LUMIERES PARMI LE PEUPLE
Si, en gj5, les Jacobins purent momentanément mettre le pied sur la gorge aux patriotes, cela vint des millions que d'Orléans -Égalité répandit par leurs mains , et de l'état où croupissait
(cj) une partie de la population de Paris , abrutie par une longue servitude, féroce par ignorance, et sur laquelle n'était çien. descendu encore des lumières que nos écrivains des deux grands siècles avaient répandues dans la classe moyenne de la société ( 1 ). Aujourd'hui le peuple de Paris ne res-
(1) Quelques hommes qui savent bien que de si monstrueuses doctrines ne peuvent avoir d'autre effet que d'effrayer delà liberté dont on mêle le nom à ces déplorables folies , et feignant de prendre encore le peuple de la capitale pour cette populace de g3 formée en partie de brigands rassemblés par la faction d'Orléans de tous les points de la France et même des pays voisins , cherchent à insinuera des dupes que le moyen d'attacher à leur parti la classe ouvrière est de lui présenter l'appât d'une sorte de communauté de biens. Rien n'est moins vrai; les ouvriers, outre le sentiment d'honneur qui leur fait repousser l'idée de s'emparer des dépouilles d'autrui, c'est-à-dire le vol , de quelque forme qu'on le couvre, ont assez d'esprit et de sens pour savoir que tous les revenus de la France partagéségalement entre tous ses habitans ne donneraient pas à chacun d'eux la moitié de ce qu'il gagne dans son année ; et que , ces revenus provenant pour les sept huitièmes au moins des établissemens agricoles ou industriels qui ue peuvent exister que là où il existe des riches, ils se trouveraient tous aussi bien que les ex-riches obligés de mourir de faim. Ce que les ouvriers désirent réellement pour leur position particulière , se réduit à deux choses qu'un gouvernement national, et par conséquent économe puisqu'il n'aurait plus besoin de corrompre , ieur accorderait sans aucune peine : i° une attitude nationale assez imposante pour rassurer L'industrie et encourager les spéculations par le sentiment de la sécurité; i° l'abolition des Droits réunis qui mettrait le prix des objets de consommation en proportion avec létaux des salaires. Or, ces deux choses sont autant dans l'intérêt des propriétaires que dans celui des ouvriers. Pour la première , cela va sans dire ; pour la seconde également si, comme j'en suis sûr, on pouvait abolir les Droits réunis sans augmenter l'impôt foncier : et lors
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semble nullement à cette populace ; il l'a prouvé de la manière la plus éclatante en juillet. Comme je l'avais imprimé avant les f rois Jours , il est autant au-dessus du peuple de 89 , que la bourgeoisie est en général au-dessous de ce qu'elle était à la même époque. Les sentimens et les idées des classes cultivées emploient d'ordinaire la durée d'une génération à descendre dans les classes où l'instruction est plus lente. Le peuple généreux et plein de sens, que nous avons vu si admirable dans sa lutte contre les troupes de Charles X, montre aujourd'hui le fruit des leçons de nos grands écrivains , qui, dans la classe moyenne, produisirent, en 89 , l'étonnante réunion nommée assemblée constituante. Si dans trente ans d'ici le peuple s'était mis proportionnellement au niveau des notables, tels que les romantiques travaillent à les façonner, et que les notables fussent restés soumis à la même influence, la France serait à jamais perdue ; elle pourrait disputer d'infamie et d'absurdité avec les plus viles époques de l'empire romain.
même qu'on croirait devoir l'aggraver un peu, je prierais encore les propriétaires de comparer leur revenu net d'à présent à leur revenu des années où, sous la république, l'impôt foncier était au moins aussi fort; ils verront combien ils étaient mieux alors. Dans «certains départemens les biens-fonds avaient une valeur double de celle qu'ils ont aujourd'hui.
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ESPOIR DE VOIR LES JEUNES GENS ÉGARÉS PAR LÈS DOCTRINAIRES REVENIR BIENTÔT A L'INDÉPENDANCE DE LA PENSÉS ET A DIS ÉTUDES SÉRIEUSES.
Mais il faut espérer que nous ne sommes pas réservés à tant de honte. Pour que la classe qu'on appelle éclairée recouvre bientôt les lumières qui l'honoraient il y a trente ans, les jeunes gens qui y sont nés n'ont qu'à vouloir. Beaucoup d'entre eux sont doués d'heureuses dispositions; le climat de la France n'a pas cessé d'être favorable au talent. Mais ces dispositions restent sans fruits , parce qu'elles restent sans culture, comme ces champs toujours fertiles, mais qui ne sont plus féconds tant qu'on cesse de les cultiver. Dés traîtres payés pour détruire dans sa fleur tout ce que la patrie devait attendre de l'intelligente activité de ses jeunes citoyens, les ont détournés de toute étude sérieuse. Ils sont parvenus à faire croire, à faire répéter de toutes parts qu'on savait tout sans rien apprendre , qu'on pouvait créer sans connaître; qu'au lieu d'étudier, par exemple, l'histoire de notre révolution , chacun pouvait se faire dans sa tête une histoire de la révolution; qu'au lieu d'étudier la langue de son pays , chacun pouvait se faire un jargon à soi; qu'au lieu d'apprendre laborieusement l'art d'écrire, c'est-à-dire de pré
( civ ) ciser, d'éclaircir, de coordonner ses pensées, on n'avait qu'à jeter sur le papier un amas confus de paroles, supportable tout au plus dans la conversation; qu'au lieu de pénétrer lentement dans les profondeurs de la véritable politique , au moyen des préceptes des grands maîtres comparés aux exemples fournis par les événemens de tous les siècles et de tous les lieux, on n'avait qu'à parcourir des journaux , écouter un professeur de Sorbonne , et puis , avec assurance , régenter Machiavel et Montesquieu , hausser les épaules au nom du sénat romain ou de l'assemblée constituante, et sourire de pitié au nom de Richelieu ou de Cromwel. Une fois de telles idées admises, la jeunesse a été une proie facile pour tous les charlatans; ceux qui voulaient l'égarer dans toutes les routes sociales n'ont plus eu de frais à faire pour cela.
Mais quelques jeunes Français ont repoussé ces idées extravagantes ; ils ont refusé de se mettre un bandeau sur les yeux pour se laisser conduire en aveugles, et ils sont restés attachés aux maximes nationales. Quand ils ont voulu les répandre autour d'eux, ils ont vu avec joie que leurs camarades égarés reconnaissaient aisément l'accent de la conviction et de la raison , et revenaient bientôt aux véritables idées du patriotisme. Ils en ont fait particulièrement l'épreuve lorsqu'ils ont établi
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l'association de janvier i83o, dans laquelle entrèrent une foule de jeunes gens distingués, maintenant répandus sur les divers points de la France. Se pourrait-il donc que deux années d'un gouvernement doctrinaire eussent rendu incurable l'aveuglement de ceux qui sont encore dupes des prestiges de la doctrine? Je ne le puis croire. O vous sur qui repose en partie l'avenir de la nation, jeunes Français qui perdez à soutenir le système le plus faux et le plus funeste des talens naturels dont l'emploi bien dirigé pourrait vous honorer en servant votre patrie, une seule réflexion devrait suffire pour vous éclairer. Ceux qui vous dissuadent de rien apprendre, de rien savoir, se décèlent par cela même; évidemment ils ont l'intention devons tromper, ils veulent que votre ignorance vous empêche d'apercevoir les mystifications qu'ils vous font subir et les pièges qu'ils vous tendent. Celui au contraire qui vous dit : Etudiez les choses et les hommes pour vous mettre en état de juger mes assertions, celui-là vous donne par ce conseil même une preuve de sa bonne foi. Entre deux plaideurs, dont l'un met tout en usage pour empêcher les juges d'examiner les pièces du procès, dont l'autre les supplie d'en faire une étude profonde, quel est celui qui vous semble le plus sûr de la justice de sa cause? Jeunes Français , croyez-en un homme qui
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n'a jamais trompé. Accablé par le malheur, et sans doute peu éloigné de la tombe, je ne puis plus avoir d'ambition personnelle, je ne puis avoir d'autre intérêt que celui du triomphe de la vérité pour l'avantage de la patrie. Je vous en conjure j ne laissez pas se corrompre les dons que vous reçûtes de la nature et dont vous devez compte à votre pays. Ce n'est pas à une chose pénible que je vous convie. L'étude est un plaisir pour les esprits bien faits , le désir de connaître est naturel à l'homme; au milieu surtout de discussions continuelles sur les plus importans objets , l'incertitude, le doute que l'étude seule peut dissiper, doivent être un tourment. Penseriez-vous pouvoir prendre un parti d'après les assertions des journaux? Ces journaux sont les plaideurs. Vous, juges, étudiez les pièces du procès. La preuve que vous ne les connaissez pas, c'est que vous accordez souvent votre confiance à des écrivains qui montrent à chaque page que sur les objets les plus clairs, les plus près de nous, ils sont dans l'ignorance la plus complète, ou se moquent de vous avec la plus audacieuse légèreté. Ce ne sont pas même de fortes études que je vous demande. L'homme qui ne veut pas exercer la magistrature des lettres , qui désire seulement se mettre en état de reconnaître les mensonges et les folies dont la presse nous inonde, et d'avoir une opinion à soi ,
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n'a besoin pour cela que de consacrer une heure, une demi-heure par jour à lire de bons écrits ou à causer avec des gens éclairés (i). Prenez-en l'ha-
(i) Il vient de paraître un ouvrage fort court (mes Soixante ans, ou mes Souvenirs politiques et littéraires, par madame la princesse Constance de Salm), que j'engage nos jeunes gens à lire avec attention , non pas seulement à cause des beauté* de style qu'on doit y remarquer, et parce qu'il est dû à l'un des talens poétiques qui consolent encore la littérature lrançaise au milieu de sa ruine, mais surtout parce qu'ils y trouveront les sentimens que firent successivement naître dans les âmes éclairées et généreuses les différentes phases de notre révolution , depuis les années qui la préparèrent,
Ces jours où la sagesse et le mâle courage , A la vérité sainte apportant leurs trésors, D'un brillant avenir tout nous semblait le gage,
jusqu'au moment où Bonaparte détruisit la république, où
Des droits qu'il soutenait, qu'il proclamait lui-même, Dans son erreur il descendit Aux droits douteux d'un diadème.
Ils y verront quel fut l'enthousiasme des cœurs vraiment citoyens lors des grandes réformes de l'assemblée constituante, lors des premiers prodiges de nos volontaires : ils y verront quel fut le sublime dévouement des mêmes hommes quand l'audace et le crime cachés sous les dehors du civisme, les accusèrent au nom de la patrie. Ils pourront y méditer ces beaux vers sur la chute de Robespierre :
Et lorsque enfin sonna l'heure de la justice, Quand on vit s'arrêter tant de forfaits sanglans ;
Lorsque enfin l'affreux édifice
Croula jusqu'en sesfondemens; Quand aussi l'assassin marchait vers le supplice, Quels transports, juste ciel , combien ils étaient grand* !
Vingt lustres passés sur ma tête
( cviij ) bitude; vous y trouverez bientôt des charmes; bientôt vous allongerez cette heure comme le moment de vos plus doux plaisirs, et la France sera sauvée. Les charlatans de tout genre retomberont dans le néant, la nation s'étonnera d'avoir pu accueillir les doctrines honteuses de l'invasion , elle reviendra aux idées, aux sentimens, aux habitudes qui préparèrent notre liberté et nos vingt ans de triomphes.
Soit que les jeunes gens écoutent ces conseils, ou se les donnent eux-mêmes, soit qu'ils trom-
En moi ne pourraient affaiblir
Le terrible et beau souvenir
De ce jour de mort et de fêle , De cet homme sans voix , pale , sans mouvement , Maudit par tout un peuple à son dernier moment.
Ils y verront que, malgré les graves défauts de la constitution de l'an m, et la faiblesse des hommes chargés de la mettre en œuvre, ce fut sous le Directoire bien plutôt que sous la Convention, (jue la France entrevit le régime républicain et goûta quelques-uns de ses bienfaits. Si les leçons de cette école à la fois Montagnarde et doctrinaire qui, réunissant tous les moyens de perdre la patrie , mêle les axiomes politiques du journal d'Hébert aux opinions littéraires du Globe de MM. Royer-Collard et Guizot, n'ont pas détruit en eux toute possibilité de reconnaître dans le style les vrais mouvemens de l'âme, ils sentiront quelle impression profonde a produit les vers suivans sur cette mémorable époque :
Qu'il m'est doux de les peindre encore Ces jours qui ne reviendront plus ; Ces jours qui du bonheur nous paraissaient l'aurore, Ces jours qu'on méconnaît parce qu'on les ignore, Que l'on comprit dès qu'on les eut perdus !
( cix ) pent notre attente , tout porte à croire du moins que les ouvriers et les cultivateurs conserveront le sens droit qui les guide; et quand cette noblesse des sentimens du peuple serait le seul espoir qui restât à la patrie, elle suffirait pour nous préserver de la crainte de voir les crimes de la Terreur détruire à jamais par leur retour toute possibilité d'un gouvernement libre.
Enfin , je suppose même que le peuple soit à la longue séduit , fasciné , entraîné , qu'il se dégrade jusqu'au rôle de ces animaux féroces qui applaudissaient aux tribunaux révolutionnaires, et entouraient de leurs ignobles hurlemens la fatale charrette où des brigands entassaient la vertu , le talent, le véritable républicanisme; ces scènes effroyables, dont s'applaudiront en secret les ennemis de la liberté , et qui porteront le désespoir dans l'âme des républicains , ne seront que le résultat de la marche du gouvernement entièrement opposée à celle que nous aurions suivie, l'explosion longuement et péniblement préparée d'une infâme machination ourdie contre les doctrines républicaines par leurs plus mortels ennemis. Notre révolution , née des sentimens les plus élevés et les plus droits, avait la douceur et la bonté que donnent la force et l'espérance; des hommes ont entrepris de l'empoisonner lentement; si on leur
( ex ) permet d'accomplir leur dessein , si , quand le poison l'aura défigurée, quand il aura excité dans son sein les convulsions et la rage, ces hommes viennent me dire : Voyez cette révolution que vous disiez si belle et si douce ! Voyez-la ! je leur répondrai avec le calme que l'aspect del'échafaud certainement dressé pour moi, reportera peut-être enfin dans mon âme déchirée par une destinée sans exemple : Misérables, jouissez de votre crime; mais n'espérez pas le faire rejaillir sur ceux qui voulurent vous empêcher de le commettre; c'est parce que vous saviez bien qu'en suivant mes avis on n'aurait eu rien de pareil à craindre que vous avez tout fait pour étouffer ma voix.
Les objections qu'en se fondant sur une telle crainte, on pourrait élever contre les heureux effets qu'aurait eus le plan des patriotes s'évanouissent donc complètement.
Les hommes qui avaient conçu ou adopté ce plan, durent voir avec peine d'autres principes triompher. Cependant quand on eut élevé un nouveau trône, ils indiquèrent loyalement au prince, comme on le verra dans ce Recueil, les moyens de rendre son règne tranquille, durable, respecté; et s'ils publient aujourd'hui leurs projets de cette époque, c'est uniquement pour répondre à d'odieuses calomnies. Est-ce là la con-
duite d'hommes turbu lens, disposés à tout sacrifier , même le repos public, au triomphe de leurs doctrines ?
Au surplus, cette esquisse d'un édifice constitutionnel , soumise aux représentans de la nation , aurait sans doute reçu d'eux des améliorations importantes. Les seules dispositions que ni mes amis les plus énergiques ni moi nous n'aurions jamais abandonnées, et dont le rejet nous eût forcés à nous tenir à l'écart, se réduisaient à deux points principaux sur lesquels tous les hommes de bonne foi doivent être d'accord :
i° L'institution d'une véritable représentation nationale, c'est-à-dire, des lois au moyen desquelles les droits électoraux confisqués par la Charte au profit de la richesse fussent rendus à la propriété ;
2° La réforme complète et sévère de l'instruction nationale, la résurrection des saines études , l'abolition du système inventé pour détruire en France la littérature et les arts et corrompre ainsi la raison publique.