‹ La révolution de 1830 et le véritable Parti républicainChapitre 49 sur 131 · III · texte numérisé non relu

III

« La première est formée de ces vrais aristo- « crates pour qui les privilèges de la noblesse sont « tout, et la royauté rien , si elle hésite à se sacri- «fier pour les soutenir; de ces prélats aux yeux « desquels la royauté n'est respectable qu'autant « qu'elle se fait l'esclave de l'ambition du clergé. « Régnez pour nous ou tombez du trône, tel a toujours été leur langage. En 1790, ils voyaient « leur puissance menacée , ils exigèrent que la «royauté s'exposât aux coups dirigés contre eux; «ils s'attachèrent à elle, ils génèrent ses mouve- «mens, ils entravèrent sa marche, ils firent tant « et si bien qu'ils l'entraînèrent dans leur chute. « Au moment de la restauration , ils protestè- «rent contre la Charte, ils la reçurent comme un «affront, ils se proclamèrent déshonorés à jamais « si les anciennes prérogatives de l'aristocratie et «du clergé ne rentraient pas en France avec nos « anciens rois. Au lieu de demander pardon à la «royauté des torts qu'ils avaient eus envers elle, «a5 ans auparavant, ils s'en firent un titre à ses «yeux. Us surent si promptement la présenter « comme complice de leurs projets, qu'ils ouvrirent « en quelques mois , à travers la population in- « quiète , une marche triomphale au souverain de «l'île d'Elbe.

«Ils avaient chassé la famille royale, les armées «alliées la ramenèrent, el aussitôt, se faisant un

( 1*2 ) « nouveau titre de leurs nouveaux torts , ils demandèrent avec plus d'instance ce qu'ils appe* laient leur légitimité. La couronne refusa , mais « ils crurent pouvoir se faire justice eux-mêmes à «l'aide des Trestaillons qu'ils pensaient trouver «partout. Dans leur plan, les douze cent mille « étrangers devaient jouer le rôle des assassins qui « retiennent la victime pendant qu'un autre as- « sassin l'égorgé. Ils annonçaient hautement dans « les Collèges électoraux qu'un bon petit décret « d'une ligne allait tout remettre en France sur le ((pied de 1788.

« Leurs bons amis les ennemis les prirent à part «et leur dirent: Nous trouvant dix contre un, « nous sommes bien assez forts pour combattre les « troupes françaises , mais non pour vaincre le «peuple français. Tâchez d'attiédir le zèle de vos «Trestaillons et de vos législateurs, ou clans un « mois vous serez tous morts, et nous nous échap- « perons peut-être par quelque coin au nombre de « 80 ou 100 mille.

« Force leur fut alors d'allonger un peu leurs dé- « crets. Bientôt après, Louis XVIII, voyant que la « milice de la Sainte-Alliance ne pouvait pas rester «toujours ici pour leur servir de gardes, et ne se « souciant pas de sacrifier une troisième fois la cou- «ronneà leur bon plaisir, se moqua de leurs cla- « meurs et se rapprocha du parti national. Les

«journaux qu'ils appellent révolutionnaires cal- « mèrent la nation ; les libéraux "proprement dits «acquirent de l'influence, et le trône fut affermi.

« Ne sachant à quel saint se vouer, les chefs du «parti aristocratique se groupèrent autour d'un «homme qui leur promettait de faire au bout «de dix années la contre-révolution légalement et « sans secousse. Mot qui ne peut avoir aucun sens, « comme la Tribune l'a déjà prouvé , à moins qu'on «ne le traduise ainsi : La Charte donne tous les « droits politiques à la richesse. Au moyen de nos «lois de finances, dans dix ans, il n'y aura plus « d'éligibles ni d'électeurs que les amis des dispen- « sateurs du budget, et une Chambre nommée par «ces amis pourra achever la contre-révolution, «que nous aurons ébauchée chemin faisant.

«Les aristocrates poussèrent au pouvoir le grand «prometteur. Malheureusement avant que six ans «fussent écoulés, la nation se montra tellement «lasse de sa contre- révolution légale, qu'on fut « obligé de le renvoyer. Alors les aristocrates re- « vinrent aux idées de i8i5, et la fabrique de « plans de coups-d'état fut remise en activité. Les «ouvriers désirsient pour chef M. de Polignac; ils «l'obtinrent, et maintenant ils le pressent de met- « tre en circulation leurs produits. C'est toujours «le même dévouement qu'en 1790, qu'en 1814, «qu'en 18 16. Dans leur partie contre la nation,

( M«) «ils ont perdu leur ancienne influence; et cornet blés des bienfaits du roi, ils mettent la royauté « pour enjeu , et brûlent de recommencer la partie. «On les appelle à tort absolutistes ; c'est aristo- « crates qu'il faut les nommer.

« La seconde classe de cette faction compte tous « ces gens qui veulent tirer parti de leur talent, et « dont le seul talent est d'être assez bon valet. Ils « veulent mettre la main dans le trésor , et pour « y atteindre ils sont bien obligés de se placer à la « suite de ceux qui ont du pouvoir.

«Maintenant, que doit faire la royauté dans son « intérêt ? Éloigner d'elle tout le second parti en « masse, aristocrates et valets, estimer les patriotes « et s'appuyer sur les libéraux.

«Si la royauté pouvait se méprendre, si elle «adoptait les plans de ses prétendus amis, que « devrait faire le peuple ? Regarder en pitié le se- «cond parti, siffler les libéraux et se presser au- « tour des patriotes.

« Mais les choses n'en sont pas à ces extrémités. «Des hommes qui ne peuvent pas même recruter « de nouveaux chouans dans le département de « Maine-et-Loire, n'engageront pas le roi de France « à mettre toute son armée au service des chouans. « Ils ont beau nous appeler des Bédouins et son- « ner chaque jour le tocsin , la guerre civile n'est u pM encore à nos portes. X

( lis)

Des amis de Charles X , qui s'emportaient alors contre nos conseils au lieu d'en faire leur profit, ayant relu depuis cet article dans leur collection , ont éprouvé de vifs regrets , et ne concevaient pas que j'eusse pu l'écrire ainsi avant les événemens. Les amis de Louis-Philippe qui seraient tentés de se courroucer à leur tour contre les articles postérieurs au 29 juillet, feront bien de songer à ces regrets tardifs.

22 Juillet 1830.

« La Gazette va chercher dans le Moniteur du « 1 G janvier 1817, un discours de M. Royer-Col- «lard où ce député paraît soutenir que les prin- « cipes de la Charte peuvent quelquefois être sus- «pc/ulus, et souhaiter que le gouvernement du roi «reconnaisse sa force, et qu'il s'enhardisse à dis- «siper toutes les résistances, à soumettre toutes «les passions rebelles, à faire dominer enjin la «volonté royale au-dessus de toutes les contradu- « lions. Nous ne nous souvenions pas que M. Royer- « Collard eût prononcé ce discours. Mais s'il l'a « tenu , qu'est-ce que tout cela prouve? Parce que «M. Royer-Collard aura professé ces doctrines, «ces doctrines devront-eiles prévaloir en politique

( <<6 ) «contre la raison? Pas plus que les deux fautes de « langue que contient cette citation ( des circons- « tances qui nécessitent des mesures extraordinaires, et des hommes qui ne peuvent plus être « imposés par d'éclatans appels à la Charte ) ne «prévaudront contre les règles du langage.

«Mais, dit la Gazette, que pourrait une oppo- «sition dont les chefs ont émis ces doctrines? Il y «a, et la Gazette ne l'ignore pas, il y a des chefs « de l'opposition qui n'ont jamais rien dit de pareil; « il en est qu'elle ne peut attaquer par des cita- «tions. Elle n'a contre eux que des injures, « comme la France n'a pour eux que des éloges. »

25 Juillet 1830.

« On dit que sous les auspices de la dernière « brochure de M. Cottu , il vient de se former une « nouvelle société de commerce qui réunit déjà « d'immenses capitaux. Il s'agit d'acheter en grand « les biens des révolutionnaires qui refuseront de «payer l'impôt quand on aura fait un mouvement « sur l'assemblée. Jusqu'à présent on avait pensé «que les propriétés de ces factieux, mises à l'en- «can, au profit du trésor, ne seraient pas fort « recherchées. Mais comment résister à l'avis d'un

« illustre conseiller à la cour royale , et surtout au «ton d'assurance avec lequel il réfute l'opinion du « vulgaire ? Écoutez :

Qui oserait acheter les biens de ces généreux citoyens , m'allez-vous dire avec emphase ? Qui ? Tout le monde : vous-même qui me le demandez , leurs voisins, leurs amis et leurs co-imposés euxmêmes , dont le patriotisme ne tiendra pas contre l'occasion d'une acquisition avantageuse. Est-il des biens en France qui aient jamais manqué d'acquéreurs? N'a-t-on pas acheté sous Louis XIV les biens des protestans proscrits, et, de nos jours, ceux du clergé, du domaine, des émigrés et des condamnés ? Qu'auraient donc de plus sacré les biens des révolutionnaires?

«Vous voyez donc qu'il y aura foule, qu'on «voudra profiter de l'occasion, et que, par con- «séquent, il était utile de réunir de grands capi- « taux pour empêcher la concurrence.

«Mais, me direz-vous, à quoi bon cette réunion « de fonds considérables pour acheter quelques «meubles? — Vous n'y êtes pas, messieurs. Le « génie de M. le conseiller ne se met pas en verve «pour de misérables ventes mobilières. 11 s'agit de « mieux que cela. On veut exproprier entièrement «les révoltés, ou du moins les plus coupables «d'entre eux. — Mais comment pourra-t-on, s'il «y a des acheteurs nombreux, ne tirer de la vente

« d'une terre que le montant de l'imposition qu'elle «doit chaque année? — Comment? Rien n'em- « barrasse M. Cottu. Voyez plutôt :

Que le gouvernement déclare qu'après un premier délai, tous les contribuables retardataires seront assujettis au paiement du double impôt, comme dans des cas analogues on est assujetti au paiement du double droit d 'enregistrement. Qu'il déclare ensuite qu'après un second délai, tous les contribuables retardataires deviendront débiteurs solidaires du déficit total de leur arrondissement. Ce délai expiré , le gouvernement choisira parmi les retardataires , comme tout créancier a droit de faire parmi ses débiteurs solidaires, ceux des plus imposés de l'arrondissement qui se seront montrés le plus ennemis de son autorité , et qui auront le plus excité le peuple à la rébellion, et les contraindra, par la saisie et la vente de leurs biens , au paiement du déficit entier de V arrondissement .

«Le moyen est adroit, il est juste et convena- «ble. M. Cottu connaît son code, et sait en tirer «parti. Il s'en sert même à deux fins, et voici « comment. M. Cottu , candidat repoussé par les « électeurs malgré tant de brochures libérales , « laborieuses préfaces de sa malencontreuse cir- «culaire, en veut aux électeurs, et par son nou- « veau procédé d'expropriation , il les rejettera

«tous dans la classe des prolétaires, et déchirera « dans leurs mains le bulletin maudit sur lequel «ils n'ont pas voulu écrire son nom. M. Cottu, « conseiller à la cour , doit aimer les procès : or , « en libellant ce code d'expropriation des patriotes , «il s'est dit, à chaque ligne , comme Chicaneau :

« De plus de cent procès ceci sera la source.

«En effet, ces rebelles privilégiés dont on aura «vendu les biens pour payer les impositions de « tous les retardataires de l'arrondissement, vou- « dront enfin que leurs co-imposés solidaires les « remboursent des avances qu'ils auront faites «pour eux.

Ceux-ci , pour l'honneur des principes , ne voudront entendre à aucune concession ; les autres deviendront pressans, et l'on verra les plus ardens révolutionnaires , les membres du comité directeur eux-mêmes , poursuivre leurs co-imposés devant les tribunaux pour les forcer d'acquitter ces mêmes contributions qu'ils les auront excités naguère à ne pas payer.

« Après cela , messieurs les ministres , hésiterez- « vous encore à faire un mouvement sur rassemblée, « et à demander un budget par ordonnance qui « doit amener l'expropriation complète des plus «incommodes révolutionnaires, et conduire tant «de plaideurs par -devant M. Cottu? Je ne le

« pense pas : mais s'il vous restait quelques scru- « pules, voici qui va les lever. La vente de ces « biens des factieux aura pour conséquence de « créer des royalistes, comme la vente des biens des « émigrés a créé des révolutionnaires.

«Vous n'êtes pas décidés encore? qu'est-ce donc « qui vous trouble?... Je comprends; vous songez « que tous nos magistrats ne sont pas des mes- « sieurs Cottu. »

§ III. Du 26 au 29 Juillet.

Apparition des ordonnances. — Les trois différens partis qui s'y opposèrent. — Protestation des journalistes. — Commencement de l'insurrection. — Rôle qu'y jouèrent les membres de l'Association patriotique de Janvier i83o. — Combais des Trois- Jours. Vœux de la majorité des combatians. — Conduite des députés. — Détermination du général Lafayette; ce qui la produisit; leçon qu'on doit en tirer.

Trois partis différens combattaient les ordonnances: i° le parti doctrinaire proprement dit, qui désirait une émeute pour forcer Charles X à placer au ministère MM. Périer, de Broglie , Guizot, etc; 20 le parti orléaniste, qui souhaitait que le peuple fit place nette aux Tuileries pour s'y installer ensuite, comme il le comp'oïnit depuis quinze ans; 3° le

parti républicain qui voulait une révolution, pour affranchir la France du joug imposé par l'étranger , et pour rétablir la liberté détruite par Napoléon. J'ai nommé les chefs du premier parti; la plupart des journaux étaient leurs organes, du moins ostensiblement, car plusieurs tenaient au fond pour le second parti. Celui-ci reconnaissait pour chefs MM. Laffitte et de Talleyrand , et pour organe spécial le National, auquel M. Carrel a imprimé depuis une tout autre direction, mais que dirigeaient alors MM. Thiers et Mignet. Le troisième parti était représenté par l'association patriotique de janvier; et son organe était la Tribune.

Plusieurs des journaux dévoués aux deux premiers partis trouvèrent le moyen de paraître, et les conjonctures en centuplaient l'influence. Mais si la Tribune avait pu élever la voix, elle eût été écoutée par la majorité des combattans , elle aurait peut-être prévenu la fatale confiance qui leur fit déposer les armes sans avoir reçu aucune garantie. Tous les résultats de la révolution pouvaient tenir à ce que les patriotes énergiques et prévoyans ne fussent pas réduits au silence. Je le sentais; je le sentais même trop vivement, ou plutôt je laissai cette idée prendre trop d'empire sur moi. Dès le mardi matin, j'aurais dû n'y plus songer, et ne chercher qu'à remplacer ce moyen

d'influence, au lieu de m'aheurier encore à le ressaisir.

On aura vu par les articles précédens que je m'attendais à l'apparition prochaine des mesures contre la presse et contre le système électoral. Mais le ministère voulut surprendre. Dans la journée même du dimanche, 1 5 juillet, il avait adroitement répandu le bruit que le coup-d'état était ajourné. Le lendemain, j'appris en même temps la publication des trois ordonnances, et la convocation des rédacteurs en chef de tous les journaux de l'opposition chez M. Dupin. Je me rendis à cette réunion. On sait qu'elle n'eut aucun résultat. En sortant, les journalistes résolurent de faire en commun une protestation. On choisit pour s'assembler de nouveau les bureaux du National. Après avoir assisté à la délibération où l'on convint des bases du projet, et où l'on chargea de la rédaction MM. Cauchois-Lemaire , du Constitutionnel, Châtelain, du Courrier- Français, et Thiers, du National : je me rendis chez M. Pihan Delaforest, imprimeur de la Tribune. Tl refusa d'imprimer; cela pouvant le ruiner entièrement, il n'y consentirait, disait-il, qu'autant que je lui donnerais personnellement une garantie de deux cents mille francs. Je ne pouvais engager ainsi la plus grande partie de la fortune de mon père , dès lors diminuée par les travaux de ses fils,

dont le patriotisme , bien différent de celui de tant d'autres, était pour eux une cause de dépense, au lieu d'être un moyen de s'enrichir. Je me retirai fort inquiet, mais conservant encore l'espoir de faire paraître mon journal d'une façon ou d'une autre.

A la seconde assemblée, qui eut lieu pour l'examen du projet de protestation, je remarquai que ce projet était fort bien comme discussion de droit, mais que j'y voudrais quelques passages qui pussent agir sur les sentimens du peuple , et pousser les citoyens à cette résistance qu'on leur faisait seulement entrevoir. M. Thiers répondit que chaque journal, en insérant la protestation collective, pourrait y joindre de son chef les avis, les exhortations qu'il jugerait convenables. Je n'insistai pas , pensant que je pourrais en effet publier un article à la suite de la protestation. Sur le récit du refus de M. Delaforest, M. Thiers m'avait promis que si je ne trouvais pas d'autre imprimeur, il me prêterait une des presses du National pour tirer une demi-feuille. Mais, après quelques mots que lui glissa à l'oreille quelqu'un que je ne connaissais pas, il revint à moi et me dit que , réflexion faite , il voyait que c'était impossible.

Je passai donc la soirée à courir avec M. Crus-

solle Lamy (i) pour chercher un imprimeur. Tous nos efforts furent vains.Lorsqu a onze heures, on s'assembla de nouveau pour signer la protestation, je regrettai vivement qu'on n'eût pas fait droit à ma remarque. Mais il était trop tard pour proposer des changemens. Je signai, ainsi que M. Ader. Quelques-uns des autres rédacteurs de la Tribune ne savaient pas même qu'il dût y avoir une protestation. Mon frère était de ce nombre. Je n'avais pu aller le voir de tonte la journée. Je n'aurais eu qu'un mot à lui écrire. Certainement il m'aurait répondu : Si tu approuves assez la protestation pour la signer, signe-la aussi pour moi. Je ne voulus pas le prévenir, non-seulement parce que cette signature exposait beaucoup , mais encore parce qu'il ne me paraissait pas convenable qu'un homme comme lui signât une protestation qu'il n'aurait pas rédigée lui-même.

(i) Comme je venais d'écrire ce passage , j'ai appris la mort prématurée de ce généreux écrivain , qui coopéra avec nous à la fondation de la Tribune, et qui , rempli d'ardeur, de nobles et sages pensées puisées à la meilleure école, habitué dès sa première jeunesse aux luttes de la liberté , portant dans toutes les questions une conviction réelle et un complet désintéressement, avait déjà été utile à la cause nationale, et semblait devoir lui rendre encore de plus grands services. Je le regrette non-seulement comme son ami , mais comme Français. Outre ses nombreux articles politiques, il avait publié des écrits littéraires pleins de mérite, et lu avec succès à l'Athénée une histoire de la révolution des Pays-Bas.

( «25 ) M. Mané, notre gérant, était aussi alité et très malade.

Je rentrai chez moi excédé de fatigue et horriblement tourmenté de ce que mon journal ne paraîtrait pas. Je voyais qu'on se disposait à faire ce que j'avais conseillé en apprenant les ordonnances , à fermer les ateliers. Déjà un certain nombre d'imprimeurs avaient annoncé à leurs ouvriers qu'ils n'auraient point d'ouvrage tant que les ordonnances ne seraient pas rapportées, et beaucoup de manufacturiers devaient le lendemain tenir le même langage. Mais les uns, attachés au parti de M. Périer, n'avaient pour but qu'une démonstration qui fit changer le ministère; d'autres, tenant au parti Talleyrand, voulaient une insurrection qui n'aboutît qu'à un changement d'hommes. L'élan une fois imprimé, les jeunes gens de l'association patriotique devaient facilement entraîner le peuple à dépasser les projets desquêteurs de portefeuilles donnés par CharlesX; le difficile était que le mouvement ne se réduisît pas à servir l'ambition des quêteurs de portefeuilles donnés par un autre prince, et pour cela une des choses les plus nécessaires était , je l'ai déjà dit, que le parti patriote pût répondre aux insinuations de ces derniers.

Je me remis en course dès le lendemain matin. Après bien des démarches inutiles, j'appris

( '20 ) que M. Jules Ûidot avait offert ses presses aux journaux suspendus par le refus de leur imprimeur. Je priai M. Wallez , aujourd'hui secrétaire général du ministère des affaires étrangères en Belgique et alors un des rédacteurs habituels de la Tribune, de passer chez M. Didot pour s'entendre avec lui. Il revint en disant que M. Didot était bien dans les dispositions dont on m'avait parlé, mais ne pouvait imprimer ce jour-là, l'heure des déclarations à la direction de la librairie étant passée.

Je ne parlerai ni de mes démarches pour obtenir de M. de Belleyme une ordonnance qui enjoignît à M. Delaforest de continuer l'impression , ni de ce que je fis dans la journée du 28. Mais je dois ici un témoignage à un homme dont j'ai vu la conduite dans ces graves circonstances, et qu'on oublie pour vanter le patriotisme de gens qui ne me donnèrent pas alors l'occasion de les voir à l'œuvre , qu'on poursuit même de ridicules calomnies parce que son patriotisme n'a pas la conscience flexible de certains autres. Non-seulement M. Danton avait beaucoup contribué à préparer la résistance des citoyens , en formant , avec MM. Morrhéry et Sempoil , l'association patriotique dont j'ai déjà parlé , mais c'est peut-être de tous les combattans celui qui a porté dans la lutte le plus de dévouement et de bravoure , c'est un

de ceux qui ont le plus influé sur le succès, et il n'a pas la décoration destinée à perpétuer le souvenir de cette lutte ! Je sais qu'il ne l'a pas demandée, non plus que bien d'autres; mais certes, ses titres étaient assez connus pour qu'on ne dut pas l'oublier.

Dès le 27, vers trois heures après midi, au moment où les premières décharges de mousqueterie retentissaient dans la rue Saint-Honoré et dans la rue Neuve des Petits-Champs , il vint me dire qu'en parcourant avec quelques amis tout le faubourg Saint-Marceau, en voyant la manière dont le peuple accueillait les idées d'insurrection , il s'était convaincu que le lendemain matin on pourrait soulever une grande partie des ouvriers de ce faubourg. Il me demanda une direction, un plan. Je lui répondis que , ces prévisions fussentelles justes, nous ne saurions, puisque nous n'avions pas d'armes, tenter encore une entreprise vraiment militaire ; qu'on ne pouvait pour le moment que jeter de toutes les manières de la perturbation dans la ville, afin de rendre l'irritation plus générale, d'intimider et d'entraver les troupes; que casser les réverbères, embarrasser les rues de barricades et de tous les genres d'obstacles à la marche d'un corps régulier, en même temps désarmer le plus qu'on pourrait de petits postes, afin de trouver quelques armes et d'avoir des

quartiers de Paris où les insurgés pussent se réunir, était tout ce que les circonstances permettaient d'abord ; que , même lorsque nous aurions un certain nombre d'hommes armés et un peu organisés, il faudrait encore réfléchir beaucoup avant de risquer une attaque importante ; que les mouvemens de ce genre ne réussissaient presque jamais à des insurgés contre des troupes réglées; que ce fut la cause de la défaite des Parisiens au i3 vendémiaire, quoiqu'ils eussent une organisation militaire et de l'artillerie, et qu'au 10 août, malgré le nombre immense des assaillans, ils eussent été repoussés si Louis XVI avait su se défendre ; que le rôle des citoyens était d'étendre le plus possible le théâtre de la lutte, au lieu de le resserrer , était d'attirer les troupes sur cent points différens, de les harceler, de les fatiguer, mais en se laissant attaquer, et attendant pour attaquer à leur tour que le découragement se glissât parmi les soldats.

Si l'ardeur de son courage lui rendait, ces réflexions pénibles , sa raison lui en démontrait la justesse. Il passa une partie de la soirée à chercher des armes. On lui en promit une assez grande quantité. Le lendemain, le faubourg Saint-Marceau répondit à son appel comme il l'avait prévu. Cinq à six mille hommes le suivirent. Il les laissa aux abords du pont Saint-Michel, tandis qu'avec

( 129) lin petit nombre d'entre eux et quelques jeunes gens de l'association , il allait chercher les armes. Une fois ces armes livrées, il serait venu me prendre à la Tribune. On ne put les lui remettre. Désolé de ce contre-temps, il voulut cependant rejoindre les insurgés qu'il avait réunis. Il trouva le passage des ponts intercepté , et il fut obligé de se battre sur la rive droite comme un simple soldat, séparé qu'il se trouvait et de la plupart de ses amis et des ouvriers dont il était connu.

C'est ce qui est arrivé à tout le monde dans cette lutte d'un genre tout nouveau. Bien des personnes se sont vantées, dit-on, d'avoir dirigé les manœuvres du peuple. J'avoue que je n'en conçois pas la possibilité. Quelques hommes ont aidé à mettre la population sur pied; mais, une fois en mouvement, la population a tout fait de son chef, chacun inspiré par les circonstances, par le lieu où il se trouvait. L'idée générale du genre de défense, des barricades, de la destruction des réverbères, etc., pourrait seule avoir été suggérée par quelqu'un. Mais elle est venue peutêtre à cent hommes à la fois. Ainsi, pendant que MM. Delaunay, Sabbatier, Sempoil, Petit-Mengin sortaient de la Tribune , et suivis de quelques ouvriers , commençaient à mettre à exécution le plan de rendre les rues doublement impraticables

a la troupe par l'obscurité et par tous les genres d'obstacles, les réverbères tombaient aussi dans le pays latin, sans qu'au moins, à ma connaissance, l'avis en eût encore été transmis aux membres de l'association qui y étaient restés.

Le récit détaillé de cette lutte ne peut trouver place ici; mais je dois tracer au moins un tableau politique des trois grandes journées, mettant surtout en regard la conduite du peuple et celle des députés.

Le 26, les trois partis opposés aux ordonnances sont d'accord pour faire fermer les ateliers et pousser les ouvriers sur la place publique. Le même jour, les journalistes des trois partis sont d'accord pour provoquer à la résistance.

Le 27, des orateurs des trois partis haranguent le peuple, les uns dans les ateliers, les autres ouvertement et dans les rues. Les uns lui parlent de la nécessité d'avoir de meilleurs ministres, d'autres l'entretiennent des projets sinistres de la branche aînée, d'autres enfin d'indépendance, d'honneur national, de patrie. Ceux-là lui donnent pour cri de ralliement : vive la Cliarleï Ceux-ci : vive la Liberté! Les ouvriers s'amassent dans les rues; ils reçoivent sans s'étonner des décharges meurtrières, ils improvisent quelques barricades faites avec des voitures renversées, des poutres, des tonneaux; ils s'emparent de quelques bouti*

ques d'armuriers. A la chute du jour, les réverbères sont détruits dans presque tous les quartiers, quelques corps-de-garde sont enlevés et brûlés. Dans la nuit, on cherche à se procurer des armes, on fond des balles, on prépare des cartouches. Au milieu d'un profond silence qu'aucune voiture ne trouble, au milieu d'une profonde obscurité, éclatent d'intervalle en intervalle les détonations et les éclairs de feux de peloton exécutés sur le marché des Innocens et dans les rues adjacentes où le peuple harcèle les soldats.

Le 28, dès le matin, l'insurrection est presque générale. Marmont a senti le besoin de resserrer ses troupes. Presque partout on arrache tout ce qui rappelle la royauté, on efface ou on couvre d'un crêpe noir les armes de France, les fleurs de lis, les mots roi, royal , royale. Ouvriers, jeunes gens, se précipitent de tous côtés, cherchant des armes, élevant de véritables barricades. On s'empare des mairies. De temps en temps paraissent quelques uniformes de la garde nationale, un petit nombre portés par d'anciens gardes nationaux, la plupart endossés par un commis, un ouvrier, ou un jeune ami du propriétaire. On les accueille par les cris mille fois répétés de : vive la garde nationale} On se presse à l'entour, et ils semblent conférer un grade à celui qui les porte. Mais presque tous ces nouveaux combat-

( 132 ) tans ont encore au chapeau ou au bonnet la co-» carde blanche. Presque tous crient : vive la Charte] Les jeunes gens de l'association font entendre le cri de : vive la Nation , vive la Liberté! Ils élèvent sur quelques bâtons des étoffes tricolores et rendent à la France son drapeau. Les ouvriers imitent leurs cris, mais en y joignant encore par habitude celui àe vive la Charte, que leur recommandent toujours les hommes du parti Périer et ceux du parti Talleyrand. Ces hommes ont beau protester contre l'apparition des trois couleurs, le peuple défend contre eux l'étendard de la patrie; l'exaltation s'accroît, une véritable révolution se prépare. M. Sabbatier , sur mon invitation , va, suivi de quelques amis, faire sonner le tocsin aux Petits-Pères. Vers onze heures, ce bruit sinistre se mêle aux détonations de l'artillerie, qui recommence à gronder. Nous faisons faire des cocardes tricolores , qui se distribuent malgré les scrupules des affidés de M. Périer. Leurs réclamations sont plus puissantes contre la Marseillaise que j'avais recommandé déchanter. Nous aurions l'air et être en révolution , répondent-ils aux jeunes gens, et en disant cela , ils marchaient dans une colonne armée, précédée du drapeau tricolore et du drapeau noir !

On se bat tout le reste du jour avec des succès variés. Comme je l'avais prévu, partout où le

( '33) peuple attaque, il est repoussé; partout où il est assailli par les troupes, il reste vainqueur. Les communications, devenues presque impossibles, rendent l'incertitude des résultats générale. Ni royalistes, ni insurgés ne savent qui a l'avantage, ne connaissent assez la situation des leurs pour pouvoir tracer un plan. Vers les 5 ou 6 heures du soir, quelques-uns des agens les plus actifs du parti d'Orléans, regardant la bataille comme perdue, cherchent à sortir de Paris. Tout ce qu'il y avait de certain était que Marmont conservait ses deux grandes lignes, l'une s'étendant le long de la Seine, l'autre de la Seine aux boulevards. Quelques heures après, un faible corps d'insurgés, dans lequel était M. Danton, allant en reconnaissance, rencontre, attaque et rompt dans le Marais la seconde de ces lignes; dès -lors les insurgés accumulés dans le faubourg Saint -Antoine peuvent se répandre vers le centre de Paris : la position de l'Hôtel-de-Ville est compromise. Dans la nuit, Marmont se décide à l'évacuer; mais les hommes le plus à portée d'être bien informés ne l'apprennent que long-temps après.

Le lendemain 29, avant que les premiers coups de fusil retentissent, la bataille était gagnée. Excepté la caserne de Babylone et un ou deux autres postes, les troupes royales ne tenaient plus qu'une ligue de retraite sur ies bords de la Seine, depuis

îe Pont-Neuf jusqu'à Châillot. Elles étaient privées dft vivres et harassées. Celles même qui arrivaient seulement alors paraissaient se porter au combat avec répugnance, comme je pus m'en convaincre en longeant un régiment qui entrait par les Champs-Elysées et la place de la Révolution vers les quatre heures du matin. Le Louvre, il est vrai, présentait une position assez forte. Si les insurgés l'avaient attaqué au commencement de la lutte, eussent^ils été en aussi grand nombre que le 29, ils auraient été bientôt repoussés. Mais dans les guerres civiles, et surtout dans les luttes des troupes organisées contre les populations, l'abattement suit rapidement les revers. Cependant les Suisses placés au Jardin de l'Infante firent un feu meurtrier sur les assaillans. Les patriotes dont on voit les tombeaux élevés en face de Saint- Germain-rAuxerrois tombèrent sous leurs coups. Un bien plus grand nombre fut blessé. Ce fut là que M. Sempoil reçut deux balles. Mais une fois le Louvre emporté, tout fut fini; les soldats ne tinrent pas aux Tuileries. Il n'y eut plus que quelques gardes royaux qui, retranchés dans des maisons de la rue Saint-Honoré dont ils s'étaient emparés dès la veille au soir, continuèrent à se battre en furieux jusqu'à ce qu'enfin on enfonça les portes.

V mesure que le combat était devenu plus

général et plus décisif, les sentimens politiques des insurgés s'étaient prononcés davantage. Le 29 , les cris de vive la Charte] étaient bien moins nombreux que la veille; ceux de Vive la Liberté*. les couvraient d'ordinaire, et souvent on n'entendait retentir au milieu de la fusillade que le cri positif, le vœu précis et déterminé de vive la R<'pw blique \ Enfin quand on s'empara des Tuileries -, arriva une scène dont le récit peut caractériser les dispositions des vainqueurs.

Un citoyen. Victoire! — Vite, le drapeau tricolore sur le grand pavillon. Vive la Liberté ! — Camarades, pourquoi brisez-vous ces glaces? Arrêtez : respect aux propriétés nationales.

D'autres citoyens. Non , non , brisez. Nous ne Voulons plus que personne puisse demeurer ici.

Un membre de V association. Si, si ; nous y logeronsLafayette, président de la république française.

Tous. Bravo! bravo ! vive Lafayette ! vive la République !

Un citoyen. Voici un officier mort. Plaçons-le sur le trône, et que désormais on n'y voie plus personne de vivant.

Tous. Bravo! vive la liberté! vive Lafayette!

Pendant qu'une partie de la population combattait ainsi pour rendre à la France la liberté , que faisaient les députés de la France ? Par quels hauts faits se signalaient ces hommes qu'on avait

( «36 ) présentés à l'admiration du peuple comme les héros de la patrie ?

Dès le 26 au soir, M. de Laborde eut la pensée courageuse de réunir chez lui ceux qui se trouvaient à Paris. Là, le vénérable M. Daunou n'hésita point à proposer le seul parti digne d'hommes de tête et de cœur. 11 voulait qu'on se déclarât assemblée nationale. MM. Labbey de Pompière, Bavoux, un ou deux autres encore l'approuvèrent. Mais les doctrinaires, dirigés surtout par MM. Périer et Guizot, firent: facilement rejeter ce noble projet, ainsi que tout ce qu'on proposa d'utile dans la réunion du lendemain. Le 28, on pouvait penser que la majorité serait un peu changée, que la vapeur du sang et de la poudre aurait enfin ranimé dans le cœur des élus quelque fibre capable encore de recevoir des sensations ; que du moins, par calcul d'intérêt personnel , ils tiendraient quelque compte du peuple, alors que le peuple était armé et pouvait, dans quelques heures, être vainqueur. Moi-même, qu'on avait accusé d'être trop sévère envers ces illustres 22i , je croyais, jusqu'à un certain point, à la possibilité de cette conversion. Ce fut ce qui me porta à me rendre dans la réunion tenue chez M. Audry de Puyraveau. Mais, malgré ce que je pus dire, et quoique ces messieurs sussent bien que mou avis éuut appuyé par l'élite des coin-

( J37 ) battans, ils persistèrent clans la même voie : aucun signe, aucun drapeau, crièrent-ils au peuple, au moment même où le drapeau tricolore triomphait sur les boulevards, sur la place des Victoires, et flottait seul sur une partie du faubourg Saint- Germain. Enfin, quand tout fut terminé, quand il ne s'agissait plus entre les vainqueurs que de savoir si l'on rendrait les Tuileries inhabitables, ou si l'on y logerait le président Lafayette , alors, et même plusieurs heures après, il s'agissait entre la fleur des 221 de décider si l'on ramènerait aux Tuileries Charles X, ou si l'on en offrirait humblement le séjour au dévouement de Louis-Philippe. Certes , une pareille conduite aurait dû faire ouvrir les yeux aux dupes les plus obstinées, sur le patriotisme et sur le talent de ces célébrités de tribune, comme on les appelait par un barbarisme si ridiculement grotesque ; on aurait dû voir que si j'avais été injuste à leur égard , ce n'avait été que par trop d'indulgence; mais des impressions long-temps nourries ne s'effacent en un instant que dans les esprits élevés , et de tels esprits n'auraient pu en accueillir de si fausses. D'ailleurs, tant de gens parmi la classe influente avaient partagé durant les trois jours la réserve et la fidélité constitutionnelle de messieurs de l'opposition, qu'ils n'osaient leur en faire un reproche. Le séjour des rues et des places publiques était

devenu sans danger; on ne risquait plus d'y rencontrer les escadrons de la garde, ou d'y être frappé à l'improviste du plomb lancé par les soldats embusqués dans les maisons : une autre population les envahit. Des bataillons, frais de trois jours de repos et de retraite, vinrent relever les insurgés, harassés de trois jours de combats. Avec la population changea le langage : au lieu de ces sentimens généreux, de ces idées nettes et précises , fruits d'une impression profonde, on entendit de nouveau ces obscurs et dégoûtans verbiages , résidus mal digérés des journaux de la coterie. Les imprécations contre les députés firent place aux anciens cantiques en leur honneur; la mystification , un moment suspendue, recommença.

Des patriotes dévoués , des hommes dont l'opinion est d'un grand prix à mes yeux m'ont reproché vivement de n'avoir pas prévenu ce retour aux illusions que j'avais combattues, en réunissant dès la fin des diverses attaques, les membres de notre association et me portant avec eux à niôtel-de-Yille pour y faire triompher nos idées et y mettre promptementà exécution le plan d'un gouvernement national. J'avoue qu'on peut en cela nie trouver un tort. Je me le suis reproché moi-même; en voici, sinon l'excuse, du moins l'explication. Si. comme je l'avais espéré, j'avais

pu pendant l'insurrection réunir un corps armé assez considérable pour influer, d'une manière importante et manifeste aux yeux de tous , sur l'issue du combat , oh ! alors , on m'aurait vu, dès l'instant de la victoire, à l'Hôtel-de-Ville, ou plutôt on m'aurait vu m'installer avec les chefs de ce corps aux Tuileries, y appeler M. de Lafayette, et en faire sortir une heure après la proclamation du nouveau gouvernement et la convocation des assemblées primaires à l'effet de nommer un congrès constituant; ce qui aurait coupé court à toutes les intrigues de messieurs les ex-députés de l'exroi Charles X. Mais diverses circonstances m'âyant empêché de jouer dans le combat le rôle que j'aurais voulu , d'un côté je sentais que, privé de l'ascendant que m'eussent donné de grands services récens et évidens pour tous, je ne pourrais balancer la puissance prêtée aux doctrinaires par l'engouement attaché au titre de député, par cette suite d'adulations quotidiennes dont on les avait gratifiés si long-temps, et que dès lors le succès de mes efforts dépendrait uniquement du degré de confiance et d'activité que mes amis et moi nous pourrions communiquer à un autre; en second lieu, il me répugnait en quelque sorte de m'emparer, quoique ce fût uniquement pour le bien de mon pays, d'un champ de bataille que je n'avais pas plus contribué que bien d'autres à

( no )

Conquérir. L'idée que j'avais eu de ce que j'espérais faire , rapetissait trop à mes yeux ce que j'avais fait.

Je prie ceux des membres de l'association à qui je n'ai pas donné ces raisons de vive voix, de vouloir bien y réfléchir, et voir si, quoique je me reproche de les avoir écoutées , elles n'avaient pas une certaine force.

Les mêmes patriotes se sont plaints avec bien plus d'amertume de la conduite de M. de Lafayette, en qui ils avaient mis tant d'espérances. Je crois devoir reproduire ici ce que je leur ai répondu, car je me suis aperçu que c'était l'apologie qui produisait le plus d'effet sur les amis sincères de la cause nationale, sur ceux par conséquent qu'il importe surtout de rattacher toujours plus à l'illustre général.

Et , d'abord , il y a une question préliminaire à traiter. On prétend, d'une part, que Lafayette n'aurait pas pu établir le gouvernement républicain ; de l'autre, que rien ne lui était plus facile. Cesdeux opinions sont également fausses. Lafayette , fort de son immense renommée, du souvenir de tant de services rendus à la cause des peuples, du respect concilié à son nom par tant de vertus publiques et privées connues de tous les citoyens , de l'ascendant non moins important qu'ajoutait à tant de moyens d'autorité le charme de son es-

prit et de ses manières ; Lafayette pouvait , en employant à l'instant même toutes les forces que la confiance publique mettait dans ses mains, en se hâtant de tout organiser avec l'assurance d'une nation qui se personnifiait, pour ainsi dire, en lui, frapper de stupeur quelques hommes convaincus au fond de leur conscience qu'ils n'étaient forts que de l'appui des coteries , grands que par les échasses placées sous leurs pieds ; il pouvait prévenir les intrigues de la Chambre en déclarant, dès le premier moment, qu'il n'y avait plus en France d'autorités politiques que le gouvernement sorti dç l'insurrection. En commandant sur tout, il aurait été obéi; en faisant tout promptement et hardiment, il n'aurait trouvé d'opposition sérieuse à aucune de ses œuvres. Tout ce qu'on pouvait craindre était de voir les fausses idées répandues dans la nation, ramener au congrès constituant les héros de l'opposition libérale qui, là, comme à la Chambre , eussent combattu toutes les institutions favorables à la liberté. Mais on devait penser cependant que, combien qu'on pressât les opérations électorales, elles seraient encore assez longues pour qu'un gouvernement, ayant pour lui la raison et disposant d'immenses moyens de publicité , eût le temps de désabuser bien des citoyens. Ainsi donc, il était, non pas facile comme quelques-uns le croient, mais possible, quoique

d'autres le nient, à M. de Lafayette de donnera son pays le gouvernement qu'il a toujours considéré comme le meilleur. Puisque cela lui était possible, il a eu tort de ne pas le faire. Il n'a pas eu assez de confiance dans ses forces. Il n'avait pu se soustraire entièrement à l'influence de ces réputations sorties de l'officine doctrinaire ; il n'avait pas mesuré la taille de ces prétendus grands hommes ; il en jugeait souvent d'après les faux signalemens répandus dans le public. Cette faute , funeste dans un politique, l'avait entraîné dans une autre erreur; il ne savait pas tout ce qu'il y avait de distingué parmi les patriotes tenus dans l'ombre par les orléanistes , autrement dit libéraux.

Mais quel a été le principal motif de sa détermination dans de telles circonstances? Peut -on penser que s'il n'a pas assez osé, sa timidité ait été causée par des sentimens personnels? Réfléchissez un seul instant, et vous resterez bien convaincus du contraire. Certainement vous ne croirez point que l'idée du danger pût avoir quelque prise sur celui qui a passé sa vie à braver les périls du champ de bataille, des insurrections et de l'échafaud. D'ailleurs qui est-ce qui aurait osé le menacer ? La pensée n'en a pu venir à personne. Serait-ce l'ambition qui l'aurait entraîné? Mais l'ambition au contraire le poussait dans la voie que vous au-

riez voulu lui voir suivre, et de laquelle il s'est éloigné. C'était lui personnellement qui paraissait perdre le plus à sa détermination. Son choix a été une abdication véritable, l'abdication d'une position mille fois supérieure à la royauté, et du haut de laquelle il pouvait voir tous les trônes chancelans devant lui, attendre avec terreur quel serait le premier sur lequel il porterait le pied pour l'écraser.

Cette abdication n'étant point imposée par des craintes personnelles, n'a pu être amenée que par des craintes pour la patrie; elle a donc été encore un acte de patriotisme. Lafayette s'est exagéré la puissance des ennemis du système républicain; il n'a pas vu comment il pourrait faire entendre raison à cette bourgeoisie nourrie quinze ans dans l'adoration de la Charte, et dans l'admiration des héros de l'opposition orléaniste; il a craint que l'influence de ces députés n'amenât des troubles, des déchiremens dont l'étranger saurait profiter. Cette crainte était combattue dans son sein par des raisons puissantes ; mais ces raisons pouvaient lui être suggérées à son insu par son intérêt personnel.— Si je laisse échapper l'occasion de rendre la France libre, quelle faute ! — Mais si, par une détermination où aurait pu être pour quelque chose ma propre satisfaction, j'attirais tant de malheurs sur mon pays , quels regrets ! Dans cette in*

( 1*4, Certitude , il se rappelle une maxime, une règle de conduite digne de sabelleâme,etqu'il avait souvent répétée : Dans les grandes questions personnelles, le plus sûr est en général de se décider contre son propre intérêt. Dès lors l'indécision a cessé. Il n'a pas vu que quand une nation s'est identifiée avec un homme, c'est un devoir pour cet homme d'écouter son intérêt personnel. Entraîné par le plus noble, le plus pur enthousiasme, il a failli; il a nui à sa patrie par la plus sublime abnégation patriotique, il a mérité les reproches des patriotes; mais en les méritant, il méritait encore, et peutêtre plus que jamais, leur estime et leur dévouement.

Est-ce à dire pour cela que j'approuve sa conduite? Loin de là, je viens de le dire, il a failli; car la première qualité dans un politique est que ceux qui marchent avec lui soient sûrs qu'il ne transigera jamais, du moins sans leur aveu. Pour juger même ses motifs avec L'impartialité que je viens de mettre à cet examen, il m'a fallu d'abord lutter contre la première impression, qui fut, j'en conviens, bien irritante et bien arrière.

De tout ceci doit ressortir pour la France une grande leçon. Lafayette lui-même a cru devoir par patriotisme ne pas donner à sa patrie le gouvernement qu'il regarde comme le meilleur. Pourquoi? Parce que la nation s'était laissé imposer des

réputations de coterie, parce qu'elle avait accepté comme patriotes et habiles des hommes qui n'avaient donné aucune preuve de talent, et en avait donné mille de tiédeur ou même de haine pour la liberté; les uns ne s'étant occupés toute leur vie que d'entasser des écus; les autres, membres obscurs du côté droit de la Constituante, et sous l'empire prédicateurs si ardens du despotisme et des préjugés nobiliaires, que leurs plates élucubrations imprimées scandalisèrent Napoléon luimême; ceux-ci, connus pendant tout le cours de la révolution pour les agens des princes émigrés; ceux-là, enfin, sortis, sous les pieds des Cosaques, de la boue sanglante de l'invasion, élevés dans les antichambres de Talleyrand et de Decazes à corrompre l'esprit public, à dénaturer le caractère français.

Et qu'est-ce qui a rendu possible une pareille mystification? L'oubli des fortes études qui apprennent à distinguer un homme de talent d'un homme ordinaire, l'ignorance de l'histoire, où se conservent les actions des hommes publics, enfin l'habitude de ne s'occuper que de l'événement, de la discussion, du livre, de la nouvelle du moment, habitude qui, faisant voir chaque objet isolé du cadre où il doit être considéré, trompe toujours sur ses proportions.

Que les Français reviennent donc à une juste

appréciation des hommes et des choses; qu'ils réapprennent ce que c'est que talent et patriotisme; qu'ils n'en donnent pas des brevets à quiconque fait acte d'opposition; qu'ils n'accordent leur confiance qu'à ceux qui auront mérité leur estime, et qu'ils ne donnent leur estime qu'à une conduite toujours noble et digne, et non à une seule action dont le but peut être intéressé, ou même honteux. Alors les révolutions pourront être des améliorations; tant que cette réforme n'aura pas eu lieu, elles ne pourroient être que des bouleversemens.

§ IV. Du 29 Juillet au 6 Août.

Opinion des patriotes sur l'usage qu'on doit faire de la victoire. Résultats qu'elle doit avoir, i— Menaces contre les écrivains indépendans. —Les députés qui, pendant la lutte, n'avaient pas même voulu se considérer comme pouvoir constitué, se regardent, après le succès, comme pouvoir constituant. — Le parti d'Orléans l'emporte. — Dangers d'une nouvelle expérience de royauté. — Nécessité de procéder au moins légalement. — Les mûmes hommes qui, pendant quinze ans, ont fait bon marché de la sueur et de la subsistance du peuple, $e trouvent; tout disposés à faire bon marché de son sang.

29 Juillet 1830.

Dans ce jour décisif pour l'avenir de la France, au moment où, sur les ruines du trône de l'inva-

sion , il s'agissait d'élever un gouvernement nouveau; au moment où tout dépendait de la direction donnée aux esprits , et où tous les journaux reparaissaient libres de s'exprimer avec toute franchise, la Tribune seule essaya de s'opposera ce qu'on osai, sans prendre aucune garantie, greffer sur une noble révolution populaire une mesquine révolution de palais, pour en dénaturer, en abâtardir tous les fruits. La Tribune ne paraissait que depuis quelques mois; elle avait à lutter contre des journaux forts d'une influence accrue pendant des années; elle ne fut point écoutée. Quand M. de Lafayette se fut décidé, de bons patriotes même trouvèrent que j'avais toit, et se séparèrent de moi. L'engouement était général. Jen'auraisjamais cru qu'un peu de prévoyance fût chose si rare. « La Tribune, dit M. Morrhery, était affichée dans Paris comme les autres journaux ; mais des misérables étaient payés pour déchirer ou arracher ses feuilles. Nous les gardions l'arme au bras, et plusieurs d'entre nous ont croisé la baïonnette pour les défendre (i). » Or, voici ces articles qui produisirent tant de rumeur : qu'on les juge de nouveau aujourd'hui que le premier engouement est passé.

(i) Brochure citée , page 58.

29 Juillet 1830.

LIRERTÉ. ÉGALITÉ.

« Le sang prodigué avec tant de dévouement et «de courage par les citoyens de Paris, dans les « trois immortelles journées du 27, du 28 et du « 29 juillet, ne mérite pas moins que les biens in- « estimables qu'expriment les deux mots écrits «en tète de cet article. Des hommes chez qui la « faiblesse du caractère rend toujours l'esprit in- « certain et la vue courte, ont pu combattre, il « y a peu de jours encore, les doctrines de la Tri- « hune; mais le peuple français les a adoptées, il a « prouvé qu'elles étaient dans son cœur. Si , après « tant de sacrifices, il n'obtenait pas enfin la jouis- «sance assurée de tous ses droits, on verrait « revenir, au bout d'un temps plus ou moins long, « l'oppression qui a rendu tous ces sacrifices né- « cessai res.

«De plus, la victoire n'est pas encore complète, «il nous reste des dangers à courir. Des corps «entiers de troupes françaises n'ont pas renoncé « encore à l'effroyable envie de tremper leurs « mains dans le sang de leurs frères. Bientôt peut- « être l'étranger viendra se joindre à eux. 11 faut

« donc que toutes les mesures tendent à soutenir « l'enthousiasme de la nation , il faut surtout que « rien ne vienne le ralentir. Le nom du grand cite toyen qui est à la tête du gouvernement provi- « soire, et le caractère de l'habile général qui siège «à ses côtés, nous sont de sûrs garants que les « droits du peuple ne seront point sacrifiés à de « misérables considérations ; toutefois , c'est un «devoir pour tous les patriotes de défendre les «vrais principes. Empêchons les intrigans de ve- « nir recueillir le fruit des efforts du brave.

« Les intrigans, qui s'appelaient les habiles, ont « largement exploité, pendant quinze années, tous «les avantages que leur donnait un système de «concessions et d'amalgames. La question qu'ils «embrouillaient s'est éclaircie, le brouillard s'est « dissipé au bruit du canon. Leur rôle doit être «fini. Qu'ils cèdent le champ aux amis sincères de «la liberté. La population parisienne, se réveillant « d'un long sommeil , a surpassé les prodiges de 89; « qu'il en soit de même dans toute la France. Le « moment est venu où le talent et le caractère «pourront se faire connaître et marquer leur « place. Hoches, Klébers, Desaix de la génération «nouvelle, encore inconnus dans la foule, mon- «trez-vous aux destins, sortez des rangs; voici «votre jour !

«Que sur tous les points du territoire, les eu-

«nemis de la liberté, qu'ils soient nés en France • ou hors de France , trouvent devant eux une «barrière de baïonnettes. Après quarante années, « le jour de gloire a brillé de nouveau pour nous. «N'en laissons obscurcir l'éclat par aucun nuage. « Que l'unanimité des citoyens écarte les orages «des discordes publiques, et ne laisse aucun es- «poir aux ennemis de notre indépendance.

«L'avant-veille du jour où les ordonnances des «coups-d'état furent signées, nous disions, après «avoir donné quelques conseils destinés à empê- « cher ces sinistres mesures, dont les funestes résul- «tats ne pouvaient être arrêtés que par du sang, « nous disions que si ces conseils devenaient iriti- «tiles, le peuple devait se presser autour des pa- «trioles. Il l'a fait, et dans cette résolution il a é trouvé la victoire; qu'il leur reste toujours uni. n

« Un mot fera juger de ce que la nation fran- « raise devra au courage que les citoyens de Paris « viennent de montrer. Par les lois de la révolu- « tion , la France était parvenue à pouvoir nourrir « trente-deux millions d'habitans,au lieu de vingt- « quatre millions qui absorbaient sous l'ancien g régime toutes les ressources. Les hommes vain- « eus hier voulaient ramener l'ancien régime, et

a par conséquent condamner indirectement à la « mort un quart de la population française; car « un état n'a jamais que le nombre d'habitans qu'il « peut nourrir. C'est donc huit millions de Fran- « çais que nos nouveaux volontaires viennent de « sauver. »

«Les citoyens qui se livrent de diverses ma- « nières aux travaux de l'imprimerie, sont presque «tous armés, et les ateliers sont presque vides. «Cependant, on devrait réimprimer à un grand « nombre d'exemplaires quelques-uns des chants « célèbres de la révolution , et notamment cette « Marseillaise , qui eut une si grande influence sur «nos premiers succès. On doit croire aussi que « nos théâtres renonceront aux ignobles farces que «les Allemands et les Anglais nous avaient appor- « tées avec tant d'autres belles choses, et que lors- « que les salles de spectacle se rouvriront, on y «jouera de préférence les ouvrages qui peignent «l'héroïsme et le dévouement k la patrie. Là aussi, « il faut que les patriotes triomphent de la faction «de l'étranger, il faut que les arts redeviennent « les auxiliaires du courage. »

« On entend souvent encore dans Paris le «cri de vive la Charte, qui contraste singuliè- « rement avec les prodiges delà valeur parisienne, « et avec le drapeau tricolore flottant sur nos « murs. Mais il est aisé de se convaincre que les « braves citoyens qui poussent ce cri n'y atta- « chent pas une idée bien nette, puisqu'il est «suivi sur leurs lèvres des cris : plus de roi! « vive la liberté! Cette espèce d'attachement pour « l'acte qui rétablit ce qu'ils proscrivent est en- « core une suite des fausses idées données par « les journaux du centre. Quelques jours suffï- « ront sans doute, pour en effacer les derniers « vestiges. C'est le cri de vive la Liberté! vive la « Nation ! qui doit se trouver dans toutes les «bouches, comme sur toutes les poitrines, les «couleurs du i4 juillet, de Fleurus , d'Arcole « et d'Héliopolis. »

« On a trouvé dans les poches d'un grand nom- « bre de soldats tués une somme considérable « d'argent. Les citoyens même les plus pauvres « n'y touchaient point et ne s'emparaient que « des cartouches. Il esl bon de remarquer coin-

« ment les rois administrent le fruit des sueurs « des peuples; c'est à les faire égorger qu'ils « l'emploient ! Cet argent avait été voté l'an der- « nier sous le ministère Martignac : la Tribune « avait-elle tort de vouloir empêcher ce vote ? »

2 Aoùl 1330.

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