MADEMOISELLE GUIMARD
Houdon a moulé le pied de la Guimard que j'ai sous la main. C'est le pied de la Chasseresse, fier, délicat, divin ! Praxitèle n'a jamais taillé dans le marbre un pied plus noble et plus passionné.
Que ce pied a tenu de place sur la scène de l'Opéra et sur la scène du monde I
Au temps où Boissy mourait de misère, non pas comme Malfilâtre, qui du moins mourait seul, mais ave: sa femme et ses enfants, la comédienne qui jouait se3 pièces éclaboussait vingt poètes par ses carrosses. Au temps où Grélry et Jean-Jacques vivaient à la condition de dîner en ville, Mademoiselle Guimard avait un palais et donnait à souper à un prince: je n'ai pas besoin d'ajouter que le musicien, son compagnon de gloire à l'Opéra, n'était pas invité au souper. Mais tout ce faux bruit et tout ce faux éclat ont fini par s'apaiser et s'effacer devant une gloire plus digne : la mort vint mettre tout le monde à sa place. Aujourd'hui le musicien nous charme encore ; mais qui se souvient de la danseuse qui l'éclaboussait ? Un grand exemple : il n'y
a pas un mois que mademoiselle Thévenin (qui connaît aujourd'hui mademoiselle Thévenin la rivale de Dulhë ?) est morte à Fontainebleau, âgée de quatrevingt-douze-ans. « Une foule de grands seigneurs s'étaient ruinés pour elle au gré de ses caprices. » Elle est morte millionnaire et avare, sans penser à Dieu ni aux pauvres. Elle n'avait pas d'héritier et elle n'a pas fait de testament, comme si la seule idée de donner après sa mort lui eût trop coûté. Mademoiselle Thévenin laisse cinquante mille livres de rentes à l'État : il est vrai que l'État est le premier pauvre du pays.
Dieu me garde de jamais m'arrêter à un tel portrait Si j'ai reproduit cet horrible mort, c'est pour venger au grand jour les pauvres que cette femme a déshérités durant sa vie et après sa mort. Mais plus d'une figure charmante est à détacher de la galerie de l'Opéra. A côté de mademoiselle Thévenin, qui fut avare, on trouve mademoiselle Guimard, qui fut prodigue.
Mademoiselle Guimard joua un grand rôle dans sa vie, à l'Opéra, à la ville, à la cour. D'abord elle dansa, ensuite elle fît des passions, encore des passions, toujours des passions. Cent marquis se ruinèrent pour elle ; mais, ce qui semblera beaucoup plus surprenant c'e'st qu'elle ruina presque un fermier général. Un fermier général ! Je ne vous dirai point le nom de ses amants : il me faudrait du temps et de la place; sachez seulement qu!elle comptait parmi les plus persévérants des ducs et des princes: ainsi le duc d'Orléans, ainsi le prince de Soubise. Celui-ci surtout fut très opiniâtre ; il persista à lui donner beaucoup d'argent. La Guimard se résignait à toucher de çà, de là, par ci, par là, trois à quatre cent mille francs de revenu, sauf à en faire bon usage. Tantôt elle bâtissait un palais, tantôt elle faisait elle-même de larges aumônes aux pauvres de son quartier. Grimm raconte une de ses charités. Durant les grands froids de 1768, elle prend de l'argent sans compter ; elle se met en marche toute seule sans rien dire à personne ; elle monte dans les mansardes
de son voisinage, elle s'informe de tous ceux qui souffrent de la rigueur- de- la saison ; elle donne à chaque famille sans pain de quoi vivre pendant un an. N'étaitce pas la rosée bienfaisante dont parlé l'Écriture ? Voilà qui ennoblit ses entrechats. Touché jusqu'aux larmes de cette bonne œuvre, Marmontel adressa à la danseuse une longue épître : il faut dire qu'il dînait souvent chez mademoiselle Guimard. Celte action fit beaucoup de bruit ; un prédicateur en parla dans un sermon, ne manquant pas d'évoquer à ce propos la sublime figure de Madeleine repentante : « Ce n'est point Madeleine repentante, s'écria- t-il, mais c'est déjà Madeleine charitable : la main qui fait si bien l'aumône ne sera pas méconnue de saint Pierre quand elle ira frapper à la porte du paradis. » Grimm, voyant tout le monde attendri i « Et moi, j'ai envie de faire ici le rôle de ce bon curé de village, qui ayant prêché à ses paysans la Passion de Notre-Seigneur, et les voyant tous pleurer de l'excès de ses souffrances, eut quelque pitié de les renvoyer chez eux si affligés, et leur dit : « Mes enfants, ne pleurez pourtant pas tant, car tout cela n'est peut-être pas vrai. » L'histoire est vraie de point en point, d'autant plus vraie que la Guimard n'en a jamais dit un mot : c'est la police qui a constaté tous ses bienfaits. Du reste, Grimm a été un des lointains adorateurs de la Guimard. « Je l'ai toujours tendrement aimée, écrit-il au roi de Prusse. On dit qu'elle a le son de voix rauque et dur, c'est un furieux tort à mes oreilles ; mais, comme je ne l'ai jamais entendue parler, ce défaut n'a pu diminuer ma passion pour elle. »
On a le droit de s'étonner des merveilleuses conquêtes de cette danseuse ; mais à propos d'amour il ne faut s'étonner de rien. Sitôt qu'on veut raisonner sur ce chapitre, on déraisonne. Non seulement la Guimard n'était pas belle, mais elle était à peine jolie. 11 faut dire qu'elle avait ce je ne sais quoi, ce je ne sais quoi d'indéfinissable qui séduit, sans que l'esprit et le cœur sachent pourquoi. L'amour n'est pas aveugle
pour rien. Mademoiselle Guimard avait plus qu aucuue autre de sa trempe l'art de mettre un bandeau sur les yeux qui la regardaient. Elle était maigre comme une danseuse, à ce pomt que ses charitables compagnes la surnommaient V Araignée : il est vrai que sa danse rappelait un peu les gambades des faucheux. Outre les gambades, elle excellait dans les rigodons, lès tambourins, les loures, mais surtout dans les grands airs. Plus d'une fois elle a fait fureur dans la gargouillade: eirc pirouettait à merveilles'; mais son vrai triomphe était la danse capricieuse: ce fut pour elle qu'on fît les Caprices de Galatée. Ce qui la distinguait encore, c'était ^esprit : elle dansait comme Sterne écrivait ; aussi Sterne, qui la vit à son voyage en France, la déclara la plus agaçante et la plus maniérée des danseuses. Heureusement pour elle que tout le monde n'était pas de l'avis de Sterne. Les admirateurs disaient tout simplement : « C'est la volupté en personne. A elle seule elle représente les trois grâces! » Mademoiselle Arnould qu'on écoutait comme un oracle en ce monde perverti, contrebalançait un peu ces éloges par des épigrammes. M. de Jarenle, plus ou moins évêque d'un diocèse où il n'a jamais paru, aimaitr Mademoiselle Guimard. Grâce^ à lui, elle était entrée dans les ordres, suivant son expression, et elle avait la feuille des bénéfices. De là ce mot de Mademoiselle Arnould : « Je rie conçois pas comment ce petit ver à soie est si maigre ; il vit sur une si bonne feuille! »
La Guimard, du reste, se moquait avec .esprit des compliments et des- satires. Elle était bien plus préoccupée d'un carrosse à changer, d'un palais à bâtir, d'une aumône à faire. Tous les journaux du temps s'entretiennent de sa maison, surnommée le Temple de Terpsichore. L'histoire ancienne parle de la courtisane Rhodope, qui faisait bâtir une des plus fameuses "pyramides d'Egypte avec l'argent de ses adorateurs ; la Guimard fit bâtir un palais dans la Chaussée-d'Antin, où se sont engloutis plus de trésors qu'il n'en eût fallu pour
élever deux pyramides. Le temple de Terpsichorc renfermai!, outre les grands et les petits appartements de la déesse, un jardin d'été et un jardin d'hiver, une bibliothèque de mauvais livres, une galerie de tableaux galants, un théâtre où venaient jouer avec délices les comédiens ordinaires du roi et tout ce qu'il y avait de talents dans les troupes vagabondes. On y trouvait aussi un petit temple à Paphos, et il y avait toujours quelqu'un à la porte. Les folies anciennes fournissentelles un pareil exemple? « Il a fallu une défense des gentilshommes de la Chambre pour empêcher les meilleurs de la troupe de la Comédie-Française et de la Comédie-Italienne d'aller jouer chez Mademoiselle Guimard, parce qu'ensuite ils se reposaient et ne jouaient pas pour le public. » La danseuse brava la défense, habituée qu'elle était à commander en reine; elle fut menacée de par le roi : elle répondit à la menace en donnant chez elle la parodie d'une fête de la cour. Quoiqu'un roi de France sût alors jeter à pleines mains l'argent par les fenêtre?, la parodie de la fête fut plus brillante que la fête même, êpectacles, danses, festins, folies de tous les temps et de tous les pays, rien n'y manqua, le scandale moins que tout autre chose.
Le croira-t-on la reine Marie-Antoinette, qui, comme tant d'autres, avait touché de ses lèvres la coupe fatale où s'enivrait ce siècle étourdi et sentimental, spirituel et déclamateur, appelait sans façon, et sans y regarder à deux fois, la Guimard à ses conseils de toilette. Il arrivait le plus souvent que la Guimard était la présidente du conseil même, en présence de la dame d'honneur, la princesse de Chimay, de la dame d'atours, la comtesse d'Ossun, et de la dame du palais, la marquise de la Loche-Aymon. La surintendante même, chef du conseil, comme on disait alors, n'avait, pas un mot à dire quand la Guimard paraissait à Versailles. La reine avait une confiance aveugle dans le bon goût de la danseuse. « Mademoiselle Guimard par-ci, mademoiselle Guimard par-là ; mes cheveux sont-ils bien
cchafaudés? ces roses fleurissent-elles bien à mon corsage? » La danseuse répondait sans se balancer, à peu près comme si elle eût parlé à Sophie Arnould; elle savait que l'étiquette était bannie de la cour de France, depuis que madame Dubarry avait passé sur le trône. D'ailleurs, elle traitait presque avec la reine de puissance à puissance. Tous les seigneurs qui papillonnaient à la cour n'avaient-ils point pirouetté chez elle? Le IuxedeTrianon égalait-il celui du « temple de Terpsichore? » La reine avait-elle comme la danseuse (que dis-je? comme la danseuse!) comme la déesse de la danse, un jardin divers où s'épanouissaient les plantes les plus rares ?
La Guimard n'ignorait pas le prix que la reine attachait à ses conseils. Ainsi un jour qu'elle allait au Forl'Evôque, elle dit à sa dame d'honneur : « Ne pleure pas, Gothon ; j'ai écrit à la reine que j'avais découvert une nouvelle façon d'échafauder les cheveux; je serai libre avant ce soir. »
Vous avez vu la Guimard à la cour, voulez -vous la voir à Longchamps le 29 mars 1868 ? 11 faisait par hasard, ce jour de la sombre semaine sainte, le plus beau soleil de printemps. Toute la magnificence de Versailles et de Paris se pavanait à la promenade; mais parmi tous les carrosses, le plus admiré fût celui de la Guimard, traîné par quatre chevaux ; c'était moins un carrossa qu'un char « digne, dit un journal, de contenir les grâces exquises de la moderne Terpsichore. » Rien ne manquait à cet équipage, ni les chevaux les plus fringants et les plus fiers, ni les peintures les plus jolies, ni les adorateurs les plus enthousiastes; rien n'y manquait, pas. même les armes : au milieu de Técusson on voyait une marc d'or d'où sortait un gui de chêne ; les Grâces servaient de support, et les Amours couronnaient le cartouche. « Tou t est ingénieux dans cet emblème, » ajoute le journal.
Ce n'était point assez pour M 1,e Guimard d'avoir un temple à Paris ; la reine avait des maisons de plai-
sance, la déesse de t'Opéra se fit bâlir une maison de plaisance à Pantin. Écoutez Bachaumont : « 12 décembre 1768. On parle beaucoup des spectacles magnifiques que donne, à sa superbe maison de Pantin, M Uo Guimard, si renommée par l'élégance de son goût, son luxe inouï, les philosophes, les beaux esprits, les gens à talent de toute espèce qui composent sa cour et la rendent l'admiration du siècle. C'est à qui, parmi nos bons auteurs, sera joué sur son théâtre et pour soo amusement ; c'est à qui, parmi nos comédiens célèbres, jouera pour lui pJaire. M. le prince de Soubise est toujours au rang des spectateurs. On n'est admis à ces fêles qu'après avoir été admis à la cour. Les fêtes de Néron n'étaient pas ù la hauteur de celles-ci. »
Entre autres raisons, M" e Guimard était renommée pour ses soupers, qui étaient les plus merveilleux de Paris. Elle en donnait trois par semaine : le premier, composé des plus grands seigneurs de la cour ; le second, de poètes, d'artistes et de savants qui avaient mal soupe la veille chez M ma Geoffrin ; le troisième n'était plus un souper, mais une orgie composée de comédiennes de toute espèce et des gens de toute qualité. Ainsi, le mardi, cette danseuse trônait sans façon au milieu des plus'beaux noms de la France ; le jeudi elle avait une cour de savants qui lui pariaient de Sapho et de Ninon, d'artistes qui la peignaient sous toutes les faces (Boucher la métamorphosait en bergère, et Fragonard en Diane chasseresse), de poètes, comme Dorât et Marmonlel, qui chantaient ses grâces de la même voix qu'ils chanlaient la reine. Le samedi, elle se faisait déesse de la volupté, elle présidait au banquet de la folie.
Or, les destins et les (lots sont changeants. Six mois après toutes ces merveilles, Bachaumont inscrit sur ses tablettes : a M n ° Guimard, dont les talents pour la danse sont les délices de Paris, est à la veille de faire banqueroute ; elle a suspendu*., ses fêtes. » Le prince
de Soubise, ayant à se plaindre d'elle, parce qu'elle avait trois ou quatre soupirants de plus que de coutume, venait de supprimer la pension de mille écus par semaine qu'il lui servait depuis longtemps. « Et quand je songe, disait la célèbre danseuse avec dépit, qu'il ne me manque guère que quatre cent mille livres pour apaiser un peu mes créanciers ! » Bachaumont termine ainsi sa page sur ce grand événement qui occupait lout Paris : « On espère que quelque milord ou quelque baron allemand viendra au secours de Terpsichore. Nouvelle honte pour les Français si un. étranger leur donnait cet exemple ! »
Nous ne sommes pas à la On de l'histoire. .MU e Guimard ne pouvait se consoler du départ du prince de Soubise ; dans sa douleur, elle se plaignait aux hommes qui papillonnaient à l'Opéra autour de ses grâces. Elle n'eut pas longtemps à se plaindre ; elle avait dit un soir : a Si j'avais seulement demain cent mille livres ! » Le lendemain un magnifique carrosse attelé de quatre chevaux s'arrête à son hôtel ; un personnage inconnu se présente devant la souveraine. « Mademoiselle, les cent mille livres sont là, dans mon carrosse ; il y a, en outre, trente mille livres pour l'imprévu. — A merveille, monseigneur! s'écrie M Me Guimard ; je n'avais plus de chevaux, faites entrer les vôtres dans mes écuries. » Bachaumont ne manque pas d'inscrire celte aventure sur ses tablettes. Il ajoute : « On ne dit point encore le nom de ce magnifique personnage, bien digne d'être inscrit dans les fastes de Gythère. On le croit étranger, ce qui est injurieux pour la galanterie française. » Bachaumont aurait bien dû terminer ici, comme plus haut, par un point d'exclamation.
Ce personnage, demeuré inconnu, poussa la folie jusqu'à vouloir épouser M lle Guimard. Jamais femme ne se montra aussi effrayée d'une pareille proposition. 11 est vrai que l'amoureux, ne pouvant la décider de bon gré, voulut la contraindre un pistolet à la main. Elle ne trouva d'autre parti à prendre que d'envoyer ses
puissants amis chez le lieutenant de police pour le prier de la mettre à l'abri d'une telle violence. Le lieutenant de police fut dans un grand embarras : Si l'amoureux se portait à quelque extrémité envers la déesse de l'Opéra, tout Paris serait en révolution. Il se rendit en toute hâte chez M lle Guimard. « Quoi ! mademoiselle, il se trouve un insolent... ? — Oui, monsieur, un insolent qui a l'audace de me demander en mariage. Est-ce que je m'appartiens ? — Non, Vous êtes à toute la France. Et comme pour vous marier il faudrait abandonner l'Opéra, le diable, ses pompes et ses œuvres... Ne vous effrayez pas, mademoiselle, nous veillerons sur vous. — Mais, monsieur le lieutenant de police, songez que ses pistolets sont chargés. C'est à peine s'il m'accorde six semaines pour me décider à ce parti extrême. — Comptez sur nous ; dans six semaines, cet homme mal élevé sera privé de vous voir même à l'Opéra. » Le dénoûment fut tragique. Ayant reçu l'ordre de retourner sur-le-champ en Allemagne, cet enragé prince allemand, qui osait prétendre à la main dune danseuse française, partit, mais enleva la Guimard, que, sans doute, on n'aurait jamais revue à l'Opéra, si le prince de Soubise n'eût poursuivi le ravisseur en appareil de guerre. L'attaque fut vive, la défense héroïque. Trois morts restèrent sur le champ de bataille ; le ravisseur fut blessé grièvement, mais la Guimard fut sauvée ! Le prince de Soubise se rendit maître du carrosse où elle était évanouie.
Le prince de Soubise lui revint donc plus éperdument amoureux que jamais ; il se montra même jaloux au point que M. de Bordes, qui s'était ruiné pour le plaisir d'être le chef d'orchestre et le maître de chapelle de la danseuse, fut invité à ne se plus présenter chez elle après le soleil couché.
Ici, en forme de pièces justificatives, ne puis-je pas reproduire, à l'orthographe près, ces deux lettres inédites, la première au prince de Soubise, la seconde à M. de Bordes :
Seigneur et maître,
Est-ce donc là, crue', le prix de tous mes sacrifices? Qu'ai-je fait pour vous, ou plutôt que n'ai-je pas fait ? Quoi ! vous parlez de m "abandonner ! Est-ce que je pourrais vivre sans vous? car ne m'avez-vous pas habituée à des dépenses royales? C'était bien la peine de vous sacrifier des lords et des barons qui voulaient se ruiner pour moi. Cher Soubise, croyez-le, je vous ai aimé, je vous aime encore, je vous aimerai toujours, comme dit la chanson. Vous avez beau faire, je ne crois pas un mot de votre lettre, ni aous non plus, vous n'y croyez pas. Vous avez voulu vous rire de mes chagrins ; soyez content, j'ai pleuré. Oui, j'ai pleuré, et vous savez que je ne suis pas une fontaine de larmes. Quels sont mes griefs ? Ne me suis-je pas faite l'esclave de vos caprices ? Un soir, souvenez-vous-en, vous avez voulu (j allais m'endormir) que je danse une gargouillade dans le plus simple appareil : c'était ridicule pour moi plus encore que pour vous ; pourtant j'ai dansé. Estce que vous seriez jaloux de quelqu'un? Votre rang ne vous metil pas au-dessus de ce préjugé ? D'ailleurs, vous le savez, si je danse pour tout le monde, mon cœur ne danse que pour vous. Vous voyez M. de Bordes d'un mauvais œil, vous avez bien tort ; M. de Bordes n'est pas un homme, c'est un musicien. M. Marraontel vous offusque; un poète? Allons donc ! nous Le rimons pas ensemble. Pour en revenir à M. de Borde*, n'oubliez pas que, pour vous plaire, je lui ai défendu ma porte une fois le soleil couché ; je lui avais même signifié un congé en bonne forme ; mais le pauvre homme en serait mort de douleur; il est venu, il s'est jeté à genoux, il a pleuré comme un enfant ; moi, tout attendrie, j'ai éclaté de rire, et je ne me suis pas sentie assez barbare pour le chasser, car il m'avait dit : « Chassez-moi comme un chien, si vous voulez ne plus me revoir. » Vous êtes bien difficile à vivre, mon cher Soubise. Si vous saviez comme ce pauvre homme jouait bien du violon ! Rien que d'y penser, voilà mes pieds qui commencent un menuet. N'en parlons plus, je sens que je redeviens triste. Venez me voir, je n'ai plus de cœur à rien : je suis capable de me porter à quelque extrémité. Croiriez-vous que je songe quelquefois à me cacher dans un couvent ? Ah ! cruel, comme il me serait plus doux de me cacher dans tes bras I
Guimard.
P. S. Si vous ne voulez pas venir pour me voir, venez au moins chercher vos lettres et votre bourse. Hélas! votre bourse est comme votre cœur: H n'y a plus rien dedans.
Mon cher Orphée,
Je vous avais bien dit qui le prince se fâcherait ; le voilà qui vous prend au sérieux. Tu comprend, mon cher, que ton cœar n'est pas inépuisable comme la bourse de Soubise. Ain*i, restons* en là; remettons notre arcnur à des temps meilleurs. Eu attendant, cherche à te consoler; et, comme je t'ai peut-être un peu ruiné, je viens de l'inscrire pour une pension de douze cents livres pour tes menues dépenses. Pour le reste, je suis tranquille, tu es un homme trop bien élevé pour ne pas dîner et souper en ville. D'ailleurs un homme qui joue si bien du violon n'est jamais en peine. Dans nos vieux jours, si la fortune nous tourne le dos, nous réunirons nos talents et nos misères. Il faut s'attendre à tout, cVst la loi du sage ; mais, dans la crainte de bien parler, comme je n'y suis pas habituée, je dépose la plume.
Guimard.
Le prince de Soubise était redevenu le très humble serviteur de toutes les fantaisies de la danseuse. Elle voulut avoir un droit de chasse, pour sa table et pour S63 amis, dans les plaisirs du roi. Le prince, capitaine des chasses royales, lui accorda un des meilleurs cantons. Elle se fit peindre en Diane chasseresse, et s'amusa à délivrer aux plus grands seigneurs des permis de chasse.
A la réouverture de son théâtre de ville, elle trouva de grands "obstacles dans le duc de Richelieu et l'archevêque de Paris ; mais comme elle avait plus d'amis que ces deux grands personnages, elle parvint à rouvrir. On devait donner la Vérité dans le vin: l'archevêque obtint cependant que cette pièce ne serait point représentée. « 11 paraît, dit la danseuse, que monseigneur ne veut pas que la vérité sorte du tonneau plus que du puits. »
Peu de jours après, elle daigna danser dans un petit ballet donné au roi. Le roi lui offrit une pension de quinze cents livres : « J'accepte, dit-elle à cause de la main dont elle vient ; car, ajouta-t-elle en s'éloignant du roi, c'est une goutte d'eau dans la mer. C'est à peine
de quoi payer le moucheur de chandelles de mon théâtre. »
Si vous voulez pénétrer dans les mystères de l'Opéra au xviu e siècle, daignez jeter encore un regard sur cette épître à M lle Guimard et aux sirènes de cette mer toute pleine de dangers. C'est un effrayant tableau des mœurs de la cour et de la ville en 1775, signé par un Turc, de toutes les accadëmies mahométanes.
Ce n'est qu'avec admiration que j'envisage le haut point de gloire où vous et vos compagnes êtes parvenues. Nous ne sommes plus heureusement dans ce temps de barbarie où la vertu sévère régnait à l'ombre des lois. La douce licence, sous le nom de liberté, a ouvert enfin la noble carrière à nos vastes désirs; vous triomphez, divines enchanteresses, et vos charmes séducteurs ont changé la face delà France. Nos palais, nos hôtels, ne sont plus aujourd'hui que la triste retraite du lugubre hymen, où d'indolentes épouses languissent dans l'ennui, sous la garde d'un sui se chamarré, qui, comme le marbre de sa porte, n'indique que l'hôtel du maître et la prison de sa triste moitié, tandis que la sémillante jeunesse, eu foule dans vos petites maisons, y fixe l'amour et les jeux, et vos petits soupers font partout le désespoir des grands. Souveraines des modes, n'est-ce pas \ous encore qui les donnez! Votre goût en décide; vos plumes toisées deviennent la mesure commune. Telle n'ose vous imiter en grand, qui s'étudie à son miroir à vous copier en détail pour plaire ou prendre de plus beaux modèles. Siècle divin, qui fais fouler aux pieds les préjugés, les lois, et qui confondant tous les états, tous les âges, consacres tous les excès, tu seras à jamais célèbre dans l'his'oire. C'est à vous et à vos amies que l'on doit cette heureuse révolution dans nos mœurs ; à vous toutes en est la gloire, et vous en jouissez. Soit que, traînées dans des chars élégants, vous embellissiez les boulevards poudreux ; soit que, nymphes emplumées, la tête échafaudée et couvei te de mille pompons, vous éclipsiez dans une première loge la modeste citoyenne, ou qu'au mono'oneColisée, le front levé, l'œil assuré, vous étaliez vos grâces et fixiez sur vos pas une foule empressée, tous les regards ne sont-ils pas tournés sur vous? Moderne Panthéon, tu réunis toutes nos divinités et tous nos hommages ! Vos privilèges, déités du jour, sont aussi grands que sacrés ; et comment ne le seraient-ils pas? Depuis cette heureuse révolution, rien ne vous arrê:e. Plus d'obstacles ! L'hymen, tourné en ridicule, ose à peine se montrer : vous paraissez publiquement dans les voitures de vos aman' s, vous portez leurs livrées, leurs couleurs, souvent les diamants de leurs épouses ; vos petites mai-
sons s'élèvent partout des débris des grandes et forment par leur nombre, dans les faubourgs de la capitale et sur les boulevards, une espèce d'enceinte, de circonvallation, qui, la tenant bloquée, vous en assure à jamais l'empire. Vous prenez le plaisir en général pour but, tous les hommes pour objet, et le bonheur public pour fin de vos sublimes spéculations. Oui, mesdemoiselles, vous êtes le luxe essentiel à un grand État, l'appât puissant qui lui attire les étrangers et leurs guinées : vingt modestes citoyennes valent moins au trésor royal qu'une seule d'entre vous ; aussi êtes-vous hors de tous les rangs, à côté de tous les é'.ats, et les femmes par excellence de tous les ho.nmes.
En 1777, M ll ° Guimard menait encore le même train de vie ; écoutez un journal :
« 12 octobre. La parodie de l'opéra d'Héraclîde, jouée chez M IIe Guimard, Fa été une seconde fois à Choisy, la veille du départ de Fontainebleau. Le roi en a été si content, qu'il a donné une pension à l'auteur, Despréaux, danseur de l'Opéra. On peut juger par cette faveur combien Sa Majesté a encore l'ingénuité du bel âge et aime à rire. » Ce bon Louis XVI !
« 1 er décembre. On a encore donné lundi, chez M 1,e Guimard, la même parodie. On a commencé sur les dix heures, devant la plus auguste assemblée, composée de princes du sang, de plusieurs ministres et d'un nombre de grands du royaume. »
Je vous le demande, qu'y avait-il de plus à la cour , si ce n'est un roi ennuyeux ?
En 1776, on retrouve M ,le Guimard conduisant une révolution à l'Opéra, plus grave encore que celle des jupons courts, qui eut lieu sous la Camargo. Il s'agissait d'interdire la maternité aux danseuses. M lle Guimard disait dans les assemblées : « Surtout, mesdames et messieurs, point de démissions combinées, c'est ce qui a perdu le parlement. »
Elle eut pourtant une passion sérieuse : un pauvre officier de fortune, qui jouait la comédie sur son théâtre, la séduisit par sa belle tête intelligente et triste. Elle n'eut pas le temps de l'aimer, mais elle le pleura avec des larmes d'amour : il s'était fait tuer en duel
par un de ses amants. Quand celui-ci vint annoncer à la Guimard qu'il venait de tuer un drôle qui lui avait soutenu qu'il n'était pas aimé, elle s'abandonna à une douleur sans bornes et lui dit : « C'est lui que j'aimais. »
Vers 1780, M I,e Guimard tomba peu à peu dans l'oubli. Çà et là, les gazettes parlent un peu eu passant de sa belle manière de danser au théâtre et de pirouetter dans la vie. Mais c'est un sujet passé de mode ; on cesse de se ruiner pour ces caprices, elle est trop connue de toutes les façons pour exciter encore la curiosité. Ainsi va la renommée : on la regarde venir avec ardeur; on jette des branches de laurier sur son chemin et des couronnes d'immortelles sur son front. Une fois venue, on ne la traite plus que comme un vieil ami qui ne vous apprend rien de nouveau. On la voit partir sans regret, à peine si on prend le temps de lui dire adieu.
Que devint la Guimard après ses fabuleux triomphes ? Ces bohémiennes de l'Opéra apparaissent sans dire d'où elles viennent et disparaissent sans dire où elles vont. S'éteignit-elle en silence à la porte d'une église ? Garda-t-elle pour mourir un peu de sa scandaleuse fortuae? Se ré veilla-t-elle effrayée, comme Fragonard, son peintre ordinaire, dans un autre monde, c'est-à-dire sous la République une et indivisible ? Ce qu'on peut dire sans doute, c'est qu'elle mourut seule, sans emporter une larme, ni un regret, ni un. souvenir, si ce n'est celui des enfants prodigues qu'elle avait ruiné. Cependant, commme Dieu n'oublie pas les aumônes faites à deux mains, la main de la fortune et la main du cœur, il lui sera beaucoup pardonné lahaut. Faire l'aumône, c'est faire pénitence, c'est se souvenir de Dieu, c'est prendre le chemin du ciel.
J'aurais voulu toujours ignorer la fin de cette destinée gala 1te. Or, celle qui se disait la rivale d'une reine et qui luttait de magnificence avec un rai; celle qui, en qualité de déesse, trou-
yait te mariage indigne d'elle, finit par épouser, an Heu d'un prince allemand, le sieur Despréaux, professeur de grâces au Conservatoire, près de qui elle mourut silencieusement dans un vertueux intérieur du Marais I