‹ La révolution de 1830 et le véritable Parti républicainChapitre 4 sur 131 · XXVJ · texte numérisé non relu

XXVJ

gretté de n'être pas riche! Avec quel plaisir il aurait dit à bien des gens : « Vous trouvez l'entreprise utile , mais vous n'y voyez pas assez de fonds , et vous refusez d'y prendre part. Eh bien, il y aura assez d'argent, car voilà cent mille écus que j'y donne , mais c'est à condition que vous n'y entrerez jamais : nous n'avons pas besoin de patriotes jusqu'à la bourse. » Que de fois cette idéelà lui est venue, quand il rentrait excédé de fatigue et plus encore de dégoût pour le temps où il vivait! Que d'expériences il a faites dans ces six mois, sur ce qu'était devenu parmi nous l'empire du patriotisme, de la gloire, de l'honneur, de tout ce qu'il y a de grand parmi les hommes! Quelques exceptions cependant rappelaient encore la France telle qu'elle était avant l'invasion. On leur rendra justice un jour. Mais ces exceptions étaient si rares! Les Mémoires de la Tribune, si jamais je les écrivais avec une entière sincérité , nommant les personnages en toutes lettres, et rapportant les propres paroles , seraient un ouvrage bien curieux , bien instructif, mais bien affligeant. On y verrait l'ignorance profonde de gens réputés habiles, la pusillanimité d'hommes qu'on appelait des héros, et, ce qui est pis encore, une foule de prétendus défenseurs du peuple, qui oui bien des opinions patriotiques pour en retirer de l'argent,

( xxvij ) mais qui n'en ont plus du moment où , pour les soutenir, il faut, je ne dirai pas dépenser, mais exposer un écu (1).

Lorsqu'enfin la Tribune reparut , la France était tout entière occupée de nouvelles élections. Nous en sentions l'importance; nous essayâmes de la faire comprendre. La coalition des journaux, dont la plupart voulaient seulement remplacer le ministère Polignac par le ministère Périer, insistait pour la réélection en masse des 221 votans de l'adresse. La Tribune seule conseilla de ne choisir parmi ces 221 que les hommes qui avaient donné des gages de patriotisme. Elle osa faire entrevoir que quelques-uns de ces messieurs pourraient bien , dans les graves circonstances qu'on devait pressentir, ne montrer ni l'énergie ni le désintéressement nécessaires. La Tribune mit à cela des ménagemens de tout genre. Victorin Fabre trouva que, dans certains articles, il n'y en avait pas encore assez; et il avait raison, puisqu'on se souleva de toutes parts contre ces avertissemens.

(ï) Il est clair que ces mots regardent uniquement les hommes qui professaient les opinions de la Tribune , et en aucune façon ceux qui se trouvant , malgré des idées de liberté, dans la conspiration orléaniste, ne devaient pas vouloir d'un journal dont le but était d'assurer au peuple les fruits du triomphe que le parti d'Orléans complotlait de s'approprier. Je prie seulement ceux-ci de se rappeler la conversation que j'eus avec eux sur leur projet et sur le mien. Ils verront aujourd'hui lequel de uous prévoyait juste.

( xxviij ) Des hommes qui aujourd'hui éclatent en injures contre MM. Périer , Royer-Collard , Guizot , Kératry, Sébastiani, etc., etc. , ou qui écrivent sur eux des articles dont je n'accepterais pas une ligne si je dirigeais encore un journal, criaient alors comme des ours ou des fous, parce que je disais , avec toutes les convenances du langage, qu'on pouvait trouver en France des patriotes plus inébranlables, plus dévoués que ces députés. Et cependant, je le demande, MM. Périer, Kératry, Guizot, etc., etc., etc., ont-ils changé le moins du monde? Non, certes! Mais alors bien des républicains d'aujourd'hui, qui me traitent à cette heure de tiède et de modéré , criaient : Vive la Chartel portaient des toasts à la Charte! faisaient un dieu de Foy, qui ne voyait pour les Français de salut que dans la Charte : ils suivaient avec un dévot respect le cours de M. Cousin ; et ils ouvraient de grands yeux quand je leur disais que la Charte était une chose honteuse, et que les doctrines de M. Cousin étaient aussi ennemies du patriotisme que de la raison.

La coterie l'emporta, les doctrinaires revinrent en masse à la Chambre. La coterie décréta de frapper une médaille en l'honneur des 221 ; la Tribune eut beau dire, la médaille fut frappée (i).

(i)Les souscripteurs en ont été pour leurs frais. Après la révolution de juillet, ils n'ont pas osé la distribuer.

( xxix ) Mais, malgré toutes ces petites manœuvres, un certain nombre de jeunes gens énergiques se ralliaient à nos doctrines; le peuple de Paris n'entendait rien au romantisme, il aimait encore classiquement la France et la gloire; dans la lutte, dont le jour seul était incertain , la liberté avait donc de grandes cbances de succès contre la cour. Ce qui manquait pour consolider le succès , ce que nous n'avions pas eu le temps de faire encore, c'était d'éclairer la bourgeoisie. Comme je l'avais observé dans la Tribune même, le peuple en masse était bien supérieur à ce que la première révolution le trouva en 89; mais la même différence en sens inverse se faisait remarquer dans la bourgeoisie. Si elle avait eu généralement , comme en 89; de véritables lumières et l'habitude de s'en servir; si de fortes études littéraires l'avaient mise en état de distinguer les esprits droits, des esprits faux ; l'éloquence , du parlage; la science, du charlatanisme, quels hommes, outre Victorin Fabre que je nomme d'abord parce que je viens d'exposer ses opinions et parce qu'il n'est plus, quels hommes aurait-elle été habituée à honorer d'une confiance particulière, à regarder surtout comme ses guides ? Incontestablement MM. Garât, de Tracy (1), Daunou, Laromiguière,

(1) Comment concevoir, par exemple, qu'une nation quia la

Page 1