BRUITS DE COUPS-D'ÉTAT. — SITUATION DE LA FRANCE
« Les bruits sinistres ont redoublé aujourd'hui. « et ils paraissent accueillis par des hommes qui «jusqu'à présent refusaient d'y croire. La masse de « la population est calme , mais attentive ; les en- « fans perdus de la congrégation sont ivres de joie « en proclamant que la Charte est abolie par une «seconde Charte, et la magistrature par des tri- «bunaux d'exception; les congréganistes de plus «haut étage qui n'espèrent pas comme cessaltim- « banques se sauver par le mépris, et rester ina- « perçus dans la fange , portent sur leur visage « l'inquiétude de conspirateurs peu sûrs du succès ; « les amis sincères de la famille royale sont cons- « ternes. Il en est qui croient reconnaître dans tout « ce qui se trame la main d'un traître , et peut-être « la main de l'étranger. Ils espèrent encore éclairer «le roi; ils en cherchent avec anxiété les moyens. « Nous les engageons à lire les réflexions suivantes, « et s'ils les croient propres à appuyer les avis de « leur dévouement, nous les prions de mettre notre «article sous les yeux de Sa Majesté. Nous pou- « vous les y exhorter sans aucune crainte; on verra «bien que nous ne cherchons pas la faveur.
« La conduite des dilférens partis en France pré- « sente, au premier aspect , le spectacle le plus ex- « traordinaire. On dirait que les rôles sont changés. « On croirait assister à une'pièce ultra-romantique «où, pour la plus grande vérité des caractères, « Antoine soutiendrait la république et Brutus la « royauté.
« Ceux qui se disent sans cesse les amis dévoués « du roi agissent et surtout conseillent comme s'ils «avaient juré de briser sa couronne ou de la lift vrer à un autre. Ceux qu'on taxe de haine con- « tre la royauté s'évertuent à chercher tous les « moyens de préserver le trône d'une nouvelle se- « cousse. Ceux-là ont couvert le précipice d'un «voile perfide, et chaque jour ils obsèdent le prince «pour qu'il s'engage clans la route qui y conduit. «Ceux-ci déchirent le voile, montrent l'abîme et « crient de s'arrêter quand il est temps encore.
« Comment expliquer une double contradiction « si choquante ? Essayons. Chacun de ces partis « doit être divisé en deux classes bien distinctes.
«Examinons d'abord le parti des ennemis de la « royauté qui veulent la sauver. Nous examinerons « ensuite le parti de ses amis qui travaillent à la « perdre.
«Dans la première classe du premier parti se «trouvent quelques hommes distingués à qui la « modération de leur caractère a persuadé qu'on
« ne peut rien arranger dans ce monde que par « de mutuelles concessions ; quelques autres dont «l'esprit subtil et systématique aime les questions «compliquées, et qui portent jusque dans la po- «litique ce goût pour les combinaisons difficiles, «pour les amalgames et les contre-poids. Là se « range aussi le nombre immense des Français qui, « ne se sentant ni le talent ni le courage néces- « saires pour s'élever dans les républiques, ont ce- « pendant la vanité de vouloir jouer un rôle. Quel « admirable gouvernement , fait tout exprès à leur «taille, que celui où il suffit pour être proclamé «éloquent de combattre, même en jargon doctri- «naire, les discours d'un ministre; où l'on de- « vient un Caton par sa démission d'une place « dont on doit toucher deux ans plus tard les trai- « temens accumulés ; où l'on peut conquérir le « titre de héros sans s'exposer à une égratignure ! « Ils repoussent par calcul et la monarchie abso- «lue et la république, parce que dans l'une et « dans l'autre il faut se résoudre à n'être rien , ou « à payer de sa personne et de son esprit. On a beau «crier que, tous, ils veulent détruire la Charte, « ils y sont tous au contraire sincèrement attachés, «les uns par conviction, les autres par calcul.
«A leurs côtés, ou, si l'on veut, à leur suite, « se pressent ces bonnes gens pour qui le moindre « mouvement est une douleur, et qui ne peuvent,
« tant qu'ils restent de sang-froid, admettre aucun h argument contre cet éloge suprême : cela existe. « Aussi long-temps qu'un gouvernement quelcon- «que ne les poussera pas à bout, ne les mettra « pas hors d'eux-mêmes à force d'humiAations ou « d'extorsions , ils seront pour lui.
« Tous les hommes de cette classe s'appellent « indistinctement libéraux.
« Dans la seconde classe se trouvent les citoyens « dont le caractère répugne aux termes moyens et « l'esprit aux idées confuses , et qui cependant ne « veulent pas du despotisme parce qu'ils le regar- « dent comme funeste aux nations.
«Si ces hommes-là ne savaient pas tout le res- «pect qu'on doit aux lois de son pays, même « quand on croirait y voir de nombreuses imper- « fections, surtout s'ils calculaient pour eux-mêmes, « ils seraient enchantés de la marche du ministère; * ils voudraient seulementy glisser MM. Sallaberry, « de Grénedan et Madrolle ; ils multiplieraient à la «cour les exemplaires du Drapeau- Blanc ; ils fe- « raient donner sous-main des projets de coups- « d'état un peu moins absurdes que ceux de la con- «grégation. Ils savent qu'en définitive toutes ces « folies aboutiraient à mettre le sort de la France « dans leurs mains. Ils savent que les intrigans qui, « sous le régime où nous vivons , leur seront peut- «être toujours préférés dans leur parti même,
« perdraient tout crédit du moment où une vente table lutte s'établirait. Ils savent qu'au premier « coup de canon ces chefs de file de parade reculeraient jusqu'aux bagages et leur laisseraient «l'honneur du combat. Quelques-uns sentent « même qu'ils ne seront jamais à l'aise que dans «de telles circonstances, et qu'on n'aura jamais « leur mesure , quoi qu'ils fassent , s'il n'ont pas « devant eux une véritable carrière politique , c'est- « à-dire des peuples à sauver par les armes, à en- « noblir par les lois.
« Mais ils sont généreux et connaissent les hom- « mes qui les entourent. Ils ne peuvent se dissi- « muler que, par l'influence des idées absurdes ré- «pandues depuis quinze ans au nom de la liberté, « ce ne serait sans doute qu'a travers bien des mal- « heurs qu'on parviendrait à quelque chose d'heu- «reux; ils s'opposent donc à des folies qui ne les «élèveraient qu'en entassant sous leurs pieds de'» « ruines. Leur ambition se borne à désirer d'em- « pêcher les congréganistes de ruiner la France, « et quelques-uns des libéraux de fausser la raison « publique. On leur donne, et ils méritent le titre « de patriotes, que des citoyens d'une opinion dif- « férente peuvent mériter également.
« Dans le parti des ctnùs de la monarchie, qui lui « donnent des conseils comme Ganelon en donnait « à Holand , il faut distinguer aussi doux classes :