‹ La révolution de 1830 et le véritable Parti républicainChapitre 7 sur 131 · DU VOEU NATIONAL LÉGALEMENT ÉMIS · texte numérisé non relu

DU VOEU NATIONAL LÉGALEMENT ÉMIS

«Je crois connaître les sentimens de tous nos « confrères de la Tribune. Ils ont prouvé qu'ils « comptaient la vie pour rien , dès qu'il s'agissait « d'humanité et de patrie. Toutefois, avec les mêmes «sentimens, on peut différer dans les vues. Je «n'impose les miennes à personne; mais l'hon- « neur, mais le devoir exige que je les expose « comme miennes.

«Dans les graves questions qui s'agitent, que « faut-il ? Remonter d'abord aux principes. En prin- « cipe , d'où vient le pouvoir de quatre cent trente «Français élus? Des quatre-vingt mille Français « qui les élisent. Et le pouvoir, je veux dire la force «et le droit de ces quatre-vingt-mille électeurs, «quelle est sa source, non exprimée, mais réelle? « C'est la force , c'est le droit de trente-deux mil- « lions de citoyens, ce sont les droits de la nation

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« et c'est la force nationale. On trouve donc que , « dans la forme donnée à notre gouvernement en « 1814, comme dans toutes les autres, il est du « moins supposé , par la fiction représentative , « que , suivant la maxime universelle , l'axiome de « tous les publicistes accrédités : La Loi doit être « V expression de la volonté générale.

« Si la volonté générale doit se reconnaître dans « la Loi, combien ne faut-il pas plus encore qu'elle «se trouve et se montre , dans tout ce qui tient «à la constitution , loi des lois? — Un grand nom- «bre de nos députés, ou, si l'on veut, de nos « élus , ont signé, il y a quinze ans , une déclara- « lion qui porte : « Le gouvernement de la France « doit réunir le vœu de la majorité légalement «é/nis....» Ce qu'ils déclaraient alors, n'est-ce pas «ce qu'ils peuvent faire de plus juste, de plus « sage, et de seul légitime?

«Les circonstances l'exigent comme les princi- « pes , et X extérieur comme V intérieur. D'un côté , « pour qu'on craigne et respecte une nation , il « faut qu'on la voie susceptible de tout hasarder « pour un gouvernement qu'elle peut être appelée « à défendre : et n'a-t-on pas vu l'enthousiasme « des peuples environner , au jour du danger , toute « forme de gouvernement qu'ils ont pu croire s'être « donnée?

«Ce qu'on aurait dû faire toujours, importe

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surtout aujourd'hui, que l'héroïsme et le sang du peuple ont tout conquis pour tout sauver. Il vient d'arracher à une proscription imminente la plupart des anciens et des nouveaux élus : voudraient-ils fermer l'oreille à la voix de leurs libérateurs ? Voudraient-ils se montrer sourds au cri de ce sang qui les sauve ou les délivre? Non; ce monstrueux pouvoir constituant que les citoyens ont brisé dans la main royale, ne peut passer dans aucune autre main. S'il était offert à la Chambre des députés , dont les pouvoirs ne sont pas encore vérifiés, elle le repousserait, n'en doutons pas, avec une noble et généreuse terreur. Il faudra donc en revenir au vœu national légalement émis. C'est le seul cri de salut et d'honneur, après les grandes mais terribles journées du 27 , du 28 et du 29 juillet. Ceux qui ne le croiront pas peuvent me combattre avec bonne foi, sans cesser d'être à mes yeux de bons citoyens ; mais je leur demande franchement la même permission que je leur accorde. »

Cet avis, si sage, si conciliant, le seul évidemment utile, évidemment juste, fut repoussé. Le 5 août nous disions dans la Tribune : «Le peuple «de Paris a tout fait, et cependant il ne prétend «s'arroger aucun droit; il demande seulement «que la France entière soit consultée. Quelques «députés, quelques pairs, qui n'ont rien fait,

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«viennent imposer silence aux vainqueurs, re- « pousser le noble appel que la victoire faisait à la «volonté nationale, et nommés, les uns par qua- « tre-vingt mille privilégiés, les autres par lesagens «du roi vaincu, ils nous disent: Nous sommes la « France. »

Certes, il y avait dans cette conduite de quoi nous exaspérer. Que fîmes-nous cependant alors? La Tribune déclara-t-elle une guerre à mort au nouveau gouvernement ? Se répandit-elle en injures contre celui qu'on en avait fait le chef? Loin de là, elle rendit hommage à toutes les qualités que les amis de ce chef lui attribuaient; elle donna le plus loyalement du monde les conseils les plus capables d'affermir ce nouveau gouvernement. Seulement les principaux rédacteurs se promirent bien de n'y prendre aucune part. Lorsqu'un des trois personnages les plus puissans alors me demanda, le 9 ou le 10 août, de voir parmi les places et de choisir ce que je voudrais, et que je répondis par le monosyllabe rien, Victorin approuva cette réponse , et fit la même pour lui. Il était peut-être plus indigné que moi de la servilité de cette Opposition tant vantée, envers laquelle on m'avait accusé d'être injuste, et qui se montrait encore plus déplorable que je n'aurais pu le croire : mais son âme était trop grande pour ne contenir que l'indignation

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qui remplissait la mienne; il y avait toujours place pour cette justice calme et bienveillante qui scrute les motifs et discerne avec soin l'entraînement de la perfidie. Presque tous les jours j'allais chez lui avant de me rendre à mon journal. Au lieu de lui parler de sa santé , je ne l'entretenais que de politique, et je me livrais, sans craindre de le fatiguer, à toute mon exaspération. Presque toujours j'en sortais plus calme; et bien des gens qui ont eu envers lui des torts odieux ne sauront jamais toutes les obligations qu'ils lui ont, car il ne s'agissait pas toujours d'articles; les hommes de juillet ont eu, au moins pendant deux mois, d'autres armes que la plume.

On a dit de lui : « Si jamais homme ne porta « plus loin l'attachement invariable à la liberté « et l'amour des sacrifices qu'elle impose , jamais «homme ne fut aussi scrupuleux sur les moyens « de l'établir , ne poussa plus loin le culte de «l'humanité, le respect religieux de tous les «droits (i). » Cette remarque est si parfaitement juste, qu'elle a dû être faite par tous ceux qui l'ont connu. Ses immenses méditations politiques n'avaient fait que confirmer, que fortifier en lui cet instinct de bonté , de générosité , de franchise , qui formait la base de son caractère.

(i) Voyez la France littéraire, livraison d'avril i83a.

Intimement convaincu que ces trois expressions, la civilisation, la politique, la morale, ne disent quune chose pour les esprits étendus ; que « .... la «civilisation, tant calomniée, à de certaines épo- «ques,parles hommes qui en profitent le plus « richement , est pour les nations en corps préci- « sèment ce que l'éducation est pour les individus; «ses effets étant chez un peuple, comme ceux de «l'éducation chez un particulier, de faire prédo- « miner dans l'homme, sur l'être purement phy- «sique, l'être intelligent et moral»; que «....le

« perfectionnement de la société.... n'est et ne

« peut être autre chose que le développement natu- « rel de ce qu'il y a de généreux et de grand dans le « cœur et l'esprit humains (i ) », il pensait qu'avant d'adopter une mesure, on devait en examiner non-seulement la justice et les résultats immédiats, mais encore, et principalement, les effets sur le sens moral des peuples , et que même pour parvenir à un grand bien, les hommes d'Etat comme les simples particuliers auraient tort de rien faire qui pût blesser ce sens moral en eux-mêmes, ou risquer de Fémousser dans autrui. Je citerai un exemple pris dans chacun de ces deux ordres d'idées.

Des hommes, je ne dirai pas seulement honnê-

(i) Recherches sur les principes de la société civile.

( x'iij ) tes, mais vertueux et sages, ont pensé qu'on était quelquefois autorisé en politique à relâcher quelque chose de la sévérité de la morale ordinaire; que la sainteté du but pouvait rendre licites des moyens , non pas odieux , non pas vils , mais peu nobles en eux-mêmes. Victorin Fabre n'admettait point cette doctrine. Outre l'audace qu'elle peut donner en politique aux hommes que le respect humain seul retient dans leur conduite privée, il la jugeait fausse et nuisible même chez les hommes les plus généreux. Il ne reconnaissait qu'une morale, règle souveraine des actions publiques comme des actions privées. C'était au point que fomenter une légitime insurrection à l'aide de fausses nouvelles, était une chose qui lui répugnait et qu'il n'hésitait point à condamner.

J'ai eu plusieurs fois des discussions avec lui sur la vente des biens des émigrés , mesure qu'il blâmait absolument, et que j'aurais crue admissible à l'égard de ceux qui étaient sortis de France dans des intentions hostiles. Il ne niait point que ceuxci , en portant les armes contre leur patrie, ne se fussent privés des droits qui leur étaient garantis par la société dont ils projetaient la ruine, qu'ils n'eussent eux-mêmes , par cette attaque , détruit toutes ces garanties. Mais il trouvait que cette punition, juste envers eux, devenait injuste à l'égard de leurs enfans , et surtout que la mesure

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était funeste par ses effets sur la morale publique; rien n'étant plus capable d'affaiblir dans l'esprit des peuples les idées de propriété et de justice, que de voir les terres changer ainsi violemment de possesseurs. Pour ce qui regarde les enfans, je trouvais bien quelques réponses, bonnes ou mauvaises, mais je n'en trouvais aucune à la dernière objection, certainement la plus importante de toutes , et dont le développement offrait dans sa bouche le plus haut intérêt.

Quant à la conduite de la Convention en général, quant à cet épouvantable système si bien nommé la Terreur, ai-je besoin de dire ce qu'en pensait Victorin Fabre ? J'ai dit qu'il était idolâtre de la liberté, de la dignité de l'espèce humaine; j'ai dit que s'il croyait les institutions républicaines difficiles à établir, en ce moment, parmi nous (i), il les révérait, il les chérissait; personne ne saurait donc être en doute, tout le

(i) J'ai souvent combattu cette opinion; maïs j'avais sans doute tort comme sur tous les autres points où je n'ai pas partage son sentiment. La république < tant un gouvernement où tout se fait au moyen d'élections populaires, par cela môme que c'est le meilleur des gouvernemens chez un peuple éclairé, ce doit être le pire et le plus éphémère chez un peuple qui a perdu le goût de l'étude, et s'est laissé imposer des idées fausses et funestes. Aussi les républicains qui réfléchissent ont-ils toujours vu dans le code de barbarie qu'on appelle romantisme , le plus grand obstacle à leurs desseins , et l'invention la plus perfidement habile de la sainte-alliance et de ses doctrinaires.

(*lv) monde doit unanimement s'écrier : Il ne voyait ce système qu'avec horreur.

Plût à Dieu qu'il y eût en France cette unanimité! Malheureusement le bon sens public n'en est pas là. D'un coté, un machiavélisme prodigieux en perfidie et en constance, de l'autre, l'ignorance des faits, ou un aveuglement incroyable , semblent au contraire allier les idées de République et celles de Terreur, unir la victime aux bourreaux , et faire croire qu'aimer la première suppose qu'on chérit aussi les derniers. Bonaparte, voulant détruire la liberté, donna pour mot d'ordre à tous ses écrivains gagés, journalistes et autres, de présenter le mot République comme synonyme, en quelque sorte, du mot Terreur; quand il fut monté sur le trône, il dicta luimême, dit-on, ces mots sacramentels, tant répétés depuis : La république , le consulat et V empire. Les esprits superficiels ne virent là qu'une faute de français assez étrange , attendu que le consulat était incontestablement un gouvernement républicain. Mais les politiques, qui savaient, comme Bonaparte, l'influence que les fautes de langue, c'est-à-dire de raisonnement, ont sur les idées, et par conséquent sur les déterminations, sur les destinées des peuples, y virent un nouveau, un grand moyen de restreindre insensiblement les souvenirs du régime républicain à ceux de la Ter-

( xlvJ ; reur. A la chute de Bonaparte, les doctrinaires, héritiers de sa haine contre la liberté, et y joignant leur haine contre la nationalité française, allèrent plus loin ; ils ajoutèrent un mot au symbole, ils écrivirent : La République, le Directoire , le Consulat et l Empire. Du moment qu'on laissait passer une pareille phrase, du moment surtout que, malgré mes observations réitérées, on la répétait de toutes parts, il était clair que la république , au lieu de signifier un gouvernement oh la première magistrature n est pas héréditaire, signifiait seulement l'arbitraire domination de féroces proconsuls. Une fois l'opinion publique amenée là, il était tout simple qu'il n'y eût presque plus de républicains en France; il étoit tout simple aussi que les doctrines du terrorisme y trouvassent encore quelques partisans parmi des hommes qui, exaspérés contre la royauté , et ne voyant rien entre le trône et ces doctrines, les embrasseraient par désespoir. Or, c'étoit là double avantage pour les amis du trône; car il est certain que du moment où il ne resterait plus aucun moyen d'évoquer le fantôme de la Terreur, et de réveiller ainsi le deuil de cent mille familles et l'épouvante de la nation entière, les idées républicaines ne rencontreraient plus dans les masses de sérieuse opposition.

Dans cet état des esprits, éclate tout à coup

( xlvij ) une révolution fomentée surtout par ceux qui, sachant trop bien la politique pour qu'une faute de français officielle changeât leurs idées, étaient restés républicains en dépit de la Terreur. Ces républicain* étaient, cela va sans dire, les plus grands ennemis des terroristes. Mais si le peuple les écoutait encore, la révolution était affermie, la France heureuse, riche, tranquille; plus d'espoir pour la contre-révolution. Afin de parer ce coup, les contre -révolutionnaires, soit légitimistes, soit orléanistes, se mettent aussitôt, pour éloigner le peuple des républicains, à crier de concert que ces républicains veulent ramener la Terreur. La prétendue synonymie des mots fait donner dans le piège. Les républicains sont abandonnés. La contre-révolution commence. Des hommes se glissent parmi les patriotes, et, pour donner un nouveau prétexte aux calomnies qui perdent le parti de la liberté, écrivent et parlent en Jacobins. Voilà la part de la perfidie. Il n'y a rien là qui doive surprendre. Le rôle de l'aveuglement réel est bien plus étonnant.

De véritables patriotes, des hommes qui veulent sincèrement la république , se laissent persuader, ou se mettent eux-mêmes en tète qu'on ne crie si fort contre les terroristes que parce que c'étaient des citoyens inflexibles, incapables de ménagemens, et n'épargnant rien pour parvenir

( xlviij ) à leur but, ia liberté. Dès ce moment, ils ne voient dans les monstres les plus hideux de la Convention que des victimes de la calomnie , des héros méconnus par les poltrons, des hommes exaltés par l'enthousiasme du bien public; et l'ardeur de leur caractère les portant à cet enthousiasme , on les voit, dans leur erreur, eux, gens de cœur et de bonne foi, amis de leur pays, dévoués à la liberté, se dire les admirateurs, les disciples de ces misérables qui vendaient à l'or étranger le sang de tout ce qu'il y avait en France de véritables républicains, la tète des plus habiles défenseurs de nos frontières, et ce qui est encore plus horrible, trafiquaient du déshonneur de la liberté française, étouffée non pas seulement dans le sang, mais dans la honte (i). Dès lors les ennemis

(i) Depuis que j'ai écrit ce discours, des opinions encore plus étranges, s'il est possible, ont fait aussi des prosélytes. Quelques personnes croiraient voir un progrès de l'ordre social dans un système qui nous ramènerait à la dégoûtante misère de ces tribus à demi sauvages, où le droit de propriété est encore imparfait, où la nation seule possède, et où les individus n'ont, sous le bon plaisir des cbefs , que la jouissance précaire du terrain qu'on leur donne à cultiver. Je sais que dans un temps où l'étude et la réflexion sont traitées de pédantisme , de fort bonrûtes gens, de vrais patriotes, peuvent répéter ces doctrines. Mais , quant aux habiles, à ceux qui se tiennent derrière le rideau en faisant parler leurs dupes, il semble encore plus clair ici que dans les opinions sur y3, qu'ils n'ont pour but que de rendre impossible l'établissement de la république, en présentant sa cause comme liée à ce qu'il y a de plus affreux, le

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des gouvernemens libres ont eu beau jeu pour répéter leurs calomnies, pour faire des républicains un objet d'effroi public; dès lors, chose inconcevable! il ne suffit plus de dire : J'aime la liberté, pour faire entendre à tous : J'abhorre la Terreur.

Le mal que ces quinze mois de sanglantes infamies font encore, par leur souvenir, à la cause patriotique est trop évident, on a trop souvent l'occasion d'en être frappé pour que je n'aie pas entendu mille fois Yictorin Fabre exprimer son opinion sur une époque qui, long-temps encore, sans doute , sera le plus grand obstacle à l'établissement de la liberté. Si je voulais rapporter ses discours les plus marquans à ce sujet, je n'aurais que l'embarras du choix. Je me bornerai à dire que , loin qu'il pût regarder comme un gouverneretour subit et prémédité de la civilisation à la barbarie. En effet, ils ne pourraient rien gagner à l'abolition du droit de propriété, puisque ce serait le signal de la ruine générale; et , en second lieu , si , par un motif quelconque, ils pouvaient désirer cette destruction de la société , ils auraient assez de sens pour se garder d'annoncer un semblable projet. L'annoncer, c'est en rendre l'accomplissement doublement impossible ; l'annoncer comme lié au triomphe d'une doctrine , c'est faire de cette doctrine l'épouvantail de tous les citoyens, de ceux qui n'ont rien comme de ceux qui sont riches; car les premiers savent bien que si, en travaillant, ils sont mieux nourris et mieux vêtus que les sauvages, c'est parce qu'il y a chez nous le mouvement de la civilisation, produit et cause à la fois de l'inégalité des fortunes.

ment libre la domination d'une assemblée dont la masse, à l'exemple desCaligula et des Mamouth, s'arrogeait sur la nation tous les pouvoirs , pouvoir législatif, pouvoir exécutif, pouvoir judiciaire; dont chaque fraction s'arrogeait tous ces pouvoirs sur le reste de ses membres; dont chaque membre s'arrogeait tous ces pouvoirs sur un département , sur une armée, se prétendant , à lui seul , représentant du peuple français ; une pareille domination était à ses yeux le plus odieux despotisme.

Mais en même temps qu'il abhorrait le système, il avait pour les individus qui s'y étaient associés des sentimens différens, selon le motif qui les avait déterminés. Il méprisait ceux que la crainte de dangers personnels fit agir contre leur conscience; il plaignait ceux que leur exaspération aveugla sur des mesures qu'ils crurent nécessaires, il rendait justice aux vertus, aux talens de plusieurs , il a été l'ami de quelques-uns ; il gardait toute son indignation pour ceux dont les calculs froidement atroces poursuivaient, au travers du sang français , l'or de d'Orléans, de Pitt, ou le fantôme d'un trône sur lequel ils comptaient s'asseoir quand ils auraient achevé la ruine des républicains. Il établissait les distinctions les plus tranchées entre tels montagnards et tels autres. Il

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s'est élevé plusieurs fois contre cette légèreté coupable qui accuse un grand nombre d'hommes en masse de tous les événemens aussi en masse. « Gomment , disait-il , les esprits justes et les cœurs « droits n'ont - ils pas tous et toujours reculé « d'horreur devant ces sortes d'inculpations néces- « sairement calomnieuses ? Ignorent-ils que , si « l'honneur est plus que la vie , par cela même « la calomnie est plus aussi que l'assassinat ? »

Et même quant au système, il suffisait qu'il eût été conçu, ou du moins exécuté par des Français , qu'on ne pût pas l'effacer de notre histoire , pour que le patriotisme de Yictorin Fabre cherchât tout ce qui pouvait , non certes ! l'excuser , mais l'expliquer et en atténuer l'impression. On trouvera dans la collection de ses oeuvres un passage où présentant une grande idée avec ce talent oratoire qui en double l'énergie , il nous fait voir dans l'ensemble des circonstances où nous nous trouvions alors une position unique depuis l'existence du globe et de la race humaine; il nous montre , au milieu des armées de l'Europe qui se pressent à l'en tour, les 34 mille lieues carrées de la France, et ses 25 millions d'habitans comme une place assiégée, et rejetée hors des lois, hors de l'administration et des règles communes; il trouve la cause de ce que cette époque présente

( "j ) d'extraordinaire en crimes comme en vertus dans la fièvre du danger qui abat les âmes faibles , donne aux âmes fortes et généreuses une élévation calme et divine , aux âmes fortes et atroces une infernale agitation.

Ce qui trompe le plus certaines personnes sur le compte de la Montagne , ce sont les prodiges de cette ville assiégée , ce sont ses quatorze armées dont les sorties conquièrent des capitales , renversent des trônes et créent des nations. S'il était vrai, comme on le dit, que ces prodiges fussent dus aux Montagnards, un pareil service mériterait une reconnaissance qui pourrait imposer silence au blâme, ou du moins aux malédictions. Mais il n'en est rien. Les délégués du Comité de salut public ont en général tout entravé, tout désorganisé, tout compromis dans nos armées : les rapports même officiels le prouvent; et quant au motif qui poussaitles Français sousles drapeaux, ce put bien être pour quelques-uns la crainte del'échafaud, comme un conventionnel s'en est, dit-on, atrocement vanté; mais pour les dix-neuf vingtièmes c'était un sentiment plus fertile en grands exploits que la peur, c'était l'amour de la liberté et du bonheur qu'on en attendait. L'impulsion était donnée bien avant la Terreur. Le peuple français avait à défendre les bienfaits qu'il avait

( Hij ) reçus de la Constituante et l'espoir que lui avait donné la fondation de la république. Sur ce premier armement de la France, qui sera dans l'histoire un des plus beaux titres du genre humain, écoutons Victorin Fabre.

« Reportons-nous, un moment, dit-il , à ces jours « d'héroïsme et d'alarmes qu'un petit nombre d'an- «nées séparent de l'époque où nous sommes, que « des siècles d'événemens conspirent à éloigner «de notre mémoire. De la Sambre aux Bouches- «du-Rhône, et des bords du Rhin à l'Océan, les «menaces de Pilnitz ont couru nos villes, nos «campagnes, comme le bruit du tocsin qui an- « nonce l'incendie. Un royaume aussi vaste que la « France venait d'être démembré. Les aigles de « trois grands empires se partageaient les lambeaux «de cette sanglante proie. Ces empires s'étaient « dit : Tel sera le sort de la France. Ils marchent ; « vingt rois ligués du nord au midi de l'Europe « ont embrassé leur cause et grossi leurs drapeaux. «De quelque partie de l'horizon que s'élèvent les «vents qui soufflent sur nos têtes, ils apportent «les malédictions des cours, la rumeur des camps «ennemis, le cliquetis des baïonnettes qui déjà « cernent la. nation; et la nation s'écrie dans ses « chants :

« Le jour de gloire est arrivé! »

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«Il était venu, en effet, ce jour qui devait être «long et terrible. Menacée sur tous les points, la «France s'est armée sur tous, vingt-cinq millions « d'hommes ont juré de trouver l'indépendance « dans la victoire ou dans la mort. Ils ont donné « pour gage de leur serment quatorze armées (i). »

Voilà le tableau fidèle des efforts de notre patrie; voilà le véritable sentiment qui mit les armes aux mains de nos intrépides volontaires. Ce fut une indignation généreuse, une noble fierté, et non la crainte des échafauds qui ne s'élevaient pas encore et que même nos soldats ne pouvaient prévoir. Si la majorité des conventionnels avaient eu le même courage, ils n'auraient pas commis tant de cruautés. Comme l'a dit Victorin Fabre, les lâches seuls sont cruels; c'est lorsque la main tremble qu'elle aime à se baigner dans le sang.

Et cependant il est des hommes qui ne reconnaissent la fermeté politique qu'à des mesures cruelles, à de sanglantes exécutions. Ces gens-là inspiraient à Victorin Fabre une horreur mêlée de pitié. La fermeté pour lui consistait à affronter tous les périls, toutes les résistances, sans colère comme sans crainte, à ne laisser ni aux injustices de la fortune, ni aux crimes des hommes lepou-

(i) Oraison funèbre du maréchal Bessières.

( Iv) voir d'influencer ses jugemens par l'irritation de son cœur, à résister au peuple qui s'égare, aux amis à qui la fureur donne le transport au cerveau, comme au tyran qui menace, à l'étranger qui mitraille. Engager la lutte contre l'invasion sous les murs de Lille, et si le sort refuse toujours la victoire, rompre, de défaites en défaites, jusqu'aux remparts de Saint- Jean -de-Luz; là, combattre encore, et si on est encore vaincu , mourir; telle était à ses yeux la fermeté du militaire. Celle du politique lui paraissait commander plus encore. Il ne la trouvait entière que dans l'homme qui sait, avant d'entrer dans une entreprise, marquer d'une manière irrévocable la route qu'il suivra, les moyens qu'il adopte et ceux qu'il repousse; se tenir invariablement sur cette ligne tracée d'avance, quelques passions qui grondent autour de lui ou dans son sein pour l'en faire dévier; et si un parti, dans sa démence, si même le peuple, dans son erreur, prétend aller à la liberté hors du sentier de la justice, s'opposer au flot populaire, le repousser, ou périr.

Voilà quelle est, suivant lui, la véritable fermeté, celle qui produit le salut des nations. Et, ajouterai-je, voilà l'homme qu'il fallait à la France et plus particulièrement au parti de la liberté parmi nous. Nous sommes à une de ces époques

(Ivj ) décisives où se préparent de grandes crises sociales. Les lumières répandues par nos grands écrivains des deux derniers siècles ont fait voir ce qu'il y avait de nuisible ou d'incomplet dans nos institutions. Une fermentation inquiète s'est établie dans l'Europe entière. Le mépris ou la haine des institutions a conduit trop souvent à la haine des principes éternels, bases nécessaires de toute société. Les opinions les plus funestes, les systèmes les plus extravagans ont été émis, adoptés, propagés. Cette agitation générale peut produire une heureuse réforme qui élargisse le cercle de la civilisation et fasse participer à tous ses avantages une plus grande partie des citoyens; mais elle peut aussi, mal dirigée, amener une nouvelle barbarie. Victorin Fabre était l'homme le plus capable d'y imprimer une direction salutaire , de rallier tous les bons esprits aux améliorations convenables dans notre ordre social, et de faire en même temps sentir tout ce que pourrait avoir de funeste un amour aveugle et désordonné de changemens. Les lecteurs en état de voir juste dans des objets si vastes et si élevés, s'en convaincront en lisant son grand ouvrage de politique, et ils sauront alors quel compte ils auront à demander aux hommes qui ont causé sa mort , non pas tant par les injustices de tout genre dont

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ils l'ont poursuivi que par les douleurs dont ils ont abreuvé son patriotisme, en le rendant chaque jour témoin de leurs succès dans le projet infernal de faire tourner cette fermentation générale au préjudice de la civilisation , de pervertir les sentimens et les idées des peuples.

Si de nouvelles tourmentes éclatent bientôt, ce sera surtout alors que sa perte irréparable se fera cruellement sentir. Quant à moi, je sais que ma voix ne peut avoir d'autorité; je me permettrai cependant quelques conseils relatifs à ces étranges idées répandues sur une époque de notre première révolution. J'ai vu plusieurs des Français qui, séduits par des récits mensongers, trompés par des suggestions perfides , entraînés par une ardeur irréfléchie , se disent les disciples des Montagnards. Je sais combien ils se calomnient; je sais qu'au lieu de receler dans leur cœur la cruauté, c'est-à-dire la lâcheté, ils y portent le courage; je sais qu'au lieu d'être disposés à vendre l'honneur des doctrines républicainesàl'ord'un nouveauPitt, ils ne veulent d'autre richesse que la gloire d'établir ces doctrines parmi nous; je les conjure donc, au nom de l'avenir de la liberté, au nom de leur patrie dont ils peuvent être l'honneur, de cesser de fournir des prétextes aux accusations des perfides, à l'épouvante des faibles, je les supplie d'é-

( Iviij ) carter du front de la République ce masque sanglant qui l'outrage , et de ne plus confondre sa noble image avec le hideux fantôme de l'orléaniste Marat. Qu'ils y songent. De même que l'expérience tentée par ce qu'on appelle le juste-milieu perd sans doute la monarchie représentative, un essai de gouvernement libre qui rappellerait le moins du monde la Terreur, perdrait à tout jamais la république. Il n'y aurait plus de gouvernement possible en France que le despotisme. Peut-être est-ce là ce que veulent dans leurs éloges de la Montagne, quelques gens adroits qui ont malheureusement trouvé des dupes.

Jeunes Français qui êtes du nombre de ces dernières, si vos idées, tellement opposées à vos intentions, pouvaient prévaloir, je vous attendrais au moment où la haine de la nation contre ce qu'on aurait encore nommé république aurait remis la France sous les pieds d'un despote. . .Cherchez alors ce que seront devenus ceux qui, se tenant sous le rideau et vous poussant en avant, vous ont inspiré l'estime des Robespierre et des Couthon , vous les verrez , comme sous Napoléon nous avons vu tant de leurs devanciers , vous les verrez ramper au pied du trône , chamarrés de rubans et de chaînes; et moi, qui vous parais aujourd'hui un républicain timide auprès d'eux ,

( S* ) je serai mort sans doute, mais si je vivais, vous me reverriez républicain , professant sous ce despote nouveau les doctrines que j'ai professées sons Bonaparte, sous Charles X, et que j'aurais aussi professées malgré les nouveaux Montagnards, mais les professant sans aucun espoir de succès, car la nation craindrait à jamais de voir encore reparaître à leur suite le désordre et les proscriptions. Que dis-je ? vous seriez morts aussi , vous seriez morts sous la hache des brigands. Ceux qui avaient pris les Tuileries le 10 août, qui avaient fait proclamer la république le 2T septembre, furent les premières victimes du 3i mai. Comment ne réfléchissez-vous pas dès aujourd'hui sur quelques faits dont les conséquences évidentes vous feraient apercevoir le piège clans lequel vous êtes tombés? Dès les premiers jours d'août i83o, lorsque aucun républicain, ou soidisant tel, n'avait donné le moindre prétexte à la moindre accusation de ce genre, les royalistes de toutes les couleurs prédirent avec assurance que , puisqu'on avait réveillé les idées de république , on verrait bientôt paraître des disciples des Montagnards, des apologistes de la Terreur. En attendant que leur prédiction se vérifiât, ils ne purent trouver de meilleur moyçn de combattre les républicains que cette prédiction même.

Et maintenant voyez avec quel empressement les royalistes de toutes les couleurs répètent, réimpriment, répandent de toutes les manières , toutes ces apologies de la Montagne, tous les écrits où de pareilles doctrines sont prèchées au nom de la liberté. Les ennemis des principes républicains voudraient pouvoir distribuer ces écrits dans tout le globe : les amis éclairés de la république voudraient pouvoir cacher ces écrits à tous les hommes. Les orléanistes qui redoutent surtout les attaques de la liberté, voient dans ces doctrines un obstacle invincible à la réunion d'un parti national ; les légitimistes qui , à tort ou à raison , s'imaginent que le gouvernement actuel ne peut pas durer, regardant ces doctrines comme un moyen d'empêcher que la masse de la nation tourne ses vues vers un système de gouvernement libre , se croient sûrs par-là de voir la France se jeter dans leurs bras; il en est de même des napoléonistes. Ces opinions qui réjouissent et rassurent les partisans de toutes les monarchies , qui consternent et découragent tous les républicains éprouvés, peuvent-elles aller à votre but? Encore un coup , voyez , et jugez.

Je crois en avoir dit plus qu'il n'était nécessaire

pour couvrir de honte ceux qui ont eu l'effronterie d'élever jusqu'à Victorin Fabreles accusations portées contre la Tribune pendant qu'elle était sous ma direction. Mais si mes feuilles même n'étaient pas justifiées, il resterait' un reproche qu'on pourrait faire à Victorin. Il aurait dû, dirait-on , protester contre des doctrines qui n'étaient pas les siennes. Je réponds d'abord qu'il aurait préféré me laisser le compromettre à paraître m'abandonner; d'ailleurs il ne pouvait se regarder comme responsable d'un journal que je dirigeais. Ainsi qu'il l'a dit dans l'article que j'ai cité, il concevait très bien que mes vues pussent différer des siennes , qu'il ne voulait imposer a personne. Pour l'obliger à me démentir publiquement, il aurait fallu qu'il y eût aussi entre nous différence de sentimens. Or , certes , je n'en ai pas émis un seul qui ne fût partagé par tout ce qui porte un cœur d'homme. Je dis plus, quoique mes doctrines politiques ne fussent pas absolument celles de Victorin, quoique je ne reconnusse que deux gouvernemens durables sans l'appui de la corruption, la monarchie pure et la république, je n'ai rien écrit dans la Tribune à quoi n'eût pu s'associer, même un partisan décidé de la monarchie véritablement constitutionnelle, si l'on excepte les deux lignes que j'ai, non pas écrites, mais insérées, et

( Axij ) dont j'ai parlé plus haut. C'est pour le prouver que je réimprime dans ce livre tous les articles que j'ai publiés, depuis le 28 avril i83o, époque de la seconde apparition de la Tribune, jusqu'au 28 mai i83i , jour où j'ai cessé d'y travailler, et à dater duquel aucune espèce de responsabilité ne peut peser sur moi. Il y a eu deux Tribunes entièrement distinctes, ou, pour mieux dire, opposées. L'une se compose de tous les numéros qui ont paru depuis le 8 juin 1829, jusqu'au 28 mai i83[ : l'autre comprend tous les numéros publiés depuis le 29 mai i83i, jusqu'à présent. Victorin Fabre n'est responsable d'aucune des deux; il a souvent blâmé la seule qu'il ait pu connaître. Je repousse toute responsabilité de la seconde; j'accepte la responsabilité de la première. Lecteurs de bonne foi, à quelque parti que vous soyez attachés , ne cherchez pas seulement dans ce recueil le tableau de notre révolution et de la manière dont les différentes opinions l'envisagèrent et voulurent la combattre , la maintenir, ou l'exploiter ;pesez les doctrines que j'y professe, les conseils que j'y donne , les affections que je cherche à remuer. Par moi-même je n'irais pas à la postérité, mais elle parlera du frère de Victorin Fabre; il m'importe que de fausses idées ne me présentent pas comme trop indigne, du moins

( Ixiij ) quant aux qualités morales, d'un titre si glorieux. Qu'en lisant à la suite de ce discours, le plan des républicains en juillet i83o, on n'aille pas vouloir en rendre encore mon frère responsable. Il ne connaissait pas même l'existence de l'association pour laquelle ce plan avait été tracé.

LA

ET LE

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