REPONSE A LA GAZETTE
« La Gazette trouve beaucoup d'amertume dans «les observations dont nous avons fait précéder « hier la citation d'un de ses articles. Elle devrait «y voir beaucoup de modération en songeant aux «invectives, aux accusations contre les patriotes « qui , depuis quelque temps , remplissent ses «colonnes. Tant qu'elle eut l'air d'être l'organe «d'un parti vaincu, nous cessâmes de la com- « battre. C'est elle qui a recommencé le combat. «Tous les amis sincères de la liberté, tous ceux «qui ont résisté aux caprices du Palais-Royal « comme au bon plaisir des Tuileries, qui se sont « montrés inaccessibles au cordon bleu comme au «cordon rouge, sont, dans les factums de la «Gazette, des brouillons ou des énergumènes , « des singes ou des tigres ; il est bien fâcheux que la
« résistance ne soit pas assez forte, que les discours « de M. Jars ne soient pas assez logiques pour les «confondre, et les prisons de M. Persil assez vaste tes pour les contenir ; ils veulent tous la répu- «blique; et la république! savez-vous ce que c'est? « Ce n'est point la liberté douce et tranquille dont «jouit l'habitant des États-Unis; ce n'est point « l'administration ferme , éclairée et glorieuse du « Consulat ; ce n'est pas même l'ordre un peu ty- «rannique établi en Angleterre par le fameux « protecteur : c'est l'anarchie , c'est g3 , c'est la «guillotine en permanence, c'est la ruine du com- «merce, de l'agriculture, de l'industrie , la spo- «liation des propriétés. Et nous voulons tout «cela! Certes! quand on répondrait avec amer- «tume, avec indignation, à de pareilles calom- «nies, les calomniateurs auraient-ils droit de se « plaindre ?
« Nous n'en ferons rien toutefois. Nous pouvions «parler avec colère des journaux du Pavillon- « Marsan, quand ils disposaient contre nous des « balles des gardes royaux ; nous pourrons re- « prendre le même ton quand ils disposeront con- « tre nous des millions de licteurs de la Sainte- « Alliance. Dans l'état présent des choses , nous •< répondrons sans aigreur à ces longues déclama- « tions, où l'on cherche à ameuter tous les intérêts « individuels contre les seuls Français qui aient fait
( if)
«a l'intérêt public le sacrifice de tous leurs intérêts «particuliers. Ce sera l'objet d'un prochain ar- « ticle.
« Nous nous bornerons aujourd'hui à de courtes «réflexions sur la récrimination de la Gazette « d'hier. Après avoir dit qu'elle reproche comme « nous « au ministère et à la Chambre d'avoir re- «fusé les libertés communales, électorales, celle « de l'enseignement et une organisation de la «garde nationale, sans exception de parti,» elle « ajoute : « Nous sympathisons avez elle ( la Tri- «bune) et dans les élections, dans les Chambres, « dans les journaux, elle trouvera partout l'appui « de l'opinion dont nous sommes l'organe, pour « obtenir toutes ces libertés. » Voilà qui est fort «bien. Mais pourquoi, lorsque sous M. de Mar- « tignac nous défendions toutes ces libertés (puisne qu'on veut absolument, malgré la langue et le » bon sens, que la liberté ait un pluriel) , pour- «quoi, dis-je, la Gazette trouvait-elle que M. de « Martignac faisait trop de concessions ? Pourquoi « appelait-elle au secours du bon roi Charles tous « ses •fidèles paladins, Roland-Polignac, Brandi- « mart-Labourdonnaye , et Renaud-Chantelauze , « qui, comme chacun sait, ont si bien défendu le «bon roi contre les concessions? Pourquoi, lors- « que la Tribune ne trouvait parmi les 221 qu'un « très petit nombre de patriotes assez fermes pour
« se trouver au niveau des circonstances qu'elle «prévoyait, la Gazette les traitait-elle tous en « masse de séditieux et presque de républicains ? « Cela ne peut-il pas donner à croire qu'une fois « Henri V installé aux Tuileries par le droit divin « de Diebitsch Sabalskansld, la Gazette pourrait «bien revenir à l'art. 1/4, et se ranger sous les « bannières du paladin aux quelques gouttes de sang « ou du Roland des mitraillades?
«Je sais qu'il est dans le parti de la légitimité «des hommes d'honneur guidés par une convic- «tion différente de la mienne; des hommes qui « ont horreur de l'invasion, et qui rêvent l'alliance «du droit divin avec une quasi-liberté. Ils vou- «draient pouvoir arrêter l'étranger sur nos fron- «tières, rallier à leur cause les patriotes en leur «promettant sincèrement l'exécution des vœux « émis par la France en 1789, et en faire jurer l'ob- « servance par la princesse qu'ils appellent ré- «gente, avant qu'elle ne rentrât parmi nous. Us «sont dupes de la générosité de leur caractère; «ils n'obtiendront rien ni de l'étranger ni de la «cour d'Holy-Rood. Ils méritent cependant notre «estime; nous pouvons [es combattre long-temps, «jamais les haïr. De leur côté, ils nous rendent «justice : Attachés au principe de l'hérédité, ils «conçoivent qu'on se dévoue au principe de la «souveraineté nationale; et, certes, ce ne sont
« pas eux qui peuvent voir en nous ni des singes « ni des tigres.
«Il se trouve dans la réponse de la Gazette une «phrase singulière. «La Tribune, dit-elle, consé- « quente à ses principes, s'élève comme tous les «libéraux qui ne sont pas encore au pouvoir, «contre ce honteux s^ktème de législation , etc. »
« Nous aimons à penser que ce comme a été mis « sans intention. La Gazette sait fort bien que si « nous ne sommes pas au pouvoir, c'est parce que «nous n'aurions pas vouluy monter sans y porter «tous nos principes, tous sans exception. Elle « sait fort bien que si nous avions voulu en faire «le sacrifice, nous aurions été au pouvoir, non- « seulement sous Louis-Philippe, mais sous Char- «les X, mais sous Louis XVIII. Nous étions pour «cela en meilleure position de toute manière que «bien des gens qui y sont parvenus.
« Enfin, sympathisant avec nous pour la demande ades libertés , la Gazette ajoute : «Mais quand la «Tribune veut qu'on trouble l'Europe pour la «livrer aux cruelles déceptions dont nous somtnes « victimes , quand elle veut en France le triomphe «des hommes que nous ne connaissons que par «des émeutes, et qu'elle s'associe aux anarchistes «et aux tyrans de toutes les époques, depuis ceux «de la république jusqu'à ceux de l'empire, nous «nous déclarons contre elle , et nous approuvons
( *50 ) « des efforts de résistance qui n'ont d'autre tort à «nos yeux que d'être condamnés à l'impuissance «par les vices de position de ceux qui sont au « pouvoir. »
« Il y a dans cette phrase une partie que nous « comprenons et une partie dont nous avons en « vain cherché le sens. Nous voulons troubler VEa- « rope parce que nous avons demandé qu'on se- « courût les Belges, les Espagnols, les Polonais, «les Italiens. Voilà qui est clair; malheureusement «pour la sincérité de notre accusateur, en écri- « vaut ces lignes , il n'ignorait point que nous vou- « lions seulement nous faire des alliés capables de «nous défendre; il n'ignorait point que, malgré « les belles protestations de lui-même ou de ses «collaborateurs, sur les intentions pacifiques des « rois, la guerre , une guerre générale , une coali- « tion plus formidable que celle de i8i5, a été « décidée et organisée dès la première nouvelle du « 7 août. Préférer que la guerre commençât sur « l'Adige et sur le Mein à la voir s'ouvrir sur le Var «et sur la Sambre, c'est, j'en conviens, vouloir 'v troublerles projets de nos bons amis les ennemis, « mais ce n'est pas vouloir troubler l'Europe. Les « journaux ministériels eux-mêmes commencent à « rougir de ces ridicules et funestes assurances de «paix, ils n'osent plus soutenir un pareil rôle: « pourquoi la Gazette le continue-t-elle encore ,
« quand la mystification est découverte, même par «les badauds les plus obstinés?
« Ce que je n'ai pu comprendre, c'est ce triom- « plie des hommes qu'on ne connaît que par des « émeutes. D'abord la Tribune ne combat point « pour le triomphe d'un ou de quelques hommes : « elle ne voit que le triomphe des principes , et sur- « tout des intérêts de l'humanité; en second lieu, les «hommes que la Tribune recommande sont, ce «me semble , connus par autre chose que par des «émeutes; et puis il y avait du bon dans X émeute «de juillet, par exemple. Mais ce qui est tout-à- « fait inexplicable , ce qui est incompréhensible à «l'égal des axiomes de M. Royer-Collard, c'est « cette association aux tyrans de toutes les époques. « Nous ne dirons pas qu'il y ait là de l'amertume , « nous dirons qu'il y a folie. A toutes les époques , «nous avons été ennemis non pas seulement de « tontes les tyrannies, mais de tout ce qui en pro- «fitait, de tout ce qui en approchait, de tout ce « qui s'y résignait. La Gazelle le sait avec plus de « certitude encore qu'elle ne connaît les arméniens « de ces puissances dont elle nous accuse de vou- « loir troubler la paix. »
10 Mars 1831.