‹ La révolution de 1830 et le véritable Parti républicainChapitre 51 sur 131 · PROCEDEZ AU MOINS LOCALEMENT · texte numérisé non relu

PROCEDEZ AU MOINS LOCALEMENT

«On a déjà fait parmi nous bon nombre d'ex- « périences de la royauté. Sans parler de cette «longue suite de rois féodaux, absolus, constitu- «tionnels,que le iPI vendémiaire an itr vint inter- « rompre , nous avons eu l'expérience de cet empire « qui nous fit perdre toutes les conquêtes de la li- « berté, et nous mit sous les pieds de tous les rois « que la république avait mis à nos genoux. Nous « avons eu l'expérience de la monarchie selon la « Charte. On s'en aperçoit à nos bourses , et sur- « tout à ces crêpes funèbres qui, depuis trois jours, «entourent dans la capitale le front de tant de « citoyens.

« On veut cependant faire une nouvelle épreuve. «A la bonne heure; mais qu'on songe à bien « prendre ses mesures : car si cette expérience fallait encore manquer, ce serait la dernière. On « regarderait désormais une monarchie supportable comme une antre pierre philosophale, dont

« on laisserait la recherche à quelques honnêtes « fous.

« La première condition pour que l'expérience « vienne à bien , c'est qu'elle soit faite légalement, « c'est que la nouvelle monarchie soit le résultat « de la volonté générale. Ce ne sera certes pas à «présent qu'on voudra, je pense, nier la souveraineté du peuple; il l'a trop énergiquement «démontrée ces jours-ci. Le prétendant assure « qu'il ne veut tenir la couronne que du vœu de « la nation. Bonaparte, lui-même, rendit hommage « à ce principe. Il fit voter par oui et par non sur « l'établissement de l'empire. Ce vote , il est vrai , «fut illusoire. Il était recueilli par écrit sur des « registres déposés dans les mairies. Ces registres « restaient sous les yeux du pouvoir comme listes «de proscription ou de faveur. Or, si l'on peut « sans grand courage voter contre un pouvoir qui «ne doit durer que quelques années, il faut plus «de fermeté pour s'opposer à la puissance héré- «ditaire: on ne s'expose pas seul alors, on expose « aussi ses enfans et les enfans de ses fils. La seule « manière convenable de recueillir les opinions de « tous les citoyens eût été de les réunir dans des «assemblées primaires où chacun aurait voté au « scrutin secret.

« Le gouvernement représentatif offre un «moyen plus commode, quoique moins sûr, de

( 160 ) « connaître les vœux de la nation : c'est l'élection « de mandataires ; mais pour que ces mandataires «aient le pouvoir constituant, il faut que leurs « commettans aient eu l'intention de le leur con- « fier. En supposant que la Chambre actuelle eût « été nommée par tous les citoyens actifs, au lieu « d'avoir été élue par un si petit nombre de Fran- «çais, elle ne pourrait établir un gouvernement, « faire une constitution, sans un nouveau mandat. « Parce qu'un homme vous aura chargé de veiller « à ses récoltes , vous n'aurez pas le droit de vendre « son champ.

« Quelquefois les circonstances peuvent agran- « dir le mandat, pourvu cependant qu'on ne le «tourne point contre celui qui l'a donné. Si, dès «le premier moment de l'insurrection parisienne, «les députés présens à Paris se fussent déclarés « assemblée nationale , et se fussent hardiment «réunis aux combattans, personne n'aurait songé «à leur dire qu'ils outre-passaient leurs pouvoirs. « Et c'eût été avec raison qu'on n'y eût pas songé ; «car alors les députés auraient participé à la sou- « veraineté des insurgés, souveraineté incontesta- «ble et légale, puisque dans ce moment les insur- « gés étaient les seuls Français libres.

« Mais, dans ces graves circonstances, qu'ont fait «les députés? Ils ont, par leur hésitation, coûté à « la France une foule de braves. Dès le lundi 0.6 ,

«ils se réunirent. MM. Daunou, de Schonen , « Bavoux , Bernard et quelques autres proposèrent « à leurs collègues de se déclarer assemblée natio- «nale, et de donner à l'indignation publique «l'imposant appui de la législature. Ce généreux « avis paraissait l'emporter. Alors arrive un député « qu'un des journaux du centre présente aujour- « d'hui comme un grand citoyen , comme l'un des «auteurs du triomphe de l'armée parisienne, et «ce député fait ajourner toute délibération. Le «lendemain on se réunit encore, et il fut décidé, « comme l'annonça le même journal, d'attendre la «réunion constitutionnelle du 3 août. Les citoyens « étaient massacrés de toutes parts ; mais cela va- «lait-il la peine de se presser? Le même soir, le « véritable grand citoyen , le général Lafayette ar- « riva. Le 28 , une lutte acharnée était engagée « sur un champ de bataille de deux lieues , les dé- « pûtes étaient réunis chez M. Audry de Puyra- « veau , celui qui écrit ces lignes s'y rend , pénètre « au milieu de l'assemblée, et demande, au nom du «peuple, la déclaration immédiate d'un gouverne- « ment libre , une proclamation aux citoyens , une « autre à l'armée , la nomination du général La- «fayette au commandement des troupes pari- « siennes, et la présence des députés auprès des « colonnes.

«Deux heures après, paraissent, au nom des

( 162 ) «députés, quelques lignes qu'on n'aurait pu ac- « cuser que d'être insignifiantes , si à la fin ne s'é- «taient pas trouvés ces mots écrits en petites «capitales : aucun signe, aucun drapeau. Heureusement les citoyens n'abandonnèrent ni le «drapeau tricolore ni le drapeau noir. Ils gagnè- « rent sur l'ennemi une lieue de terrain ; et le « lendemain ils achevèrent la victoire.

« Aujourd'hui, les élus, qui alors ne se croyaient «pas même députés , se croient investis du pou- « voir constituant ; ceux qui voulaient s'en investir « alors pour imposer à la troupe égarée, déclarent « maintenant que les circonstances étant chan- « gées , ils ne peuvent plus prétendre à ce pouvoir. «Les premiers avaient ei ont tort, les seconds « avaient et ont raison.

« Rien ne presse aujourd'hui. On a des autorités «provisoires : on a le temps de consulter la na- «tion. On le doit dans l'intérêt même du prince: «car si le peuple désire qu'il ceigne la couronne, « elle sera plus honorable et plus ferme sur son « front , décernée librement par le peuple ; si , au « contraire , la France a d'autres vues , cette cou- «ronne, décernée contre son vœu, ne pourrait « amener que des malheurs. Mais déjà lelieutenant- « général du royaume a , comme Charles X avait, « il y a dix jours , des amis empressés à le compro- « mettre pour satisfaire les petits calculs de leur

« petite ambition. Ils veulent tout faire par eux- « mêmes, afin de réclamer le salaire de tout. « Espérons que les députés une fois réunis , ils ne « sacrifieront pas les droits du peuple et la dignité « de la Chambre à l'avidité de quelques intrigans. « Espérons qu'ils seront les premiers à proclamer « que la nouvelle constitution de la France ne peut «être définitivement réglée que par une assem- «blée nouvelle, nommée spécialement pour cela, « et à la nomination de laquelle tous les citoyens «auront concouru d'une manière directe ou in- « directe. J'avoue toutefois que cette espérance » serait plus ferme, si les conseils que la prévoyance «des conjonctures où nous nous trouvons nous « fit adresser aux Collèges lors des élections der- « nières , avaient été suivis dans un plus grand « nombre de départemens. Quand on a porté à la « Chambre des hommes habitués à ne voir dans « les luttes ordinaires de la tribune que des ques- « tions de personnes au lieu de questions de prin- « cipes , on n'a guère le droit de se plaindre si ces « hommes voient dans notre glorieuse révolution «un changement d'homme et non de constitu- « tion. »

5 Août 1830.

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