Arch. Ardèche L
placement si vaste des plaines de Jalès ne fût trop exigu ! pour contenir une foule aussi nombreuse. Mais cet enthousiasme irréfléchi, qui précipitait ainsi à Jalés ce flot débordant de gardes nationales, risquait d'avoir de graves conséquences. Que deviendrait une armée de ce genre entre les mains de quelques hommes résolus ? Qu'arriverait-il, si cette invasion déferlaitsur les protestants et s’avisait de venger les victimes de Nimes ? Et, à en juger par la surexcitation croissante des esprits et les rumeurs qui courent le pays, on peut se demander si toute arrière-pensée de représailles et de violence a bien été étrangère à l’organisation du camp. Les adversaires des patriotes, fiers de se sentiren communion d'idées avec la masse des catholiques, forts de leur nombre, ne ménagent déjà plus les sarcasmes et les menaces. Les conversations privées, les lettres particulières, moins réservées que les lettres officielles, et surtout les lettres anonymes, qui inondent la région, insinuent ou affirment hautement que la fédération est dirigée avant tout contre les protestants et que son but principal est de faire rendre justice par la force, s’il est nécessaire, aux catholiques opprimés de Nimes ?,
Sans doute, le comité n'avoue pas des projets aussi noirs, mais que veul-il au fond? Et même, à lui supposer des intentions pacifiques, ne sera-t-il pas débordé par des troupes plus passionnées et plus belliqueuses ? Il a beau d’ailleurs se dissimuler derrière le district de Largentière, le patriotisme de Malbose est suspect et l'intransigeance d'Allier et de ses amis a déjà préoccupé l'assemblée électorale de Privas. Quant aux administrateurs du district, ils sont vus de mauvais œil par les réformateurs de la première heure, les Dussargues et les Cousin, qui, tout récemment, ont mené contreeux une vive campagne pour décider les électeurs à faire d'autres choix. Déjà, à leur sujet, on prononce les noms d’aristocrates et de contrerévolutionnaires.
Aussi les patrioles inquiets tentent-ils d’enrayer ce mouvement dangereux. Sous prétexte que les lettres de convocation ne sont pas signées, Aubenas refuse d'abord de laisser partir sa garde nationale *, Une invitation plus régulière et surtout la pression de l’opi-
1. Lettre de M. de la Bastide d’'Assions du 13 août 1790. « D'après les renseignements que J'ai, tout le Gévaudan est d'sposé à s’y rendre ». Fonds Mazon, che 13,
2, cf) Lettres de Rivière de Larque à Malbose, 13 et 17 août, « des lettres anonymes nous font craindre des complots pernicieux de {a part des ennemis de la Révolution ». Fonds Mazon, chr. 13.
3. Lettre de M. de la Bastide du 13 août. Fonds Mazon, cbr. 13.
nion publique contraignent bientôt le maire à céder au vœu général ; il enveloppe du moins son adhésion de graves restrictions et exige un serment conforme aux décrets « sans mélange ni addition » !. À Joyeuse, où la population est très nettement partagéeen deux clans hostiles, la municipalité, après beaucoup de tergiversations et une série de décisions contradictoires, finit par s'abstenir de toute participation officielle. L'opposition proteste et un groupe compact se rendra à Jalès, avec mission de dénoncer à la fédération la dissolution illégale de l'ancienne garde nationale et son remplacement par d’autres compagnies à la dévotion du corps municipal ?. D'autres villes, comme Largentière, les Vans, Vallon, hésitent à se mettre en travers du courant populaire, mais leurs minutieuses recommandations trahissent encore leurs inquiéludes.
Les protestants tremblent pour leur sécurité. Ils n'osent paraïtre au camp et ils ont peur que leur abstention ne soit un prétexte à violences. Ils assiègent de lettres le Comité pour implorer son assistance dans le débordement redouté des passions religieuses, Les Vans sont disposés à prendre part à la manifestation, mais ils voudraient des garanties *. Barjac a des protestants dans sa garde nationale et le commandant lui-même, « quoique fort honnête homme », appartient à la religion réformée #. Ne court-il aucun danger ? Le Comité multiplie les formules lénitives, les réponses évasives * qui ne satisfont personne et qui finissent par troubler même les autorités les plus sympathiques.
À plusieurs reprises, le district et le département 6 signalent à Malbosce l'agitation et le trouble provoqués par les lettres anonymes. En toute circonstance, ils prêchent le bon ordre, le calme et la modération. Le directoire du département surtout s’effraye des conséquences de cette équipée et cherche prudemment à se ménager une ligne de retraite. S'il autorise le directoire du district à
1. Délibération du conseil général de la commune d'Aubenas du 15 août 1790. For ds Mazon, chr. 18. à
2. Délibération du 17 août. Fonds Mazon F 12. Pétition de plusieurs citoyens de Joyeuse au président du Comité fédératif du 17 août. Fonds Mazon, chr. 13.
3. Lettre de Moutet, maire des Vans, à Malbosce du 10 août 1790. Fonds Mazon chr. 13.
4. Lettre du maire de Barjac à Malbose du 16 août 1790. Fonds Mazon chr. ls
5. cf) Les nombreuses lettres de Malbosc. Fonds Mazon, chr. 13.
6. Lettre de Bastide, membre du directoire du département, à Malbose le 16 août 1790, Fonds Mazon, chr. 13.
assister à la fédération !, il ne veut pas s'y compromettre lui-même. Il s'excuse auprès du Comité sur l'impossibilité où il est, en cette période d'organisation, de quitter son poste ? et aceumule les déclarations écriles qui lui permettront de se justifier plus tard. Jusque dans l'adresse que le président doit lire aux gardes nationales, il manileste d'une manière voilée ses appréhensions. «Ne perdez jamais de vue les obligations que vous imposent ces promesses et ce Sérment...s Foute haine, toute animosité doit disparaître pour toujours. S'il en était autrement, la liberté dégénèrerait en dtsordre... Que le frère plaigne donc les égarements de son frère... mais qu'il sache qu'il n’a pas le droit de le châtier.….. » ?
Dans la nuit du 17 au 18 août, ces nouveaux croisés se mettent en marche de tous les points du bas Vivarais, de la monlagne, du Gard et de la Lozère. Toutes les routes sont sillonnées d’une foule compacte qui grossit d'un village à l’autre, ralliant les amis, entraînant les hésitants, terrorisant les adversaires. Toute la nuit, ce sont des beuveries, des chants, des cris, des menaces, des disputes. Les vieilles rivalités entre localités voisines se véveillent et risquent parfois de dégénérer en pugilats et en batailles que les chefs ont grand peine à empêcher.
Dès avant le jour‘, ces troupes débouchent dans la grande plaine qui s'étend entre Berrias et'Beaulïeu et leur nombre croit de
1. Lettre du 8 août. cf) procès verbal de Rivière de Larque, arch. Ard. L 311.
2. Délibération du directoire, 16 août 1790. arch. Ard. L 118.
3. Adresse des membres du directoire de l'Ardèche du 16 août 1790. Arch. nat. F 14 403.
4, Ernest Daudet, dans son « histoire des conspirations royalistes du midi», Paris, Hachette 1881, a consacré un certain nombre de pages au premier camp de Jalès qui tiennent du roman autant que de l'histoire. Outre qu'il est souvent impossible de vérifier ses allégations, puisqu'il ne donne aucune référence précise, il accumule les affirmations fantaisistes et inexactes que l’on retrouve dans la plupart des historiens subséquents qui ont écrit sur le même sujet.
Îl parle du soleil couchant qui, le 17 août, « jaunissait les sommets neigeux des Cévennes et de la chaîne du Tanargue », des « 20.060 hommes... 1éinis en prévision de la journée du lendemain » qui € dormirent comme ils purert sur la terre, sous les arbres, dans les rochers de Païolive.... » p.34. Il croit que Jalès est limitrophe de l'Ardèche, du Gard et... de la Lozère & point où leurs territoires respectils viennent se confondre », p. 35. Il laisse entendre que le Cemité de Jalès n’a été formé que le 18 août et a été élu par les légions fédérées p. 40. cf) aussi M. P. Sagnac dans l’histoire de la France contemporaine, € la Révolution » T 1, p. 257 et M. Mathiez, « la Révolution‘française », T. 1, p. 97.
Le Comité de Jalès n'a pas été élu, mais formé par Malbose et ses amis et reconnu aux réunions du 11juillet et 1% août. Au château de Jalès, le 18 août, on décide la permanence du Comité, mais on ne touche pas à sa composition.
minute en minute, Plus de 180 paroisses, avec 20.000 hommes et 170 drapeaux, représentant 80.000 gardes nationaux, sont réunies devant le château de Jalès !. Tout le bas Vivarais était là. Mais les montagnes du Velay, du Gévaudan et du Vivarais, occupées à lever leurs récoltes, n'avaient envoyé que des officiers municipaux. € Sans cetle circonstance, le camp eût été formidable ». C'était la plus forte mobilisation qu'on eût jamais vue dans le pays. Même la levée des paysans en juillet 1789 avait été loin de concentrer sur un même point une armée aussi imposante. À 10 heures, tous les fédérés assistent à une messe solennelle célébrée en plein air par l’'aumônier du camp, l'abbé de Larque, curé de Bannes, assisté de vingt ecclésiastiques en surplis ?.
Vu des hauteurs voisines, le spectacle était impressionnant de cette multitude immense et bigarrée. Au premier rang, escortant les” drapeaux, des centaines de maires et de procureurs de commune, ceints de leurs écharpes, étaient entourés de l’élat-major des diverses compagnies. Puis venaient les gardes nationaux, quelques-uns arborant la cocarde tricolore, le plus grand nombre portant une croix de laine rouge au chapeau, armés les uns de fusils de chasse, les autres seulement de pistolets ou de sabres. Dans les divers grou- -pes,on remarque quelques curés ‘qui ont tenu à accompagner leurs ouailles. Un seul, l'abbé de la Molette, se souvenant qu'il avait autrefois suivi la carrière des armes, avait revêtu un équipement militaire et reçu le commandement du détachement de Villefort #.
Malheureusement, les organisateurs n'avaient pris aucune mesure pour le groupement et la disposition des gardes nationales. Dès l'arrivée des délégations, ce fut le désordre le plus complet. 5 Chacun se place comme il l'entend, bouscule ses voisins, joue des coudes, pour mieux jouir du spectacle, sans se soucier des imprécations qu'il soulève. Aucun esprit de solidarité ne règne parmi les fédérés. La défiance est partout. Tout le monde s’observe, prêt à
1. Procès-verbal de la tenue du camp fédératif de Jalès. Arch. nat. AD 1101. La « relation sur la fédération des gardes nationales à Jalès » adressée au comte de Périgord parle de « 30 à 40.000 hommes représentant plus de 100.000 gardes nationales «. Arch. nat. F7 36521. Le « Journal général de France », Bibl. nat. Le? 69 du 31 août p. 1007 parle de 45000 hommes.