SUR LE JUGEMENT DE LA PRÉTENDUE CONSPIRATION # RÉPUBLICAINE
« Le jugement de la Cour d'assises consterne les « hommes de la doctrine et du juste-milieu. Us ne v peuvent vivre que de la mort des patriotes : ces « dix-neuf tètes dont ils se repaissaient d'avance , «et qu'on leur refuse, vont les faire mourir d'i- «nanition. Pour se maintenir à la Chambre, c'est- « à-dire à portée des faveurs et des gros traite- «mens, ils avaient besoin de faire croire qu'il «existait à Paris une réunion d'hommes féroces, «enthousiastes de la guillotine, affamés de confis- « cations , toujours la torche ou le poignard à la
« main. Depuis huit mois , les discours et les lettres «de ces honorables, les perfidies des espions de «trois polices, les colonnes des journaux vendus, « exploitaient cette Terreur bouillonnante au sein « de la capitale, et prête à s'échapper de son foyer «pour couvrir Li France de ruines et d'échafauds.
«Placés sur le théâtre même, les Parisiens ne « pouvaient guère être dupes de cette fantasma- « gorie ; mais dans les provinces bien des gens « l'avaient prise au sérieux. Ils tremblaient d'effroi, « comme les enfans poltrons aux ombres chinoises «de Séraphin. Les rapports de tout genre entre «les députés et les meneurs d'élections, entre ces « meneurs et les électeurs , avaient établi une cir- «culation non interrompue, qui portait, de Paris « dans tous les points de la Frante , le poison de «la calomnie, d'autant mieux accueilli qu'il n'ar- « rivait qu'avec l'or de la corruption , avec les em- « plois donnés aux plus ineptes , avec les honneurs « accordés aux moins estimables.
«Vous ne sauriez croire, me disait dernièrement « un de mes amis qui revenait de province , vous « ne sauriez croire jusqu'où va la confiance aveugle « de ces bonnes gens dans leurs députés, et, par « ricochet, dans tous les hommes en place que « leurs députés ne désignent point comme des Ja- « cobins. Non-seulement ils les croient sur les faits «qui se passent ici, mais encore sur ce qui est
r sotts leurs yeux. Par exemple, j'en ai vu beau* R coup qui croyaient sincèrement que votre Tr:~ « bune était un journal vxallê ctnuicliisla. Voyant « leur bonne foi, et ne les jugeant pas d'après !e « reste de leurs discours entièrement stupides oit « aliénés, je ne cherchais point à les convaincre « par des raisonnemens; je les priais de lire quelce ques-uns de vos numéros , ceux qu'on leur avait « désignés comme les plus violens. Après avoir « ht , ils me disaient : « Monsieur, je ne vois rien «laque de juste, de raisonnable, de mesuré; «j'en conviens: mais il fatit qu'il y ait un sens « caché , des expressions dont la valeur est changée «à Paris, et qui rendent cela séditieux sans que <t je m'en aperçoive; car mon député le dit, et «mon député est un brave homme; il a voté l'a- « dresse. »
« Si telle est leur docilité sur des choses qu'ils « peuvent voir et revoir à loisir, que doit-ce être « pour le manège Pellier, pour la Glacière, potir « cette terrible Glacière d'où la république de o,3 « devait s'élancer, escortée d'un bataillon deguillo- « tines à vapeur? Je croisles voir saisis d'épouvante « à la lecture de Tépitre du 221 , lever les yeux « au ciel , porter la main à leur cou pour tâter «s'il est encore entier; puis colporter la missive « chez le voisin, et lui dire : « Mon ami, ne manquez «pas du moins de voter pour notre député! Sans
« lui , un représentant du peuple en mission ve- « nait nous faire guillotiner, vous, moi, vos ence fans, mes enfans, votre femme, ma femme, «tout... Un Gavaignac, un François Danton, un « Sambuc, des monstres, des tigres à figure hu- « maine, la lie du peuple, voulaient tout mettre «à feu et à sang. Heureusement, grâce à nosdé- « pûtes, un grand homme, un Dieu sauveur, l'il- « lustre Persil, les a saisis dans leur repaire, et « nous pourrons vivre tranquilles tant que nous « aurons notre député. » Que si quelqu'un se « trouve là, et leur dit: « Mais vous radotez, voisin ; «je connais ce Cavaignac, ce Danton , ce Sambuc, «ce sont les meilleures gens du monde; nés dans « une classe éclairée, de parens honorables et « aisés, ils ont passé leur jeunesse à cultiver leur « esprit , ils ont plus d'intérêt que vous à maintece nir l'ordre , et ce Danton particulièrement, dont « le nom seul vous fait frissonner, est si bon, si « obligeant, si généreux, que personne ne peut « le voir sans l'aimer; »si, dis-je, quelqu'un s'avise « de tenir ce discours, on est tenté de le regarder « comme un émissaire du comité de salut public. « de lui donner, par humanité, un coup de poi- «gnard, ou du moins de le jeter, par amour de « l'ordre légal, en prison, malgré son passeport. « Maintenant le grand jour de la discussion ju- « diciaire a fait disparaître ces fantômes suscités
« par la perfidie pour capter les suffrages de la « peur. Maintenant toute la France va savoir qu'art près neuf jours de débats, sur douze jurés, il « ne s'en est pas trouvé un seul qui crût un seul « des dix-neuf prévenus coupable sur UN SEUL « des chefs d'accusation. Maintenant toute la o France pourra juger de quel côté sont les com- « plots, de quel côté viennent la désunion, laméce fiance, la discorde, semées entre les citoyens, « de quel côté sont la bonne foi et l'horreur du « sang.
« Les hommes de juillet , qu'on appelle des terce roristes, n'ont pas même exécuté, pas même « emprisonné un seul des chefs de la garde royale, « pris au moment même où ils ordonnaient le « massacre des citoyens ; et les apôtres de la mo- « dération demandaient pour premier essai à la «guillotine dix-huit têtes, dont tout le crime est « d'avoir pensé que la révolution aurait pu trouver «de meilleurs guides que MM. Talleyrand et « Périer.
aAb uno disce omnes , se diront tous les hom- « mes raisonnables, de Bayonne à Douai et de « Brest à Strasbourg : les cécités les plus rebelles «seront guéries, et. les électeurs y verront clair « pour écrire leurs bulletins.
«Honneur et reconnaissance aux jurés et aux « magistrats qui ont fait jaillir la lumière de cette
( <98 ) «œuvre de ténèbres! Se montrer consciencieux «dans la distribution delà justice ne devrait pas « être un titre de gloire, ce n?est que l'accomplis- « sèment du plus sacré des devoirs; mais il y a « tant d'hommes aujourd'hui qui ne se souvien- « nent d'avoir une conscience que pour la mettre « à l'encan ! »
16 Avril 1831.
« Il est de ces positions uniques où les moyens « usés ne suffisent point, et où cependant le succès « doit être acquis à tout prix ; car les mécomptes « seraient désolans. L'on essaie alors d'un plan «nouveau. Déjà l'on a vu l'un de nos orateurs, « arrivant à la tribune la république de g3 à la « main, jeter l'alarme dans toute la France, ca- « lomnier les hommes qu'on admirait en juillet , a traduire le patriotisme sur les bancs du crime,
« placer le dévouement entre les gendarmes
« Cet éclat, ce déploiement de sévérités au nom « de la république, avait produit son effet. L'agi- « ration et la méfiance avaient saisi les esprits : « l'occasion élait belle pour commencer la persé- « cution de ce que le patriotisme a do plus pur, « de ce que la France renferme peut-ètro de plus « illustre, ef fou a osé ajouter à la disgrâce des
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« Lafayette et des Dupont, celle des Lamarque , « desBarrot, des de Laborde. Mais voilà qu'après « d'excessives rigueurs et de longues souffrances, « un arrêt solennel vient prouver la fausseté de c ces perfides déclamations contre de généreux « citoyens, et fait évanouir ce fantôme destiné à « grandir encore , et à préparer aux centres de nou- « veaux triomphes. Que faire alors, au moment « où la Chambre va être dissoute ?
« Prolonger l'agitation , redoubler la peur, res- « saisir encore une fois le sceptre qui échappe, et « supposer que ces conspirateurs républicains, à «peine sortis des prisons, reprennent leur em- « pire, fomentent des mouvemens désordonnés et « jettent la capitale toute entière dans l'épou- « vante.
« Avant-hier, on avait essayé de faibles rassem- « blemens; mais la chose réussissait mal : hier, il « fallut faire casser quelques réverbères ; c'était « assez pour que ce soir, les enfans, les curieux , et « les oisifs, bien ou mal famés, se rendissent sur « quelques-unes de nos places. Alors les coureurs « du juste-milieu ont grossi les rapports, enflé les « ordres , et répandu l'alarme.
« Ici, on disait : L'on se bal au Carrousel.. .Non, « c'est a la Bourse... Non, à la place du Châtelet... « Non, c'est au Pont-Neuf... L'agitation était parce tout où l'on ne se trouvait pas; et sur la foi de
« ces mensonges qui semaient la terreur , on a « déployé un appareil de forces inusité. Paris reste semble encore à une ville en état de siège. Les « troupes occupent tout l'espace qui sépare la a place de Grève et le Pont-des-Arts. Des patrouilles « nombreuses se promènent dans la plupart des « rues; la circulation est presque impossible dans « celles qui sont le plus passagères... Au 27 juillet « on ne vit rien de plus formidable !
« Et pourtant à peine trouve-t-on devant toutes « ces troupes des enfans et des curieux qu'un si « grand déploiement de forces ne pouvait man- « quer d'attirer. — Notre bureau s'est rempli toute «la soirée de jeunes et braves patriotes qui veinaient s'affliger avec nous, ou plutôt s'indigner «de ces manœuvres au moyen desquelles on veut « encore travailler les élections. Plusieurs d'entre « eux sont venus nous prier de protester contre « cette tactique destinée à effrayer de nouveau les «départemens et à tromper l'opinion.
«Nous pensons que les électeurs verront facile- « ment quels sont ceux qui ont intérêt à faire «naître l'agitation, quels sont ceux qui jusqu'à « présent en ont profité...
« Ce n'est pas que nous ayons l'intention d'atta- « quer le magistrat chargé de la sûreté de la capi- « taie. Mais les débats judiciaires ont prouvé qu'à «côté de la police légale, il y en a d'autres qui
( 201 « agissent dans le mystère... Et l'ombre même qui aies couvre ne permettant aucun contrôle, ouvre a une carrière légitime à toutes les craintes. »
18 Avril 1831.
INJUSTICE DE CERTAINS ÉLOGES DONNÉS A LA CONVENTION. LEUR EFFET FUNESTE. EXHORTATIONS AUX JEUNES FRANÇAIS.
« Dans les journées de juillet, une partie du « peuple criait : Vive la Charte! non point qu'il ai- « mât la Charte, mais uniquement parce qu'il « avait vu pendant quinze ans les hommes qu'il « haïssait s'élever contre elle, et s'indigner qu'il l'in- « voquât. Ce cri, mal interprété à dessein, a servi « depuis de prétexte aux ennemis du peuple pour « lui refuser les institutions qu'il croyait acquérir « par la victoire. Il se passe quelque chose d'à-peu- « près semblable dans une autre classe de citoyens. « Quelques jeunes gens , à force d'entendre les fau- « teurs du despotisme déclamer contre la Conven- « tion nationale, sembleraient s'être pris de pasce sion pour elle. Mais , de même que , sous la « restauration, les amis de la liberté haussaient les « épaules au cri de Vive la Charte , et s'efforçaient « de démontrer l'insuffisance de ce code apporté «sur les baïonnettes étrangères, ils doivent au-
« jourd'hui s'expliquer sur la Convention. Si cette « tâche était entreprise par ceux des rédacteurs « de la Tribune qui sont partisans sincères et désce intéressés delà monarchie vraiment constitutionce nelle, ou même par ceux qui désirent ce qu'on « appelle, assez bizarrement, la monarchie républi- « caine , on pourrait se défier de leurs argumens. «Mais l'auteur de cet article, tout en respectant « les institutions établies , et sans prétendre faire « adopter son opinion à personne, a l'intime cona viction, fondée sur les études les plus longues ce et les plus consciencieuses, qu'une république ce fortement organisée est le gouvernement le plus « favorable au repos comme à la dignité des cice toyens, à la sécurité des intérêts individuels « comme à la prospérité de l'Etat. Eh bien , c'est ce précisément à cause de cette conviction qu'il récc clame contre les éloges exagérés donnés à la plus « fameuse de nos assemblées. Et prenez garde qu'il « n'est nullement injuste envers elle ; elle a été incc dignement, stupidement calomniée; elle renferce mait dans son sein de grands caractères et de ce grands talens; elle peut revendiquer une part «dans les immortels prodiges de nos armées; « elle a décrété des lois utiles, et notamment le « plus beau système d'instruction publique qui « jamais ait été conçu (i). Mais en privant la France
(i) Ceci ne contredit nullement ce que j'ai soutenu dans le dis-
« des patriotes les plus énergiques et les plus purs, « victimes de ses fureurs, elle a préparé la chute « de la république, et elle en a rendu la renais- « sance presque impossible , en liant à ce nom si «beau des souvenirs de ruine et de sang. Ce sont « donc surtout les républicains qui doivent en « écarter l'image. Son règne n'était point une ré- « publique , ce n'était pas même un gouvernement « quelconque. La France entière était alors comme « une ville en état de siège, où toutes les autorités « civiles sont suspendues; on ne peut donc prendre « la Convention comme drapeau d'une opinion « politique. En concentrant dans ses mains le pou- «voir législatif, le pouvoir exécutif, et même le « pouvoir judiciaire, elle a donné l'exemple d'un « despotisme qu'on ne trouve que dans les auto- « craties de l'Orient, ou qui, du moins, ne se « glisse dans nos monarchies d'Europe que sous « le manteau et à la faveur de la corruption. De « plus , l'usage qu'elle fit de ce despotisme fut tou- « jours passionné, souvent aveugle et cruel. «Et ici j'ai besoin de faire une observation.
cours préliminaire. Ici je parle de la Convention en masse, et considérée dans toute sa durée; là, je parlais de la Terreur. Ce fut surtout après le 9 thermidor que nos armées firent des prodiges. La bataille même de Fleqrus , la seule de nos grandes victoires républicaines qui ait eu |ien sous la Terreur, ne précéda que d'uq moi"; la chute de Robespierre. La campagne de 93 fut remplie de nos revers; et |a loi sur l'instruction publique est de l'an iv.
« Ceux qui en font l'éloge seraient les premiers à « s'opposer à toute espèce de cruauté. Si jamais un «pareil régime pouvait reparaître parmi nous, ce «seraient nos furieux de modération qui seraient « alors furieux de confiscations et de supplices ; « ce seraient les complaisans de MM. Villèle , Po- « lignac et Périer qui viendraient prendre le mot « d'ordre au comité de salut public, et qui vante- « raient le nouveau Fouquier-Tinville, comme ils « vantent maintenant M. Persil. Les hommes gé- « néreux qui défendent la Montagne comme un « accusé absent lutteraient alors contre elle, parce « qu'elle serait puissante et oppressive. Jeunes part triotes , à qui s'adressent ces lignes, je vous « connais et je n'en doute pas. Mais vos voix im- « prudentes fournissent un prétexte à la perfidie «de nos ennemis pour persuader aux timides que «leurs intérêts sont menacés par vos doctrines; « et c'est là qu'est le danger. Il y a en France « peu de poltrons , mais beaucoup de peureux. « S'il faut aller sur le pré, des Français s'y rendent « sans peine ; placez-les sur un champ de bataille, « devant des batteries, ils y courent tête baissée; « mais mettez-les en face d'événemens qui peu- « vent bouleverser leurs affaires, leurs habitudes, «beaucoup se troublent bientôt, leur vue s'obs- «curcit, et rien ne devient si aisé que de les trom- «per. Rappelez-vous ce qui est arrivé après les
«journées de juillet : les patriotes vainqueurs se « bornaient à réclamer le vœu national légalement aémis (i); ils prenaient pour maxime : Hommes , « soyez humains , cest votre premier devoir (2 ) ; les « plus ardens parmi eux n'avaient jamais pensé « qu'à remettre la suprême magistrature à un vieil- « lard connu des deux mondes par sa modération « et par sa bonté, autant que par son patriotisme; « et cependant le seul mot de république servit a de texte à l'atroce perfidie des jésuites tricote lores pour accuser les patriotes de vouloir race mener des troubles , des mesures violentes , et «presque la terreur; et malgré l'extravagance de « ces calomnies , un grand nombre de peureux «s'éloignèrent des patriotes, et, soutenant par « leur ridicule effroi les projets cachés de quel- « ques traîtres, leur donnèrent la force de rame- « ner la France dans les voies de la restauration. « Que serait-ce maintenant si quelques mots irré- « fléchis venaient fournir des prétextes aux cha- « ritables interprétations de ceux qui, même sans « prétexte aucun, ont pu noircir ainsi , aux yeux « de tant de dupes, les plus généreux et les plus « humains des Français ? »
(1) Tribune du Ier août.
(2) Ibidem.
§ XIV. Du 21 Avril au 26 Mai i83i.
Désarmement de la Suisse. — État de l'Europe. — Tristes fruits de notre diplomatie en Belgique et en Italie. — Manœuvres contre les décorés de juillet. — Des élections qui se préparent. — Voyage du Roi. — La Gazette et la Tribune. — Réponse à quelques objections louchant la question de la guerre.
21 Avril 1831.