‹ La révolution de 1830 et le véritable Parti républicainChapitre 53 sur 131 · SUR LA SÉANCE DE CE MATIN · texte numérisé non relu

SUR LA SÉANCE DE CE MATIN

«Lorsque, il y a deux mois, nous conjurions les « électeurs de ne pas faire de leurs choix une « affaire d'entraînement et de mode , lorsque « nous les avertissions de songer qu'il ne s'a- « gissait pas seulement de nommer des hommes « décidés , n'importe par quel motif , à faire «de l'opposition contre le ministère Polignac; « qu'il fallait n'accorder l'honneur de la dépu- « tation qu'à des citoyens uniquement et énergies quement dévoués à la patrie, et capables de se « montrer dignes de la confiance publique dans « toutes les situations où le cours des événemens «pourrait les placer; lorsque par ces patriotiques «avis nous nous attirions la haine des intrigans

( 168) tet les critiques des dupes, nous étions loin de « croire qu'un si grand nombre de députés dût « prouver si déplorablernent combien nos craintes « étaient fondées. Nous savions que la plupart «des 221 ne seraient d'aucune utilité au peuple « dans sa défense contre les coups d'état. Sur ce « point, ces messieurs ne nous ont pas surpris. «Nous savions encore qu'une fois le peuple vaince queur, plusieurs d'entre eux intrigueraient pour «lui ravir les fruits de la victoire, pour semer « la division dans son sein , pour engraisser de « son noble sang leur servile vanité. Mais nous «ne nous attendions pas, je l'avoue, au spec- « tacle que la Chambre n'a pas craint d'offrir au- «jourd'hui.

«Des députés ont été nommés en vertu de la « Charte pour concourir au gouvernement de «Charles X: Charles X est en fuite, la Charte « est déchirée par les baïonnettes du peuple ; le « mandat de ces députés n'existe plus : ils ont «perdu l'occasion de s'en donner un autre, le « plus glorieux de tous, en prenant part à l'insur- « rection avant que la victoire ne fût assurée; et « maintenant ils s'investissent eux-mêmes du pou- « voir constituant. Incertains si les 80,000 hom- « mes qui les ont élus voudraient leur confier «encore le soin de discuter un budget, ils agissent « comme si quinze millions de citoyens leur avaient

( 160) « cédé la souveraineté nationale.Cette nuit même, « en quelques heures, ils vont peut-être impro- « viser une constitution.

« L'un d'eux, M. Bérard , s'est chargé du rôle de « Louis XVIII. Il nous apporte sa petite Charte , « ou, si l'on veut, sa déclaration de Saint-Ouen. « Dans cette seconde édition du code avilissant « imposé à la France par les baïonnettes étran- « gères, les prérogatives de la royauté restent les «mêmes; on conserve la Chambre des Pairs, en « mettant seulement à la porte une centaine de «membres, afin de n'être pas obligé d'agrandir « la salle pour y recevoir les hommes dont le «dévouement empressé va mériter la pairie; le « cens nécessaire pour être éligible , le cens né- « cessaire pour être électeur , sont conservés , «au moins jusqu'à ce qu'une loi particulière en « décide ; les gardes nationaux n'auront qu'une « simple intervention dans le choix de leurs chefs ; «il en sera de même des citoyens, dans l'élection «des administrateurs municipaux, etc. , etc.

«Voilà, Français, ce qu'on vous prépare au pa- «lais Bourbon. Si le lieutenant-général entend ses «vrais intérêts, il sera le premier à repousser un «acte que la nation ne peut admettre. Il acquer- «rait, alors, en popularité, ce que la Chambre « vient de perdre. Après l'énergie qu'a montrée le

«peuple, le priver arbitrairement des droits qu'il « a reconquis , serait une haute imprudence. On « risquerait de compromettre la tranquillité publi- « que et d'établir, parmi les Français , des divisions « dont l'étranger aurait peut-être envie de profiter. «L'Europe sait que la France libre est invincible; « elle se garderait bien de nous provoquer à le « prouver au monde une seconde fois. Mais elle «sait aussi que la France esclave peut être en- « vahie.

« Ce qu'il y a de plus révoltant dans toutes ces «intrigues, c'est de voir les amis de la liberté in- « juriés par les nouveaux courtisans comme ils l'é- « taient par les anciens. Les aspirans au ministère « se servent déjà des mêmes armes que les Decazes «et les Peyronnet. A les entendre, ceux qui dé- « fendent les droits du peuple sont des royalistes « ultras. On veut exploiter encore cette idée long- « temps si utile au vice-roi de l'étranger, cette idée « répandue avec une infernale perfidie , que tout « citoyen énergique était un agent provocateur. «Heureusement cette tentative est aussi ridicule « qu'atroce. Il y a quelques jours encore, on pouvait « ainsi entretenir la défiance entre tous les Français; mais aujourd'hui qu'on s'est vu à l'œuvre, «un homme sain d'esprit pourrait-il s'imaginer « de faire croire à personne que les promoteurs

« de l'insurrection , que les vainqueurs des Suis- « ses et des gardes sont des partisans du duc de « Bordeaux ? »

8 Août 1830.

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