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CHAPITRE HI

La campagne électorale.

Les assemblées des paroisses.

1. L'évolution des trois ordres et les tendances diverses au sein de chaque

ordre. — Clergé. — Noblesse, — Tiers-état.

2. Les assemblées des paroisses et l’élection des délégués. 3. Les cahiers des paroisses. — Leur petit nombre. — Influences qui se sont exercées dans leur rédaction. — Leur valeur documentaire. — Les vœux exprimés.

L'unanimité du Vivarais si magnifiquement célébrée à l’assemblée de Privas ne subsiste pas longtemps. Sans oublier les revendications générales du pays, les trois ordres désormais se préoccupent surtout de leurs doléances particulières,et, comme leurs intérêts réciproques sont souvent en conflit, leur évolution à pour résultat de mettre de plus en plus en relief leurs divergences. Tandis que le tiers, continuant hardiment son mouvement ascensionnel, dégage avec précision ses idées politiques et sociales et entraîne même le clergé dans son sillage, la noblesse commence à s'effrayer de ces aspirations des bourgeois, petits curés et paysans.

Au sein même de chaque ordre, des tendances diverses apparaissent déjà, encore atténuées et voilées,mais dont le développement ne tardera pas à briser ces cadres artificiels que l’état social impose encore. Enfin les ambitions personnelles, tout en se déguisant avec soin, sont de plus en plus vivaces. Il ne s’agit plus seulement de savoir si telle ou telle idée triomphera ; mais aussi, devant l’imminence des élections,quel en sera le représentant aux Etats-Généraux. Cette campagne prend d’ailleurs un caractère bien différent suivant les régions. Plus calme, plus modérée dans le nord,malgré l’activité du tiers, elle est beaucoup plus ardente dans le midi où les partis apparaissent plus tranchés et plus intransigeants.

Le clergé, qui dans la période préparatoire n’a joué qu’un rôle timide et effacé, semble sortir de sa torpeur et prendre,au moins par certains de ses éléments, un intérêt plus grand aux graves problémes qui se posent. Le haut-clergé se groupe autour de deux hommes. d'une personnalité bien accusée qui seraient à même de jouer un rôle honorable aux Etats-Généraux : Mgr. de Savine et l'abbé de Glo de Besses, mais ni l’un ni l’autre ne songent à se créer un parti et

ils auraient des scrupules à faire acte de candidat. Iis n’ont pas l'air d’ailleurs de tenir beaucoup à un mandat sinon comme une marque d'honneur et de déférence de la part du Clergé, et en somme,le haut clergé hésitant, indéeis et vaguement inquiet se tient à l'écart de l'agitation électorale.

Des ambitions plus remuantes s'agitent dans le bas et le moyen clergé. Jusqu'alors « les pasteurs du second ordre » se sont bornés à observer et à écouter ; mais les réformes préconisées sonnent agréablement à leurs oreilles lorsqu'elles parlent d'égalité et de répartition plus équitable des biens d'église! L'initiative ne vient pourtant pas des petits curés et vicaires, trop peu cultivés et surtout trop habitués à courber la tête devant les puissants et riches décimateurs, Ce sont des anciens professeurs,quelques curés et prieurs,plus indépendants et plus instruits,qui prennent la direction du mouvement.

Dans le Nord, cette campagne ne prend pas une grande extension. Les curés n'ont pas de chef pour personnifier leurs revendications. Tout en aspirant vaguement à un nouvel ordre de choses,les hommes les plus influents se dérobent. Picansel ?, le nouveau curé d'Annonay, très aimé de ses confrères, est prudent, timoré et sans ambition. Il se borne à prêcher, suivant l'évangile,le rapprochement des esprits. C’est un théologien, un apôtre ; ce n’est pas un chef de parti. Dode, curé de St-Péray, est un timide lui aussi. Plus apprécié pour son zèle et la solidité de son jugement que pour l'éclat de ses qualités, il n’a pas la flamme et l'énergie qui conviennent à un entraineur. Colonjon *, plus ardent et plus ambitieux, aurait davantage les

1. cf) Arch. nat. B2 89. Mémoire des curés à portions congrues du Vivarais du 24 novembre 1788. Ils demandent à être représentés aux Etats-Généraux et une répartition plus égale des décimes.

2. Henri Léorat Picansel naquit à Annonay le 24 novembre 1741, Après de brillantes études à Tournon, il fut quelque temps régent d’humanités au même collège. En 1774, il est nommé à la cure de St Julien Molin Molette et promu à celle d'Annonay en 1786. [Il prête un serment restrictif, L'assemblée électorale du Mézenc au mois de juin 1791 nomme à sa place l'abbé Battandier, qui donne sa démission. Surla demande de Colonjon,devenu maire d'Annonay, l’évêque de Viviers désigne au mois d'août un curé commis, l'abbé Seguin, qui, le 20 septembre 1791, est confirmé comme curétitulaire par l'assemblée électorale du Mézenc. Picansel quitte Annonay en 1792, se réfugie à Lyon, puis passe à l'étranger. Il reprend possession de sa cure en 1803 sur les demandes réitérées des Annonéens malgré les préventions da préfet. Il mourut à Annonay le 23 mai 1823.

3. Colonjon devient maire d'Annonay après la démission de (acou. il fait remplacer Picansel, prête tous les serments et se réconcilie avec l'Eglise à ses derniers moments le 13 avril 1801. cf) Histoire d’Annonay par l'abbé Filhol.

Annonay 1880-1882, 4 vol. in-8 T. 3. pièces justificatives n° XVII p. 562-563.

allures d'un rhéteur, mais on sait trop dans le clergé que ses difficultés avec Picansel proviennent surtout de son dépit de n'avoir pu arriver à la cure d'Annonay. Le prieur de St-Clair, Gros !,et le prieur d'Annonay Popon ?, manquent d'autorité et d’ascendant sur leurs collègues. Et voilà pourquoi l'action du clergé dans le haut Vivarais reste terne, peu active, sans manifestation extérieure, sans histoire. Il n'yapas de vraie campagne électorale, aucun indice de lutte ardente, pas de propagande soutenue.

La situation est tout autre dans le bas Vivarais. Le parti des réformes a à sa tête des hommes intelligents et énergiques qui entendent se faire rendre justice. Le prieur de Nieigles, Malosse, naguère encore conseiller de d'Antraigues, grand lecteur des philosophes, gallican convaincu, enest le principal inspirateur. Ce parti qui s'est déjà compté à l'assemblée de Privas s'organise définitivement à la réunion d'Aubenas en février 1789. A l'unanimité, ses adhérents prennent l'engagement de ne donner leurs voix aux prochaines élections qu’à des prieurs ou curés à l'exclusion de tout membre du haut clergé. * Leur campagne est suivie avec sympathie et leur cause serait assurée du sucrès si déjà on ne percevait de graves rivalités de personnes. Pour ne pas se diviser, on évite les précisions, on se garde de briguer ostensiblement un mandat, mais Malosse, * Pascal, * prieur de Colombier, Roux, 6 prieur de St Maurice, Saladin 7, curé de Privas, intriguent en sous-main pour déprécier leurs collègues et évincer leurs concurrents. À côté d'eux, Chouvet, curé de Chomérac, cherche lui aussi à recruter des partisans et fait une discrète, mais active propagande. Pampelonne, à son tour, quoique du conseil de l’évêque, a des intelligences dans

1. Gros est le porte-parole du bas-clergé à l'assemblée de la sénéchaussée

d'Annonay. Il meurt au début de 1791. cf) procès-verbal de nomination aux cures vacantes du 12 juin 1791. Arch. Ard. L 852,

2. Prête serment et ne Joue aucun rôle sous la Révolution. 3. CF) relation de ce qui s’est passé dans la chambre de l’ordre du clergé convoqué à Villeneuve-de-Berg par M. le Sénéchal le 26 mars 1789. — impr. s. 1. n. d. 5 p. Fonds Mazon chr. 12.

4. Malosse, prieur de Nieigles (ancien professeur de rhétorique au Puy,) était déjà à Nieigles en 1759. Il prête serment et meurt en 1792. Arch. Ardèche L 570.

9. Pascal, prieur de Colombier (actuellement commune de St-Pierre-de-Colombier, canton-de Burzet), prête un serment restrictif et est déclaré réfractaire le 28 avril 93 par Gleizal. Arch. Ard. L 557 et L970.

6. Roux prieur de St-Maurice Terlin (St Maurice d'Ardèche) prête un serment restrictif. Arch, Ard. L 967.

7. Saladin prête serment mais se rétracte en 1795. Arch. Ard. L722.

la classe avancée. Il bénéficie du prestige de son rôle à l'assemblée de Privas, et son ambassade à Versailles contribue à mettre sa personnalité en relief.

L'élaboration de son programme amène le bas clergé à se rapprocher du tiers dont les intérêts sont identiques aux siens. Il a pris nettement parti à Privas pour les réformes démocratiques et il est prêt à favoriser les revendicalions sociales des paysans. Il le fait par conviction sans doute, mais aussi par nécessité politique, parce qu'il aura besoin aux Etats-Généraux de l'appui des députés du tiers pour vaincre les résistances du haut clergé, détenteur de la fortune et des dignités, et pour obtenir l'amélioration matérielle de son sort.

Cette évolution du bas clergé inquiète et scandalise les privilégiés. La noblesse en particulier y voit un grave danger. Submergé par la masse des congruistes, le clergé n'est plus pour elle un allié sûr, surtout avec le vote par tête. Elle comprend la faute qu'elle a commise en donnant étourdiment son adhésion à un point aussi délicat. Aussi voudrait-elle à la fois diminuer l'influence du clergé aux Etats-Généraux, réduire le chiffre des curés dans le premier ordre ! et reprendre les concessions imprudemment faites à l'assemblée de Privas. La plupart de ses membres peuvent être démocrates en paroles, hostiles au gouvernement qui ne leur donne pas les satisfactions attendues, mais ils restent très attachés aux idées traditionnelles de leur caste, et, devant la menace que les revendications du tiers, allié au bas clergé, font peser sur leurs intérêts matériels et moraux, les uns après les autres voient leur ardeur réformatrice se tempérer, s'assagir, puis finalement tomber et s'éteindre. Et ainsi le retour er arrière se généralise et l'unité de la noblesse, à l'inverse des autres ordres, va se reconstituer dans le Vivarais au profit du parti de la résistance.

Le principal agent de cetle restauration est de Vogüé. Le premier, il a pressenti l’imprudence qu'il y avait à se diviser en groupes hostiles, en face d'un tiers avide de réformes, et il prend résolument à tâche de rétablir le front de la noblesse en gagnant d'Antraigues par d'opportunes concessions. Il comprend que, pour satisfaire l’'amour-propre froissé de l'ardent pamphlétaire, pour apaiser son dépitet faire tomber toutes ses préventions, les barons doivent se résigner à l'abandon de leurs privilèges exclusifs. Et lui, le plus puissant des seigneurs du pays, possesseur des quatre baron-

1. Cf)cahier de l’ordre de la noblesse de Villeneuve-de-Berg. Arch. vat. B III

nies de Vogüé, Montlor, Aubenas et Joyeuse, s'empresse de donner l'exemple en seralliant à une réorganisation plus représentative des trois ordres des Etats de Languedoc et de Vivarais. C'est sans doute une adhésion aux arrêtés de Privas, c'est surtout un sacrifice fait à l'unité de la noblesse et à la jalousie de d’Antraigues. Il intervient énergiquement auprès des autres barons, ses amis, et finit par amener à résipiscence même La Gorce, le plus obstiné et le plus intransigeant de tous.

Désormais, les obstacles qui s’opposaient à l'ambition de d'Antraigues sont aplanis. Ses rancunes contre les Etats de Languedoc peuvent rester vivaces et implacables, ses déclamations contre l'ancien régime n’ont plus d'objet. Aussile voit-on insensiblement renier les idées qui ont fait sa popularité et devenir bientôt le plus ferme soutien des prérogatives de son ordre.

Cette évolution est nettement marquée dans les diverses éditions de son second mémoire ?. C’est au moment même où il signe les arrêtés de Privas qu'il semble s'être donné la mission de les réfuter. En octobre 1788, il préconisait le vote par tête ; à la fin janvier 1789, il veut seulement examiner « s'il n'existerait pas un moyen légal et déjà mis en usage de concilier les provinces qui veulent opiner par ordre avec celles qui veulent opiner par tête. »3 En tout cas, il s'oppose à ce qu'on fasse trancher le différend à la première assemblée par acclamation ; il ne veut pas de la lutte des poitrines fortes contre les poitrines faibles. Après avoir soutenu la proposition de faire élire les députés des trois ordres dans une assemblée commune où le tiers aurait autant de votants que les deux premiers ordres, il déclare qu'il a reconnu l'impessibilité pratique * d’un tel mode d'élection. Enfin, le mandat impératif devient pour lui le correctif obligé du doublement du tiers, et l’objection qu’un mandat de cette nalure risquerait d’entraver toute réforme ne semble pas le préoccuper 5. Il en prendrait aisément son parti. On sent qu'après avoir acclamé les Etats-Généraux, d'Antraigues n’est pas loin de s’en défier et peut-être d'en souhaiter secrètement l'échec.

La ?noblesse de vieille souche, malgré tout, continue à se dé-

1: Arch. Ard. B141. Renonciation de MM. de Vogüé, de Brison et de La Gorce aux privilèges que leur confèrent leurs baronnies.

2. cf) surtout l'avertissement en XXIX pages qui se trouve en tête de la der-nière édition imprimée à la fin de janvier 1789 ou au début de février.

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