MINISTRE AU DÉPARTEMENT DES CHIFFONS LITTÉRAIRES
DE S. M. CATHERINE II, IMPÉRATRICE DE TOUTES LES RUSSIES ET DE TOUTES LES PHILOSOPHIES.
Adam-Frédéric-Melchior de Grimm, conseiller d'Élat, baron du Saint-Empire, grand-croix de Wladimir, surnommé Tyran-le-Blane parce qu'il était très opiniâtre dans ses id^es et qu'il mettait beaucoup de rouge pour aller dans le monde, fut, dans son temps, un homme de beaucoup d'esprit.
Voltaire, qui jugeait vite et bien, a dit de Grimm : « De quoi s'avise donc ce bohémien d'avoir plus d'esprit que nous ? » Grimm n'était pas seulement un homme d'esprit, c'était un philosophe. S'il a laissé moins d'œuvres que ses amis, c'est qu'il a conduit sa vieenphilosophe.il connaissait les hommes et surtout les femmes. Diderot disait de Jean-Jacques : « Ses livres lémoignent qu'il a passé beaucoup d'heures aux genoux des femmes. » La vie de Grimm témoigne qu'il avait une meilleure manière de triompher de la. plus belle moitié du genre humain. Aussi chassa-t-il Jean-Jacques du pavillon de M rae d'Épinay. Il ne se reconnaissait qu'un tort, celui de vivre au delà de sa vie. Il disait à quatre-vingt-quatre ans: « Ahl j'ai manqué le moment de me faire enterrer I » En effet, on étaiten 1807, et il se trouvait dépaysé partout,, lui le seul représentant de la sainte église encyclopédique I lui qui avait vu danser M lle de Gamargo !
11 semble que Grimm ait pris à Diderot le caractère français, tout en lui donnant le caractère allemand.
Il lui apporta le panthéisme et se dépouilla du scepticisme, ce manteau léger dont il se couvrit galamment.
Je ne veux pas vous peindre Grimm en pied, de face ou de profil ; je neveux pas non plus vousdépouiller sa correspondance, qui est une mino féconde pour l'esprit français. Je vais détacher deux pages de sa vie, je ne dirai pas de son cœur, dont je n'ai jamais entendu les battements. La première page, Rousseau Ta écrite.
Grimm représentait le duc de Hesse-Darmsladt, à Versailles, et surtout à l'Opéra. Quoique la nature n'eût rien fait pour lui, et qu'elle lui eût mis de travers le nez, l'épaule et la hanche, à force d'esprit, à force de se barbouiller de blanc et de rouge, de s'habiller comme une poupée de Nuremberg, il élait quelque peu à la mode dans les salons et dans les coulisses. Mais je passe à sa première aventure, et je laisse parler Jean-Jacques :
« Grimm, après avoir vu quelque temps de bonne amitié M ,le Fel, de l'Opéra, s'avisa tout d'un coup d'en devenir éperdument amoureux, et de vouloir supplanter Cahusac. La belle, se piquant de constance, éconduisit ce nouveau prétendant. Celui-ci prit l'affaire au tragique et s'avisa d'en vouloir mourir. Il tomba tout subitement dans la plus étrange maladie dont jamais peut-être on ait ouï parler. Il passait les jours et les nuits dans une continuelle léthargie, les yeux bien ouvert*, le pouls bien battant, mais sans parler, sans manger, sans bouger, paraissant quelquefois entendre mais ne répondant jamais, pas même par signes, e du reste, sans agitation, sans douleur, sans fièvre, et restant là comme s'il eût été mort. L'abbé Raynal et moi nous partageâmes sa garde ; l'abbé, plus robuste et mieux portant, y passait les nuits, moi les jours, sans le quitter, jamais ensemble ; et l'un ne partait jamais que l'autre ne fût arrivé. Le comte de Frièse, alarmé, lui amena Senac, qui, après l'avoir bien examiné, dit que ce ne serait rien, et n'ordonna rien. 4
Mon effroi pour mon ami me fit observer avec soin la contenance du médecin, et je le vis sourire en sortant. Cependant le malade resta plusieurs jours immobile, sans prendre ni bouillon, ni quoi que ce fût, que des cerises confites que je lui mettai de temps en temps sur la langue, et qu'il avalait fort bien. Un beau matin, il se leva, s'habilla, et reprit son train de vie ordinaire, sans que jamais il m'ait reparlé, ni, que je sache, à l'abbé Raynal, ni à personne, de celle singulière léthargie, ni des soins que nous lui avions rendu tandis qu'elle avait duré. »
Le croira-t-on, cette aventure, qui devait le perdre à l'Opéra par le ridicule, toucha en sa faveur toutes ces demoiselles du corps de ballet ; il faut dire qu'on le savait généreux, car il avait déjà payé argent comptant les bons sentiments de l'endroit.
Je ne le suivrai point dans le labyrinthe de ses amours profanés ; je me contente de reproduire ces lettres tout à fait curieuses qui racontent ses amours avec Manon Le Clerc.
La première lettre prouve que M lle Manon Le Clerc aimait beaucoup la philosophie quand elle était bien logée.
Ce 3 février 17C0.
Monsieux et cher ministre,
J'ai zoui dire le bruit de votre réputassion, zet que vous étieaiz fort amoureux de ma personne, charmé que vous ete content de mon petit scavoir faire, zainsi que de ma légèreté. Je sis trais pansible à votre ressouvenir, je ne le sis pas moins de vous avoir pour mon cher amant, aianz appris que vous étiais fort savant, je ne doute pas de votre constance, car zon di que vous ete plein de centimens. J'accepte donc les offre * de votre cœur et m i bornerez au simple necessere aiant de la filosofie et préférant un filosofe comme vous à tous les princes de la terre.
J'attend donc votre réponse et votre excellense cette nuit au bal de Topera et je sis d'avanse contente de tout ce que vous m'i proposerés. Ne serai -je pas trop heureuse d'avoir un envoie comme vous. En attendant je suis de votre excellenza la très humble et très obligée et très tendre.
Manon Le Cler.
Je vous avertis qu'il y a sur le palais roial un petit appartement à louer qui ne nous coûtera que 3000 fr. par an. Adieu mon petit ange, je t'embrasse. Qu'il me tarde de te tenir. A ce soir. Je t'embrasse encor.
Telle mère, telle fille, pour l'orthographe, sinon pour les sentiments. La seconde lettre, quoique datée de Ghinon, est de la mère de Manon Le Gler ; les actrices ont toujours une mère qui veille sur leur vertu de près ou de loin. Voyez plutôt :
Chinon.
Monsieur,
Je sui dan le dernié desespoir sur ce jai tapri de ma fille Manon qui vou satecri par où elle condessandoit a des proposition de libertinage dont au quel une honneste famille a lieu d'être bien sensible sur tou quan vous saurés monsieux que deffun mou mari et moi lui a von tou jour remontré la crainte de Dieu et de conservé son honnesteté pour Dieu monsieux sy elle ne Ta pas encore fait je vous demande votre miséricorde pour une jeunesse. Tiré la du vice au lieu de ly mettre je peu atlandre ca d'un seigneur comme vous qui a sune si charmante réputation, car je me suis laissé dire que vous zétié un ûlosofe de grand esprit et que cetoit rapor a ça que les m essieux de Franquefort vous zavoit fait minisse vou voiré que ces a cause deçà aussi que ma fille Manon ces amouraché de vous, car pour ce qui est de le'sprit jai toujour vue quel aimoit les plus gran, malgré quelle a un petit air modesse, quan que Ton ma dit quelle étoit au zopera, allé monsieux jai bien pleuré, car quoiqueje n'ai qu'un rouoit pour gagner ma vie, jay de lonneur et j'aimerai mieux voir Manon ravaudeuse que dans le chemin de perdition ou elle est. Mais j'espère monsieu qun home qui a tant desprit aura aussi de la pitié pour une povre inocente qui ne savoit guère ce qui se pratique a Pai is quan con y entre, je me dis don monsieux, en vous promelant mes prière pour votre prospérité, avec un vénérable respect.
Votre très humble servante la veuve
Le Cler.
Je demeure au Puy des Banc, quartier St. Etienne, à Chinon.
A la vertu près, notre excellence et notre philosophe en jupons courts sont dans le paradis. Oh muse des brûlantes amours, prends ta cithare d'or et dis-nous sur le mode ionien, par la strophe et par l'antistrophe, comment on s'aime d^ns les coulisses de l'Opéra.
Mais la muse, c'est Manon Le Clerc elle-même. Lisez sa seconde lettre.
Ce 10 février, 1760.
Tant d'idées sublimes et nouvelles pour moi m'attachent encore plus à ton excellence, l'intérêt ni les honneurs n'ont jamais flatté ta maîtresse, ce n'est point zune queue traînante quelle ambitionne, c'est son cher ministe tendre, élevé, charmant et sans cesse enchanté : oui, âme de ma vie, charme de mon cœur, Saxon sans pareil, ta petitte qui ne veut que toi pour toi, t'attends cette nuit au bal, toujours et toujours te défie d'y arriver plus amoureux qu'elle ; si elle t'égale en senlimens elle te surpasse en transport en yvresse : tous feux du monde entier ont je crois, passés dans le cœur de ton amante, ne les y laisse jamais éteindre : elle t'ei conjure, pour un empire elle ne voudrait pas t'aimer moins : elle t'attend et t'embrasse mille mille et cent fois.
Manon.
Qui le croirait cependant ? Cette chanson de vingt ans va finir sur un air funèbre. Tandis que Grimm riait beaucoup avec ses amis des lettres de Manon Le Cler, celle-ci prenait son cœur au sérieux ; au lieu de rire elle-même, la voilà qui se met à pleurer : tout le monde se moque d'elle à l'Opéra, où l'on se passe de main en main ses sentiments sans orthographe. Elle rentre chez elle, la mort dans I'àme, elle se met au lit avec la fièvre ; elle appelle Grimm, il est occupé ailleurs ; elle appelle un médecin et écrit à son amant celle dernière lettre que l'histoire a conservée.
Ce dimanche 20 février 1760.
Perfide zais ce de la magnieres dont on z'en use avec zune personne dont la tendresse ta tetee si zingenument prouvée 1 il
me revient de toutes parts, ingrat, que par tout dans toutes les maisons tu fais des gorges chiude* de mes lettres, de ces lettres si tendres, et que je croiois adresser au plus discret des amans : si tu ne les a pas plus avec ta ville, que de chagrins tu lui prépares et que je la plains.
Mes compagnes aujourd'hui se moquent de moi de leur avoir refusé des ministres de toutte couleur. Je preferois la tienne barbare zinhumain et me via bien chanceuse. Va t'en za ton pays des Saxons et ne vient plus me ficher malheur à zune victime innocente de tes charmes que j'abjure et déteste à jamais.
Malheureuse que t'avois-je fait, mais pourquoi m'étonner. J'apprends que tu es un eretique, encore si tu avois des talens turcs je te passerois peut-être tes magnieres à la française, et pourquoi m'a voit-on z issu ré qu'un filosofe regarde l'amour comme chose sacrée, ce n'est pas tainsi que tu penses profane, tracassier zimpudent. Je sh si peu t'accoutumez aux noirceurs que la main m'en tremble d'horreur. Adieu zexcommuniè que tes Saxonnes te trompent. Je n'en prendrai plus. Regrettes un cœur comme le mien, tu mérites ton pardon si lu l'oses. Il n'est plus de bal pour moi cette nuit, l'ingrat ira- t-il, n'ira-t-il pas, emplotera-t-il des violences ordinaires pour m'appaiser, en auroit-il eu besoin s'il eut sçu se taire, Il sçavoit si bien que mes portes ne ferment point, il aura tout oublié.
Non il n'est plus rien pour moi ni bal ni consolation. Il m'en faudra mourir.
Esloit-ce de cette magniere. Je m'egarre, adieu perfide et bavard petit maitre.
Maison.
Nous voici au dénoûment, j'allais dire de la comédie, mais qu'est-ce donc que la tragédie en face de cette catastrophe ?
Celte fois, c'est une lettre de M lle Magdeleine Miré (la célèbre Miré, qui était alors fraîchement inscrite sur l'épitaphe de Rameau la, mi, ré y mi, la). C'est toujours de l'orthographe de l'Opéra.
Ce 28 février 1760.
J'appran en se moman que ma bonne amie le Clair vient de mourir, j'ai su la tendre amitié qu'elle avoit pour vous, je l'ai vu peu dheur avant sa fin. Elle demandoit can cesse son chair sacson et dans son transpore elle vouloit partire avec son chair
metii&tre pour aller à Frankore, et je ne sai combien d autre discour qui vous auretfandu lame. milieu desette triste situation on es venu anonser monsieur le curé de sin Us tache, on fet sortir tout le mondde es moi come lais autres. Je fondez an larme, es je n'ai pu diner de la journée. A la fin pourtant je iet reilecsion que la filosofie consolet de tout ; je eanti que votre exqueliance auret .besoin de consolation, et je me c ré rai traize heureuse si vous me permettais di contribuer. On m'a fait lire le petit pronfete, et depuy ce moment je senti pourl'oteur des cantiman lais plus tendes, quelle gloare pour moi si j'avois l'honneur de devenir profttesse. Comme profete, vous savois tout ce qui se passe dans le queur, que ne lisais vous dans le mien toutte la tandresse que je pourre vous! Que je serez heureuse si je je pouvais remplacer ma chère le Claire, a qui Dieu fasse pail mon chagrin mampeche dan dire davantage. Adieu chair et adaurable meniste. Personne na jamés aime votre exquallance ossi cinsseremeut que
Magdeleine Miré
Jéme la fillosofi comme la pauvre défunte, et je me contanteré dais maimes condissions.
La lettre de Magdeleine Miré avec le posl-scriplum philosophique qui l'accompagne, voilà la vraie moralité de cette aventura. L'amour n'a pas plutôt couché une femme dans le tombeau qu'il en prend une autre pour la même fin. Manon Le Clerc est morte, vive Magdeleine Miré !