PROJETS D'INSURRECTION EN ESPAGNE
«Pendant la noble lutte de la population pari- « sienne contre les janissaires du vice-roi de l'étran- «ger, on a vu des Espagnols, des Italiens, des « Portugais s'élancer au-devant de la mitraille royale «avec la même ardeur que les Français, et, pour «ainsi dire, avec le même patriotisme. En effet , il « s'agissait aussi de leur patrie. Les balles des ci- «toyens qui purgeaient le Louvre et les Tuileries « de ces milices étrangères, soutiens de tous les desapotismes, frappaient aussi la tyrannie à Madrid, «à Milan, à Lisbonne. La France n'avait pu
« tomber sans que tous les peuples fussent froissés « de sa chute ; elle n'a pu se relever sans changer «leur attitude et le sentiment de leur force. Il est « possible que les nouvelles répandues aujourd'hui « d'une révolution complète en Espagne soient pré- « maturées. Mais il est certain que les Espagnols, «ne redoutant plus, ni M. Ouvrard, ni le grand « capitaine que M. Charles Dupin appelait le Scifipion français, ni les caisses du ministère des finan- «ces, plus meurtrières chez eux que les caissons « du duc de Bellune , ne peuvent rester sous le «joug du despotisme. Riégo sera vengé.
«Si, lorsque ce noble jeune homme eut levé «l'étendard de la liberté dans l'île de Léon, on ne « se fût pas arrêté à moitié chemin; si, comme cela « n'arrive que trop souvent aux assemblées délibé- « rantes , les cortès n'avaient pas suivi les con- « seils de cette prétendue prudence qui, presque « toujours en politique, est le comble de la témé- «rité; si, après avoir proclamé un gouvernement «vraiment libre, elles y eussent fait entrer quel- « ques ecclésiastiques connus par leur piété sincère; «si elles avaient ensuite ordonné la distribution « de la plus grande partie des biens des moines « entre les citoyens pauvres qui se rendraient sous « les drapeaux de la patrie ; si surtout les hommes t qui avaient une grande influence dans le parti «de la liberté «mi France, avaient profité habile-
«ment de l'ardeur de notre jeunesse pour porter «au-delà des Pyrénées, non pas une garnison « française de Lers, mais un corps de 20 à 25 mille « hommes , la gloire que l'Espagne avait acquise « dans son admirable résistance contre Bonaparte, « se serait accrue par un nouvel exemple donné « au monde , et la liberté serait venue de Séville « à Paris.
«Maintenant, c'est à nous que revient encore « une fois l'honneur de limer bien des chaînes en «brisant les nôtres. Le despotisme nous crain- «dra-t-il assez pour se tenir partout sur la défen- « sive ? Les mesures prises par la Chambre ont-elles « assez satisfait la masse de la nation pour impo- « ser aux débris de la Sainte- Alliance ? Nous le dé- « sirons beaucoup. Mais il vaut mieux une précau- «tion inutile qu'une confiance funeste. Il nous « aurait paru convenable de créer, dès les premiers «jours de la révolution, des bataillons de volon- «taires qui, n'étant pas distraits par les autres « occupations des gardes nationaux , pussent se « former rapidement aux manœuvres. Au moins « faudrait-il apporter un soin extrême à la réorga- « nisation des régimens de ligne. L'ancien gouvêr- « nement avait donné la plupart des places d'offi- « cier à des hommes qui partageaient ses principes « et ses sentimens. Nos trois grandes journées l'ont «bien prouvé. Or, les guerres qui pourront avoir
« lieu maintenant seront toutes des guerres d'opinion. Comment des officiers imbus des idées de « M. de Polignac pourraient-ils défendre le nou- « veau régime? Ceux d'entre eux qui le serviraient « le plus franchement seraient peut-être exposés « aux soupçons injustes de leurs soldats , et le chef « a besoin , non-seulement de mériter, mais d'ob- « tenir la confiance de sa troupe. Quant à ceux « qui conserveraient leurs affections , combien ne « peut-il pas se présenter d'occurrences où leur in- « fluence deviendrait fatale ! M. le ministre de la « guerre doit se souvenir combien le général Gé- « rard s'est repenti d'avoir prié Bonaparte d'em- « ployer M. de Bourmont. Qu'il ne s'expose plus « à de pareils regrets. »
21 Août 1830.
INFLUENCE DES DOCTRINAIRES. FAUTES DE L'ADMINISTRATION. — CE qu'on AURAIT DU FAIRE.
j< Chaque jour la marche de l'administration « devient plus inexplicable; chaque jour elle ex- « cite davantage l'élonnement des amis de la « liberté et l'audace des partisans du pouvoir dé- « chu. Contre l'intention du roi et des hommes « qui possèdent le plus et méritent le mieux sa
( » ) « confiance , on tend chaque jour à rapetisser les « effets de notre révolution, à les réduire à ce « qu'aurait pu amener un changement de minis- « tère sous Charles X. Les doctrinaires qui depuis « quinze ans grattaient à la porte du cabinet , en « avaient été chassés par M. de Polignac; ils s'ima- « ginent maintenant, ou feignent de s'imaginer que « le sang des citoyens n'a été prodigué que pour « leur ouvrir l'entrée du conseil , et ils agissent « comme ils auraient fait, il y a deux ou trois « ans, si leurs petites intrigues les y avalent poussés.
« Ils suivent à l'aveugle leur plan tracé pour « d'autres circonstances. Partout le système de « l'invasion reste debout, hommes et choses. Les « juges de M. de Peyronnet sont toujours là pour « condamner le patriotisme et la franchise , les « chefs militaires de M. de Bourmont toujours « là pour nous mitrailler. Dans l'administration « proprement dite , on fait , il est vrai , quelques « épurations, quelques permutations. Mais quels «sont pour la plupart les nouveaux élus? Des « hommes nuls , ou des hommes qui ont donné « des gages à l'ancien gouvernement. On s'arrange « comme s'il s'agissait d'obliger des amis , et non « de chercher au nouveau régime de solides ap- « puis.
« La prudence autant que la justice exigeait que « l'administration des communes, des districts et
« des départemens fût à l'instant renouvelée , « non par des bureaux, non par des privilégiés de « la Charte de Louis XVIII, mais par les citoyens. « Les bureaux, même en les supposant purgés des « congréganistes, et composés uniquement d'hom- « mes remplis des meilleures intentions, ne peuce vent connaître toute la France; les privilégiés « de la Charte sont presque partout partagés en «absolutistes et en hommes sans couleur, vou- « lant des libellés , mais par-dessus tout la stabilité, «que, malgré le 20 mars et le 29 juillet, ils « croient attachée à la légitimité; bonnes gens qui, « le 29 au soir, nous auraient volontiers engagés, « comme l'osaient quelques députés, à courir à « Saint-Cloud pour en ramener en triomphe « Charles X, escorté de MM. Casimir Périer, Sé- « bastiani et Royer-Collard , successeurs de M. de « Polignac. Le peuple , au contraire, hait presque « partout , avec force , le gouvernement émané «des baïonnettes étrangères; il se serait donné « pour administrateurs les citoyens qu'il aurait su « être incapables de transiger jamais avec ce gou- « vernement; il aurait choisi de sincères amis de « l'indépendance nationale et d'un peu de liberté. « C'était indispensable dans ce moment pour « donner quelque force au nouveau régime. Il au- « rait fallu même , s'écartant de la maxime ordi- « naire de ne pas choisir les préfets parmi les ha-
« bitans du département , mettre à la tète de cha- « que division territoriale un homme considéré «dans le pays, ayant déjà de l'influence sur un « parti, la connaissance des lieux et des personnes.
« Bonaparte, en 1 8 1 5 , commit la faute énorme « de suivre sa routine, bonne pour des temps « calmes , ridicule pour des jours de révolution. « Qu'arriva-t-il? D'abord plusieurs de ses préfets « donnèrent leur confiance à des royalistes décidés « qui firent manquer toutes leurs mesures en les « divulguant sous main avant de les exécuter ; ence suite , au premier bruit de Waterloo , ces magisectrats, qui ne savaient plus à qui se fier, qui ce n'avaient aucune idée ni des ressources , ni des « intentions du département, qui , en partant, n'y c< laissaient rien qui les intéressât , s'occupèrent « tranquillement à faire leurs malles.
«Supposez à leur place le chef du parti de «l'indépendance dans le département; supposez- « le même n'arrivant à la préfecture qu'avec la «nouvelle de Waterloo; il ne songe point à partir, « car sa famille et ses propriétés sont là ; il songe «à les défendre, et pour les défendre il doit sou- « tenir la cause publique ; il sait à qui s'adresser; «en un instant Ions les patriotes sont avertis, di- «rigés, réunis, et la guerre nationale est orga- «nisée partout où il commande. Supposez maintenant qu-, «ouïes fes prélivluivs sont remplies
« pur des collègues animés du même esprit , et «voyez quels doivent être les résultats.
« Si l'on craignait que cette influence locale ne «devînt redoutable à la bureaucratie, et que l'in- « tervention du peuple ne fit entrer dans les affaires « des hommes trop attachés à la liberté , au moins « aurait-on dû songer à ceux qui ont souffert pour «avoir défendu l'indépendance. Les listes de pros- «cription en 181 5 devaient au moins devenir, en « i83o, des listes de candidature. Eh bien, non; «les citoyens exilés en Belgique n'ont pu venir « faire des courbettes autour du canapé ; on les « oublie. Du reste , quand un émigré de Gand est « au conseil , il est presque naturel que le conseil « montre peu de sympathie pour les proscrits de « Bruxelles.
«Toutefois, il existe dans le cabinet des hom- « mes sincèrement attachés à l'intérêt public , et « leur influence donnerait une tout autre direc- «tion aux affaires, si la Chambre des députés ne « soutenait pas ce système qui tond à faire évanouir « peu à peu tous les résultats de la révolution , «sauf la nouvelle royauté. Le roi sentira sans « doute que du moment où sa puissance resterait « seule au milieu des idées, des institutions et des «hommes du précédent gouvernement, elle serait «bien hasardée; il prendra le parti de convoquer «une nouvelle assemblée qui marche de concert
«avec la partie éclairée et patriote de son conseil. «Sans cela, tout se trouverait bientôt remis en « question. Le parti vaincu relèverait la tête , et le «peuple, pour l'abattre, serait encore forcé de «s'armer. Ces gens qui, disent-ils, s'accommodent « avec les idées de nos ennemis pour terminer les « révolutions, nous jetteraient dans des dissensions « terribles dont le résultat définitif est certain , « mais dont personne ne peut prévoir tous les « malheurs. »
22 Août 1830.