‹ La révolution de 1830 et le véritable Parti républicainChapitre 50 sur 131 · LIBERTE PROVISOIRE DE LA PRESSE · texte numérisé non relu

LIBERTE PROVISOIRE DE LA PRESSE

« La population s'est armée surtout parce que « les écrivains étaient menacés de censeurs ; deux «jours après son triomphe, les écrivains patriotes « seraient -ils menacés d'assassins? La troisième « restauration aurait-elle ses Trestaillon comme « la seconde ? Nous ne pouvons le croire.

« Nous avions appris que de vils stipendiés «menaçaient notre franchise; nous ne faisions «aucune attention à leurs menaces; mais avant- « hier , à 7 heures du soir , au moment où un « second tirage de la Tribune allait paraître , et «où nous préparions le numéro suivant, notre « imprimeur est venu nous déclarer qu'il paierait « tous les dommages-intérêts auxquels les tri- « bunaux le condamneraient, mais qu'il ne pou- « vait plus nous imprimer sans risquer d'être

loi ;

« égorgé, et qu'il ne pouvait même consentir à « l'émission du second tirage déjà prêt.

« On nous a offert sur-le-champ une garde de « trois cents braves choisis parmi ceux qui ont « lé plus contribué aux triomphes du 28 et du 29 «juillet. Ces patriotes auraient à la fois forcé « notre imprimeur à exécuter nos conventions « et forcé les assassins à respecter son domicile. « Nous avons refusé cette offre généreuse , qui « pouvait amener des troubles. Nous avons préce féré chercher un autre imprimeur.

« Nous ne voyons encore que des autorités « provisoires. L'établissement définitif de ces au- « torités est donc encore une question. Tous les « citoyens ont le droit delà discuter; et nous som- « mes persuadés que le prince dont quelques éner- «gumènes invoquent le nom serait le premier à «blâmer leur frénésie. En 1814, sous la lieute- « nance-générale du comte d'Artois lui-même, « la liberté de la presse fut respectée. Elle le sera «encore, et désormais la publication de la Tri- «ùune ne souffrira plus d'interruption. »

Dans lenuméro de la Tribune du 1 6 février 1 83a, un rédacteur qui probablement n'était pas attaché au journal lors de la révolution de juillet, et n'a connu les faits que par des rapports inexacts, a dit i\\\li cette époque on nous menaçait d'une invasion

de la garde nationale dans nos bureaux; on nous provoquait en duel... que puis on nous offrit de l'or pour avoir notre silence ou notre modération.

Je me dois de rectifier ce récit, surtout à cause de cette forme nous, assez étrange quand on parle d'un moment où tout le personnel du journal était différent. Le 3i juillet, une vingtaine de gardes nationaux envahirent nos bureaux, fusil armé et baïonnette croisée. Il est vrai que ce n'était pas contre nous, du moins ostensiblement, mais contre quelques patriotes qui , poursuivis par un attroupement de populace stipendiée, s'étaient réfugiés chez nous. Il est vrai encore que ces gardes nationaux entendirent promptement raison et se retirèrent fort honnêtement. Quant aux provocations dont parle l'article cité, je ne me souviens nullement qu'aucun des écrivains de la Tribune ait été provoqué à cette époque. Du reste , tout cela ne signifie rien ; mais ce qui suit est plus grave. Jamais personne n'a eu l'audace de m'offrir de l'or pour obtenir ou silence ou modération; si mon caractère personnel n'était pas assez connu pour m'épargner l'insulte d'une proposition pareille, il est certain du moins que nul homme au inonde n'aurait eu la pensée de la faire an frère de Victorin Fabre. Or, comme on savait qu'il ne s'imprimait pas dans la Tribune une ligne qui ne fût soumise à mon examen et à

mes corrections, comment aurait-on pu croire utile de faire cette proposition à quelque autre (i)? Voici ce qui se passa. Un des chefs de l'opposition contre la branche aînée, un homme dont la grande influence a été funeste parce qu'il a été trompé le premier, mais que j'ai toujours vu sincèrement patriote, m'offrit de prendre vingt actions de mille francs dans la société de la Tribune. Je lui répondis que cette offre m'eût été fort agréable quinze jours plus tôt, mais que les choses étaient bien changées depuis la révolution, depuis que, sans avoir de portefeuille, il était un des hommes les plus puissans au conseil. Premièrement, il n'offrait de l'or ni à moi ni à aucun de mes coassociés, puisque le prix de ses actions aurait été , si nous les eussions acceptées, versé dans la caisse du journal comme l'avait été le prix des nôtres. En second lieu, il ne parlait ni de silence, ni de modération; il assurait, au contraire, qu'il ne voulait exercer aucune influence. Il comptait seulement sans doute sur les égards que les hommes bien élevés ne peuvent jamais refuser à des relations particulières; il pensait qu'une fois qu'il serait notre actionnaire, nous adoucirions dans l'expression ce qui pourrait bles-

(i) Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait pas eu dans la Tribune d'alors des articles que j'aurais faits tout différemment. On a heau changer, il reste quelque chose du fond et des formes, a moins qu'on ne refasse en entier ; et comment, quelquefois en trouver le temps?

ser ses sentimens personnels. Cette apparence de gêne imposée par les convenances suffisait pour que je repoussasse la proposition. Je dis cette apparence , car, en refusant, j'étais décidé à garder la même réserve, par égard pour l'infirmité d'une grande partie du public, dont la raison, mise, quinze ans, au régime des journaux doctrinaires, ne pouvait plus supporter les vérités les plus simples. En voyant dans ce livre le langage de la Tribune aux premiers mois de la révolution , alors que les Trestaillon tricolores brûlaient nos feuilles, on y trouvera toujours, outre ces ménagemens dans les formes qu'on se doit à soi-même , quels que soient les hommes dont on parle , mille ménagemens dans l'exposition des principes. Ces ménagemens qui, comme mon frère m'en fit plusieurs fois l'observation, n'étaient pas encore assez grands pour faire accueillir mes idées par un public dupe d'une si longue et si artificieuse mystification, paraîtront aujourd'hui excessifs à bien des gens, dont les yeux se sont ouverts quand ce que je prévoyais est successivement arrivé , mais qui alors se mettaient en fureur contre tout ce qui n'était pas un hymne en l'honneur du pouvoir nouveau, et ne craignaient pas de répéter les calomnies qu'inventait contre la Tribune une camarilla assez stupidement éhontée, pour appeler anarchique une feuille où tous les grands principes de

( isa )

morale politique et d'ordre public étaient, à cette époque, proclamés chaque jour avec autant d'énergie que les doctrines de la liberté.

3 Août 1830.

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