‹ La révolution de 1830 et le véritable Parti républicainChapitre 63 sur 131 · DES PATRIOTES ET DE LEURS CALOMNIATEURS · texte numérisé non relu

DES PATRIOTES ET DE LEURS CALOMNIATEURS

«Il n'est pas de calomnie si odieuse que de préci tendus amis de l'ordre ne se permettent contre aies vrais amis de la liberté; il n'est pas de ca- « lomnie si absurde que n'accueillent quelques lâ- « ches, dont la raison est déménagée depuis qu'ils « ont entendu des coups de fusils. Il y a un mois «les patriotes étaient, on s'en souvient, des émis- « saires de l'étranger, des stipendiés de Charles X. «Tel était le mot d'ordre; les mcndians du Tré- « sor le répandaient dans les places publiques , et «quelques boutiquiers, comme les appelaient in-

« solemment les hommes dont nous les avons délivrés, le répétaient, en tremblant, dans leurs «comptoirs. Un beau jour, cependant, on s'avisa «dépenser que sur les soixante mille hommes qui « avaient gagné la bataille des trois jours, il y avait « au moins cinquante-neuf mille cinq cents patrio- «tes, et que, par conséquent, si les patriotes « étaient stipendiés par Charles X, il fallait que ce « prince eût voulu faire égorger sa garde. Les bou- « tiquiers rirent de leur frayeur , et les mendians « se turent.

« Voici maintenant une autre manœuvre. Les « patriotes ne sont plus des partisans du roi dé- «chu, des congréganistes, des Suisses, des gen- «darmes déguisés. Ecoutez, petits et grands, « écoutez. Les patriotes sont bien pis que tout «cela. Ce sont des hommes qui ont voué une «guerre éternelle à l'ordre public, à l'état de sobriété, à la propriété qui en fait la base; affamés «de pillage et de ruine, ils incendieraient déjà les «manufactures, spolieraient les boutiques, s'ils « n'avaient en poche un projet de toi agraire d'ace près lequel ils se partageront au premier jour, « non-seulement les champs, mais les usines, mais « les madras, mais les calicots.

«Tremblez de nouveau, bonnes gens; trem-

« blez! il y a de quoi! En vérité, il faut qu'on

«compte furieusement sur votre niaiserie.... Mais

« il faut qu'on ne compte pas moins sur notre pa- « tience , ou bien qu'on veuille à toute force faire « naître des troubles auxquels on aura soin de se a soustraire par la fuite, et dont on ira se faire « payer le prix à l'étranger. Quoi! ils veulent le « pillage ces hommes qui, dans trois jours de « guerre civile, n'ont pas pris de force un mor- « ceau de pain , ces hommes qui n'ont pas mérne « enlevé au soldat mort l'argent qu'on lui avait « donné pour l'exciter au massacre, ces hommes « dont le noble exemple a rendu momentanément a à la vertu , même les malfaiteurs , puisque du «27 juillet au 17 août, il ne s'est pas commis dans « Paris un seul assassinat , un seul vol ! Ils sont « ennemis de l'ordre ceux qui ont su le maintenir « sous la mitraille , ceux qui ont poussé les scrute pules de la délicatesse jusqu'à préférer , lorsqu'ils « faisaient disparaître de toutes parts tout ce qui « rappelait la royauté , prolonger un travail dans «lequel les bataillons de la garde, encore intacts, « pouvaient les surprendre, à briser les enseignes, « à dégrader les murs où les mots proscrits étaient « tracés ! Ils rêvent des lois spoliatrices, ceux dont « quelques-uns ont versé leur sang, dont plusieurs « ont tenu pendant six mois leur tête sous le couce teau de la guillotine pour renverser un système « qui faisait passer peu à peu toute la fortune des « citoyens dans les mains d'ignobles séides, et qui,

«vainqueurs, n'ont recueilli de leur victoire que « les calomnies des pervers et des sots ! Ils aiment «les troubles ceux qui ont fait à la tranquillité « publique des sacrifices que l'intérêt de la France « leur défendait peut-être !

«Eh! messieurs, espérez -vous faire oubliera «l'Europe tout ce qui s'est passé? Le 29 juil- «let nous étions maîtres et armés. Quelques «hommes que nous n'avions pu entraîner à au- «cune démarche patriotique, qui, le 18 au soir, «nous disaient encore : aucun signe, aucun dra.- «peau, reconnaissent enfin le drapeau tricolore, «s'assemblent, et se déclarent la France, ou du «moins son équivalent. Certes, si quelqu'un ve- «nait semer la division, c'étaient eux! Puisqu'ils « ne s'étaient point donné un nouveau mandat par « l'insurrection , une fois la Charte tombée avec « Charles X , nous n'avions pas plus de raisons « pour les reconnaître comme députés que pour « reconnaître Marmont comme gouverneur de « Paris. Pour les empêcher de disposer du prix de « nos efforts, qu'avions-nous à faire ? Fallait-il ver- « ser encore du sang ? Non , il suffisait d'envoyer « un détachement qui les priât poliment de retour- « ner chez eux. Ni l'ordre ni la tranquillité n'au- « raient été troublés. Nous ne voulûmes pas le faire. «On nous dit que Paris était mur pour la liberté, « mais qu'il n'en était pas ainsi des provinces; que

«nous avions la majorité dans la capitale, mais «que dans les départemens, nous serions en mi- « norité; que d'ailleurs l'étranger serait trop jaloux « de la France , et nous déclarerait la guerre ; en- «fin, qu'on ne faisait que du provisoire, et que « tout serait soumis à la révision du peuple ; « qu'ainsi nous ne nous soumettrions qu'à la vo- «lonté nationale.

« Quelques-uns d'entre nous crurent à la sincé- « rite de cette promesse et à la justesse de ces « raisonnemens. D'autres secouèrent la tête aux « raisonnemens comme aux promesses. Seuls, «ils étaient encore les plus forts : ils ne vou- « lurent pas user de leur force; ils firent le sa- «crifice de leurs opinions. Ce ne fut pas sans « éprouver une sorte de trouble qui ressemblait « presque à ce que doit être le remords. Ils se di- « saient : « Ce n'est point par des concessions à l'é- « tranger et aux émigrés qu'on évitera la guerre « étrangère et la guerre civile. La liberté eût pré- «venu l'une et l'autre. La révolution est faite; si « on la réduit à rien, n'en faudra-t-il pas une au- «tre? Beaucoup de sang a coulé, et ce sang est « celui de l'élite de la France. La plupart de ces « ouvriers, encore sans tombeau, avaient pris part, «sur vingt cliamps de bataille, aux triomphes de « la patrie : il est mort plus de cinquante jeunes gens «de notre grande association patriotique. Peut-

( 240 ) « être en périrait-il trois cents si les hommes de la « restauration rendaient jamais une autre révo- « lution nécessaire. » N'importe, ils se sont soumis.

«Mais, direz-vous peut-être, ceux dont vous «parlez, étourdis de voir des hommes très in- « fluens se séparer de leur parti, accablés par les « fatigues des trois journées, ont cédé un moment. « Une fois l'occasion perdue, ils l'ont regrettée , et « maintenant ils désirent des troubles qui puissent «la ramener.

« Ceci est assez adroit. Aucun de vos journaux « ni de vos conseillers d'état ne l'a trouvé; mais « nous pouvons sans crainte ajouter à la sagacité « de nos accusateurs : notre cause est assez bonne « pour cela. Si nous désirons des troubles , sur « quoi pouvons-nous en fonder l'espoir ? Sur vos « fautes , n'est-ce pas ? Les gouvernemens sont tou- « jours les premiers auteurs des révolutions qui « les renversent. Aucune conspiration ne peut « réussir si le pouvoir n'est pas le plus habile des « conjurés. Nous serions donc bien aises de vous « voir faire des fautes. Vous flatterions-nous? Non; «car cela nous ôterait le droit de profiter de vos « erreurs. Nous pourrions même les relever avec « force pour augmenter le ressentiment du peu- « pie. Mais vous donnerions-nous tous les conseils « qui doivent vous les faire éviter ? Serions-nous « assez dupes pour vous indiquer la route qui

« doit chaque jour vous donner cent amis et nous et ôter mille partisans ?

« Or, que vous avons-nous dit? Que vous ont « conseillé tous les rédacteurs de la Tribune , nonce seule ment ceux qui aiment une monarchie vraice ment constitutionnelle, mais encore ceux qui, ce comme l'auteur de cet article, ont de la peine à ce croire possible la durée d'une telle forme de ce gouvernement? Ils ne se sont pas bornés à vous ce donner les conseils les plus utiles, ils vous les cc[ont donnés avec tous les ménagemens, avec toutes ce les concessions qui pouvaient vous les faire adopcc ter sans répugnance. Je ne citerai que quelques ce exemples frappans.

ce Nous vous avons dit : Si le gouvernement plus ce coûteux que vous avez adopté ne vous permet ce pas d'abolir entièrement, et tout de suite, les ce impôts indirects, comme nous l'aurions fait, ce hâtez-vous de délivrer le peuple des droits qui ce sont reconnus pour les plus vexatoires , et d'ancc noncer que l'année prochaine le reste sera aboli ce ou modifié. Rien ne pouvait être plus utile à la ce nouvelle monarchie que l'abolitign ou l'adoucc cissement de ce fléau, qui a toujours été en ce France inséparable de la royauté, incompatible ce avec la république (i). Vous engager à le sup-

■ (i) Les droits réunis, abolis par la révolution, furent rétablis ■ dans les premiers jours de l'empire, en 1804. * (Note de t article.) t, 1. irî

( 242 ) r primer, c'était vous dire doter aux mécontens « une arme puissante, et des gens qui veulent se « battre ne prient pas de les désarmer.

«Nous vous avons proposé vingt différens «moyens de former à l'instant, dans toute la « France, une administration forte, considérée, ai- « mée du peuple, redoutée du parti vaincu; nous « vous avons particulièrement indiqué le meilleur « de tous ces moyens, qui consistait à confier la « préfecture de chaque département ou à l'ancien «administrateur, qui, pendant l'invasion, y avait « déployé à la fois du courage et de la justice, ou « à celui des habitans que la voix publique dési- « gnait comme l'homme le plus influent du parti « opposé à l'étranger. Certes , si nous avions voulu « des troubles, vous aurions-nous engagés à mettre « ainsi de votre parti tous ceux dont l'ascendant « dirige leur province ? Ne vous aurions-nous pas «poussés, au contraire, à vous les aliéner tous en «les blessant par d'indignes préférences?

«Les ouvriers avaient rendu d'immenses ser- « vices : c'était surtout leur noble sang qui, en «deux jours .d'éternelle mémoire, avait lavé la « France des souillures du 3o mars (i ) et de la fange « du 8 juillet (a). Beaucoup d'entre eux manquaient « de pain , et ils voyaient les députés se partager

(i) Première prise de Paris, en i8i4.

(a) Seconde entrée de Louis XVIII, en i8i5.

«des places de 20, de 3o, de 120 mille francs. «Il devait nécessairement y avoir de l'irritation « dans leur cœur. Si nous avions voulu en faire « sortir des troubles , qu'aurions-nous fait ?

« Nous vous aurions demandé pour eux des ré- « compenses au-dessous sans doute de leurs inéri- « tes , mais au-dessus de vos ressources et que vous «dussiez nécessairement refuser.

« Qu'avons-nous fait ? Nous vous avons indiqué « comment vous pouviez les satisfaire sans dépen- « ser un sou, et en augmentant même les revenus «de l'état, par l'abolition du monopole et des « privilèges industriels ; et quand vous avez refusé, « quand votre aveuglement nous a forcés à ne voir « plus qu'en eux un moyen de vous défendre con- «tre eux-mêmes, nous nous sommes adressés au « patriotisme si puissant sur leur âme , nous les «avons conjurés de ne pas ternir sur le front de « la patrie la gloire de leur triomphe. Frappés «de ce langage, ils se sont dit: Puisque ceux qui «marchaient avec nous le 27 juillet, blâment au- «jourd'hui notre marche, nous ne sommes pas « dans la bonne route; et ils se sont arrêtés ; et, tou- « jours patriotes et généreux, ils ont fait taire leurs « souffrances devant l'intérêt public.

« Sur tous les points notre conduite a été la « même. Aussi , ceux qui nous accusent de vouloir du désordre mentent impudemment à leur

« conscience. Ils savent aussi bien que nous ce « que nous voulons.

« Ce que nous voulons, c'est le bonheur de la «France, l'ordre le plus parfait, le respect le plus «religieux des propriétés, des consciences, des «personnes. Mais nous ne croyons pas que la «France soit heureuse, parce que quelques appé- « tits voraces seront satisfaits; nous n'appelons «point ordre l'oppression organisée ; nous ne con- « fondons pas le respect des propriétés avec le « respect des privilèges qui ruinent cent propriétés « pour en grossir une outre mesure , ni respect « des consciences les faveurs données aux hommes « qui n'ont d'autre code de morale que les caprices «du pouvoir, ni respect des personnes l'impu- « nité accordée aux complots d'une classe de ci- « toyens.

« Si nos vœux ne sont point exaucés , si on s'ob- « stine à replacer la France dans une position où «il lui est impossible de rester, de nouvelles se- « cousses arriveront. Que chercherons-nous en- « core ? L'ordre public, qui ne peut résulter que « de la liberté et de la justice. Qu'obtiendrons-nous « sans doute? Une balle ou de nouvelles calomnies, « peut-être l'échafaud : on y voit monter plus de «Sidney que de GodoKin. D'autres auront exas- «péré la nation, ils auront lait sortir du sein de • ce peuple, aujourd'hui modèle unique de dé-

( 24.5 ) « sintéressement et de bonté, une troupe de fu- « rieux ; nous, qu'on accuse de pousser aux excès , « nous courrons pour les prévenir , il sera trop « tard, et il faudra bien aller rejoindre les Guadet « et les Vergniaud.

24 Septembre 1830.

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