le style passionné, romanesque, énergique, de la Nouvelle IMoïse. Pour la couleur et la vérité, c'est la Religieuse. Ce mot de Grimm peint assez vivement La Clos: a Si Rétif de la Bretonne est le Rousseau du ruisseau, Chauderlos de La Clos est le Rétif de la Bretonne de la bonne compagnie. »
En 1786, nous retrouvons Chauderlos de La Clos homme de guerre écrivain sérieux, cherchant à faire oublier les Liaisons dangereuses par un Mémoire à l'Académie française, qui avait proposé l'éloge Vauban pour sujet du prix d'éloquence de l'année. A cette date, La Clos ne lisait plus Richardson , mais Polybe ; son Mémoire porte cette épigraphe : « Cherche moins à briller par tes discours qu'à les rendre utiles. » La Clos est bien loin de faire l'éloge de Vauban ; il convient que l'illustre maréchal a créé l'art de bien attaquer une place, mais il le condamne pour avoir passé toute sa vie à fortifier sans découvrir l'art de la fortification ; il l'accuse (l'accusation a été réfutée dans le Journal des Savants) d'avoir enter ré quatorze cent quarante millions dans une effrayante prodigalité, « pour élever d'une main les mêmes places qu'il renversait de l'autre si facilement. Qui pourra le louer, coûtant à la France plus de la moitié de la dette actuelle de l'Etat pour laisser à découvert une partie de ses frontières? Le système de M. de Vauban n'est autre que le système bastionné, connu dès la fin du xv 6
siècle, déjà régulièrement execulé en 1567 à la citadelle d'Anvers. » Quand il écrivait ce Mémoire, digne encore d'être consulté, La Clos était à la Rochelle, où il y avait sans doute une académie, car le mémoire est signé : Chauderlos de La Clos, de l'Académie de la Rochelle *.
Jusqu'à 1789, La Clos vécut dans le beau monde qu'il avait peint, toujours galant et satirique, toujours aimé et recherché. Aux premiers orages de la Révolution, il leva la tête ; et, une fois encore, il se tourna contre cette pauvre société, à qui il devait l'éclat de sa jeunesse. Il passa au cabinet du duc d'Orléans, ce prince égaré qui appelait la tempête, mais qui mourut dans peur. Il fît de la politique dans quelques feuilles furibondes, entre autres dans le Journal des amis de la constitution *. Il marcha toujours droit devant lui sans effroi et sans regret. Il rédigea avec Brissot la pétition du Champ-de-Mars» Ce jour-là, le tribun moata sur la borne et entraîna sur ses pas toutes les colères de la rue. Le croira- t-on? Ce succès de haillons lui tourna la tête, à lui qui avait brillé tout à son aise dans les salons dorés, en regard des robes des Indes et des habits brodés. Il mit son éloquence au service des clubs ; partout où il vit le peuple assemblé, il fit une tribune, d'où tombèrent de sanglants sarcasmes CQQtre la noblesse.
Après avoir marqué en juillet 1789 au club de Mon t^ rouge, qui était le club des grands seigneurs orléanistes ou encyclopédistes, La Clos se montra très puissant par son éloquence et son audace au club des Feuillants, au Palais-Royal, à la butte des Moulins.
La carrière politique de La Clos commença donc aux premières rumeurs de la Révolution. 11 avait vécu
* Carnot, le conventionné, publia des ebservations sur ce Mémoire.
* Journal des Jacobins, plus Urd, Journal des Amis eu plutôt des Ennemis de la Constitution.
depuis quelques années dans la familiarité intime du duc d'Orléans, qui appréciait les ressources du génie militaire du capitaine d'artillerie comme l'esprit philosophique et railleur du romancier. On ne pourrait dire si La Clos, qui fut hardiment révolutionnaire, travailla pour la liberté ou pour le duc d'Orléans ; peut-être travailla-t-il pour tous les deux, ou contre tous les deux. Ce qui est hors de doute, c'est qu'il montra jusqu'à la mort du roi, dans les clubs, danâ les journaux et sur le champ de bataille, l'audace prêchée par Danton.
Il avait fini par se retirer de l'orage, voulant respirer en liberté, « loin des saturnales de la liberté. » Mais dès que la patrie fut déclarée en danger, M reprit du service. Il fut nommé colonel d'artillerie près du vieux général Luckner. On peut accorder à La Clos toute la gloire de la campagne, car le général se laissait conduire par le colonel.
Cependant, comme on voulait se débarrasser d'un homme aussi dangereux par son génie que par son audace, il fut, au retour delà campagne, nommégouverneur des établissements français -dans l'Inde. Mais comment perdre de vue ce grand drame où il jouait un rôle? Il voulut rester sur le théâtre.
Après les 5 et 6 octobre, il passa en Angleterre ave z le duc d'Orléans. Il ne revint en France que pour êtrô emprisonné. Son génie militaire le consola dans la prison. Il envoya à Robespierre des idées de réforme politique, que le trop célèbre tribun fit passer dans ses discours. La Clos obtint la liberté pour aller à la Fère essayer une nouvelle espèce de projectiles, qui était, selon lui, plus terrible que la foudre. L'essai réussit à son gré, et surprit tous les officiers présenls. Mais à Paris onjugea encore que c'était un homme dangereux ; on le reconduisit en prison. Son projet fut abandonné; et, comme dit un historien, « il est au n.ombre des inventions oubliées qui viendront un jour de l'étranger. »
On s'est fort étonné que La Clos ait échappé au des-
tin du duc d'Orléans, puisqu'il a été arrêté comme orléaniste. Des biographes, des contemporains affirment qu'il n'a dû son salut qu'à son talent et à sa souplesse. S'il faut en croire Rabbeet quelques écrits du temps, La Clos serait l'aut?ur des discours de Robespierre. C'est là un point d'histoire qui ne peut être discuté ici ; nous nous y sommes à peine arrêté ; nous nous garderon^donc de prendre un parti pour ou contre cette opinion. Cependant, nous avons eu la curiosité d'étudier le style de La Clos dans le journal les Amis de la Constitution, dans la Galerie des états gêner aux y où on le reconnaît entre Mirabeau et Rivarol, ses collaborateurs ; nous avons relu les discours de Robespierre ; et, pourquoi ne le dirions-nous pas? Robespierre nous paraît tout entier dans La Clos. 11 ne faut pas oublier que, dans ses trois ou quatre discours importants, Robespierre a surpris tout le monde, surtout ses amis, qui ne croyaient pas à son éloquence. « Mais, dira-t-on, La Clos, après la mort de Robespierre, se fût avoué l'auteur des discours. » Pourquoi l'eût-il fait ? La Clos était au-dessus de cette gloire encore dangereuse ; et cuis, c'eût été avouer une lâcheté. Il faut bien croire d'ailleurs, puisqu'il s'est Trouvé quelqu'un pour * écrire cela, que La Clos l'ait dit, ne fût-ce qu'une fois.
Cet homme était toujours prêt à tout ; après le 9 Ihermidor, Tallien, le craignant à son tour et voulant le mettre hors la politique, lui donna la direction des hypothèques. La Clos, selon sa coutume, y marqua son passage par des réformes. Directeur des hypothèques l position curieuse en ces années de trouble, où la terre n'était sacrée pour personne *.
* Cette étude a é:é publiée en 1816 par le Constitutionnel. Le jour même, je reçus une lettre ainsi écrite : c Vous avez apprécié c La Clos avec- justice ; vos renseignements sont exacts ; cepen- « dant, que n'avez- vous ouvert VAlmanach des 25,000 adresses? » J'ouvris VAlmanach en question ; j'y trouvai : Choderlos de La
~^i LES PHILOSOPHES ET LES POETES
Bonaparte, devenu premier consul, nomma La Clos général de brigade à l'armée du Rhin, où il se distingua parmi les plus vaillants. Il passa de là en Italie avec Marmont ; il y prit part aux plus glorieux faits d'armes. Bonaparte, reconnaissant que La Clos avait profondément étudié les hommes, lui donna, à son retour en France, des missions très délicates. Enfin, pour lui prouver son estime avec éclat; il le nomma commandant Je l'artillerie destinée aux côtes d'Italie. Mais à peine La Clos fut-il arrivée Tarente, qu'il succomba, épuisé par dix années de lutte sans trêve. 11 mourut sans penser à la mort, tout préoccupé des splendeurs futures de la France. Un de ses officiers proposa pour son épitaphe ces six mots glorieux : « Bon citoyen, brave soldat, loyal ami. »
Étrange destinée que celle de tout ceux qui ont com-
Çlos, cligible, rue de Provence, 15. J'allai rue de Provence, où j'appris que M. Choderlos de La Clos était mort depuis un an. On m'indiqua son beau-frère, M. B. de T..., qui était mon voisin porte à porte. A mon retour, je trouvai chez moi M. B. de T....
Jl m'apprit ce que je savais et ce que je ne savais pas. Le père de La Clos était d'origine mauresque. Voici l'histoire du mariage " de l'auteur des Liaisons dangereuses : Mademoiselle Duperré était une des plus nobles et des plus belles héritières de la Rochelle. Comme sa mère était morte, elle faisait les honneurs de la maison de M. Duperré. Elle apprit un jour que M. de La Clos, l'auteur des Liaisons dangereuses, venait à la Rochelle passer au moins une saison, pour continuer ses études sur l'artillerie. « Jamais, dit-elle avec effroi, jamais M. de La Clos ne sera accueilli dans notre salon. » La Clos répondit à l'ami officieux qui lui répéta ce mot: « Je songe à me marier; je veux épouser avant six mois mademoiselle Duperré. » En effet, six mois après, La Clos était le beau-frère du jeune marin qui devint plus tard l'amiral Duperré, ministre de la marine.
La Clos est mort à Tarente, général d'artillerie mais général sans le sou, comme tant d'héroïques soldats de la République. La France n'était pas riche alors en argent comptant. Il est mort fier des triomphes de son pays, attristé par la misère qu'il entre* voyait pour sa femme et ses enfants. La fortune, sans doute, y a pris garde : le dernier des La Clos avait 100,000 livres de rentes.
LES PHILOSOPHES ET LES POETES 2o,)
mencé leur carrière sous le règne de madame Dubarry et qui l'ont terminée aous le règne de Bonaparte ! tableau esquissé par Boucher et fini par David.
GHAMFORT
L'esprit, je ne parle pas do celui qui court les rues, est çà et là en littérature le trait de génie, la touche du maître, l'accent immortel dont le sculpteur ou le peintre frappe le marbre ou la toile. Rulhières disait,' étonné qu'on le trouvât méchant : « Je n'ai fuit qu'une méchanceté dans ma vie. — Quand tinira-t-elle? » demanda Chginfort. Ce mot si vif et si inattendu survivra à toutes les œuvres de Chamfort, comme les contes de Voltaire ont survécu à ses tragédies, comme les petits tableaux tout flamants de Breughel à ses grandes toiles inspirées par les Italiens. Il y a ces hommes d'esprit qui n'ont laissé qu'un mot pour tout héritage ; c'est déjà beaucoup. La postérité est assez paresseuse de sa nature ; elle aime ceux qui arrivent à elle sans lourd bagage pour sa bibliothèque, qui ne se compose pas de mille volumes. Elle n'a ouvert sa porte à Chamfort qu'à la condition qu'il laissât ses livres sur le seuil. Fonlenelle, qui, presque centenaire, ne passait pas de jour sans aller dans le'.monde, disait à ses voisins : Je suis là, mais ne comptez pas sur ma présence d'esprit : la conversation est un livre que je ne comprends plus guère; dites-moi de temps à autre le titre du chapitre. » La postérité est comme le vieux Fontenelle : elle se contente desavoir le titre du chapitre.
Chamfort, né en Auvergne en 1741, mort à Paris en 1794, a traversé pour ainsi dire tout le xviu siècle,
ce xviii* siècle des abbés, des marquises, des reines du Parc-aux-Cerfs et de Trianon, des encyclopédistes et des révolutionnaires. Il a connu Voltaire et M me Dubarry, Diderot et Marie-Antoinette, Saint-Just et Charlotte Corday. Il a toujours été l'homme de son temps, hormis en 1793, où il osa être encore un homm e d'esprit. « La fraternité de ces misérables est celle de Caïn etd'Abel, ou d'EtéocIe et de Polynice. Qu'ils écrivent donc sur tous les monuments : « Sois mon frère • ou je te lue. »
La mère de Chamfort « était dame de compagnie. » Quand on s'aperçut dans la maison qu'elle était sur le point de donner un nouveau venu à la compagnie on se sépara d'elle violemment. Chamfort la consola à force d amour. Il vint au monde sans autre patrimoine que le nom de Nicolas. Il eut le bon esprit de coudre à ce prénom un peu nu un nom plus étoffé : Chamfort. Il a eu toujours le bon esprit de ne pas s'aveugler sur son titre de noblesse. Plus tard, ilécrjyait à propos des prétentions de La Harpe :
Depuis un temps La Harpe a des aïeux :
Surcroît d'orgueil. Le \ilrier, son frère, En est bleàsé ; moi, je suis furieux, Bien moins pourtant que la limonadière.
Eh! mon ami, baisse les yeux sur moi :
Ma race est neuve, il est vrai, mais qu'y faire ? Dieu ne m'a point accordé, comme à toi, Près de trente ans pour bien choisir mon père.
Paris est l'arche sainte qui sauve du naufrage toutes les misères de la province, quand elles sont couronnées par un rayon d'intelligence. La mère et l'enfant vinrent à Paris vers 1751. Nicolas, on ne sait sur quelle recommandation, fut admis au collège des Grassins en qualité de boursier. Il étudia beaucoup et s'en repentit plus tard : « Ce que j'ai appris, je ne sais plus ; le peu que je sais, je l'ai deviné. » En rhétorique, il remporta tous les prix au grand concours, hormis le prix de poé-
*ie latine. Ses maîtres lui dirent, au retour du triomphe, que quatre prix sur cinq, ce n'était qu'une victoire compromise ; on lui signifia que, s'il ne voulait pas, pour l'année suivante, doubler sa rhétorique afin d'obtenir toys les prix, il fallait renoncer à sa bourse, son seul bien. Il se résigna en pensant à sa mère. A la seconde tentative, il remporta les cinq prix. « L'an passé, dit-il, je manquai le prix de vers latins parce que j'avaisjmité Virgile ; je l'ai remporté cette année parce que j'ai imité Buchanan. Eh effet, il y avait dans sa composition une description du canon et de la canonnade qui enleva tous les suffrages, excepté celui de Chamfort.
L)ès celte seconde co.nquêle, Chamfort fut un citoyen de la république des lettres. Il y avait au collège un descendant de Malherbe et Letourneur, qui a traduit Ossian : Chamfort fut leur maître et corrigea leurs vers. Le goût des voyages s'emparade leur esprit aventureux : un soir, ils s'enfuirent du collège, résolus à faire le tour du monde. Ils allèrent jusqu'à Cherbourg; mais, sur le point da s'embarquer, Chamfort dit à ses mais, comme avait dit plus d'un philosophe à ses. disciples : a Avant de faire le tour du monde, si nous faisions le tour de nous-mêmes ? » Combien qui s'en vont vers Tombouctou pour y étudier les costumes et qui s'en reviennent mourir chez eux sans avoir jamais eu l«a curiosité de voyager dans les pays inconnus de leur cœur ! Combien de sentiments et d'idées demeurent en nous •sans que nous les traversions, comme les ïorêts vierges pour tant de peuplades du Nouveau- Monde !
Tous les trois renièrent au collège comme des enfants prodigues de la science. Chamfort devint abbé : « C'est un costume, et non point un état. » Le principal des Grassins lui promit un abbaye. « Non, je ne serai jamais prêtre : j'aime l'honneur, et non les honneurs. »
II n'avait jusque-là porté que Te nom de Nicolas; il
se baptisa lui-même du nom de Chamfort, et se jeta â toute aventure dans les hasards de la vie littéraire. II fut repoussé par les gazettes et les libraires. Sa mère n'avait pas de pain, il n'avait que des larme3 à lui donner. Il rencontre un jeune prédicateur de ses amis qui allait à la cour, a Eh bien, Nicolas, que dis-tu ? — Je fais un sermon à ma mauvaise étoile. — Tu sais faire des sermons, toi ? — Oui, écoute. » Et Chamfort se mit à débiter une galante apostrophe à sa mauvaise fortune. « Ah ! que tu es heureux ; s'écrie le prédicateur ; moi qui ne trouve jamais r.en à dire quand je monte en chaire ! Veux-tu faire mes sermons ? je les prononcerai, car j'ai de la mémoire. — C'est dit : un louis par sermon. » Le prédicateur frappa dans la main de Chamfort, il lui fallut un sermon par semaine. Ainsi vécut Chamfort durant prè3 d'une * année.
Il trouva quelques pages à écrire dans les gazelles ; mais il était plus soucieux d'écrire dans le livre de la vie, ce beau livre qu'on entr'ouvre à vingt ans, et où Ton écrit avec une plume de flamme. Les folles et charmantes passions, les sirènes aux bras ouverts, le saisirent et l'entraînèrent à tous les dangers. Il revint sur le rivage, mais abattu et ravagé, ayant aux premières secousses épuisé ses forces et arraché de son cœur tout le printemps de la vie. Comme Duclos, il avait élevé le château de cartes de l'amour au milieu des courtisanes, et, parmi les courtisanes, il n'avait même pas trouvé Madeleine pour pleurer avec lui sur la profanation de l'autel. Triste préface peur la vie d'un poète que cette jeunesse où rien de pur ne fleurit ! C'est la jeunesse de Piron ; or, telle jeunesse, tel poète. La muse est une fille qui se souvient.
Tout en suivant dans la poussière le carrosse arrogant des courtisanes, Chamfort n'avait pas une seule fois rencontré la roue de la fortune. Il était plus pauvre que jamais. Il vivait seul, n'ayant pour toute hô tesse que la misère. L'usage alors, pour tout poète nou-
veau venu, était de concourir pour un prix académique. C'était, pour ainsi dire, faire antichambre chez la poésie. Chamfort concourut : il obtint le prix. Pour ce triomphe, dont il avait raison de n'être pas fier, il fut recherché dans le monde, où, grâce à sa figure, il devint à la mode. Toutes les marqutées prirent beaucoup d'estime pour un homms dont M me la princesse de Craon disait: « Vous ne le croyez qu'un Adonis, et c'est un Hercule. » Le xviu e siècle en était alors à son regain ; on fauchait à pleine faux la dernière moisson d'amour.
Il paraît qu'Hercule-Chamfort fut soumis à de trop rudes travaux, comme son ancien ; car, au bout de quelques années, nous le retrouvons, pour ses péchés, aux eaux de Spa, aux eaux de Baréges, partout où Cupidon s'était mis au régime et buvait de l'eau. 11 revint à Paris, résolue faire pénitence. En effet, une seconde fois il concourut pour un prix académique. Il n'obtint pas même une mention, lise consola par sa comédie la jeune Indienne^ qui fut représentée avec quelque bruit. Le nom de Chamfort était déjà célèbre: mais il n'avait toujours pasd'argent et vivait au hasard çà et là, à la condition de dîner en ville. Il apportait son esprit comme argent comptant, disant comme Piron : « On me prête sur gages, » ou comme Rivarol : « Je ne puis dire une bêlise sans qu'on crie au voleur. »
M mo Helvétius, qui avait à Sèvres « un hôpital littéraire, » y logea Chamfort durant quelques saisons. 11 y serait resté plus longtemps sans l'amitié de Chabanon : Chabanon avait une pension de douze cents livres sur le Mercure, il aimait Chamfort, il le força à accepter ces douze cents livres. La république des lettres peut écrire aussi le mot fraternité sur plus d'un de ses monuments. Chamfort voulait refuser ; mais Chabanon joua l'offensé et parla de se battre en duel plutôt que d'essuyer cet affront d'un ami. Vers le même temps, Chamfort obtint deux nouveaux prix au concours académique pour l'éloge de Molière et pour l'éloge de La
Fontaine *. La Harpe lavait vaincu en poésie ; Chamfort prit vaillamment sa revanche en prose.
La santé lui revint par intervalles. Dè3 qu'il ressaisissait sa force, il se jetait à bride abattue sur les passions ardentes. « Il faut choisir : aimer les femmes ou les connaître, il n'y a pas de milieu. » Quoiqu'il connût les femmes, il persistait à les aimer. Duclos s'accommodait de la première venue. « Pour moi, disait Chamfort, je recherche surtout celles qui vivent hors du mariage et du célibat. Ce sont quelquefois les plus honnêtes. » Quoique le sentiment romanesque manquât à son cœur, il eut quelques élans de poésie dans l'amour, ce qui explique ce mot : « Je n'ai jamais perdu terre avec les femmes, si ce n'est dans le ciel. » *
11 aurait pu, mieux qu'aucun autre faiseur de paradoxes, écrire l'histoire de l'amour. Il avait étudié là femme et les femmes. Il savait les mille et une attaques contre les places fortes de la vertu. Il commençait souvent le siège au petit lever. Au xvni e siècle, les marquis allaient voir le lever des femmes comme les philosophes allaient voir le lever du soleil. «Le soleil et les femmes sont toujours de ce monde, mais ne se lèvent plus en public. Chamfort trouvait que le midi a une w £orte de* sévérité fatale aux amoureux. A trois heures, on pouvait ouvrir le roman, sauf à l'interrompre à la première page ; à six heures, il fallait railler au lieu de s'attendrir; à neuf heures, conter quelque histoire émouvante; à minuit, suivre son inspiration, et, une fois en campagne, ne pas rebrousser chemin, même si le feu était à la maison. Selon Chamfort, il y a tant d'illo-
* M. Necker, sachant que La Harpe concourait, et ne doutant pas que le prix ne fût pour son protégé, dit qu'il ajouterait cent louis. Chamfort, qui n'avait pas jusque-là songé à concourir,, déclara tout haut qu'il enlèverait la couronne de l' Académie, et les cent louis de M. Necker à La Harpe. Vouloir, c'est pouvoir, même en éloquence. Chamfort réussit. Les deux éloges firent autant de bruit qu'autrefois lès deux sonnels sur la Belle Matineusc.
gisme dans la femme, que les raisonnements ne la prennent jamais. Il faut savoir être dans le même moment un homme d'esprit et une bête,un maître et un esclave, un sage et un fou. « Savez- vous pourquoi, disait Chamfort à Mirabeau, j'ai séduit M m9 de ***? C'est que je me suis aperçu le premier que, puisqu'elle avait changi en cramoisi le meuble bleu de son boudoir, il fallait changer avec elle le ton de la conversation. »
Les femmes du monde consultaient Chamfort comme un confesseur de Tordre profane. « Mon fils va entrer dans le monde, lui dit un jour M me de Montmorin ; comment le sauver de la première traversée ? — Recommandez-lui avec ferveur d'être amoureux de toutes les femmes. »
11 avait toujours quelque chose à dire, mais il n'avait jamais rie*h à écrire. De son temps, il y avait déjà trop de livres ; il ne voulait pas donner au censeur royal le plaisir d'approuver une sottise de plus. « Quel livre faire? Chi. exécute à l'Opéra le qu'il mourût de Pierre Corneille. Les gens de lettres n'ont plus qu'une ressource pour être neufs; c'est de faire danser à Noverre les Maximes de La Rochefoucauld ou les Pensées de Pascal. »
Il se contentait de répandre son esprit en menue monnaie, comme Rivarol, Rulhière et quelques autres. Il allait causer dans les salons célèbres, au milieu d'un cercle de jolies femmes. C'était la manière alors de faire son feuilleton, et ce feuilleton-là, quand il était signé Chamfort, n'était pas oublié le lendemain.
Chamfort arriva à la cour par la duchesse de Grammont, qui l'avait rencontré aux eaux de Barèges * et
* « M. de Chamfort est arrivé, écrivait mademoiselle de Lespinasse (octobre 1775; : je l'ai vu, et nous lirons ces jours-ci son Eloge de La Fontaine. 11 revient des eaux en bonne santé, beaucoup plus riche de gloire et de richesse, et en fonds de quatre amies qui l'aiment chacune d'elles comme quatre : ce sont mesdames de Grammont, de Rancé, d'Amblimont, et la comtesse de Choiseul. Cet assortiment est presque aussi bigarré que l'habit
l'avait emmené à Chanteloup. On joua sa tragédie de Mustapha et Zéangir, à Fontainebleau, devant toutes les royautés par la grâce de Dieu, par la naissance, par la beauté. Le roi lui donna douze cents livres de pension ; le prince de Condé lui offrit d'être secrétaire de ses commandements. C'était beaucoup pour une pareille œuvre, en tout point médiocre. Chamfort accepta, mais il était né libre *. A peine installé au Palais- Bourbon, il n'eut qu'une idée, celle d'en sortir, sans toutefois
d'Arlequin; mais cela n'eu est que plus piquant, plus agréable et plus charmant. Aussi je vous réponds que M. dj Chamfort e^t un jeune homme bien content, el il fait bien de son mieux pour être modeste. »
La modestie de Chamfort était bien connue depuis longtemps déjà. Diderot p.irle, en 1767, d'un « jeune poète appelé Chamfort, d'une figure très aimable, avec assez de talent, les plus belles apparences de modestie, et la suffisance la mieux conditionnée. C'est un petit ballon dont une piqûre d'épingle fait sortir un vent violent. » -
Écoutons mainlement Grimm sur ce point délicat : « M. de Chamfort est jeune, d'une jplie figure, ayant l'élégance recherchée de son âge et de son m:îtier. Je ne le connais pas d'ailleurs; mais, s'il fallait deviner son caractère d'après sa petite comédie, je parierais qu'il est petit-maitre, bon enfant au fond, mais vain, pétri de petits airs, de petites manières, ignorant et confiant à proportion; en un mot, de cette pâte m£lée dont il résulte des enfmts de vingt à vingt-cinq ans assez déplaisans, mais qui mûrissent cependant et deviennent, à l'âge de trente* à quarante ans, des hommes de mérite. S'il ne ressemble pas à ce portrait, je lui demande pardon, mais j'ai vu tous ces traits dans son Marchand de Smyrne. Pour du talent, du vrai talent, je crains qu'il n'en ait pas ; du moins son Marchand n'annonce rien du tout, et ne tient pas plus que sa Jeune Indienne ne promettait autrefois. »
* Ou plutôt il voulait vendre plus chèrement sa liberté. Mademoiselle Quinault lui donnait un assez plaisant: don Brusquin d'Algarade. « Chamfort eût mérité cette grandesse. J'ai vu de ses fureurs. J'ai ri de l'humilité où le tenait l'élégant Vandreuil, son patron. Celui-ci s'occupait sans cesse à lui procurer des accès à la cour; et Chamfort se résignait à accepter de petits ti'res en faveur et des pensions ; c'est ainsi qu'il fut secrétaire de Madame Elisabeth. On rembarras3a beaucoup en le voulant faire secrétaire de l'ordre du Saint-Esprit ; il y avait encore là 2,000 francs
tacher le prince de Condé. 11 passa six mois à écrire des épîlres en prose et en vers pour faire agréer sa démission. Il avait alor3 quarante ans; il devenait misanthrope; il était gai, mais ombrageux. 11 avait vu s'agiter autour de lui, sur tous les théâtres, les vanités humaines. Il avait vu beaucoup de monde, mais il n'avait pas encore. découvert un homme. Il s'était étudié lui-même, sans être très content de ce livre vivant qui s'appelait ChamforL
Ce fut alors qu'il se retira à Auteuil, comme le vieux Boileau, dans la maison du satiriste, disant à ses rares amis: Ce n'est pas avec les vivants qu'il faut vivre, c'est avec les morts (c'est-à-dire avec les livres). Cependant, à peine dans la retraite, à peine eut-il secoué la poussière de ce sépulcre qui s'appelle une bibliothèque, qu'il devint amoureux. Les misanthropes qui comptent sans l'amour comptent deux fois. Chamfort avait rencontré je ne sais où, à Boulogne, une dame de la cour de la duchesse du Maine, c'est-à-dire une beauté qui comptait bien quarante-huit printemps. C'est encore l'histoire de Piron. Cette dame avait de l'esprit ; elle avait beaucoup vu, elle racontait beaucoup. Chamfort l'épousa, comme il eût acheté un livre curieux. La dame elle-même élait misanthrope. Us se trouvèrent à Auteuil trop près du monde ; ils allèrent se réfugier à Vaudouleurs, non loin d'Étampes, sans avertir leurs amis. Ils y vécurent six mois, comme auraient pu faire Ulysse et Calypso; mais la lune de miel prit alors une couleur funèbre. La dame tomba malade et mourut. Chamfort, inconsolable, se mit à voyager. Il séjourna en Hollande avec le comte de Narbonne. A son retour à Paris, il épousa l'Académie, veuve de Sainte-Palaye.
de pension a gaguer. Mais une espèce de demi-cordon bleu à porter en sautoir gâtait l'affaire. Cela avait l'air subalterne ; et c'était alors que Chamfort invoquait la religion de l'égalité qu'il n'eût jamais connue s'il avait pu porter ce même cordon de Vèrpaule dextre à la hanche gauche. »
Son épithalame fut tiède, sans couleur, sans mouvement. Il retourna dans le monde et à la cour. Il disait alors: « Ma vie est un tissu de contrastes* apparents avec mes principes : je n'aime point les princes, et je suis attaché à un prince; on me connaît des maximes républicaines, et je vis avec des gens de cour. J'aime la pauvreté, et je n'ai que des riches pour amis. Je fuis les hommes, et les hommes sont venus à moi. Les lettres sont ma seule consolation, et je ne vois pas de beaux esprits. J'ai voulu être de V Académie, et je n'y vais jamais. Je crois que les illusions sont le luxe nécessaire de la vie, et je vis sans illusions. Je crois que les passions nous sont plus utiles que la raison, et j'ai détruit mes passions. »
On a dit que Chamfort avait cessé" d'aller à la cour après y avoir manqué une passion. On n'a d'autres traces de cette histoire, ou plutôt de ce roman, que cette lettre, qui semble écrite par Cyrano de Bergerac: « Voilà près de huit jours qu'il m'a été impossible de me délivrer d'une fantaisie de poète. Le jour, la nuit, le repos même, tout s'en est ressenti. Je ne croyais pas être si jeune. Rien n'a pu faire lâcher prise à cette passion subite. C'est être mordu d'un chien enragé. Le chien n'était pas gros ; mais c'est un chien-lôup, ou plutôt un chien-lion, un mélange d'horrible, de charmant et de ridicule, de raison et de folie. J'irai un matin à votre lever, mon redoutable bichon; j'espère qu'il pourra vous amuser et vous mordre jusqu'au cœur avec ses dents aiguës. »
La reine Marie- Antoinette dit un jour à Chamfort : « Savez-vous, monsieur de Chamfort, que vous avez plu à tout le monde à Versailles, je ne dirai pas à cause de votre esprit, mais malgré votre esprit ? — La raison en est toute simple, répandit Chamfort avec son franc-parler : à Versailles, je me résigne à apprendre beaucoup de choses que je sais par des gens qui les ignorent. »
Le comte de Vaudreuil le logea en son hôtel, qui
devint presque une autre académie : car, si Chamfort écrivait sans chaleur et sans caractère, il parlait toujours avec un accent pittoresque. C'était le journal vivant du monde politique et littéraire. Il comptait alors trois sortes d'amis : les amis qui l'aimaient, les amis qui ne l'aimaient pas, et les amis qui ne se souciaient pas de lui. Parmi les premiers figurait Mirabeau. Le . lion cherchait le chat pour sa malice et ses grâces délicates, ou plutôt Mirabeau et Chamfort étaient tous les deux emportés et railleurs. La nature les avait taillés en plein drap ; mais il leur manquait en toute chose la loi, la foi qu'ils remplaçaient par la colère à l'heure solennelle. Ce qui va sembler élrange, c'est que dans cette amitié Chamfort était le maître, et non le disciple. Celte lettre de Mirabeau est bien curieuse: « J'ai quitté trop lard mes langes et mon berceau. Les convenlions humaines m'ont trop longtemps garrotté, et, lorsque les liens ont été un peu desserrés (car pour brisés ils ne le furent jamais), je me suis trouvéencore tout chamarré des livrées de l'opinion. J'étais d'ailleurs trop passionné, j'avais donné trop de gages à la fortune pour devenir l'homme de la nature. Ce n'est pas au milieu des dangers qu'on peut suivre une roule déterminée. Ah I si je vous avais connu il y a dix ans, combien de précipices et de ravins j'aurais évités ! Il n'est point de jour3, et surtout il n'est point de circonstances un peu sérieuses où je ne me surprenne à dire : « Chamfort froncerait le sourcil, ne faisons pas, n'é- « crivons pas cela » ; ou bien : « Chamfort sera con- « tent, car Chamfort est de la trempe de mon âme et « de mon esprit. » Tout homme a ainsi une conscience intérieure dans un ami toujours en sentinelle sur ses actions. Bienheureux est l'ami qui veille auprès de Mirabeau !
Mirabeau devait lire à l'Assemblée nationale, en 1791, un rapport sur les académies. Ce curieux morceau, trouvé dans ses papiers à sa mort, était l'œuvre de Chamfort, qui a plus d'une fois travaillé les discours •
de son illustre ami. Chamfort, qui était entré à l'Académie en 1781, qui avait été quatre fois couronné, ne parlait guère en académicien ni en académiste. « Helvélius, Rousseau, Diderot, Mably, Raynal el tous les esprits libres, ont montré hardiment leur mépris pour ce corps, qui n'a point fait grands ceux qui honorent sa liste, mais qui les a reçus grands et les. a rapetisses quelquefois. » Plus loin, il soutient que cette école de servilité n'a jamais produit ni un homme ni une idée. Il s'indigne aussi contre les prix de vertu. Rendez à la vertu cet hommage de croire que le pauvre aussi peut être payé par elle ; qu'il a, comme le riche, une conscience opulente et solvable; qu'enfin il peut, comme le riche, placer une bonne action entre le ciel et lui. » Après quelques pages de déclamation, il arrive à celte conclusion éloquente : « Vous avez tout affranchi, affranchissez les talents. Point d'intermédiaire entre les talents el la nation. « Range-toi de mon soleil », disait Diogène à Alexandre, el Alexandre se rangeait. Puisque les académies ne se rangent point, il faut les anéantir. Une corporation pour les arts de génie ! C'est ce que les Anglais n'ont jamais conçu, les Anglais, nos maîtres pour la raison. Corneille, critiqué par l'Académie française, s'écriait : f imite l'un de mes trois Horaces ; fen appelle au peuple. Croyez-en Corneille, appelez au peuple comme lui. »
Cependant la révolution éclata. Chamfort suivit Mirabeau dans la tempête. Il oublia ses anciens amis, disant que ceux qui passent le fleuve de3 révolulions ont passé le fleuve de l'oubli *. Il courut les clubs
* Chateaubriand, qui le rencontra en pleine révolution, le peint vivement :
c Chamfort était d'une taille au-dessus de la médiocre, un peu courbé, d'une figure pâle, d'un teint maladif. Son œil bleu, souvent froid et couvert dans le repos, lançait l'éclair quand il venait à s'animer. Des narines un peu ouvertes donnaient à sa phy* sionomie l'expression de la sensibilité et de 1 énergie. Sa voix était flexible, ses modulations suivaient les mouvements de son âme;
et fut orateur de carrefour. Il entra un des premiers à la B3s!ille. La Révolution lui avait tout enlevé, mais il s'oubliait lui-même. Il entra un jour chez Marmontel, qui pleurait la perle de ses pensions. «Tu pleures, Brutus Marmontel ? — Je pleure pour mes enfants qu i mourront de faim. » Chamfort prend un enfant sur ses genoux: « Viens, mon petit ami, tu vaudras mieux que nous : quelque jour lu pleureras sur ton père en apprenant qu'il eut la faiblesse de pleurer sur toi dans l'idée que tu serais moins riche que lui. » Après les premières bourrasques, il reprit sa plume et rédigea la partie littéraire du Mercure. Ce journal était royaliste ; mais, pendant que le rédacteur politique baisait la royaulé sur une joue, le rédacteur littéraire lui donnait un soufflet sur l'autre, tl fut, durant quoique temps, secrétaire du club des Jacobins; maïs, quand il vit que la France républicaine subissait le joug du roi Robespierre et du roi Marat, il se retira au club des émigrés de 89. Il était au bout de son élan patriotique. La plupart de ceux qu'entraînait le courant ou qui s'y laissaient entraîner allaient dans les ténèbres, dominés par les événements du jour, sans voir la rive où déjà la colombe allait détacher le rameau sacré. La vie polK
mais, dans les derniers temps de mon séjour à Paris, elle avait pris de l'aspérité, et on y démêlait l'accent agité et impérieux des factions. Je me suis toujours étonné qu'un homme qui avait tant de connaissance des hommes eût pu épouser si chaudement une cause quelconque.
C'est vers le même temps que Mirabeau le voit ainsi : c Malgré vos souffrances, vous êtes un des étresles plus vivaces qui existent; la ténuité de votre charpente, lui dit-il, la délicatesse de vos traits et la douceur résignée et même un peu triste de votre physionomie, lorsqu'elle est calme et que votre tête ou votre âme ne sont point en mouvement, alarmeront et induiront toujours en erreur vos amis sur votre force. Chez vous, loin que ce soit la lame qui use le fourreau, c'est lame, le vis ignea, qui entrelient la machine. « Comment son feu intérieur ne le consume- t-il pas ? » se dit-on. Eh ! comment le consumerait-il ? c'est lui qui le fait vivre. Donnez»lui une autre âme, et sa frêle existence va se dissoudre, »
lique de Chamfort s'arrêta à la chute des Girondins. Quoique salué par un certain nombre de montagnards pour ses idée3 et ses sarcasmes, il ne franchit pas le Rubicon ; ce fut ce qui le perdit. Peut-être fut-il arrêté par un sentiment de reconnaissance plutôt quo par la conviction que les montagnards iraient trop loin. Roland avait divisé la Bibliothèque nationale en deux direclions ; il avait donné Tune à Cara et l'autre à Chamfort. C'étaient deux actes de justice qui firent deux Girondins de plus. Chamfort, d'ailleurs, devait se perdre dans la révolution même en suivant la vague : car né pour la critique et non pour l'enthousiasme, il n'épargnait aucune royauté populaire, pas plus celle du citoyen Marat que celle du citoyen Robespierre. Il n'épargnait même pas la Convention. Pour célébrer l'anniversaire du 21 janvier, la Convention était allée solennellement sur la place de la Révolution, où on lui donna le spectacle de la guillotine. « C'est, dit Chamfort, le gratis de la Convention » (On donnait alors,comme aujourd'hui, des représentations gratuites au peuple). Les sarcasmes de Chamfort, bons ou mauvais, étaient transcrits et dénoncés. On rapportait que. dans quelques salons encore ouverts, il s'amusait à faire avec beaucoup de gaieté la silhouette des principaux Conventionnels. « Prenez garde, lui dit-on un jour, vous avez plus d'un titre à la haine de ce parti furibond, qui ne veut ni d'esprits pénétrants, ni de philosophes, ni d'âmes élevées et fermes, parce que ce n'est pas avec tout cela que se composent des esclaves. — Je n'ai pas peur, répondit-il ; n'ai-je pas toujours marché au premier rang delà phalange républicaine? N'ai-je pas hautement professé ma haine contre les rois, les nobles, les prêtres, en un mot tous les ennemis de la raison et de la liberté ? N'est-ce pas moi qui ai donné pour devise à nos soldats entrant en pays ennemi : Guerre aux châteaux, paix aux chaumières ? » Cependant Chamfort fut conduit en prison.
Les hommes politiques étudieront Chamfort comme
uni philosophe en pleine révolution. 11 a ses heures de colère et de folie; mais presque toujours il domine sa raison souveraine. Tout homme de bonne foi, s'il écoute les battements passionnés de son cœur, aura connu, disait Rivarol, « ses jours nocturnes » dans les luttes politiques. C'est là, sur cette rner toujours agitée, que le point de vue varié à tout instant. En politique, on a toujours raison; mais on vient le plus souvent trop tôt ou trop tard. Combien peu arrivent à temps ! Tel, qui passe aujourd'hui pour uû fou, sera étudié dans cinquante ans, demain peut-être, comme" un profond législateur. Que d'éloquents exemples depuis les encyclopédistes !
Chamfort n'avait pas pressenti la révolution. Il n'était pas de ces apôtres brûlants qui viennent au monde pour rappeler le divin révolutionnaire qui naquit à Bethléem. Homme d'esprit bien plutôt qu'homme de pensée, il avait le rire de Rabelais ou de Sterne. La politique lui arracha le pleur sauvage de Jean-Jacques Rousseau; Démocrite avait été son maître et Heraclite devint son docteur. Cependant cette grande époque dé 1789 avait retrempé tous les cœurs à la source vive des passions. Les plus indifférents se jetaient avec enthousiasme dans le flux régénérateur, où la liberté humaine venait d'être trempée comme Achille dans le Slyx. Chamfort s'y jeta éperdument, heureux de se retrouver jeune en face de la liberté, cette maître se . idéale que nous avons tou3 adorée en pleine jeunesse. Chamfort, par une philosophie stérile, avait bridé toutes ses passions, craignant leurs emportements généreux ; il lâcha la bride à sa cavale révolutionnaire. Passionné pour l'inconnu, il n'eut pas besoin des éperons d*or de son ami Mirabeau ; il était de toutes les assemblées dans la rue et dans les clubs, coudoyant Robespierre et Barnave, les rouges et les blancs, avec Mirabeau à Versailles, avec Camille Desmoulins au Palais-Royal. Changeant comme le ciel de Paris, il parlait tour à tour pour tout le monde et contre le
monde. « L'histoire, s'écriait-il aux Jacobins, n'est qu'une suite d'horreurs. Si les tyrans la détestent pendant leur vie, il semble que leurs successeurs souffrent qu'on transmette à la postérité les crimes de leurs devanciers pour faire diversion à l'horreur qu'ils inspirent eux-mêmes. » Le lendemain il parlait ainsi : « Prenons garde à nous ; nous ne sommes que des Français, et nous voulons être de3 Romains. Le caractère français est composé des qualités du singe et du chien couchant. Drôle et gambadant comme le singe, il est malfaisant comme lui ; caressant et léchant son maître qui le frappe et l'enchaîne, comme le chien couchant, il bondit de joie quand on le délie pour aller à la chasse. » Rivarol, qui avait parlé aux ennemis de la révolution, dit un jour à Chamfort : « Vous avez perdu l'esprit dans vos fureurs contre la royauté. On ne peut aimer à la fois la république et les arts. Il faut un Louis XIV pour enfanter des Molière et des Racine. — Oui, répondit Chamfort, vous êtes de ceux qui pardonnent tout le mal qu'ont fait les prêtres, en considérant que sans les prêtres nous n'aurions pas la comédie de Tartufe. « Rivarol rappela à Chamfort qu'autrefois il était de ceux qui plaidaient pour la noblesse. « C'était, disiez- vous, un intermédiaire entre le roi et le peuple. — Oui, dit Chamfort, mais j'ai achevé la phrase; oui, intermédiaire, comme le chien de chasse est un intermédiaire entre le chasseur et les lièvres. » Chamfort était alors jugé violent et dangereux. En 1790, il avait les sentiments révolutionnaires de 1792. Comme contraste à lui-même, remarquons qu'en 1792, voyant ses idées triompher, il fut le premier à les condamner comme de mauvais enfants qui ont grandi loin du cœur paternel. ïl avait appelé de tous ses vœux la révolution sociale : « Il faut recommencer la société humaine, comme Bacon disait qu'il faut recommencer l'entendement humain. » Ainsi ce n'était pas seulement les mauvaises branches ^qu'il voulait abattre, c'était toute la forêt. « Il semble que la plupart des dépulés à
l'Assemblée nationale n'aient détruit les préjugés que pour les prendre comme ces gens qui n'abattent un édifice que pour s'en approprier les décombres. » Chamfort ne voulait pas qu'on prît de l'argile du monde ancien pour pétrir le monde nouveau. « Vous prêchez le désordrj. — Quand Dieu créa le monde, répondit-il, le mouvement du chaos dut fdiro trouver le chaos plus désordonné que lorsqu'il reposait dans un désordre paisible. — Réformez, mais ne détruisez pas, lui disait-on encore. — Vous voudriez bien qu'on nettoyât Tétable d'Àugias avec un plumeau ! »
Dans les clubs, Chamfort demandait la parole pour dire un mot. Il haïssait les discoure. L'horloge des temps révolutionnaires va trop vite pour les rhéloriciens. Un soir, il monte à la tribune et annonce qu'il parlera du despotisme et de la démocratie. Voilà son discours tout au long : Moi, tout ; le reste, rien: voilà le despotisme. Moi, c'est un autre; un autre, c'est moi: voilà la démocratie. Il voulut descendre, on s'y opposa. « La Roehefoucauld-Chamfort, parle-nous plus longtemps, dit un clubiste. — Dis-nous la vérité ! lui cria une femme. — La vérité ? la vérité, c'est qu'il y a en France sept millions d'hoinmes qui demandent l'aumône, et douze millions hors d'état de la leur faire. La vérité, c'est que Paris est une ville de fêles et déplaisirs, où les quatre cinquièmes des habitants meurent de chagrin sous l'esclavage. Pauvre peuple sacrifié, pourquoi n'as tu pas la fierté de l'éléphant, qui ne se reproduit pas dans la servitude ? — Le citoyen Chamfort ne sait pas ce qu'il dit ! cria une femme (peut-être Théroigne de Méricourl). Est-ce que l'enfant ne sourit pas à sa mère sous Domilien comme sous Titus? » On savait alors son histoire romaine, comme les clubistes de 1848 savaient leur histoire de 1792. Dieu seul a fait son livre : les hommes ne font jamais le leur sans s'inspirer des livres antérieurs.
Les hommes de plume sont toujours des hommes de parti, mêmequand ils n'ont pas la foi politique ; l'in-
différence les sauverait dans les révolutions, mais nul n'est indifférent qui a vécu des joies et des tourments de l'esprit. On avait, en 1793, la liberté d'être l'ami du pouvoir, mais on emprisonnait au nom de la liberté tous les mécontents. Chamfort fut conduit aux Madelonnéttes en compagnie de l'abbé Barthélémy, dont on suspectait la couronne de cheveux blancs. La prison, dont quelques-uns 3'accommodaient alors, tant on avait la veriu delà résignation, la prison fut odieuse à Chamfort. « Ce n'est pas la vie, ce n'est pas la mort; il n'y a pas de milieu : il me faut ouvrir les yeux sur le ciel ou les fermer dans le tombeau. » Il redevint libre ; mais à peine eut-il le temps de respirer au grand air en compagnie d'un gendarme, que la prison se rouvrit pour lui. Il jura de s'y soustraire, il jura de mourir par la honte de vivre dans un pareil temps. Quand on vint pour le saisir il se tira un coup de pistolet sur le front ; la balle lui fracassa le nez et lui enfonça un œil. Etonné de vivre, il s'arma d'un rasoir et essaya de se couper la gorge. La mort ne voulait pas de lui. En vain il se taille le sein, il s'ouvre les veines, il se frappe partout, égaré par la douleur. Le sang ruisselle, il tombe épuisé, mais vivant. A ceux qui voulaient le traîner en prison, il dicte d'une voix ferme : « Moi, Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort, déclare avoir voulu mourir en homme libre plutôt que d'êlre conduit en esclave dans une prison. » Il signa d'une main sûre, avec un paraphe de sang, cette déclaration toute romaine.
Le croira-t-on ? Chamfort ne mourut point alors ; mais, ce qui est plus incroyable, c'est qu'on ne lui fit pas grâce. Il fut condamné à cet étrange esclavage qui consistait à payer un écu par jour à un gendarme, moyennant quoi on était gardé à vue pour la sûreté de l'État. Il survécut à toutes ces tortures de l'àme et du corps. Ne ressemblait-il pas alors à l'humanité, que tant de désastres ont frappée, quia répanda sur tous les , chemins son sang et ses larmes ; qui, toute sillonnée de
blessures, marche, toujours en avant, poussée par le maître invisible ? 11 succomba pourtant à tant 4e douleurs. « Ah! mon ami, dit-il à Sieyès en expirant, je m'en vais enGn de ce monde, où il faut que le c<pur se brise ou se bronze. » Sieyès fut le chien du pauvre ; il accompagna son ami au cimetière *.
Toute la vie de Ghamfort éclate en saillies. Dès qu'il prend la plume, ce n'est plus Chamforf, c'est un écri* vain quelconque, écrivant avec le même sourire de doute une comédie et une tragédie.
Sa vie était son œuvre. La poésie écrite, le fût-elle par la plume d'or d'Homère, n'est jamais qu'un sépulcre où s'agitent des fantômes. Les vrais poètes vivent pour eux-mêmes et non pour les autres. Ils se contentent du livre que la destinée écrit dans leur cœur en lettres de flamme. Cbamfort a rimé des contes, et s'est imaginé qu'il était poète. Poète sans poésie, comme tous ceux du xvui e siècle, à part les poètes en prose, Ghamfort n'avait même pas la rime. Il reprochait à l'abbé Delille sa richesse de rimes, ses sonnettes. « Pour vous, lui dit l'abbé, vous ne faites entendre que des grelots. » Toutefois, sans la poésie et sans la rime, Chamfort a droit de se faire lire, parce que l'esprit a droit de cité partout, même chez les Muses *.
* Le comte de Lauraguais raconte que, visité un matin par Chamfort, celui-ci lui dit : « Je viens de faire un ouvrage. — Comment ! un livre ? — Non, pas un livre, je ne suis pas si bête, mais un titre de livre, etce titre est tout : j'en ai déjà fait présent au puritain Sieyès, qui pourra le commenter tout à son aise. Il aura beau dire, on ne se ressouviendra que du titre. — Quel estil donc ? — Le voici : Qu'est-ce que le Tiers-État ? Tout. Qu'at-il? Rien. » C'est là, en effet, le titre et le début de la fameuse brochure de Sieyès.
* Témoin ces vers sur le xvm e siècle :
L'histoire en a la preuve en mains, C'est l'exemple qui fait les hommes.
Si Dieu renvoyait les Romains Dans le pauvre siècle où nous sommes,
En haine des sots blasonnés, il s'était jeté en pleine révolution ; en haine de la révolution, il avait creus é lui-même sa fosse, comme si h dernier cri de l'humanité fût celui-ci : Frère, il faut mourir! Il avait étudié l'humanité h tous les degrés do l'échelle. lien était arrivé à cet aphorisme, que l'honnête homme est une variété de l'espèce humaine, ainsi que l'homme d'esprit. < Pourquoi, lui demandait-on, n'êtes-vous arrivé à rien, au milieu de tant de sots? — Parce que je n'ai jamais cru le monde aussi bête qu'il l'est. » Chamfort calomniait le monde, car il a réussi autant qu'il le pouvait faire. 11 savait merveilleusement éveiller la curiosité publique par des coquetteries de comédienne qui veut jouer son monde. « Pourquoi n'écrivez-vous pas, Chamfort? — Parce que le public en use avec les gens de lettres comme les racoleurs du pont Saint- Michel Avec ceux qu'ils enrôlent : enivrés le premier jour, dix écus et des coups de bâton le reste de leur vie. On me presse de travailler par la même raison que, quand on se met à sa fenêtre, on souhaite de voir passer des singes, des baladins ou des conducteurs d'ours. Non, je n'écrirai pas, parce que je resterais à moitié chemin de la gloire de Jeannot, parce que j'ai peur de mourir sans avoir vécu, parce qu'enfin plus mon affiche littéraire s'efface et plus je suis heureux. » Toutes ces raisons étaient excellentes à donner, mais elles n'étaient que les déguisements malins de la vérité. La vérité, c'est qu'il n'écrivait pas, parce qu'il n'avait rien dans le cœur, rien dans le ventre, comme disent les artistes. C'était un penseur de la famille La Rochefoucauld : il se reposait six jour3 de la semaine et prenait sa plume le dimanche, le seul jour ou il ne courût pas le monde. Il a dit quelque part que
Caton tournerait à tout vent, Lucrèce serait une fille, M essaime irait au couvent, Monsieur Bru tus à la BaslUlc.
les gens oisifs qui recueillent des maximes ressemblent à ceux qui mangent des huîtres ou des cerises, choisis sant d'abord les meilleures et finissant par tout manger. 11 a eu le tort de ne pas laisser quelques huîtres et quelques cerises à son repas platonique.
Je vais reproduire, sans chercher beaucoup, quelques maximes de Chamfort.
I. L'homme me paraît plus corrompu par sa raison que ses passions. Ses passions ont conservé dans Tordre social le peu de nature qu'on retrouve encore.
II. 11 y a des sottises bien habillées, comme il y a des sots bien velus.
III. Les gens de lettres, surtout les poètes, sont comme les paons, à qui Ton jette me quinement quelques graines dans leur loge et qu'on en tire quelquefois pour voir étaler leur queue; tandis que les coqs, les poules, les canards, les dindons se promènent librement dans la basse-cour et remplissent leur jabot tout à leur aise.
IV. Le moment où l'on perd les illusions laisse souvent des regrets; mais quelquefois on suit le prestige qui nous a trompéi. C'est Armide qui brûle et détruit le palais où elle fut enchantée.
V. Les médecins et le commun des hommes ne voient pas plus clair les uns que les autres dans le3 maladies et dans l'intérieur du corps humain. Ce sont tous des aveugles ; mais les médecins sont des quinze-vingts qui connaissent mieux les rues.
VI. Un sot qui a un moment d'esprit étonne et scandalise comme des chevaux de fiacre au galop.
VI. Les hommes, pour entrer dans le monde, deviennent petits en se rassemblant. Ce sont les diables de Milton obligés de se faire pygméés pour entrer dans lepandémonium»
VIII. L'ambition prend plus vite aux petites âmes qu'aux grandes, comme le feu prend plus aisément aux chaumières qu'aux palais.
IX. Nous sommes si loin de la nature, que ceux qui l'aiment et la peignent sont accusés d'être romanesques.
X. On gouverne les hommes avec la tête : on ne joue pas aux •échecs avec un bon cœur.
XI. La solise ne serait pas tout à fait la sotiV, si elle ne craignait pas l'esprit. Le vi:e ne serait pas tout à fait le vice, s'il ne haïssait pas la vertu.
XII. Quand on veut éviter d'être charlatan, il faut fuir les tré-
teaux ; car, si Ton y monte, on est bbn forcé d'ê'.re charlatan, sans quoi l'assemblée vous jette des pierres.
XIII. Si Diogène vivait de nos jours, il faudrait que sa lanterne fut une lanterne sourde.
XIV. L'honneur d'être de l'Académie française est comme la croix de Saint- Louis, qu'on voit également aux soupers de Mari y et dans les auberges à vingt deux sous.
XV. Dans les grandes choses, les hommes se montrent comme il leur convient de se montrer: dans les petites, ils se montrent comme ils sont.
XVI. Le philosophe qui veut éteindre ses passions ressemble au chimis'e qui voudrait éteindre son feu.
XVil . L'esprit n'est souvent au cœur que ce que la bibliothèque d'un château est à la personne du maître.
A force de tout réduire en maximes, Chamfort n'avait foi en rien, pas même en l'espérance, celle vierge du monde idéal qui nous rouvre le ciel au milieu de toutes les tempêtes, quand nous ne voulons, pas nousobsliner à voir la terre. Il avait été trompé par l'Espérance comme par un charlatan qui court les foires. Il affirmait n'avoir été heureux que du jour où il l'avait perdue. Aussi disait-il en mourant, triste moralité du livre do sa vie, que, s'il allait au paradis, il écrirait sur la porte le vers que Dante a mis sur la porte de l'enfer :
Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate.