DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE
Quelque influence que puisse avoir sur un peuple le système électoral qui le régit, la direction de l'instruction publique est encore pour lui d'une importance plus haute. De cette instruction dépendent ses destinées , puisque ses déterminations, ses travaux, sa conduite en dépendent, dans l'exercice de ses droits électoraux comme dans toutes les autres circonstances possibles. Avec une fausse direction donnée aux esprits , avec des idées fausses généralement répandues, vous auriez beau posséder la plus belle machine électorale : vous n'arriveriez qu'à de déplorables résultats. Pour parler avec précision, l'existence des peuples tient tout entière aux idées qui sont en circulation parmi les citoyens, aux sentimens qui sont en faveur auprès d'eux; il suffit de con-
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naître ces idées et ces sentimens pour savoir ce qu'est une nation, ce qu'elle peut exécuter, ce qu'on doit en espérer ou en craindre. C'est ce qui fait qu'aux yeux des vrais politiques , la littérature et les arts sont tout, du moment où s'affaiblit l'empire des institutions religieuses.
Comme on peut le pressentir d'après ce que nous avons dit plus hajt, il ne s'agissait pas seulement pour nous de l'éducation du peuple : ce n'était pas même à cela que nous devions songer d'abord. L'instruction publique considérée dans son ensemble, s'étend des leçons du magister de village aux chefs-d'œuvre par lesquels le génie agrandit la sphère de l'esprit humain. C'était ce qu'avait compris la Convention , lorsque , purgée des terroristes et recrutée des républicains échappés à la hache du 3i mai, elle commença la loi de brumaire an jv par les écoles primaires , et la termina par les honneurs du Panthéon rendus aux grands hommes. C'était aussi sur tous les degrés de cette échelle que les patriotes se proposaient d'agir. Mais le peuple étant proportionnellement bien plus éclairé que la classe moyenne, le peuple ayant subi à un degré bien plus faible l'influence des funestes doctrines répandues depuis 1 8 1 5 , c'était à l'instruction des classes aisées qu'il importait de travailler d'abord.
Le plus rude coup des étrangers contre la pa-
( cxvij ) trie n'a pas été porté dans les plaines de Waterloo. Nos défaites pouvaient n'être dans peu d'années que la cause d'une plus grande prospérité. La paix, quoique honteuse, devait laisser à notre population virile le temps de réparer ses pertes, donner de l'activité à notre commerce extérieur, et agrandir par-là notre industrie. Dans l'absence de la gloire des armes , le besoin de la gloire des arts devait se faire plus vivement sentir à la nation. La petite bourgeoisie appelée à des droits politiques qui établissaient pour elle un privilège, et rapprochée ainsi de la classe éclairée, devait naturellement s'efforcer de s'en rapprocher aussi par l'éducation. On était sûr que le peuple continuerait à faire des progrès rapides sous l'influence des idées qui, dans le siècle précédent, avaient fermenté dans les autres classes. Ainsi l'élite de la nation s'efforçant de ressaisir tout-àfait la supériorité de lumières de la génération précédente, dont les orages de la révolution, et surtout le despotisme de l'empire, l'avaient déjà fait déchoir, la classe moyenne s' évertuant pour marcher de pair avec elle dans la voie de la civilisation ( i ) , la classe ouvrière les suivant l'une et
(i) On verra bien, je pense, que ce n'est point la noblesse que je dislingue de ia classe moyenne, mais cette masse de citoyens qui, quelque nom noble ou roturier qu'ils portent, font de la culture de leur esprit et de l'éducation de leur âme leur principale occupation.
( cxviij ) l'autre avec ardeur, et toutes Rattachant d'autant plus au patriotisme que la patrie était plus humiliée, on aurait vu, au milieu de fortes études presque générales, les esprits s'étendre, les caractères s'affermir; une génération tout entière se pourvoir, pour réparer nos désastres, de tous les trésors du savoir et de toutes les ressources que révèle à une volonté forte la méditation des infortunes publiques et des outrages soufferts. En dehors des intrigues du gouvernement, il se serait fait sourdement un grand travail national qui aurait insensiblement préparé les voies à l'émancipation nationale, et rendu cette émancipation le commencement d'une nouvelle ère de gloire et de prospérité.
Mais la sainte-alliance acheva et consolida l'œuvre du champ de bataille dans le sein de Paris, dans ces conciliabules où des hommes nés en France , réunis aux plus perfides et aux plus haineux de nos vainqueurs, osèrent se dire : La France est abattue; mais si les idées de sa noble littérature continuent à vivre dans son esprit, si l'orgueil de ses deux siècles de génie continue à faire battre son cœur, elle se relèvera bientôt plus redoutable. Effaçons ces idées, éteignons cet orgueil national, persuadons aux Français qu'ils n'ont eu jusqu'à présent qu'une fausse gloire, que l'admiration du monde pour leurs grands
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hommes n'était qu'un travers de la mode; que puisque Blûcher a battu Bonaparte , il faut bien que Schiller soit un plus grand poète que Racine, Kant un tout autre penseur que Montaigne ou Montesquieu ; qu'enfin , pareille à ces régions barbares que les Romains civilisaient en les ravageant, la France, éclairée par les baskirs et les kalmoucks, doit dater du jour de sa défaite l'ère de sa liberté et de sa raison.
Un pareil projet semblait si absurde que la seule idée en paraissait alors incroyable à tous les hommes sensés. Qu'est-ce donc que sa réussite? et cependant nous l'avons vu réussir, pour la honte éternelle de la France , pour l'instruction éternelle des peuples qui doivent juger, par cet exemple, mille fois plus extraordinaire, mille fois plus frappant que tous ceux de l'histoire, qu'une nation qui se laisse envahir se condamne à tous les genres d'opprobre , d'avilissement et de misère. La postérité pour y croire aura besoin de toutes les preuves , malheureusement si nombreuses, qui s'accumulent chaque jour; elle aura besoin de lire la collection du Globe et de quelques autres journaux, de voir sur les listes des académies les noms qui s'y trouvent et les noms qui ne s'y trouvent pas, d'exhumer les rapsodies des jongleurs, qu'on appelle en style aussi barbare que leurs vers, nos illustrations littéraires; elle
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aura besoin surtout de se faire expliquer le jargon qui remplace la langue de Voltaire, et qu'on appellera certainement alors le patois de l'invasion. Cette corruption systématique de la raison publique est, je le répète, la plaie la plus dangereuse de la France. Elle s'est encore étendue et envenimée depuis les Trois Jours, depuis que les romantiques, qui, sous la Restauration, se bornaient à entourer , à circonvenir le pouvoir , se sont emparés du pouvoir même , et que quelques-uns de leurs chefs sont devenus ministres : mais elle serait déjà plus d'à moitié cicatrisée , si le parti patriote eût pris les rênes de l'État en juillet i83o.