AUX ÉLECTEURS
SERMON DES AUTEURS DU Mémoire au Roi, ET DERNIER MOI i>e la Tribune.
« Au moment où j'écris, des milliers de pauvres «fonctionnaires en sous-ordre gémissent, dans « toutes les parties de la France , les yeux triste- « ment fixés sur la circulaire ministérielle. Leur « conscience lutte contre leurs intérêts : « Voter « le malheur de mon pays ! c'est affreux ! mais « voter ma destitution ! c'est bien dur ! Après ce « dernier vote , comment nourrir ma famille ? « Après le premier, comment soutenir les regards «de mes concitoyens? comment dormir tian- « quille? » Ils calculent, ils s'agitent, ils trem- « bien t.
« Pauvres gens ! et vite que la poste parte , que «le courrier, redoublant de célérité, leur porte « l'heureux imprimé que je tiens dans les mains. « Le combat qui s'est élevé dans leur Ame va finir; « ils vont retrouver le repos. Ce vote complaisant, « dont leur simplicité se révoltait, ce vote auquel « ils allaient peut-être renoncer, dussent-ils bien-
v tôt mourir de faim, ce vole est pour eux un « devoir, un devoir sacré. Ainsi l'ont décidé des « docteurs graves , les auteurs du Mémoire au Roi.
«Ecoutez, ô vous cent mille électeurs du roi, « écoutez : « Le jour de votre convocation n'est pas un jour humain ; c'est pour la monarchie un
jour de la Providence C'était le a3 juin que
l'Assemblée constituante , en exécution de son usurpation , envoyait Pétion et Barnave à Varennes, s'assurer d'un roi qui avait failli échapper à ses bourreaux ! ! ! d'un roi qui avait cru devoir céder! !! »
« Pour connaître vos devoirs, il faut constater « les droits du ministère. Or, ces droits sont ceux « du roi personnellement y ceux du roi tout entier. ...«Le ministère , c'est la royauté, c'est la royauté par excellence, et, si l'on peut le dire, plus que la royauté....»
« Pour mettre de la suite dans vos idées, il faut « connaître aussi l'ordre naturel du monde que « les véritables catlioliques , les royalistes vrais , « ont toujours respecté. Or, cet ordre naturel, le « voici :
Dieu d'abord,
Le souverain pontife et les évéques,
Le Roi ensuite et les Chambres, si...,
I^es ministres , quand même!
L es conseillers-d'état,
Les administrateurs (qui préviennent le mal),
La magistrature,
Les employés de tous les ordres [qui le réparent),
El puis, après cela, les lois, voire même la Charte.
« Ainsi MM. les employés de tous les ordres , fé- « licitez-vous; si vous êtes au-dessous des évèques « qui sont au-dessus du roi ; si vous êtes au-dessous « même des administrateurs qui sont au-dessus « de la magistrature, vous êtes au-dessus de la « Charte. Il est vrai qu'au-dessous de la Charte il « n'y a rien.
« Mais quoique au-dessus de la Charte , vous « seriez au niveau des vipères , si vous ne rem- « plissiez pas les devoirs que vous expliquent « nos auteurs : car le chapitre du devoir pour le « ministère de révoquer ses délégués en général , a « pour épigraphe ces vers à'Andromaque :
« Craignez qu'en votre sein ce serpent élevé, ■ Ne vous punisse un jour de l'avoir conservé. »
... «Les favorisés.... du roi qui , dans les élections, ne se dévoueraient pas tout entiers au roi, ne sont pas seulement ingrats envers leur bienfaiteur, ils sont encore légalement infidèles à leurs promesses , parjures même à leurs ser-
mens. Us ont blessé du même coup, et du même vote électoral, la patrie, le ministère, le roi, leur conscience et Dieu ! ! ! »
« Ainsi , vous voilà bien tranquilles , le ministère « c'est la royauté, c'est plus que la royauté. En nomce mant les candidats de la nation , vous perdriez « votre place , et vous blesseriez la patrie. Plus « d'incertitude, gardez votre place et respectez la « patrie ; nommez les candidats du ministère qui, « à la page 53 , sont aussi les candidats de Dieu.
« Mais peut-être votre esprit chagrin cherche- « ra-t-il un nouveau moyen de vous tourmenter. « Peut-être direz-vous que la plus-que-royauté « des ministres est passagère, que plusieurs de vos « confrères en élections seront sans doute assez « impies pour repousser ces candidats de Dieu, « qu'alors votre place se trouverait à la disposition d'autres plus-que-rois, et pourrait être « perdue par l'effort même que vous auriez fait « pour la sauver? Ecoutez encore les auteurs du « Mémoire au Roi. ils sont bien sûrs de leur fait. ...«Tout ce que nous allons dire arrivera, naturellement, nécessairement, infailliblement, mot à mot , sous nos yeux , et peut-être incessamment. W les électeurs libéraux l'emportent encore une fois, ils ne l'emporteront point une troisième : le nombre trois est une sorte de puissance. Si li révolution l'emportait dans les collèges élec-
toraux, elle serait vaincue dans les Chambres nouvelles; si elle l'emportait dans les Chambres nouvelles, elle serait vaincue à côté d'elles; si la monarchie enfin elle-même était vaincue dans son sanctuaire, elle triompherait ailleurs : elle
renaîtrait, comme le phénix, de ses cendres
$i quelquefois le pied d'un ministre glisse, quelquefois il se fortifie , dans le sang. La mort des royalistes, comme celle des chrétiens, et par la même raison , est la vie des royalistes ! »
« Vous le voyez donc bien , si, malgré l'accom- « plissement de votre devoir sacré, la nouvelle « Chambre était encore révolutionnaire , c'est-à- « dire opposée à M. de Polignac, elle serait dis- « soute , et vous garderiez infailliblement votre « place. Si, par miracle, la puissance du nombre « trois échouait dans d'autres élections , tous ces « députés révolutionnaires seraient terrassés dans « les Chambres par l'éloquence de M. de Poli- « gnac, ou par les argumens irrésistibles d'un de « ses collègues , et vous garderiez infailliblement « votre place. Si , par impossible, un mauvais génie « faisait échouer argumens et éloquence comme « le pouvoir du nombre trois, eh bien! la révolu- « tion, triomphante dans les Chambres, serait « ^lincue à côté des Chambres, c'est-à-dire sans « doute dans l'allée de l'Observatoire, ou dans la « plaine de Grenelle , et toujours infailliblement
« vous garderiez votre place. Enfin , supposez que « la monarchie soit vaincue ici, elle vaincra ail- «.leurs, et vous garderez infailliblement votre « place; car M. de Polignac vous expédiera in- « failliblement un bon brevet , de Londres ou de « Coblentz.
« Quant à vous, fonctionnaires inamovibles, « le devoir de voter selon la circulaire est bien « autrement étroit, bien plus évidemment sacré « pour vous. Vous êtes plus que tous les autres
« fonctionnaires les créatures du roi. D'ail-
« leurs votre inamovibilité est, ne vous y trom- « pez pas, très amovible. On peut facilement l'enc< lever de la Charte. L'inamovibilité en général est « une sottise. « Le droit de révocation a été re-
« connu dans tous les temps La Charte en
« France le proclame, en n'y faisant qu'une exception en faveur des juges, et qui encore « n'existe pas. L'article 58 de la Charte doit se « combiner en effet ( en conséquence de son arti- « cle 68 ) avec une législation ancienne qui autoce rise , en certains cas, des moyens de suspension « et même de destitution d'un juge inamovible. » « Ergo, créatures du roi , votez pour le ministère, «si vous voulez, en remplissant un devoir étroit, « conserver infailliblement votre place. #
« Voilà pourtant ce qu'on ne craint pas d'im- « primer et de répandre! voilà les moyens par les-
« quels on veut agir sur la conscience de huit ou « neuf mille Français. Ce fatras n'est pas le rêve « d'un seul homme; c'est plutôt une rapsodie de « tout ce que nous avons vu, par lambeaux, dans « les feuilles ministérielles, dans les brochures de « M. Cottu, dans les correspondances d'Allemagne. « L'auteur du Mémoire au Roi ne l'emporte sur ses « nobles amis que par un peu plus de franchise. « Ce plan , que les autres hasardent en le morce- « lant, il nous le met en entier devant les yeux. « Qu'est-ce, grand Dieu! qu'une faction qui ose « jeter dans les esprits , avec l'idée de la destruc- « tion de la magistrature, l'idée d'une lutte contre « les Chambres hors des Chambres, l'idée d'une « troisième émigration , d'une troisième restau- « ration , et mêler à de pareilles pensées l'image de « pieds ministériels glissant ou s'affermissant dans « le sang, enfin le tableau de l'incendie d'un trône ? « Electeurs, fonctionnaires ou non, que ces dé- « clamations misérables ne vous fassent pas re- « garder votre vote comme inutile. Nommer des « députés patriotes est le plus facile et le premier « de vos devoirs. Acquittez-vous-en avec zèle, sans « vous inquiéter d'un avenir qu'une faction rêve « dans son délire. Quoi qu'il put arriver, la con- « science d'avoir rempli ce premier devoir vous « soutiendrait dans l'exercice des devoirs plus pé- « nibles qu'on a l'imprudence de vous présager.
îi
« Vous voila bien avertis : par une faveur du ciel «, qui protège la France, la faction a déroulé de- « vaut vous tout le plan du drame qu'elle se pro- « pose de jouer. Avant d écrire un nom sur le bul- « letin irrévocable, assistez par la pensée à la re- « présentation , examinez votre candidat dans a chaque acte, dans chaque scène, et jugez s'il « est capable de se soutenir, jusqu'au bout, à la « hauteur de son rôle. C'est le seul moyen de couce per court à la pièce , de faire baisser le rideau « dès l'exposition. Souvenez-vous de nos conseils ; ce craignez de dire un jour, mais trop tard, la ce Tribune avait raison. »