LA POLOGNE ET LA FRANCE
«La consternation rè^ne ce soir clans Paris. «Deux ministres ont dit positivement à la Cham- « bre qu'une dépèche envoyée de Berlin , le 3 mars , «par le maréchal Mortier, annonçait la défaite «complète de l'armée polonaise, l'incendie de « Praga , et la chute de Varsovie , rendue à discré- «tion.
«Cette nouvelle de la mort de la Pologne, pré- « sage de la mort de la France , a frappé toutes les «âmes d'une indignation mêlée de stupeur. Les «hommes qui s'étaient laissé séduire aux trom- « penses assurances du pouvoir sont plus acea- «blés que les patriotes, habitués depuis plusieurs « mois à regarder en face notre avenir. Nous sa- « vions que la conduite de la France à l'égard de la «Pologne était exactement celle d'une armée qui «laisserait un de ses bataillons combattre seul une « division ennemie. Le bataillon ne pouvait que « succomber; il a fait son devoir, il est mort avec « gloire. Honorons sa tombe et imitons-le.
«Ce langage triste mais calme est bien diffé- « rent de celui des dupes à qui le ministère fait,
«par l'organe de ses vingt journaux, une distri- «bution quotidienne d'opinions et de prévoyance. «Ceux-ci, bercés encore hier par de douces espé- «rances de paix, semblent se réveiller comme «d'un rêve, au bruit du canon et des flammes. «Us comprennent enfin que la patrie est en « danger.
«Au milieu de cette anxiété générale, que fait, «je ne dirai pas le ministère, car il n'y en a plus; «il est disloqué, dissous, et peut-être demain «quelques-uns des hommes qui le composaient «seront-ils dans les cachots, car ils ont eu aussi «leurs momens de patriotisme. Que fait, non le « ministère, mais la camarilla? S'il faut en croire des «bruits accrédités, elle feint d'espérer encore la «paix, elle la demande à grands cris. Égorgez les « Polonais , dit-elle à la Russie ; à l'Autriche , égor- « gez les Italiens; à la Prusse, égorgez les Belges. «Egorgez! égorgez! mais laissez-moi tranquille. « Que faut-il encore pour vous complaire? Vous en «voulez aux patriotes de juillet qui ont donné «l'exemple de l'insurrection? eh bien, j'en tiens « déjà deux cents en prison , je vais en emprisonner « trente autres que cent cinquante suivront bien- «tôt. Vous haïssez nos journaux qui ont appelé à «l'insurrection, eh bien, voyez comme je les «traite. M. Persil n'est-il pas pour eux un autre « Diebitsch ? M. Comte le gênait; nous renvoyons
«"M. Comte. M. Polignac ferait-il mieux ? Ainsi , «très honorés seigneurs, ne venez pas me faire «une guerre inutile, fiez-vous à moi comme à la « camarilla de Charles X.
«A quoi les très-honorés seigneurs répondront « tout en égorgeant : Oui , emprisonnez, destituez, «persécutez les patriotes, cela fera que nous au- «rons moins de peine à prendre Paris que Var- « sovie.
«Ceux qui pourraient croire à la sincérité de « toute autre réponse se donneraient eux-mêmes un « brevet de démence. Ce qui n'a jamais été dou- « teux pour nous est devenu évident aux yeux les «plus prévenus. Le Messager lui-même avouait « hier que la chute de la Pologne serait le corn- « mencement d'une guerre d'extermination entre «le nord et le midi. Ainsi donc, il n'y a plus de « subterfuges à employer; ce qu'on fera en France «contre la liberté et contre ses partisans, ne « pourra plus passer pour une concession faite à «l'étranger dans le but d'éviter la guerre: ce sera « manifestement un moyen de défense ôté à la « patrie dans la lutte qui se prépare; ce sera mani- « festement une trahison. Que Louis -Philippe « ouvre enfin les veux ; qu'il fasse arrêter et juger «comme traître tout homme qui osera lui parler « contre les amis de la révolution ; qu'il rende à la «liberté les patriotes de juillet entassés dans les
( 145 «prisons; quil écoute les vœux du peuple; qu'il « assemble de vrais représentans capables de porte ter ces vœux dans nos lois; qu'il donne aux sol- «dats et aux citoyens des chefs dignes de leur «confiance, et l'enthousiasme de juillet pourra «renaître, et la France pourra encore être sauvée. « Mais... il en est temps! »