‹ La révolutionChapitre 27 sur 31 · RIVAROL · texte numérisé non relu

RIVAROL

« La vie que je mène est un drame si ennuyeux que je dis toujours que c'est Mercier qui l'a fait. » C'est qu'en effet Rivarol, avec toutes ses aspirations vers-la

renommée, vers l'aristocratie et vers les femmes, était né pour la vie d'aventures. Mais il vint au monde trop tard ; tous les grands hommes du siècle étaient sur le bord de la tombe, ce qui attristait Tort- l'esprit du temps. Le dernier carnaval était à Versailles, et non plus à Paris, voilà pourquoi Rivarol ne trouva pas la vie romanesque tant espérée. On commença d'ailleurs par lui tout contester, hormis la misère; sa noblesse, quoiqu'il fût comte, son esprit quoiqu'il eût le génie de l'esprit.

Heureusement pour lui Voltaire le baptisa d'un mot : « L'esprit de Rivarol, c'est un feu d'artifice tiré sur l'eau. » Les ennemis de Rivarol ne manquèrent pas de dire que ce compliment était une épigramme; mais Voltaire maintint le compliment en disant: que c'était un esprit à deux faces, comme le feu sur l'eau.

Rivarol commença par n'avoir pas d'amis. Il s'en consola en écrivant à son frère : « Les grands talents sont plus rivaux qu'amis ; ils croissent et brillent séparés de peur de se faire ombrage. Les moutons s'attroupent et les lions s'isolent. »

Rivarol, orgueilleux dès le début, ne voulut pas d'ailleurâ s'essayera la lutte littéraire; voilà pourquoi on le voit tout de suite donner le bras aux der- •niers survivants de génie : à Voltaire, à Buffon et à d'Alembert. A peine s'il salua de la main Chamfort: « Celte branche de muguet, entée sur des pavots. » Aussi Chamfort le salua du pied ; voyez plutôt. « Malgré sa haute naissance, il commença, comme Pierre Le Grand, par êlre simple soldat ;. ami précoce de l'antithèse et des travestissements, après avoir quitté la plume pour la plume, il fut cabaretier à Bagnols, précepteur à Lyon, et je ne sais quoi à Paris. » Chamfor savait bien, au contraire, que Rivarol avait fait à Paris une entrée presque princière. N'a-t-on pas dit : « L'apparition dans le monde de celui que Voltaire a appelé le Français par excellence fut un événement ; remarqué le premier jour, il fut admiré le second et. célèbre

le troisième. » Rivarol fdtcjlèbra parce seul privilège de l'esprit, aussi pouvait-il dire alor3 : « Je marche à grands pas vers l'Académie, parce que je ne fais rien pour y arriver. »

Il y a bien des témoignages de la parole ardente, colorée, élincelante de Rivarol, dès son apparition à Paris; par exemple, Chenedollé qui est conduit chez ce grand maître de la causerie, en revient à ce point qu'il ne sait plus comment exprimer — « Ces flots tumultueux et celle cascade éblouissante du torrent sonore. » A peine s'il lui reste un peu de raison dans son ivresse pour oser croire que Rivarol n est pas infaillible dans ses jugements. « Mais il est impossible qu'un homme qui parle si bien se trompeJJe sortis confondu, et terrassé par les miracles de celte parole presque fabuleuse qui tombait en reflets pétillants comme des pierreries. Merveilleux clavier ! on n'a qu'à le toucher sur un point, il répond à l'instant par toute une sonate. »

Paris était alors tout plein de critiques qui éclairaient les œuvres de l'antiquité, comme les œuvres contemporaines avec la lanterne sourde des esprits à courtevue. Arnauld, Suard, Laharpe lui-même qui n'est devenu un vrai juge que bien plus tard. Rivarol s'amusait à casser, comme en Cour d'appel, le jugement de tous ces petits tribunaux qui avaient jusque-là force de loi. Aussi devint-il la terreur de tout ce qui tenait une plume. Et pourtant il parlait sa critique et ne l'écrivait guère.

C'était un conférencier avant la lettre ; l'opinion littéraire ne recevait le mot d'ordre, en ce temps-là, que de quelques salons à la mode où Rivarol avait ses grandes entrées.

Mais on l'attendait à l'œuvre ; sous cette supériorité de langage, il fallait une supériorité d'écrivain ; la plume n'était pa3 d'or comme la parole. On jugea bien vite qu'il s'émiettait au lieu de se contenir. Il comprit que l'heure était venue de faire un livre; mais

quel livre faire quand il disait lui-même que tout avait été dit. Il n'osa pas s'aventurer seul; il se contenta de traduire le Dante, disant qu'une bonne traduction est une création, ou du moins le faisant dire par son ami Buffon.

Par malheur, ce fut une mauvaise traduction. Ni prose ni vers, disait d'Alembert. Voltaire l'avait déQé d'habiller à la française ce monstre d'obscurité; il l'habilla trop à la française.

Et pourtant, il s'était épris des beautés étranges et sauvages de YEnfer. Comment lui qui était d'origine italienne n'a-t-il pas osé être tout dantesque? Comment a-t-il espéré rendre cette poésie grandiose par cette langue châtiée duxvm 6 siècle qui se glaçait devant Shakespeare comme devante Dante. On voit bien que la passion manquait à Rivarol. Avec la passion, il est impossible de ne pas prendre feu devant ce génie surhumain, devant ce sculpteur de paroles, comme a dit Lamartine. Et pourtant il apprécie le Dante. Il l'appelle cet affamé de poésie, il parle de « ces tableaux d'un coloris sombre et effrayant, qui ont la vigueur de l'antique et la fraîcheur du moderne; le3 images du monde visible destinées à peindre un monde idéal. » Il parle aussi de cette riche palette que Dante dessèche d'un seul coup; de ces comparaisons épiques qui effarouchent toule langue timorée.

Pourquoi s'effaroucha-l-il tout le premier ? Pourquoi jeta-l-il de l'eau sur le feu? pourquoi voulut-il parer le Dante des atours du xvm e siècle ? N'est-ce pas Chateaubriand qui a dit : « Les broderies dont Rivarol a voulu embellir le Dante sont des dentelles sur le corps d'Hercule. »

Mais avant d'aborder l'œuvre, étudions là vie de l'ouvrier.

Comme Voiture, Rivarol est né grand seigneur dans un cabaret. Ce fut à Bagnols, en Languedoc *. Tant

* C'est à Bagnols qu'est né Nestor Roqueplan, ce Rivarol après la lettre.

d'autres qui naissent dans un palais ne seraient supportables qu'au cabaret ! Qu'importe si le père de Rivarol était d'une ancienne noblesse italienne? sa mère s'était ennoblie par la plus belle noblesse : elle mit au monde seize enfants.

Rivarol partit jeune pour Paris, en cooxpagnie de deux écoliers en droit qu'il connaissait à peine. Ils firent gaiement le voyage, tanlôt à pied, tantôt en carrosse, tantôt en charrette, selon le beau temps, la pluie et leur bourse, qui leur conseillait souvent le plus simple équipage. Rivarol eut à peine perdu de. vue le toit natal, "qu'il prit déjà des airs degrand seigneur. Quand on lui demandait son nom dans une hôtellerie, il répondait avec le plus grand laisser-aller : « Le comte de Rivarol. » Il arriva à Paris, sur la fin de l'automne de 1774 ; il descendit bravement à l'hôtel d'Espagne, en faisant sonner son titre plus haut que ses écus, sans s'inquiéter le moins du monde du lendemain. Dès son arrivée à Paris, il rencontra quelques amis de collège ayant bu chopine au cabinet de son père ; il craignît que son titre de comte de Rivarol, annoncé devant eux, ne leur parût aussi nouveau que le vin de son père ; pour les dérouter, il prit un autre nom moins sonore: il se fit appeler M. de Parcieux, avec l'agrément de l'académicien du même nom, qui le croyait de sa famille, grâce à son esprit, mais, au bout de quelque temps," un neveu du savant voulut que Rivarol lui prouvât le droit qu'il avait de porter ce nom, ce qu'il ne put faire. Je laisse parler Griram : « Il s'est vengé fort noblement en prenant le nom du chevalier de Rivarol, lequel, dit-on, ne lui appartientpas mieux, mais dont il faut espérer qu'il voudra bien Fe contenter tant qu'on ne l'obligera pas à en chercher un aulre. »

Presque à son entrée dans le monde littéraire, il se mit à étudier et à traduire le Dante, travail qu'il comparaît à celui que font les jeunes artistes d'après les . carions de Michel-Ange. Malgré sa paresse naturelle,

il recommandait fort le labeur de la science aux écrivains : « Pour écrire, il faut se montrer armé de toutes pièces, comqae Minerve sortant de là tête de Jupiter, »

Epris des beautés étranges et sauvages de YEnfer, Rivarol s'élevait à la magnificence du poète en le traduisant. Buffon disait : « Ce n'eèt point une traduction, c'est une suite.de création. » Il faut dire qu'alors Rivarol créait cette expression pour Buffon : la solennité du style. Rivarol d'aillçurs, ne flattait pas toutes les œuvres de ce grand homme; il disait de son fils: « C'est le plus mauvais chapitre de l'histoire naturelle de son père ; entre le fils et le père, tout un monde passerait- »

Dans les premières années de son séjour à Paris, il vécut on ne sait comment, toujours gai, vif, railleur. On le rencontrait partout où l'esprit avait ses grandes enlréesj dans les salons, les cafés, les théâtres et le Caveau. Le Caveau était alors un antre enfumé, semblable à l'entrée de l'Averne. Dans ce Parnasse à lanternes, Rivarol fut bientôt le plus écouté. Ce fut là que le jeune marquis de Champcenetz enregistra les premiers traits d'esprit de Rivarol. Peu à peu, Rivarol se glissa, à l'ombre de quelques personnages qu'il amusait, dans les salons les moins accessibles. Au grand jour de l'aristocratie, si son* nom ne le sauvait pas tout à fait, son esprit protégeait son nom. II paya d'audace : très jeune encore, il comprit qu'un homme de bonne volonté peut toujours prendre une bonne place au soleil. Jusqu'à lui, plus d'un poète avait vécu, comme le renard de La Fontaine,-aux dépens de ceux qui l'écoutaient. Spéculer sur la flatterie, c'était un moyen vulgaire, indigne de Rivarol ; il aima mieux spéculer sur la satire, « Le monde, se dit-il alors, est une vaste arène semée de loups et d'agneaux ; je serai loup, on me craindra, on fera ma fortune ; à chaque coup de griffe, on me saluera à la ronde ; à chaque coup de dent, on me jettera un gâteau. » Ce système eut pour lui un plein succès : ses premiers mots méchants furent répan-

dus de proche en proche. Buffon, qui aimait la satire et qui la craignait, accueillit Rivarol par mille marques de faveur. Il se trouva grand nombre de beaux esprits grands seigneurs de la trempe de Buffon : c'était à qui aurait Rivarol à sa table, c'était à qui l'emmènerait à sa campagne; Voltaire lui-même lui offrit une belle saison à Ferney. Rivarol n'eut plus à s'inquiéter de sa cuisine ; il vécut alors très à sa guise, heureux de sa paresse et de son insouciance. Il se levait à deux heures de l'après-midi, se faisait habiller et coiffer, s'en allait dans le monde et se promettait toujours de travailler le lendemain.

Panckouche lui vint offrir cinquante écus par mois pour écrire au Mercure. « Je veux bien, dit Rivarol avec le laisser-aller d'un grand seigneur; avec ces cinquante écus, je payerai un secrétaire et un valet.» Gomme il l'avait dit, il le fit. Ce secrétaire et ce valet venaient à merveille à l'appui de ses prétentions aristocratiques. « Ce Panckouke qui m'a donné un secrétaire, comme si c'était la peine d'enregistrer mon esprit ! Il n'y a que les pauvres d'esprit qui prennent des notes comme Chamfort et ses pareils. » Chamfort n'avait de l'esprit qu'à certaines heures, quand il l'avait aiguisé et préparé le matin ; Rivarol avait toujours de l'esprit.

Il ne trouva pas tout le monde disposé à l'admirer et à le craindre; la plupart des gens de lettres, Marie- Joseph Chénier à leur tête, lui firent une rude guerre sur ses titres de noblesse et ses titres littéraires. Marie- Joseph Chénier a écrit contre lui une bonne et franche satire dont ces deux vers me reviennent à l'esprit :

Enfant perdu de la littérature,

Vrai don Quichotte allant à l'aventure.

Celui-ci reprochait d'êlre né dans un tournebroche, celui-là de ne pas mettre assez de sel dans ses sauces, et mille autres injures de la même cuisine. On joua

même, je ne sais où, une bouffonnerie contre lui et Champcenetz. Ce Champcenetz élait un marquis do l'école de Rivarol, spirituel quand son ami n'était pas là, lui servant de compère dans les bonnes et mauvaises rencontres, colportant son esprit et l'affaiblissant. Mon clair de lune, disait Rivarol.

Rivarol était alors un grand juge littéraire, décrivant pas plus ses jugements que ses mots heureux. Il se contentait de les répandre çà et là dans le monde, selon les caprices de son esprit. Mais telles paroles de lui avaient plus de retentissement qu'un long plaidoyer, lourd et pédanlesque, de Marmontel ou de la Harpe. Il n'y a guère de Rivarol, en critique écrite, que son étude sur le Dante, qui fut la première entre tant de belles pages sur le sombre et radieux poète *.

Il vivait heureux dans le tourbillon. Mais en 1781, un soir d'avril, les beaux esprits, les philosophes, les

* Rivarol a écrit sur le poème des Jardins la seule critique sensée du temps. Pendant que le Mercure de France 9 VAlmanach des Muses et autres gazettes à peu près littéraires, prodiguent étourdiraient mille épithètes enthousiastes au sémillant abbé, qu'ils Haïssent par appeler un autre Virgile, Rivarol, armé da son esprit, prononce un jugement qui parut très dur alors, mais qui est sans appel aujourd'hui. Il commence par définir ces œuvres, trop vantées dans les cercles et les soupers, que le grand jour de l'impression dépouille de tout artifice et de tout prestige : « Ce sont des enfants gâtés qui passent des mains des femmes à celles des hommes. » H arrive à la conduite du poème. « Dans le premier chant, le poète entreprend de diriger l'eau, les fleurs, les ombrages; dans le second, les fleurs, les ombrages et les gazons: dans le troisième et le quatrième, il dirige encore les ombrages, les fleurs, les gjzons et les eaux. » Ensuite le critique regrette que M. l'abbé Delille ait dédaigné cette sensibilité des anciens qui anime si poétiquement les tableaux de la nature, cette douce et nuageuse mélancolie des Allemands qui répand un charme infini, cette richesse des imaginations anglaises qui colore tout avec tant de fraîcheur. Rivarol déplore la façon de vivre du poète bucolique, c C'est dans la solitude qu'on approfondit la nature. Mais M. Labbé est un petit abbé enjoué, plus fier peut-être de ses bons mots que de ses vers; il ne cultive la solitude que dans quelque ruelle à la mode. C'est aux champs que Virgile s'écriait :

grands seigneurs et les grandes dames, se pavanaient dans les salons de la duchesse de Goigny. Ce soir-là, Rivarol, qui devait y lire son journal, c'est-à-dire parler de tout à tort et à travers, se fit attendre plus encore que de coutume ; aussi, à son entrée il y eut un silence solennel. Tout le monde regarda et écoula avec curiosité ce grand homme d'esprit qui luttait par le raisonnement avec les philosophes, par la grâce avec les grandes dames, par la finesse avec les beaux esprits, par. la majesté avec les grands seigneurs. Il entra dans le salon comme un comédien sur son théâtre.

Presque à son arrivée, comme on jouait au clavecin un air de Philidor, Rivarol remarqua une jeune femme qu'il avait déjà rencontrée, une pâle beauté dont le front, penché sous la rêverie, eût fait sourire et pleurer Ossian. Rivarol, soudainement touché au cœur, n'eût plus d'yeux que pour cette fleur de sentiment. La voyant passer sur le balcon, plus rêveuse et plus inclinée, il ne put s'empêcher de la suivre. Lui qui n'avait peur de rien, lui qui n'avait jamais tremblé, il se senlit pâle -et chancelant, il faillit à. rebrousser chemin. Cependant il compta sur son esprit ; il alla à toute aventure s'appuyer sur la balustrade, à deux pas de la jeune dame. Il voulut parler, il ne trouva rien à dire : il était tombé en quelques instants très amoureux de cette étrangère ; or l'amour, est le moins éloquent de tous les dieux. Comme il semblait étudier la révolution des planètes, la jeune dame se détacha lentement de la balustrade et rentra dans le salon, en répétant d'une voix un peu aiguë les dernières notes du chant de Philidor. << A quoi bon tant m'inquiéter d'elle? murmura

ubi campi ! et M. l'abbé ne s'est jamais promené dans les champs. 11 n'y a donc dans le poème des Jardins rieU qui soif d'un grand maître, pas un seul beau souvenir des Géorgiques. M. Labbé aurait dû rapporter du commerce de Virgile cette logi- • que lumineuse qui enchaîne les pensées, les beautés, les épiso des au sujet, ce fil secret qui fait que l'esprit suit l'esprit dans sa route invisible.

Rivarol; elle n'est pas venue ici pour moi; cette triusique lui rappelle quelque gentleman, quelque passion du pôle arctique tombée à l'eau dans la mer Glaciale. » A son tour, il rentra dans le salon, où dijà on sentait un grand vide. « Voyons, monsieur de Rivarol, dit madame de Coigny. vous qui faites si bien la gazette de notre lemps, ràcontez-nous de quoi il est question au théâtre et au ministère, à l'Académie et à Versailles. — A l'Académie, dit Rivarol, on a entendu Chamfort, qui a parlé comme un livre. C'est dommage ; j'espérais mieux de Chamfort à l'Académie ; mais ce n'est qu'une branche de muguet entée sur des pavots. — Mais, dit madame de Montmorin, M. de Chamfort a écrit YÉloge de Molière. — "UÉloge de Molière ! quelle pédanterie! Moi, madame, j'ai pris la plumé pour écrire celui de Corneille et celui de Racine ; et, comme je suis un homme de beaucoup d'esprit, j'ai fini par les réduire à ces mots : Uun s* appelait Jean Racine et Vautre Pierre Corneille. — Cette pauvre Académie ! fit l'abbé de Rastignac, il ne manquait plus que Chamfort à sa gloire, elle qui n'a songé ni à Rousseau ni à Diderot. — Rousseau et Diderot, s'écria Rivarol avec feu, ils eussent troublé le silence des morts : car ceux-là ont des cris et des gestes dans leur style; ils n'écrivent point, ils sont toujours à la tribune, à l'inverse de bien des gens qui ont l'air d'écrire en parlant. — S'il y avait une académie de beaux parleurs, monsieur de Rivarol en serait le président, » dit l'abbé de Balivière. Rivarol s'inclina. « Monsieur l'abbé de Balivière est comme ces gens qui sont toujours près d'étérnuer; il est toujours près d'avoir de l'esprit. » L'abbé, croyant entendre un mot flatteur, s'inclina à son tour. « Monsieur de Rivarol, j'attends une épigraphe de vous sur mon livre de morale. — Une épitaphe? » dit Rivarol avec une grâce cruelle. Cette fois, l'abbé se tint pour battu. « Mais* dit la jeune étrangère avec un accent anglais, monsieur de Rivarol ne peut manquer d'être de l'Académie française: les beaux esprits se rencontrent. —

Ah ! madame, dit Rivarol, je sais bien que c'est un terrible avantage de n'avoir rien fait, mais il ne faut pas en abuser. — Comment, monsieur de Rivarol ! qui donc est plus savant et plus spirituel que vous? Votre conversation est un livre toujours ouvert. — A la même page, » dit Rulhière qui venait d'entrer.

On annonça alors M. de Grimm : « Diable ! dit l'abbé de Raslignac en s 'approchant de Rivarol, il paraît que M. de Grimm a bien drapé le citoyen de Genève dans une lettre à M me Necker. —, Les petits esprits, s'écria Rivarol, triomphent des fautes des grands génies, comme les hiboux se réjouissent d'une éclipse de soleil.

— Prenez garde! dit l'abbé de Rastignac, M.deGrimtn a de la présence d'esprit. — Allons donc ! il n'y a rien de si absent que la présence d'esprit. — Qu'y a-t-il de nouveau, monsieur de Grimm? demanda madame la marquise de Saint-Chamont. Que dit-on à Versailles?

— Pa3 grand'chose, dit Grimm ; le mot du roi sur l'abbé Maury. L'illustre abbé a prêché à Versailles, tout le monde le sait. — Sur quel thème, sur quelle parole de l'Évangile? — Est-ce que cet abbé-là songe à l'Évangile ? C'est un profond politique ; il a voulu donner au roi des leçons de finance et d'administration. — C'est dommage, disait Sa Majesté en sortant de l'Église; si l'abbé Maury nous avait parlé un peu de religion, il nous aurait parlé de tout. »

Rivarol reprit la parole ; pendant près d'une demiheure il fit, avec un esprit railleur et philosophique, le récit de tout ce qui était à l'ordre du jour. Madame de Coigny lui ayant fait un signe, il alla à elle : Vous ne savez pas, monsieur de Rivarol, cette charmante milady que vous voyez là-bas est très émerveillée de voire personne ; elle vient de venir me demander votre demeure, je ne sais pourquoi : prenez garde à vous ! les Anglaises ont des caprices ; rappelez-vous Crébillon. — J'y prendrai garde », dit Rivarol tout pensif.

Il poursuivit bientôt tout haut sa gazette : Ce qu'il

y a de plus nouveau, c'est une petite histoire romanesque. » En disant ces mots, Rivarol attachait son regard amoureux sur la jolie Anglaise. 11 reprit ainsi : C'était dans un des trois ou quatre beaux salons à la mode* dont la maîtresse est plus une reine qu'une marquise. II y avait des gens aimables en grand nombre ; on y remarquait surtout un beau coureur d'aventures très recherché pour son esprit, disaient les femmes. Ce soir-là il fut beaucoup moins brillant que d'habitude ; à peine s'il trouva quatre beaux mots en l'espace de deux heures. D'où venait cette triste métamorphose ? Il était amoureux. Il avait entrevu près d'une fenêtre une beauté étrangère des plus attrayantes. Il alla vers elle dans l'embrasure de la fenêtre, espérant lui parler à son gré. Mais le moyen de parler quand on est amoureux, surtout quand l'amour vient de nous surprendre I Cependant la belle étrangère daigna lever sur lui ses grands yeux bleu d'outre-mer. Le lendemain, ver3 midi, comme il se promenait dans son cabinet pour mieux songer à tout le charme de ces beaux yeux, on sonne à la porte. Le valet était sorti, il va ouvrir. Que voit-il sur l'escalier? les beaux yeux (foutre-mer. La dame était Anglaise et romanesque ; elle avait trouvé notre homme à son gré ; elle était libre par le veuvage ; elle venait offrir sa liberté, son cœurj sa main et ses revenus. « Moyennant quoi ? dece manda l'amoureux. — Moyennant le mariage, « répondit la dame* — Permettez -moi de tomber à « vos pieds en vous baisant le3 mains. — A une con- « dition : la plus belle femme du monde ne peut dona ner que ce qu'elle a ; or, quand elle n'a plus au <( cœur que de l'ennui, elle donne de l'ennui. Si ce c( malheur m'arrive, jurez-moi que nous nous quitte- « rons pour jamais au premier quart d'heure. — Je a vous le jure. » Un baiser couronna le serment. Sous peu de jours ils seront mariés. Maintenant, daignez me dire, mesdames, ce que vous pensez d'un pareil mariage : ces époux-là s'aimeront-ils ? »

Chacun donna son opinion, excepté milady.

Le lendemain vers midi on sonna à la porte de Rivarol. Comme il n'avait plus son valet, il alla ouvrir lui-même, croyant avoir reconnu les pas de sa sœur. 11 ne fut pas peu surpris de revoir sa belle Anglaise de la veille, a Ce n'était donc pas un conte? d dit-il en s'inclinant. Milady passa sans cérémonie dans l'antichambre. « Non, monsieur, dit-elle, non, ce n'est pas un conte. — Madame, je n'espérais pas tant-dé bonheur ; c'est le ciel qui m'a inspiré. » — Rivarol prit doucement la main de milady pour la conduire. Milady se laissa conduire en souriant. « Vous ne savez pas qui je suis, je vais vous le dire en un mot. Après deux ans de mariaga je suis devenue veuve d'un pauvre baronnet du pays de Galles, qui a fait une petite brèche à ma fortune... — Et à votre cœur, dit Rivarol. — Ces brèches-là ne sont pas irréparables. — Mais, reprit Rivarol, il fait bien froid dans ce salon ; si nous passions dans la -chambre à coucher? » Milady leva la tête avec dignité pour ne pas être obligée de répondre. « Que votre volonté soitfaite en tout point, milady ; je m'engage dès à présent à toujours être de votre avis. — Ma fortune set mince. — Moi, je n'ai rien ; je vis au jour le jour, mais en grand seigneur ; il est vrai de dire que je dîne toujours en ville. Mais vivre avec vous, c'est déjà vivre d'ambroisie : nous y joindrons un plat de lentilles. — Vous avez mieux que de la fortune, vous avez le génie de l'esprit : c'est .presque un trône aujourd'hui. — Oui, un trône dont chaque degré est un casse-cou. »

Trois semaines après, Rivarol épousa étourdiment cette milady romanesque*. C'était une espèce de femme

* Il épousa la fille d'un maître de langue : elle lui apporta en dot la grammaire de son père ; mais elle ne s'en tint pas là : il se trouva qu'elle descendait de la maison de Saxe, comme son mari descendait de la maison de Savoie. — Ciiamfort,

savante, une Anglaise née dans les Vosges, c)ui venait de Londres où elle avait eu des succès pour sa figure. Rivarol l'appela toujours milady, pour cacher dans le monde qu'il avait été trompé ; car, à peine marié, il découvrit que milady était une aventurière qui l'avait pris au mot, n'ayant plus grand'chose à faire. A force d'intrigues, elle s'était fait admettre aux soirées de madame de Coigny. Rivarol lui-même ne parvint jamais à savoir son origine, ni ses aventures ; ce qu'il sut très bien, sans trop attendre, c'est que la petite fortune dont elle avait parlé se réduisait à zéro. Entre Rivarol et milady, le premier quart d'heure d'ennui sonna bientôt. Il n'y eut même pas de lune de miel ; la lune rousse étendit son croissant de mauvais augure sur cet hymen malencontreux. Dans une. lettre datée des premiers jours, Rivarol écrit à M. de Lauraguais : « Je m'étais avisé de médire de l'amour, il m'a envoyé l'hymen pour se venger. »

11 disait à ses amis : Je ne suis ni Jupiter ni Socrale, et j'ai trouvé dans ma maison Junon et Xanlippe.

Avec milady, la mauvaise fortune était venue chez Rivarol. Il n'avait jamais eu d'argent que par hasard, grâce au jeu, à l'amour et à l'amitié. Il avait vécu fastueusement chez madame de Polignac, chez M. de Buffon, M. le duc de Guiche, chez madame de Coigny, chez le duc de Brancas. Dans les plus beaux hôtels et les plus beaux châteaux, c'était à qui fêterait cet homme singulier, qui payait sa bienvenue avec de la menue monnaie de l'esprit. Tous ses puissants amis se trouvaient trop bien payés ; car ce n était plus là unde ces parasites \ulgaires versant la louange à longs traits. Rivarol avait toujours de franches allures ; il ne flattait personne ; il se posait en grand seigneur en faced'un grand seigneur; il ne reculait jamais devant la vérité, quelque amère qu'elle fût. Or, comment allait-il vivre, maintenant qu'il n'était plus seul? Le bruit de son mariage lui devint fâcheux; on le plaignit, on le rechercha moins. Il essaya de se créer un

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intérieur où le travail le consolerait ; mais il était si paresseux, et sa femme était si savante!

Après quelques tempêtes conjugales, Rivarol reprit peu à peu son train de vie ; il se mit à courir le monde sans souci de sa femme. Milady de plus en plus irritée, tomba malade ; elle fut même en danger de mort. Rivarol demeura insensible, disant à tout le monde qu'une femme acariâtre ne mourait qu'à quatre-vingts ans. Il abandonna son logis pour suivre Manette, une autre aventurière d'un abord facile, dont il fit sans façon sa maîtresse. Mais un beau jour il lut dans un journal que l'Académie française venait de décerner le prix de vertu à la servante de M. de Rivarol, pour avoir nourri et soigné madame de Rivarol, abandonnée par son mari. Il y avait là de quoi frapper un homme au cœur, mais Rivarol était un homme d'esprit.

Il fonda un autre intérieur avec Manette; dont le babil rieur et l'entrain léger le charmaient à certaines heures. Cet autre intérieur n'était pas exumpt d'orages. Manette avait beaucoup voyagé ; elle avait laissé des traces de son pied léger en Italie et en Angleterre. Femme qui voyage laisse voyager son cœur. Rivarol était volage, mais jaloux; il lui arriva plus d'une fois, selon Garât, de prendre aux cheveux sa douce amie et de a vouloir bien tendrement jeter par la fenêtre; mais il se ravisait à temps. Manon était tout simplement une aimable copie de Manon Lescaut, venue de !sa province ignorante et pauvre, mais jolie et perverse. Elle avait de l'esprit* mais surtout l'esprit de l'amour ; . d'ailleurs, elle avait élé à l'école de Sophie Arnould. Ne puis-je pas reproduire cette charmante épître à Manette?

Manette, pour qui tout livre est lettre close Et qui de tous les miens ne lirez pas deux mots î Qui, loin de distinguer les vers d'avec la prose, Ne vous informez pas si les biens ou les maux

Ont l'encre et le papier pour cause, S'il est d'autres lauriers ou bien d'autres pavots

Que ceux qu'un jardinier arrose, Et qui ne connaissez de plumes qu'aux oiseaux ; Vous qui m'offrez souvent l'aide de vos ciseaux Dans les difficultés que l'étude m'oppose, Ou quelques bouts de lil pour coudre mes propos. Ah ! conservez-moi bien tous ces jolis zéros

Dont votre tête se compose.

Si jamais quelqu'un vous instruit,

Tout mon bonheur sera détruit, ;

Sans que vous y gagniez grand'chose.

Ayez toujours pour moi du goût comme un bon fruit,

Et de l'esprit comme une rose:

Dans son grand Discours sur V universalité de la langue française, Rivarol se montra un grammairien très profond. Malgré la jalousie des journalistes écrivant contre le journaliste parlant, ce ne fut qu'un cri d'admiration dans toutes les gazettes ; il eut pourtant encore, comme toujours, des critiques violentes, ainsi celle de Garât. Il avait le droit de ce moquer de la critique. Ce Discours est un monument précieux pour notre langue ; c'est l'œuvre d'un esprit sage, raisonnable, original, qui rejette avec dédain la vieille friperie des lieux communs de rhétorique ou de philosophie. Il effleuro l'histoire des langues sans trop s'arrêter aux! in-folio, comme Vossius, Bochart, Brigant, Gebelin,, qui écrivaient pour n'être lus de personne. Les savants et les hommes frivoles peuvent suivre Rivarol du même pas : c'est mieux qu'avec le fll d'Ariane qu'il nous guide dans le labyrinthe, c'est avec son esprit hardi et lumineux. 11 avait fini par prendre beaucoup d'attrait à l'étude philosophique des langues. On sait que Leibnitz voulait qu'on divisât les peuples du globe selon les langues ; il voulait même qu'on fit une carte à la façon des géographes. Rivarol, trouvant-là l'idée ingénieuse, disait qu'il entreprendrait la table de Leibnitz, si on voulait le mettre en prison dans un pays de Mahomet, sans femmes, en lui assurant la vie d'un patriarche.

Même dans un paradis de Mahomet Rivarol n'eût pu

se résigner aux grincements laborieux de la plume : il eût plutôt parlé tout seul. Une telle paresse est à déplorer, quand on songe que cet esprit ardent à tout dire et à bien dire, avait un horizon très étendu dans les régions philosophiques. Un peu de bonne volonté, la plume à la main, il fut peut-être, qui le sait, arrivé à la connaissance de la langue primitive et à l'arbre généalogique de tous les dialectes secondaires qu'on parle sur le globe. Que n'eût-il pas laissé en outre dans tous les genres? car ce n'était que par caprice qu'il avait voulu briller en linguistique : il était, avant tout, poète et philosophe; il parlait politique en grand homme d'État. Pour peindra d'un seul trait combien on estimait son esprit, je rappellerai ce mot du due de Brancas, à qui on proposait de souscrire à une nouvelle édition de Y Encyclopédie : « L'Encyclopédie/ A quoi bon, quand Rivarol vient chez moi ? »

Malgré ses écrils sérieux sur la langue, la morale et la politique, Rivarol n'abdiquait point le sceptre de l'esprit léger ; il répandait toujours à pleines mains ses pluies d'étincelles; il poursuivait sans cesse ses amis et ses ennemis de ses vives satires. Un jour il voit passer devant lui Florian, avec un manuscrit sortant à moitié de la poche de son habit. « Ah ! monsieur de Florian lui cria-t-il avec son sourir moqueur, si on ne vous connaissait pas, comme on vous volerait! » Vers le même temps, il dînait chez madame de Polignac, où on s'attendait à son esprit : il dit une sourde bêtise pour voir la mine des convives. Tout le monde se récria : « C'est cela, je ne puis pas dire une bêtise sans qu'on crie au voleur. »

Durant quelques années encore, Rivarol fut toujours le plus redoutable pamphlétaire, soit qu'il écrivît, soit qu'il parlât. Son père étant mort, il appela près de lui un frère et deux de ses sœurs, leur donna des titres selon sa coutume, dépensa son dernier écu à leur toilette, les produisit dans le beau monde, où elles trouvèrent, sans trop attendre, des demandeurs en mariage.

Rivarol avait bien compté là-dessus. Le frère lui-même fit très-bien son chemin : il devint maréchal de camp. Rivarol disait do lui : « Il serait l'homme d'esprit d'un autre famille ; c'est le sot de la notre. »

Aux approches de la Révolution, il aurait eu beau à se faire le pamphlétaire du peuple ; il dédaigna, écrit un biographe, la politique de la borne et du cabaret ; il prit la défense de tous ces grands seigneurs aveugles qui avaient été ses compagnons de plaisirs* Il faut dire que déjà M. de Maurepas l'avait royalement payé à tant la parole et à tant la ligne ; il faut dire que Marie-Antoinette, qui cherchait des armes et des discours pour soutenir le trône chancelant, avait appelé Rivarol à Versailles. Aussi à son retour du Palais, Rivarol, sans perdre de temps, écrivait contre Mirabeau et tonnait avec violence contre « cette égalité chimérique que des têtes exaltées voulaient établir dans la plus belle contrée de l'Europe. En berçant le peuple de l'âge d'or, vous lui rivez des chaînes plus dures pour l'avenir ; vous lui donnez l'ardeur du lion sans l'armer de sa force. L'Égalité absolue parmis les hommes sera toujours le mystère des philosophes. Du moins l'Église édifiait sans cesse; mais les maximes des novateurs ne tendent qu'à détruire : elles ruineront les riches sans enrichir les pauvres. Au lieu de l'égalité des biens, nous n'aurons bientôt que l'égalité des misères. » Pour peindre Mirabeau d'un seul mot, il disait : « Ce Mirabeau est capable de tout pour de l'argent, même d'une bonne action. »

Le duc d'Orléans lui dépêcha le duc de Biron pour

* L es grands seigneurs ne croyaient pas au blason de Rivarol non plus que les gens de lettres. Rivarol avait le bon esprit de ne pas s'offenser des quolibets qu'on y inscrivait. On a pas oublié le mot du duc de Gréqui. A la Révolution, Rivarol s'écriait dans un salon : a Nous avons perdu nos droits !» M. de Créqui disait à voix basse : « Nous avons... —Eh bien ! reprit Rivarol, questce que vous trouvez de singulier dans ce mot ? — C'est votre pluriel que je trouve singulier. »

le gagner à sa cause : il refusa. Le roi lui-même eût recours à Rivarol. Un matin, on lui annonça M. de Malesherbes. Rivarol se leva avec respect. « Je viens, dit Pex-ministre, de la part du roi, vous proposer un rendez-vous avec Sa Majesté pour ce soir, à neuf heures. Le roi, plein d'estime pour vos talents, a cru, dans les circonstances difficiles où l'État se trouve pouvoir les. réclamer. — Monsieur, lui répondit Rivarol, le roi n'a peut-être déjà eu que trop de conseils, je n'en ai qu'un seul a lui donner : s'il veut régner, il est lemps^ qu'il fasse roi, sans cela plus de roi.

On le voit, Rivarol gardait son franc-parler; il ne se croyait obligé envers personne, même envers le roi. 11 fut exact au rendez-vous. « Sire, dit-il à ce roi qui ne savait qu'écouler, pardonnez-moi si j'ose dire la vérité. » Et après ce préambule Rivarol regarda autour de lui, comme si devant le trône de Louis XVI la vérité eût été mal à Taise. « L'État est appauvri, sire, c'est là son côté faible. M. de Necker est un charlatan ; son compte-rendu est un trébuchet où la confiance se laisse prendre sans qu'il en résulte rien pour le bien de l'État. Des notables sont convoqués ; voilà bien des zéros pour une simple soustraction à faire. Songez-y -bien , sire ; lorsqu'on veut empêcher les horreurs d'une révolution, il faut la vouloir et la faire soi-même. Les parlements et les philosophes ont commencé le mal, les parlements surtout ; ils formaient par esprit de corps, un faisceau d'égoïsme qui contrariait presque la puissance royale. Si j'avais été roi de France, je n'aurais pas exilé ces membres du parlement, mais je les aurais t'ait conduire à Charenton, où on les aurait traités comme des esprits aliénés. Il vaut mieux lorsqu'on est condamné à commander à un grand peuple, commettre une injustice apparente que de voir briser dans ses mains le spectre du pouvoir : la faiblesse est pire pour les rois qu'une tyrannie qui maintient l'ordre. Pour vous, sire, il en est temps encore : faites le roi. »

Le roi ne comprit pas un mot à ces paroles ; il congé-

dia Rivarol et déclara qu'il aviserait. Riva rt>l, de plus en plus lancé dans l'arène, devint de plus en plus ardent au combat; il déchaîna toute sa colère et tout son esprit sur la faction d'Orléans. 11 fut bientôt averti qu'au club des Cordeliers on parlait beaucoup de le mettre à la lanterne. II ne voulut pas braver le danger : il partit sans mot dire pour le château de Manicamp, où son vieil ami, le comte de Lauraguais, s'était déjà réfugié. C'était une solitude bruyante, pleine de laquais et d'équipages. DelàRivarol continua ses pamphlets:; les Actes des Apôtres, avec Champcenetz ; sa Théorie des corps politiques et son Journal national. C'est aussi de ce temps qu'est datée son histoire du général La Fayette qu'il nomme le général Morphée. Le célèbre Burke, lisant un peu plus tard toute celte politique de Rivarol, s'écriait avec enthousiasme qu'on la mettrait: un jour à côté des Annales de Tacite*.

Cependant Rivarol, craignant d'être découvert par les sans-culottes de l'inquisition révolutionnaire, résolut de s'expatrier comme tant d'autres. 11 rappela Manette à lui et partit pour la Flandre en sa joyeuse compagnie. A Bruxelles il écrivit encore pour la défense du roi, qu'on venait d'emprisonner. De Bruxelles il alla à Londres, où il laissa Manette ; de Londres à

* Le baron de Théis, qui a vu souvent Rivarol en 1791, à Manicamp, a bien voulu nie noter ses souvenirs. M. de Théis a encore toute présente à la mémoire toute la physionomie de Rivarol : et II était grand et beau, avait les traits heureux, un regard d'aigle, une bouche fine et gaie,' de nobles façons, et, pour couronner cela, une belle chevelure brune ; c'était l'homme le mieux coiffé de son temps. » M. de Théis a vu à Manicamp une belle femme qui était venue en secret pour Rivarol ; il n'a pu découvrir si c'était madame de Rivarol. Rivarol aimait le mystère en tout: il n'ouvrait à personne le grand livre de sa vie privée; il avait raison en ceci, car c'était un des livres scandaleux de cette époque fertile en scandales. M. de Théis a vu aussi le fils de Rivarol, qui s'appelait Raphaël, et qui était beau comme Raphaël avait dû l'être à dix ans. Le fils de Rivarol est mort au service du Danemark.

Hambourg, où il prit pied pour quelques années. Il y fut très recherché des voyageurs, des émigrés et du petit nombre de savants qui se trouvaient là par hasard. Il y travailla un peu au Spectateur du Nord, mais, comme toujours, avec parcimonie. Les quelques lignes qui suivent vous donneront une juste idée de cette volupté du far niente qu'avait Rivarol : « Paresseux à l'excès, Rivarol avait déjà passé le terme où son Dictionnaire devait être achevé, qu'il n'avait pas fait encore un article de ce diclionnaire. Fauch, imprimeur de Hambourg, l'attire chez lui, l'y loge, l'y enferme, met des sentinelles à sa porte, et la défend aux écouteurs dont Rivarol aimait à s'entourer ; en un mot, il le força d'écrire. Rivarol, prisonnier fournit lentement, mais fournit enfin aux ouvriers de Fauch trois ou quatre pages chaque jour, en faisant l'appel de beaucoup de pensées éparses dans son portefeuille, ou plutôt dans de petits sacs étiquetés où il avait coutume de les jeter. Voilà comment Rivarol accoucha au bout de trois mois de son discours préliminaire.

Je reproduis encore la fin dune lettre de Rivarol sur sa paresse à Hambourg. « Ma paresse a beau me faire valoir ses anciens privilèges, je la traite comme une vieille connaissance; je travaille le plus que je peux, mais jamais autant que je voudrais. Un tarentule qu'on nomme Fauch, aussi avide d'une page de texte qu'un chien de chasse l'est de la curée, est continuellement à ma piste. Mon ami, il faut faire son sillon d'angoisse dans ce bas monde pour avoir des droits dans l'autre. J'ai, je pense, assez bien creusé le mien \ »

De Hambourg, Rivarol arriva à Berlin, où il résolut de vivre jusqu'à la fin de ce qu'il appelait les saturnales

* Une des sœurs de Rivarol, mariée par lui au baron d'Angei, fut la maîtresse de Dumouriez. Elle avait suivi ce général dans son exil pour partager en amante fidèle sa mauvaise fortune. Elle écrivait souvent à son frère ; c Tirez donc Dumouriez de son tombeau; parce qu'il a fait on doit juger de ce qu'il fera encore,» répétait-elle sans cesse . Rivarol, importuné, répondit

de la liberté française. Il fut accueilli par le roi de Prusse mieux que ne l'eût été un Gondé ou un Montmorency. Il trouva à Berlin, comme à Paris, un brillant auditoire pour l'entendre parler politique ou belles-lettres ; il trouva même des amis, ce qui ne lui était pas arrivé à Paris. 11 se réconcilia avec Delille et quelques autres exilés, qu'il avait naguère mordus au vif dans ses satires. Mais sa plus belle amitié à Berlin fut celle de la princesse Olgorou^ka, qui aimait les sciences, les savanls et les poètes. Manette avait consolé de Madame Rivarol, la princesse consola de Manette. Ainsi va le cœur.

Il fut mortellement atteint le 5 avril 1801, les uns disent d'une fièvre pernicieuse, les autres d'une fluxion de poitrine. Il ne fut malade que pendant sept jours. Tout ce qu'il y avait d'illustre à Berlin, à la cour et à la ville, lui témoigna de l'amitié et du dévouement. Il tint bon jusqu'au dernier moment. 11 mourut comme un philosophe antique, entouré de fleurs et d'amis, pénétré de l'immortalité de l'âme, ne perdant jamais sa sérénité, s'accoutumant à mourir, ayant un parterre de rose en perspective; enfin, expirant après ces mots solennels: « Mes amis, voilà la grande ombre qui s'avance; ces roses vont se changer en pavots: il est temps de contempler réternité. » Sur le soir il eut un instant de délire ; il demanda des figues atliques el du nectar. La princesse lui voulut prendre la main : il était mort.

Rivarol est mort jeune, ne laissant après lui que les fragments dispersés çà et là d'une œuvre éclatante. Ses idées ont fait leur chemin ; son style, tour à tour pompeux, énergique, original, ne fuyant pas assez les jeux de la phrase et le cliquetis du mot, est le style de la

à sa sœur : « L'opinion a tué Dumouriez lorsqu'il a quitté la France. Dites-lui donc en ami de faire le mort ; c'est le seul rôle qu'il lui convienne de jouer: plus il écrira qu'il vit, plus on s'obstinera à le croire mort. »

grande école. Mais ce qui vivra surtout de cet homme, qui n'a fait que montrer ses force3, c'est son esprit, c'est le souvenir de son éloquence mordante et enjouée ; en un mol, Rivarol vivra dans l'histoire politique et littéraire, parce qu'il a été le plus beau parleur du xvm e siècle.

Voici quelques miettes tombées de la table de ce beau parleur :

¥ % 11 faut dépouiller le vieil homme en poésie.

*% Les journalistes qui écrivent pesamment sur les poésies légères de Voltaire, sont comme les commis de nos douanes qui impriment leurs plombs sur les gazes légères d'Italie.

¥ % Un livre qu'on soutient est un livre qui tombe.

,% Un peuple sans territoire et sans religion, périrait comme Antée, suspendu entre le ciel et la terre.

' ¥ % Les droits sont des propriétés appuyées sur la puissance. Si la puissance tombe, les droits tombent aussi.

/„ L'homme solitaire ne peut figurer que dans l'histoire naturelle; encore y sera- 1- il toujours un phénomène.

¥ % Le génie, en politique, consiste non à créer, mais à conserver ; non à changer, mais à fixer; il consiste enfin à suppléer aux vérités par des maximes : car ce n'est pasJa meilleure loi, mais la plus fixe, qui est la bonne.

¥ % Les anciens, ayant donné des passions à leurs dieux, imaginèrent le destin, qui était irrévocable, inexorable, impassible, afin que l'univers, ayant une base fixe, ne fut pas bouleversé par les passions des dieux. Jupiter consultait le livre du destin et V< pposait égalementaux prières des hommes, aux intrigues des dieux et à ses propres penchants, en faveur des uns et des autres.

*\ L'amitié entre le monarque et le sujet .doit toujours trembler, comme cette nymphe de la Fable, que Jupiter ne s'oublie un jour, et ne lui apparaisse environné de foudres et d'éclairs.

f % L'or est le souverain des souverains.

«** Le centre du cor, s politique peut être de papier, mais il faut toujours que les extrémités soient 'd'or. Si les extrémités se changent en papier, la circulation s'arrête et le corps politique expire.

¥ % Il en est de la personne des rois comme des statues des dieux : les premiers coups portent sur le dieu même, les derniers ne tombent plus que sur un marbre défiguré.

*** il n'y a que les gens de lettres qui aient une reconnaissance bruyante qui se môle à l'éclat du trône.

/ # L'imprimerie est l'artillerie de la pensée.

*% Les souverains ne doivent jamais oublier que les écrivains

peuvent recruter que parmi les soldats, et qu'un général ne peut jamai3 recruter que parmi des lecteurs.

/, Le peuple donne sa faveur, jamais sa confiance.

**« Voltaire a dit : c Plus les hommes seront éclairés et plus ils seront libres ; » ses successeurs ont dit au peuple c que plus il serait libre, plus il serait éclairé ; » ce qui a tout perdu.

/« La philosophie étant le fruit d'une longue méditation et le résultat de la vie entière, ne peut ne doit jamais être présentée au peuple, qui est toujours au début de la vie.

,% La révolution est sortie tout à coup des livres des philosophes comme une doctiine armée.

«% Malheur à ceux qui remuent le fond d'une nation !

/* Il n'est point de siècles de lumière pour la populace ; elle n'est ni française, ni anglaise, ni espagnole. La populace est, toujours et en tout pays, la même : toujours cannibale, toujours anthropophage.

,% 11 y a eu des présages de la révolution pour toutes les classes et toutes les conditions. La cour s'en aperçut à la tournure des Noailles ; l'Académie et la police, aux nouvelles de Rulhières ; le petit peuple, aux propos des gardes françaises; les filles, aux lazzis insolents du sieur Du gazon > les clubs et les cafés, à la lecture du Journal de Paris.

*% Les vices de la cour ont commencé la révolution ; les vices du peuple l'achèveront.

/„ Le peuple ne goûte de la liberté, comme de liqueurs violentes, que pour s'enivrer et devenir furieux.

,% H faut attaquer l'opinion avec les armes de la raison ; on ne tire pas des coups de fusil anx idées.

*% Quand Neptune veut calmer les tempêtes, ce n'est pas aux flots, mais aux vents qu'il s'adresse.

,*, Les coalisés ont toujours été en arrière d'une année, d'une armée et d'une idée.

/, Un peu de philosophie écarte de la religion, et beaucoup y ramène .

¥ % La religion unit les hommes dans les mêmes dogmes, la politique les unit dans les mêmes principes, et la philosophie les renvoie dans les bois : c'est le dissolvant de la société.

Voltaire, Chamfort et Rivarol, c'est toute la partilion de l'esprit français au xvin siècle ; c'est le trio le plus sonore et le plus éclatant.

ftivarol, qui écrivait en yers, comme épigraphe de sa vie ;

Moi, qui toujours bercé des mains de la paresse, Et, par la volupté de bonne heure amolli, Ne dois faire qu'un pas de la mort à l'oubli...

Rivarol pouvait se dire un peu le disciple de Chamfort : c'est le même esprit mordant et enjoué, la même satire qui ne s'attendrit jamais. Ils ont laissé l'un comme l'autre des fragments épars d'une œuvre éclatante ; mais ce n'est point assez que de savoir sculpter le fronton d'un palais, quand le palais n'est point bâti. Quoiqu'ils fussent contemporains de Jean-Jacques Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre ; quoique alors le génie français se fût enrichi de deux sources divines, la rêverie et le sentiment, Chamfort et Rivarol, hommes du passé, niaient les espérances de l'avenir. Ils ne voyaient pas le ciel à travers l'horizon chargé de tempêtes. Ils croyaient que l'esprit humain avait depuis longtemps dit son dernier mot en France, comme en Grèce, sous le siècle des courtisanes, ils croyaient donc à la mort et à l'oubli. Ils ne vivaient que pour l'œuvre visible de Dieu, comme Horace et les païens, qui abritaient leur philosophie sous les v cheveux de Vénus aux pieds de neige et sous les berceaux de pampre aimés du soleil. Cependant, nous qu'ils ont niés, nous croyons à eux ; nous ne sommes pas encore des barbares, et nous reconnaissons volontiers qu'Anacréon, Horace, n'avaient pas plus d'esprit dans l'amour.

Chamfort et Rivarol doivent n'être désormais imprimés qu'en un seul volume ; mais, parce qu'ils n'ont pas changé leur louis d'or à la vie effigie contre une poignée de menue monnaie, sont-ils moins riches ? Parce qu'ils n'ont pas mis d'eau dans leur vin, est-ce que leur coupe, ciselée avec l'art le plus fin, contient moins d'ivresse que le tonneau du buveur du coin ?

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