DISCOURS PRÉLIMINAIRE
J'ai le dessein d'écrire la vie de mon frère. Indépendamment du sentiment qui m'y porte, il m'a paru que c'était un devoir envers l'humanité de peindre , avec quelque détail , une des âmes où s'est le mieux montrée toute l'excellence de la nature humaine. Mais, en attendant que je puisse me livrer à ce travail, je vais donner ici une idée des opinions politiques de Victorin Fabre , et du but qu'il s'était proposé en fondant la Tribune.
Voici ce qui m'y engage. Comme la Tribune , que je dirigeais alors, et qui a changé complètement de direction depuis qu'après l'avoir perdu , j'ai cessé d'y travailler, fut le seul journal qui, en applaudissant à la révolution de juillet , blâma ce que j'appelai la contre-révolution du 7 août , toutes les manœuvres du ministère furent dirigées contre cette feuille. Tous les nouveaux employés , depuis le sergent de ville jusqu'au lieutenant-général, reçurent, avec leur brevet, un catéchisme des calomnies officielles dont on devait la noircir. Ces calomnies furent en même temps le mot d'ordre donné à toute l'armée des solliciteurs qui n'avaient encore rien obtenu , et qui ne demandaient
( vj ) pas mieux que de se voir ordonner des crimes , les regardant comme des arrhes sur un emploi.
Quel est en France le salon dans lequel on ne trouve pas au moins, ou un homme déjà vendu, ou un de ces honnêtes gens qui désirent se faire acheter, ne fût-ce qu'au prix d'une perception? Les rédacteurs de la Tribune furent donc partout représentés comme des esprits violens, qui sacrifieraient le repos public à leurs systèmes , comme des amis du désordre et peut-être de l'anarchie. Chacun de nos numéros prouvait à chaque page le contraire. Mais à quoi bon? les gens sans esprit et sans caractère, et combien n'y a-t-il pas de ces gens en France! restaient tellement effrayés de l'excommunication ministérielle lancée contre nous, qu'ils n'osaient pas nous lire; et dès lors nos ignobles calomniateurs avaient beau jeu à supposer dans nos colonnes l'opposé de ce qui s'y trouvait. Il fut donc convenu dans un certain monde que la Tribune professait des opinions nuisibles à la tranquillité publique; et, comme on savait que j'en étais rédacteur en chef, comme on connaissait l'immense supériorité de talent et de caractère que mon frère avait sur moi, mesurant ma docilité à mon infériorité, on s'imagina, on feignit du moins de s'imaginer que j'agissais d'après son impulsion, et on le rendit en quelque sorte responsable de ce que j'écrivais ou
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accueillais dans nia feuille, ou plutôt de ce que la calomnie me supposait y écrire ou y accueillir. Quelques dupes, et quelques misérables adroitement perfides, ne pouvaient pas , disaient-ils, revenir de leur étonnement, en voyant, parle fait, à la tète d'un journal si dangereux un homme comme lui, un homme qui avait dans sa conversation et dans ses écrits tant de sagesse , de bon ton , et dans ses manières une si élégante dignité. Ces absurdes accusations furent rapportées à Victorin Fabre. Il en fut affecté. Dans le temps où, comme tous les grands talens, il sentait le plus vivement la passion de la gloire, le noble Ginguené , digne de l'apprécier , avait dit de lui :
La gloire encor lui plaît moins que l'estime.
Depuis, à force de malheurs personnels, de chagrins causés par l'état où il voyait son pays, et d'exemples qui lui avaient montré avec quelle facilité on parvenait souvent à capter, sans aucun talent, la faveur et l'admiration du public, il ne tenait presque plus à la renommée littéraire, mais il tenait toujours infiniment à la considération personnelle; non, certes! à celle que donnent les titres , les honneurs , mais à celle que procurent une conduite toujours droite et généreuse, des sentimens toujours nobles et purs. Il pouvait
( vllJ )
s'entendre comparer comme auteur à tel académicien conseiller d'Etat, sans répondre à cette épigramme autrement que par un léger sourire ; s'il s'était vu comparer à tel héros de l'opposition dévoué au peuple tant qu'un roi, d'une branche ou d'une autre, ne veut pas de lui, il n'aurait pu répondre à cette insulte involontaire sans la plus vive indignation (]).
Dans son agonie, dans les heures terribles où cette tête si forte et si puissante , qui avait supporté tant d'années de souffrances sans perdre un seul instant sa lumineuse activité, laissa, par momens, au milieu d'une prostration extrême, échapper quelques mots sans suite, quand déjà mon oreille avait peine à saisir ses accens faibles et comme étouffés, je crus l'entendre dire : Mes opi-
(i) Outre la préférence qu'il accordait aux qualités du cœur sur les dous de l'esprit, une autre cause contribuait peut-être à son insu à produire cette différence entre les impressions que faisait sur lui l'injustice du public, selon qu'elle s'exerçait sur des objets littéraires ou sur des choses plus sacrées. Sa modestie était devenue de l'injustice envers lui-même. J'ai peine à croire cependant qu'il ne fût pas sûr au fond de l'âme, que, quel que pût eue le juge-ment des sots sur son mérite littéraire, du moment où ses ouvrages tomberaient dans les mains d'un homme vraiment habile , cet homme le mettrait à l'instant au rang qu'il devait occuper; tandis que des faits s'oublient , des circonstances s'effacent, les feuilles d'un journal ne sont presque jamais relues, et les fausses imputations peuvent laisser un nuage même dans les meilleurs esprits, dans ceux dont l'estime est encore chère après qu'on a cessé de tenir à la gloire.
nions. Peut-être était-ce du délire; je ne le crois cependant pas : sans doute , voyant qu'il allait mourir , il craignait que ses opinions ne fussent travesties, et il me recommandait de les faire connaître. C'est pour obéira cette recommandation que j'écris.
Né au moment où se préparait la révolution française, prodigieux par le précoce développement de son intelligence et de sa sensibilité, Victorin Fabre a pu voir et comprendre les vastes scènes de cette révolution, en recevoir des impressions profondes , en conserver de fidèles et féconds souvenirs. Il a vu son père, perdant, par les décrets de l'Assemblée constituante , avec les rentes seigneuriales de six paroisses, une partie de sa fortune, applaudir et seconder les grands changemens qui l'en privaient; quelques années plus tard, il a vu son père dénoncé, sous la terreur , comme royaliste , dénoncé , sous la réaction , comme jacobin; il l'a vu n'échapper que par miracle à la hache de Robespierre, au poignard des bandes du Soleil , et, toujours inébranlable dans la route que lui traçaient sa conscience et ses lumières, ne pas même accorder à tant de périls la puissance d'adoucir un seul instant son imposante et austère franchise : dès lors se sont gravés pour toujours dans l'âme du jeune Yictorin l'amour de la liberté, le zèle pour les sacrifices qu'elle corn-
mande, la haine des excès trop souvent commis en son nom.
Il apprenait en même temps dans les livres les prodiges de la liberté grecque et romaine, et dans les journaux les prodiges de la liberté française ; il dévorait les vies des héros anciens, entre deux livraisons du recueil des faits héroïques des républicains français', sa jeune imagination se nourrissait de tous les genres d'héroïsme, et son âme se trouvait dès lors au niveau de tous.
11 avait à peine onze ans lorsque les bandes de Jésus et du Soleil, autrement dites armées royales, chassées de Lyon et de Marseille, vinrent porter dansl'Ardèche le pillage, l'incendie et l'assassinat. Une troupe de ces misérables attaqua la maison de mon cousin de Rivière , éloignée d'une demilieue de Jaujac. A la première nouvelle, Victorin s'était saisi d'un fusil et courait au secours; on eut de la peine à l'arrêter. Peu de jours après, il entend quelques-uns de ces brigands et des complices qu'ils avaient dans les moindres villages chanter le Réveil du Peuple, qui servit long-temps de Marseillaise à ces héros de nuit et de grandes routes. Il entonne le Réveil de la Justice , il est bientôt assailli d'une gicle de pierres, il continue; les brigands ont recours à leurs armes, il continue encore; trois balles sifflent à deux doigts de sa tète (l vont s'enfoncer dans un plancher qui se
trouvait derrière lui; une autre lui emporte une mèche de cheveux; enfin, la femme de chambre de ma mère et des amis de la famille accourent, l'entraînent par force; on n'avait pas aperçu la moindre altération dans son chant.
Dans cet enfant de onze ans on pouvait déjà prévoir l'homme que les menaces ne pourraient jamais ébranler, les promesses jamais séduire, et qui écrirait comme la chose la plus simple, que le mépris du cercueil peut seul faire un homme libre, puisque enfui ni les poignards d'une populace effrénée, ni les bûchers des inquisiteurs, ru les glaives des tyrans, n'ont de prise sur un homme qui regarde sort' trépas comme une chose étrangère à son être, ne le concernant ni mort ni vif. Mais en même temps, mille traits de bonté, de compassion , d'ingénieuse humanité annonçaient l'homme qui, le 28 juillet i83o, donnerait pour mot d'ordre à des braves mitraillés par les Suisses : Hommes, soyez humains ; c'est votre premier devoir.
Quelques années plus tard, cet enfant était déjà l'un des Français dont le coup d'oeil politique avait le plus de force et de prévoyance. Fatigué de la faiblesse et des tergiversations du Directoire, il aurait vu peut-être avec plaisir le peuple ou ses représentans remettre la première magistrature au jeune vainqueur de l'Italie. Mais la manière
dont s'opéra la révolution du 18 brumaire, et surtout plusieurs dispositions captieuses placées dans la constitution de l'an vin comme pierres d'attente, excitèrent son mécontentement et ses soupçons. En admirant le génie de Bonaparte, il croyait entrevoir en lui l'assassin de la liberté française. Il laissa percer ces craintes dans un poème sur la paix, imprimé à Privas, en l'an x. Après avoir parlé des hommes illustres que comptait alors la Fiance dans les différentes carrières, et de Bonaparte lui-même, il ajoutait:
Qu'ils lui disent du moins, et pour eux et pour nous, Que la France à jamais chérira sa mémoire, Qu'à jamais l'univers respectera sa gloire, Si toujours le consul et respecte et chérit L'auguste liberté que le héros conquit (i).
Nos orateurs n'eurent garde de suivre ce conseil; ils aimèrent mieux recevoir des grâces que donner d'utiles leçons à celui qui en disposait. On sait comment la liberté fut respectée par le consul. Victorin et moi nous arrivâmes pour la première fois à Paris, le jour même où l'on pro-
(i) Quoique A ictoriii l'aine n'eût alors que seize ans, il y a déjà dans cetle pièce des vers d'un poète; mais il ne s'agit pus ici de son talent, et j'ai dû laisser les beaux vers pour en citer de très faibles , où se trouve même une rime insufiisanle , telle que Voltaire et La Fontaine , seuls parmi nos grands écrivains, s'en sont trop souvent permis.
clamait l'empire , le 3o floréal an xn. Mon frère a fait depuis sous ce titre (i) un morceau , qui contient, en moins de cent vers, assez d'idées pour remplir un volume où Bonaparte serait justement apprécié dans sa grandeur et dans ses fautes. Cette pièce paraîtra dans la collection des œuvres de Yictorin Fabre : on y verra ce qu'il pensait de cette fatale journée.
A sa première entrevue avec M. Ginguené, cet écrivain sincèrement philosophe et patriote , ce généreux citoyen , lui dit : Vous venez vous ranger dans le camp des vaincus. Victorin lui répondit : Je serai avec les vaincus jusqu'à ce que la victoire change ou que je meure. La victoire n'a point changé , et il a tenu parole. Tout le monde sait que les vainqueurs lui offrirent en vain pour l'attirer à eux la certitude d'une brillante carrière, la fortune et les honneurs. Il refusa tout pour rester fidèle à ses opinions.
Qu'on ne croie pas cependant que son opposition tînt surtout à la forme du gouvernement. Non ; il a toujours regardé comme un grand crime politique la destruction de la république opérée par son premier magistrat; mais une fois la république détruite, il aurait jugé, peut-être, imprudent de la rétablir. En voyant de près leshom-
(i) Un Songe de floréal an XII.
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mes qui avaient de l'influence, il les avait trouvés, en général, peu dignes d'obtenir, c'est-à-dire peu capables de conserver la liberté véritable. Il croyait qu'on pouvait, sons un gouvernement dont le chef serait héréditaire, assurer aux nations l'exerciced'un assez grand nombre de droits pour qu'elles pussent se formera les exercer enfin tous. Ce qui dans le gouvernement de l'empereur lui causait le plus d'éloignement, c'était cette ambition aveugle qui s'était mise dans une position à ne se soutenir que par des guerres désastreuses pour l'humanité; c'était surtout ce mépris de l'indépendance et de la dignité humaine, qui, prétendant courber toutes les opinions, toutes les consciences, et remplacer dans le cœur de tous les hommes l'amour de sa propre estime par l'amour de l'or et des cordons, forçait dès lors le despote de ne compter que sur les forces physiques, de redouter toutes les forces morales, et d'aller nécessairement à l'opposé du but de tout bon gouvernement, qui doit être de nourrir, de féconder sans cesse au sein des nations tous les sentimens généreux, et de travailler ainsi au perfectionnement moral de l'espèce.
Du reste , Yictorin Fabre avait pensé toujours que l'empire ne serait qu'une tyrannie viagère, il emyait que l'Europe était appelée à jouir, dans un avenir plus OU moins rapproché, delà forme fé-
( xv ) publicaine, et que la transition devait se faire, et pouvait se taire utilement, par une monarchie représentative.
A la première restauration , quoique désolé de l'humiliation de la France , quoique frémissant à l'aspect de l'étranger dans Paris, il espéra un instant que cette monarchie vraiment représentative, transition utile pour éviter les secousses, nécessaire peut-être même pour habituer par degrés le peuple à un exercice sage, éclairé et régulier de ses droits, allait s'établir parmi nous. Si cela eût eu lieu, il s'y serait rallié. Mais cette illusion d'une âme trop généreuse fut courte ; elle avait disparu avant que Louis XV111 mît le pied sur le sol français. Je n'ai pas besoin de dire comment il jugea ce pitoyable 1 8 1 4 .
Le retour de l'île d'Elbe ne lui donna pas un moment d'espoir. Il ne crut jamais à la conversion de Bonaparte; il jugea que des habitudes déjà invétérées l'empêcheraient de se jeter dans les bras de la liberté , qui seule pouvait le sauver : il prévit une seconde invasion bientôt triomphante; et quoique la vue du drapeau tricolore portât dans son âme des émotions involontaires d'orgueil et de plaisir , il prépara son patriotisme à de nouvelles douleurs.
Après la seconde restauration, une ordonnance de Louis XVIII abaissa jusqu'à vingt-cinq ans l'âge
I XVJ ; fixé pour l'éligibilité, et, quant aux mille francs d'impôt direct , permit de compter au fils les impositions du père. Yictorin Fabre, qui avait alors trente ans, se trouva éligible. Tous ceux des électeurs de notre département qui possédaient quelques lumières et n'étaient pas entièrement infectés de la frénésie de nos voisins les Trestaillons, songèrent à le porter. Les électeurs de l'Ardèche eurent un moment dans leurs mains les destinées de l'Europe. On ne se figure pas quelle puissance aurait en paraissant dans une chambre française un grand politique qui serait en même temps grand orateur, ni surtout quelle puissance il aurait eue alors. Dans les circonstances où se trouvait l'Europe, Victorin Fabre, portant à la tribune nationale ses immenses études, son vaste coup (l'œil politique , le talent oratoire qu'il a déployé dans ses écrits , le charme de sa parole et l'énergie de son caractère , aurait reproduit de nos jours les prodiges qu'enfanta l'éloquence chez les peuples libres de l'antiquité. Peut-être son influence sur les événemens n'eùt-elle pas été soudaine, peut-être n'eût-il empêché ni les cours prévôtales, ni les proscriptions, ni les emprunts : l'éloquence la plus saisissante ne peut rien instantanément contre six cents mille baïonnettes. Mais, lorsqu'elle est en position de faire entendre sa voix à tout un empire, elle peut du moins, mal-
gré tous les obstacles, attirer invinciblement l'attention et l'affection du peuple, nourrir et diriger ses nobles passions , le prévenir des pièges qu'on lui tend et l'en garantir, frayer la route des intérêts nationaux , et y rallier, autour d'elle , les bons esprits, les cœurs énergiques et droits. Ce qu'elle peut,Victorin Fabre l'eût fait. Prenant dès lors l'ascendant que devaient lui donner son génie et son patriotisme , il eût empêché la confiance publique de s'égarer , il eût fait tomber le masque de tous les traîtres qui feignaient d'aimer la liberté pour la vendre, la raison du peuple pour la corrompre , la gloire nationale pour l'offrir en holocauste aux prétentions de l'étranger ; repoussant d'une main les intrigans dans l'obscurité d'où les coteries cherchaient à les soulever , il eût , de l'autre, tiré de la foule, montré à la nation et aux destins tous les Français capables de servir leur pays-, les rois auraient senti qu'il fallait marcher avec le peuple et pour le peuple , ou si rien n'avait pu guérir leur aveuglement, la révolution de juillet ne se serait pas fait tant attendre, et loin de nous plonger dans de nouveaux malheurs , elle eût marqué pour la dignité de l'espèce humaine le commencement d'un sort nouveau.
Malgré le délire de la majorité des électeurs de l'Ardèche, et le retour à la Charte qui, dès 1816, vint fermer à Victorin Fabre l'entrée de la repré-
( xviij ) sentation nationale i il eût sans doute rempli sa haute destinée politique par la force seule de ses écrits, s'il fût revenu bientôt dans la capitale. Ce fut moi qui l'en empêchai. Je tombai malade à Nîmes; il ne voulut pas me quitter, il y passa quatre ans à me prodiguer des soins inexprimables, et ne partit que lorsque je fus assez rétabli pour entreprendre moi-même le voyage. J'ai quelquefois rêvé qu'il serait possible que je rendisse des services à mon pays; j'avais même beaucoup travaillé pour me mettre en état de réaliser ces rêves si l'occasion me secondait. Ils descendront tous avec moi dans la tombe. Mais quand ils se réaliseraient tous , leur succès serait loin de compenser le tort que j'ai fait à la France, en détruisant ainsi la carrière du meilleur et du plus patriote de ses grands hommes. Dans les premières années de la restauration , tout tendait à se reconstituer sur de nouvelles bases : les destinées de la patrie dépendaient delà direction imprimée ace mouvement général ; et parmi les hommes environnés alors de la renommée et de la considération, qui assurent une grande influence , Yictorin Fabre était le plus capable de donner cette direction dans un sens éminemment utile au pays.
Mais quand il revint à Paris , en 1 82 1 , tout était reconstitué. Et comment? A quelques honorables exceptions près, quels étaient parmi les
hommes agissans, soit dans un camp, soit dans l'autre , ceux qui auraient pu marcher avec lui ? Les deux partis s'accordaient parfaitement sur un point , exploiter la France au moyen d'un système métis formé de l'ancien régime et du régime impérial; seulement les uns prétendaient que la maison exploitante restât sous la raison Louis XVIII et compagnie; les autres la voulaient sous la raison d'Orléans (i). Qu'aurait pu faire là ou là un patriote? C'était bien vraiment du patriotisme qu'on cherchait ! La chose était tellement en horreur, que le nom même était proscrit. Ce qui prouve que les deux partis avaient encore une plus haute opinion du caractère de Victorin Fabre que de ses talens, c'est que l'un et l'autre crurent plutôt possible de le duper que de le séduire ; ils essayèrent l'un et l'autre de lui faire croire qu'ils voulaient le bien du pays. Mais ses réponses, et plus encore son sourire, son regard, leur prou-
(i) Je n'ignore point qu'il y avait parmi les carbonari , alors existans , et qui ne furent dissous que deux ans après , de véritables et énergiques patriotes. Mais ils étaient dupés et entravés. Les chefs étaient des orléanistes , ou des hommes qui , dans l'occasion, devaient agir comme s'ils l'eussent été. La révolution de juillet l'a prouvé. Il était impossible d'attendre aucun résultat d'nne association où un grand nombre de membres voulaient la libellé, mais où plusieurs des chefs ne voulaient qu'une révolution de palais, et quelques autres ne savaient rien vouloir. Aussi, quoique d'anciens carbonari aient contribué vaillamment aux trois journées, le carbonarisme n'y a été pour rien.
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vèrent bientôt que la sagacité de son esprit était au-dessus des surprises aussi bien que la fermeté de son cœur.
En dehors de toutes les coteries existaient encore quelques hommes distingués. Ils étaient la plupart isolés, cachés dans l'ombre , immobiles, muets. Mais on pouvait les réunir, les remettre au jour, leur rendre, avec l'espoir, le mouvement et la parole : alors se reformerait un parti national. Yictorin Fabre s'approcha d'eux ; ils l'écoutèrent, l'approuvèrent , dirent : Il est trop tard! et retombèrent dans leur immobilité.
Quoique découragé, Victorin Fabre ne se tint pas dans l'inaction. A l'Athénée de Paris, et dans La Semaine il défendit les doctrines nationales. Il donna aussi plusieurs articles au journal des Débats , en 1827, au moment où cette feuille se montrait la plus énergique entre toutes celles de l'Opposition. Mais le charme sous lequel était tombée la France ne pouvait plus être rompu par un seul homme. La faction anti-nationale faisait mouvoir à son gré tous les cerveaux français par le moyen de MM. Royer-Collard , Guizot, Cousin, Barante, etc. , etc.
Cependant la cour avait eu l'imprudence de rompre ouvertement avec les doctrinaires, même avec ceux d'entre eux qui n'étaient pas décidément attachés au parti d'Orléans. Le racommodement
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qui produisit le ministère Martignac ne pouvait être ni sincère ni durable : il était facile de prévoir que cette brouillerie entre les ennemis de la France amènerait une crise pendant laquelle la raison pourrait recouvrer son empire. Victorin Fabre, souffrant depuis plus d'un an de la maladie qui l'a conduit au tombeau , recommença la lutte avec une nouvelle ardeur dans la Tribune. Voici quel était le but de ce journal : Eclairer par degrés, et avec précaution , le peuple français sur la mystification dont il était la dupe; détruire cette monstrueuse centralisation de l'opinion qui livrait à quelques feuilles, souvent organes d'une coterie, la pensée et les affections de tous les citoyens; rendre les esprits à l'indépendance, et pour cela les ramener aux fortes études, qui seules donnent le courage de penser par soi-même; exciter les habitans distingués des départemens à réfléchir sur les hommes, sur les choses , à les juger, au lieu de recevoir par la poste leurs jugemens tout minutés; former ainsi peu à peu une véritable opinion publique , la diriger vers les doctrines qui régnaient en 89, lui montrer le funeste ridicule de toutes les doctrines romantiques sur l'excellence du moyen âge, sur l'industrialisme , sur le culte de l'or, sur l'imitation de l'olygarchie anglaise, etc., etc.; venger la gloire de la France, immolée, depuis l'invasion, aux prétentions les
( x*ij ) plus extravagantes de ses vainqueurs ; ranimer parmi nous cet orgueil national qui seul fait faire aux peuples de grandes choses ; remettre en usage la langue française partout abandonnée pour le patois doctrinaire , et surtout la langue de la vraie politique; faire retentir à nos oreilles et à nos cœurs la liberté au lieu des libertés , le patriotisme au lieu du libéralisme , et la dignité des peuples au lieu de leurs forces productives et commerciales ; ne pas laisser un libraire maître d'assurer l'admiration et la confiance de ses compatriotes à l'homme le plus inepte et le plus lâche, si cet homme lui vend ou lui donne son manuscrit; opposer à cette critique vénale, qu'on peut regarder comme le plus vil et le plus funeste scandale de notre temps, des examens sérieux faits par des écrivains qui se respectent et respectent leurs lecteurs; combattre enfin, dans leur foyer même, toutes les intrigues anti-patriotiques, et appeler tous les patriotes de France à s'en méfier, à s'assurer de leur existence, à les déjouer avec nous, ou du moins, avertis du péril, à ne plus s'endormir dans une déplorable sécurité.
Telle était la tâche que nous nous étions imposée. Victorin Fabre, malade , ne put prendre la direction du journal. A son défaut, je la pris: on sent quelle différence cela dut faire. Victorin Fabre, malade, ne put, malgré son dévouement,
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que nous donner un petit nombre d'articles : autre perte immense pour la Tribune. Cependant nous avancions ; malgré le ban et l'arrièreban des affiliés de la doctrine appelés contre nous par les tartufes qui , traînant après eux la nation comme une troupe de marionnettes, s'étaient faits les fils moteurs de la pensée en France, nous portions tous les jours quelques coups heureux; déjà bien des masques se déchiraient ou vacillaient sur les visages ; dé'jà bien des cataractes paraissaient moins tenaces ; les hommes distingués du parti national qu'on avait mis sous le boisseau commençaient à en sortir et à nous seconder. Si la Tribune avait paru sans interruption du 8 juin 1829 au 26 juillet i83o, nous aurions pu dès lors avoir assez éclairé les esprits, nous aurions pu au moins y avoir porté assez de doutes et de salutaires craintes pour qu'après la victoire du peuple on ne se hâtât pas de mettre les destinées de la patrie dans les mains des charlatans que les trompettes libérales avaient annoncés à la France comme des Démosthènes et des Catons.
Tout-à-coup un des principaux actionnaires , M. Montgolfier (Élie-Ascension) , voulut détruire la société , et il y réussit. Victorin Fabre fut affligé autant que surpris. Nous ne pouvions ni l'un ni l'autre nous résigner à abandonner une tentative qui semblait promettre d'heureux résultats pour
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la France : c'était nous , d'ailleurs , qui avions organisé le personnel de la rédaction, et il nous pesait d'avoir arraché à leurs travaux habituels des hommes de talent (dont l'un même était devenu actionnaire comme nous) pour que leur zèle restât presque aussitôt inutile. Nous cherchâmes à continuer l'entreprise sans interruption; ne le pouvant pas , nous voulûmes du moins la reprendre. Les éloges et les regrets qu'on y donnait de toutes part* devaient nous faire croire que nous serions secondés. Plus de six mois s'écoulèrent dans des tentatives qui auraient dû lasser toute espèce de patience. Et là j'ai eu encore un grand tort. La chute du journal , et les sensations diversement pénibles que les détails de cette chute lui avaient fait éprouver, avaient rendu Victorin plus souffrant; sa maladie en se prolongeant aurait dû m'inspirer des craintes;^ j'aurais dû ne songer qu'aux moyens de le guérir : je l'aurais dû quand il n'aurait été qu'un homme ordinaire, et quand son dévouement ne m'aurait pas deux fois sauvé la vie. Je fis l'opposé. J'étais aveugle ; je croyais que sa maladie n'offrait aucun danger; j'espérais même que la Tribune reparaissant et réussissant pourrait aider à son rétablissement : quelques patriotes dévoués me poussaient aussi à la faire reparaître, y attachant la probabilité d'une révolution que nous pensions