DES ELECTIONS
«Les élections qui se préparent, très-impor- « tantes pour la nation , le sont plus encore pour « les collèges électoraux. Si trompés par les ma- « nœuvres des doctrinaires et des carlistes , les a électeurs honoraient de leurs suffrages des dé- « pûtes de la majorité, ils s'associeraient à la reste ponsabilité funeste qui pèse sur la Chambre. Et « qu'ils y prennent garde , la puissance de V opinion « publique n'est pas un mot vide de sens; le 28
( 281 ) «juillet l'a prouvé. Vainement ils intrigueront « contre les organes sincères de cette opinion nationale; vainement, ne pouvant leur répondre, « ils prendront à tâche de les calomnier; ils auront «beau, fanfarons de servilisme et d'abjection, « renvoyer les numéros d'un journal parce qu'il «a refusé de se vendre, et transporter leur abon- « nement dans la caisse d'un journal vendu , ils « ne pourront ni étouffer dans le cœur du peuple «la conscience de la justice, ni chasser de son « esprit l'idée de ses droits , ni faire taire dans ses « entrailles le cri de ses besoins.
« La crise du commerce et de l'industrie devient «chaque jour plus terrible; le mécontentement « croît avec la misère , les esprits s'aigrissent par «la souffrance, et la patience s'épuise avec l'es- « poir. Or, cet état de la France est uniquement «l'ouvrage de la Chambre; il tient uniquement « à cet instinct qui montre à tout homme doué « de quelque bon sens la fragilité d'un gouverne- « ment qui , né d'une révolution, travaille , dès sa «naissance, à une contre-révolution, se montre « contre-révolutionnaire dans ses choix , dans ses «lois, dans ses haines, dans ses affections, dans «ses craintes, dans ses espérances, s'allie avec les «vaincus contre les vainqueurs, et ramasse dans «la boue les lambeaux de l'ancien régime encore «humides de notre sang.
«Or, cette marche funeste, qui l'a imposée à «l'administration? Dira -t- on que c'est le roi? «Non; je crois sincèrement que, bien entouré, « Louis-Philippe aurait adopté les principes de la « révolution qui pouvaient s'allier avec la royauté ; « peut-être même aurait-il consenti à donner quel- « que sens au mot fameux de Lafayette , en étant , « sous le nom de roi , une sorte de président dont « la magistrature deviendrait héréditaire.
«Sont-ce les ministres? Oui, pour la plupart. « Mais qui donc a porté au pouvoir les ministres « doctrinaires ? La Chambre. Qui a conservé ce « mot odieux de Ckarle devenu le honteux svno- « nyme d'invasion et de contre-révolution ? La «Chambre. Qui a gardé les juges de Charles X? «La Chambre. Qui a soigneusement maintenu «toutes les lois de Charles X contre l'industrie? « La Chambre. Qui a redonné la vie à toutes ces « mesures préventives, dont le premier effet est de « déclarer à l'univers que le gouvernement veut « aller dans un sens contraire à l'opinion publique, « et la regarde comme une ennemie? La Chambre. « Qui a provoqué la persécution des patriotes dont «le zèle pouvait seul imposer à nos ennemis exté- <■ rieurs? La Chambre. Qui soutient dans le Conseil «les ministres contre-révolutionnaires? La Chambre. Qui est venu, après avoir fait fermer les « sociétés patriotiques au moment même où elles
« allaient obtenir du peuple de ne pas demander « d'autres victimes que les mauvaises institutions , «bouleverser notre législation criminelle pour «emporter une impunité qui, demandée par de «telles bouches et de tels moyens, deviendra sans « doute impossible ? La Chambre.
« Tous les embarras de notre situation présente « viennent donc de la Chambre , et l'influence de « la Chambre n'est maintenue que par l'idée qu'on « se forme des dispositions des électeurs. Nous « sommes autorisés à croire que le roi répugne à « changer de son propre mouvement le système « électoral , même en recourant légalement aux «bases établies par de véritables mandataires du « peuple etauthentiquement approuvées par la na- « tion j mais que s'il pouvait espérer de voir les « collèges électoraux envoyer des députés moins « ennemis des principes de notre révolution , il « n'hésiterait pas à prononcer une dissolution né- « cessaire. Ainsi donc , que les collèges maintenant « convoqués lui donnent par leurs choix cette as- « surance , et ils lui rendront un immense service. «Louis XVIII, compromis par l'ardeur de la « Chambre introuvable, put bien , sous les baïon- « nettes de l'étranger, obtenir des députés moins «imprudens: Louis-Philippe serait-il moins heu- « reux ?
« Qn nie dira que le temps presse, et que, avant
«la réunion d'une nouvelle Chambre, le mal pourrait être sans remède, que les partis pourraient «être aux mains, et nos frontières envahies. Sans « doute , si tout restait dans la même route jusqu'à « la session nouvelle ; mais , du moment où les note minations partielles seraient favorables à la lift berté, le ministère serait changé; un autre ave- « nir nous serait promis ; le calme rentrerait dans « les masses avec la confiance , l'industrie repren- « drait ses travaux , le commerce ses transactions , « et l'on attendrait avec sécurité les débats des « corps législatifs.
« Un tel résultat vaut bien la peine qu'on y pense. «Si, lors des dernières élections, au lieu de s'en- « gouer pour les 221 , au lieu de n'exiger des can- « didats qu'une opposition personnelle contre «M. de Polignac, on avait suivi nos conseils, si «l'on avait cherché des Tareyre, des Beauséjour , « des d'Argenson , ou du moins des hommes dignes « de siéger avex eux , aucun des embarras où nous « nous trouvons n'aurait lieu ; il y aurait sécurité « partout, et chaque jour, loin d'augmenter la souf- «france publique, réparerait quelques-uns des « maux causés par la restauration des abus. La « Tribune était seule alors de son avis, et des gens «qui maintenant crient plus fort qu'elle contre «celte fatale adoption des 221 , lui faisaient un « crime de sa prévoyance. Aujourd'hui, la plupart
«de nos confrères, après nous avoir combattus, « parlent dans le même sens. Puissions-nous être «écoutés! La tranquillité de la France est à ce « prix.
20 Octobre 1830.
TIMIDE CONDESCENDANCE DU POUVOIR A L'ÉGARD DES PUISSANCES ÉTRANGÈRES. FUNESTES RÉSULTATS QU'ELLE PRODUIT.
«Une idée funeste préoccupe notre ministère, « et entre pour beaucoup dans toutes ses fautes ; « c'est l'appréhension d'une guerre avec la Sainte- « Alliance. Soigneux de ménager tous les souve- « rains, c'est la crainte de les heurter qui le gêne « dans ses mouvemens , c'est pour ne pas effarou- « cher leur susceptibilité qu'il se hâte de faire dis- « paraître toute apparence de révolution , c'est-à- « dire tout signe de vie dans un gouvernement né «d'une révolution. Qu'une mesure soit proposée, « on n'examinera pas seulement l'effet qu'elle doit «produire sur la France, on s'occupera d'abord •' et surtout, de l'impression qu'elle peut causer à «Vienne, à Londres, à Saint-Pétersbourg. Ainsi « l'intervention étrangère s'est glissée au Palais- « Royal comme aux Tuileries. Ce n'est plus, il est «vrai, une lâche reconnaissance qui Rappelle ;
« c'est seulement la faiblesse qui la souffre ; mais «l'effet n'en est pas moins désastreux; il l'est « même plus encore. Les concessions à l'étranger «ne tachaient point le drapeau des lis; il était «tout entier de couleur étrangère : l'étendart « tricolore déteindrait à l'instant si jamais il subis- « sait des ordres émanés de nos ennemis ; et de « la crainte à l'obéissance il n'y a pas loin.
«Cette faiblesse est d'autant plus déplorable, « que craindre la guerre est le plus sûr moyen de «l'attirer. Nous l'avons déjà dit, il ne fallait nulle- « ment mettre en doute le désir qu'auraient les «puissances de nous attaquer; il fallait songer « seulement à ce qui pouvait leur donner ou leur « oter l'audace de le faire. Il fallait se dire , dès le «premier jour : Voudront-ils? Oui, de quelque « manière que nous marchions. Oseront-ils ? Oui , « si la France est mécontente : pour les retenir en «paix, ne nous occupons plus d'eux, ne pensons « qu'à contenter le pays.
« Au lieu de celaj qu'a-t-on fait? On a cru de- « voir, dans l'intérêt de la France, mettre tous « ses soins à calmer la mauvaise humeur que leur « causait la chute de leur vice-roi. On leur a dit , « ou à peu près : Calmez-vous , sires, ceci n'est pas « une révolution. Vous avez vous-mêmes importé « deux fois la Charte en France ; ce pauvre Char- « les X«^ie voulait plus en entendre parler ; nous
« ne venons , nous , que pour la faire exécuter. On « a cru qu'ils se contenteraient de cette beile ex- « plication. Bientôt celui-ci a reconnu Louis-Phi- « lippe, puis celui-là, puis encore cet autre ; et on « a crié victoire. Je soutiens moi que, malgré tou- «tes ces récognitions, la guerre est cohimencée, « et que c'est même à présent que nos ennemis « nous portent les plus rudes coups.
«Leur tactique est excellente, et jamais, ni «Wellington, ni Bulow n'ont exécuté de si belles « manœuvres. Il n'est pas de jour où , sans exposer «un seul de leurs soldats, ils ne privent le gou- « vernement d'une foule de défenseurs ; il n'est «pas de jour où, sans user une livre de poudre «ni un boulet, ils ne nous enlèvent l'équivalent « des plus riches convois. Des volontaires deman- «daient de toutes parts à se former, l'attitude «seule de l'étranger a fait refuser leurs services; « la réunion des assemblées électorales sur le pied « de 91 , devait, en donnant à la France de bonnes « administrations municipales et de bons repré- « sentans , exciter dans toute la nation une con- « fiance en l'avenir, une émulation de patriotisme «qui pouvait doubler nos ressources; la position « prise par l 'étranger empêche même une coilvb- « cation générale des électeurs de Louis XVIII. «Je pourrais multiplier les exemples, je n'en ci- « terai plus qu'un seul. Quelle est la délaite, si
( 288 ) « sanglante qu'elle soit , qui fasse perdre à un em- « pire quatre millions de population , et vingt «forteresses du premier rang? Eh bien, comme « me le disait encore hier un des chefs de l'insurrection belge, si, dans le mois d'août, quinze « mille Français seulement étaient entrés en « Belgique, à l'instant nous avions la Belgique « et ses immenses fortifications, où l'habileté et la « peur britanniques ont fait des prodiges avec l'or « de nos tributs; et nous aurions trouvé dans ces « places un immense matériel. J'ai donc raison de « dire qu'en mettant tacitement ou expressément « des conditions au maintien de la paix, les souve- « rains étrangers nous font la guerre la plus fu- « neste, et que chacune de ces conditions acceptée « est un acheminement à leur victoire.
« Ils n'ont pas eu l'insolence, va-t-on me dire , de « nous dicter des conditions. Et qu'importe , si «votre timidité vous les dicte? Il aurait mieux « valu pour vous qu'ils vous attaquassent dès les « premiers jours : ils vous auraient forcés à agir.
«Mais comment subvenir aux dépenses d'une « guerre, lorsque même, en pleine paix, l'argent «manque au gouvernement, au commerce et à «l'industrie? D'abord, en ne craignant pas la « guerre, on ne l'aurait probablement pas eue; en « second lieu , en ne sacrifiant pas au désir de la « paix les mesures que réclamait la France , on
« aurait empêché cette méfiance qui seule arrête « la circulation , et fait croire ainsi à l'absence du «numéraire. Mais prenons les choses dans l'état « actuel ; supposons même qu'une marche plus «nationale ne ranime pas de quelque temps les « affaires et la fortune publique , croyez-vous que « la guerre fût coûteuse ? Nullement. Je voudrais « la faire presque pour rien. Une fois les troupes «parvenues à la frontière, le trésor n'aurait plus « à s'en occuper. Les peuples qu'on irait défendre « entretiendraient volontiers leurs défenseurs. Nos « volontaires rappelleraient sans doute la disci- « pline admirable de nos premières armées répu- « blicaines, et voyant devant eux un avancement « sans bornes et les bénédictions de la patrie ne se- « raient sans doute guère plusexigeanssurletauxde «leur solde. Resterait donc l'armement. Mais d'ace bord quant à l'infanterie , vous armez , dites- vous, «un million de gardes nationaux; la moitié de ce « nombre suffirait et au-delà pour garder l'inté- « rieur; cinq cent mille soldats seraient plus que «suffisans pour aider les peuples contre les rois « qui nous attaqueraient , et l'armement d'un sol- « dat n'est pas plus coûteux que celui d'un garde « national. L'organisation de la cavalerie et de l'ar- « tillerie est plus coûteuse , je le sais; mais ces ar- « mes sont proportionnellement plus considéra- «bles que l'infanterie dans notre armée déjà
( 290 ) «formée, et d'ailleurs une bonne infanterie peut « s'avancer hardiment au combat, sans que les 4 autres armes soient exactement dans la propor- « tion ordinaire. Quant au service des transports, « vous trouveriez facilement de quoi en couvrir « les frais dans la réduction des hauts traitemens « civils.
«Ainsi, ne craignez plus la guerre, ne faites «plus entrer du moins des considérations de ce « genre dans les questions de notre organisation «intérieure. Donnez-nous de la liberté, et, si les «étrangers viennent attaquer la France libre, « nous verrons qui paiera cette fois les frais de la « guerre. »
24 Octobre 1830.
PETITE QUESTION I>'fU$T0IRE ET DE LANGUE FRANÇAISE.
*La Gazette de France prétend que Bonaparte, « en 1 8oo , a sauvé la France de la république. Nous « croyons que ce fut en 1 8o4 que s'opéra cette « délivrance, à bon droit chère à la Gazette , puis- «que seule elle rendit possible l'invasion de la « France et la rentrée des Bourbons. À ce compte , « la Gazettt- aurait commis une erreur grossière «sur un des points les plus importans de notre
« histoire contemporaine. Mais il est possible que «la pieuse feuille ne se soit point trompée sur la «date de la fondation de l'empire, et qu'elle ait « simplement commis une faute de français. Or, les « questions de langue sont toujours des questions «de bon sens, et, par conséquent, elles ont tou- « jours de l'importance, quoi que puissent dire des « gens qui ont leurs raisons pour cela. Cependant, «nous n'aurions pas relevé cette faute dans la « Gazelle , si nous ne l'avions aperçue dans une «fb,ule de journaux, de brochures et même de « gros livres. Elle se trouve dans les écrits de nou- « veaux et d'anciens conseillers d'état. \ous y a voyez toujours la république , le consulat et l'em- «pire, comme si le consulat n'était plus la répu- « blique, comme si le mot république ne signifiait « pas un gouvernement où la première magistra- «ture est élective et temporaire.
« Je sais bien que , depuis un quart de siècle , les « agens de l'empereur d'abord , et plus tard ceux «de la Sainte-Al liance , ont travaillé de tout leur « pouvoir à produire cette confusion dans les mots, « qui amène nécessairement le vague dans les idées. «Mais, malgré toutes ces manœuvres, je ne con- «çois pas comment ils ont pu parvenir à troubler « assez nos cerveaux pour que le mot de république « réveille chez tant de personnes l'idée de la ter- «reur, et pour que le consulat semble, dans les
« discours du plus grand nombre , ne plus apparie tenir à notre ère républicaine.
« C'est précisément à cette époque que nous « avons fait l'épreuve de la république , et si les bienfaits qu'en reçut la France ne servirent qu'à préparer tant de maux , cela vint uniquement de deux défauts de la constitution consulaire, la division du pouvoir législatif en trois corps, et la longueur des consulats. Effacez de cette constitution ces deux dispositions funestes, et suivez après la marche de l'état. Deux ans se sont éepulés. La paix d'Amiens a suivi la paix de Lunéville. Bernadotte remplace Bonaparte dans la suprême magistrature. Une liberté tranquille porte la France au plus haut degré de bonheur. Les républiques qui l'entourent partagent les bienfaits de son système de gouvernement. L'envie de jouir des mêmes avantages change peu à peu, sans secousses, tous les gouvernemens européens. Toutes les nobles carrières ouvertes laissent s'élever aux yeux des peuples les citoyens les plus dignes de les guider. Les efforts des hommes de génie de tout genre , servis alors par les gouvernemens qui jusque-là les avaient arrêtés, perfectionnent toutes les institutions, toutes les sciences, tous les arts. Les mœurs, que le pouvoir n'a plus intérêt à corrompre, s'épurent de jour en jour. Une ère nouvelle de dignité, de
« gloire , de prospérité se lève pour le genre hu- « main. »
29 Octobre 1830.
MANOEUVRES CONTRE MM. DE LAFAYETTE ET LAFFITTE. — LES FAUTES DU MINISTÈRE FONT REVIVRE LE PARTI NAPOLEONIEN.
«Certains hommes qui naguère portaient aux nues le général Lafayette, lorsque ses amis les plus dévoués gardaient un respectueux silence, l'injurient et le menacent aujourd'hui. On avait cru se servir de l'ascendant de son nom pourfaire tolérer par les citoyens les mesures les plus contraires à la liberté , et préparer ainsi une contre-révolution qui devait le conduire avec nous sur l'échafaud. Il paraît avoir vu le piège , il cherche à arrêter le mouvement rétrograde, il prête aux ministres patriotes l'appui de sa gloire et de sa popularité. De là, ce retour de haine, ces accusations, ces menaces. .Toutes les manœuvres sont essayées pour affaiblir l'autorité de ses paroles, pour éteindre ou attiédir dans le cœur du roi le sentiment de la reconnaissance. Les mêmes batteries sont dressées contre M. Laffitte, et cependant, à l'heure qu'il est, ils méritent peut-être «mieux cette reconnaissance que dans la pre- « mière semaine du mois d'août ; car c'est un plus
«grand service de sauver un roi que de le cou- « ronner.
Or, la marche que jusqu'à ce jour on a fait « suivre à Louis-Philippe le conduirait , plus ou «moins promptement, à un abîme. Une dynastie « nouvelle ne peut se consolider que par l'appui « énergique du peuple. Le peuple français ne dece mandait pas mieux que de se rallier franchement « à celle que le 7 août a vu fonder. Dans des cir- « constances si favorables , qu'ont fait nos minis- « très ? Ils ont proposé chaque jour des mesures « qui tendaient à séparer le roi de la nation , « sans rapprocher de lui ni les partisans du gouvernement déchu, ni l'étranger. Au 7 août, « le prince se trouvait entre des ennemis irréconciliables, mais attérés, et des masses immenses « qui exigeaient plus ou moins de lui , mais qui « toutes se seraient empressées de le soutenir con- « tre l'adversaire commun. Le ministère a tendu «la main aux premiers; il a relevé leur courage «en rétablissant leurs institutions; il a semblé « leur donner gain de cause contre le peuple , « malgré le jugement de juillet. Quant aux ci- «toyens, on a répondu à leur confiance par les « soupçons, à leurs plaintes par le mépris, à leurs « réclamations par l'outrage. Leur désir de se voir «accorder quelques droits de plus après leur ( triomphe, que ne leur en reconnut Louis XVIII
« après le triomphe de Blûcher et de Piatow , a été « regardé comme insolent , et leur espérance d'un « meilleur sort, comme ridicule et séditieuse. Cette « espérance repoussée, non par Philippe, mais au «nom de Philippe, s'est reportée sur un autre, «et c'est ainsi que par les erreurs du ministère « s'est élevé , ou du moins s'est grossi , à côté du «parti carliste, le parti napoléonien.
«Ce parti n'a jamais cessé d'exister en France, « mais naguère encore il était très peu nombreux. « Aucun cri de vive Napoléon ! ne s'est fait enten- « dre pendant notre révolution de juillet. Les seuls « vœux émis dans les trois grandes journées ont « été pour la république , soit qu'ils se mamfestas- « sent par le nom même de cette forme de goûte vernement, soit qu'ils fussent exprimés par le « cri : Plus de roi! ou par celui de : vive la Liberté! « vive la Nation ! ou par la destruction de toutes les «inscriptions, de tous les emblèmes qui rappe- « laient la royauté. Plus tard, lorsque la Chambre « de Charles X eut donné la couronne à Louis- « Philippe , quelques anciens compagnons d'armes « de Napoléon protestèrent avec énergie que s'ils «avaient sacrifié leur reconnaissance à la liberté, « ils revenaient à leurs affections , du moment « qu'on rétablissait le pouvoir monarchique. Mais «leur opinion ne trouva que très peu d'échos.
« Isolés au milieu de la foule, ils n'avaient aucune « puissance.
« Maintenant tout est changé. Un grand nombre « d'hommes dignes de foi nous rapportent des «conversations qu'ils ont entendues, soit à Paris « parmi les ouvriers , soit en province chez des « paysans, et qui toutes peuvent se résumer à peu « près ainsi : « Il est clair que les bourgeois ne «veulent pas de la république. La liberté leur « fait horreur. Il leur faut des titres , un grand « budget dont ils prennent leur bonne part , des « droits dont nous soyons exclus. Nous pourrions « bien les forcer à vouloir ce que nous voulons ; «mais, forcés, ils nous trahiraient. Nous pour- « rions bien les tuer; mais c'est trop cruel, et puis « nous ne pouvons pas, nous , être préfets , juges, « notaires; il nous faut des bourgeois; et puisque «les bourgeois veulent un roi, ayons-en un. On « nous avait dit que le duc d'Orléans serait un « roi populaire , un roi citoyen. Mais le voilà qui «garde les hommes des autres Bourbons, les lois «des autres Bourbons, la Chambre des autres «Bourbons, les pairs des autres Bourbons. Ma «foi, c'est le roi de Rome qu'il nous faudrait. « Celui-là du moins ne sera pas pour les hommes « des Bourbons qui ont fait mourir son père. D'un «autre coté, les bourgeois n'auront pas peur qu'il
« nous donne trop de liberté, puisque son père a « tué la liberté en France. Nous serons tous con- « tens; les bourgeois ne seront pas libres, puisque « ça leur fait tant de peur; et nous, morbleu, nous « serons délivrés des hommes de l'étranger. »
« Les patriotes éclairés ont beau dire ; ils ont « beau rappeler la tyrannie de Bonaparte , et faire « craindre que son fils n'ait hérité de ses défauts « sans hériter de son génie ; ils ont beau parler « d'une éducation autrichienne , de l'influence que « l'Autriche pourrait exercer ; leurs raisonnemens « sont sans force auprès des citoyens qui veulent, « avant tout et par-dessus tout, se voir débarrassés « de tout ce qui tient au régime de l'invasion.
«Ainsi la nation qui aurait un besoin si pres- « sant d'unir toutes ses forces , toute son énergie «contre les projets des étrangers, se trouve divi- «sée; ainsi se morcelle chaque jour en de nou- «velles fractions cette majorité imposante que « Louis-Philippe pouvait si facilement rallier au- « tour de lui.
«Il le peut encore en rompant pour toujours « avec les hommes qui ont passé quinze ans à van- «ter la stabilité de l'invasion étrangère et la lift berté de la Charte ; en créant un ministère qui , « sincère ami de l'orde public , le cherche dans le « soulagement des masses , et ne fasse plus mentir
«les promesses faites à la nation par les partisans « du nouveau roi.
«Nous avions donc raison de dire, au com- « mencement de cet article , que les citoyens il- « lustres qui travaillent à former une administra- « tion animée de cet esprit , travaillent à sauver le « prince.
« Si c'est pour cela que le Temps les appelle aujourd'hui des Polignac , j'en félicite ses rédac- « teurs et ses abonnés.
«Mais quand il ajoute qu'un ministère patriote o serait forcé de recommencer la marche du mi- « nistère du 8 août , quand il nous parle de re- « commencer, lui , ses protestations, nous ne pouce vons nous empêcher de sourire et de hausser « les épaules. Nous n'ignorons pas que dans quel- « ques provinces , les doctrinaires parlent de mar- «cher sur Paris, si le gouvernement s'écarte le « moins du monde de la monarchie selon la Charte; «mais les doctrinaires provinciaux attendront « pour crier en avant que leurs bons amis les « Prussiens soient maîtres des barrières : or , avec «une administration vraiment nationale, nous «aurions encore le temps d'arrêter sur le Rhin et « sur la Meuse ces missionnaires des libertés.
« Alors, je le répète , le Temps aurait beau pro- « tester , tout resterait tranquille : on sait que les
« Trestaillons ne se mettent à l'œuvre qu'après « Waterloo. »
30 Octobre 1830.