DE NOS RELATIONS EXTÉRIEURES
«Dès les premiers jours de la seconde révolu- « tion française , nous avons dit que le seul moyen «sûr de prévenir la guerre était d'imposer aux « puissances par l'énergie de l'élan national que «n'eût pas manqué de produire une administra- « tion vraiment patriotique. Nous avons dit que, si « l'on semait la division parmi les Français en in- « disposant les auteurs de notre affranchissement, «et en réveillant l'audace du parti vaincu, si l'on « nous remettait dans une position telle que les «peuples voisins perdissent le désir de nous imi- «ter, la guerre deviendrait sans doute inévitable « et prochaine. Nous avons montré , par l'exemple «de l'Espagne et de l'Italie, que les concessions « les plus étendues ne pouvaient désarmer la haine «des rois contre tout mouvement populaire. Nous «avons prouvé surtout que, le principe de l'héré- « dite étant celui qui leur tenait le plus au cœur , « une fois ce principe violé , on ne pouvait attendre
«la paix que de leurs craintes, ou plutôt de leur «impuissance absolue, avérée, évidente même à « des yeux de courtisan.
«Les ministres ont crié à la malveillance. Nous « les aurions laissé crier, car nous avions quelques « raisons de ne pas les croire au plus mal avec les «ennemis. Mais nous avons vu d'assez bons ci- «toyens, si toutefois on peut être bon citoyen « quand on manque de courage , nous savoir mau- « vais gré de ces avertissemens qui leur causaient « une mortelle frayeur. Nous avons entendu des « négocians qui se montrèrent patriotes sous « Charles X , nous dire : Vous avez bien raison ; « mais nos ministres ont pris leur parti : vous aurez « beau les prêcher, ils n'adopteront pas les moyens « de prévenir la guerre. Puisque nous devons l'a- « voir , Jaissez-nous du moins passer quelques mois « sans la craindre; les affaires iront moins mal, et « ce sera autant de gagné. Nous qu'on dit si intraitables, et qui sommes si bonnes gens, qui «l'avons même été beaucoup trop certains jours, «comme les patriotes l'ont déjà reproché à celui «qui écrit ces lignes, et comme les pacifiques le « lui reprocheront peut-être bientôt plus amère- « ment encore, nous nous sommes dit : Pauvres "sentinelles, taisons-nous : le peuple, ou du «moins ce peuple français de quatre-vingt mille « hommes que les journaux des 221 appellent tout
«le monde, est un peu comme les rois, il n'aime « que les flatteurs , il traite de séditieuse toute «vérité qui l'importune. L'ennemi est en vue; « mais il n'est pas encore à portée. Le poste se « fâche à notre appel au lieu de prendre les armes : « attendons.
«Depuis ce moment, l'Autriche a couvert de «bataillons les plaines de l'Italie, le roi de Sardai- « gne a hérissé de canons les forteresses des Alpes , « et porté son armée au grand complet de guerre. « La diète de Hongrie a décrété une levée de cin- « quante mille hommes. La Prusse approvisionne «ses places du Rhin et en double les garnisons. « Cent mille Russes se rassemblent en Pologne. « Chaque paquebot conduit à Lisbonne des nuées «d'officiers anglais.
« Comme il n'y a rien cVanarchique à répéter ces «petites nouvelles'prises dans les journaux étran- « gers , la Tribune les copie en petits caractères. «Mais elle fait trêve à ses réflexions; elle refuse « même des articles que lui apportent les officiers « les plus distingués de notre ancienne armée , les « notes que lui envoent les étrangers qui sont « entrés dans la Sainte- Alliance des peuples.
«Voilà que tout à coup, au sein de la représen- «tation nationale, un homme qui aime mieux «servir son pays que plaire à tout le monde, «aborde, avec toute la force de son talent et de
« son patriotisme , cette grande question des rela- « tions extérieures. Il a montré quels sont , d'après «toute apparence, les projets des étrangers, et «quelles sont nos ressources; il a prouvé que la «sécurité ne pouvait se rencontrer que dans la « route de la liberté, ne pouvait se fonder que sur « des mesures favorables à la masse de la nation. Il «a produit une vive impression sur l'assemblée , il « s'est acquis de nouveaux droits à l'estime pu- «blique; mais ses questions sont restées sans ré- « ponse. Le ministre s'est renfermé dans une «mystérieuse discrétion diplomatique. Son dis- « cours peut se résumer tout entier dans cette seule « phrase : Tout nous confirme dans la confiance que « l'Europe pourra conserver le plus grand des bienafaits , la paix.
«Un troisième orateur, M. Bignon, a paru ré- « pondre à M. Mauguin un peu plus clairement «que M. Maison. Mais, si l'on voit dans son dis- « cours, d'ailleurs très remarquable, moins de « réserve diplomatique, on y trouve beaucoup de « préoccupations de diplomate ; et la diplomatie « est ce qu'il y a au monde de plus propre à obs- «curcir la vue d'un politique. Non, ce n'est pas «*[)our le duché de Luxembourg, ce n'est pas « même pour la Belgique qu'on peut se lancer «dans une guerre générale. On déclare pour une « partie de territoire une guerre de gouvernement
«à gouvernement, on ne hasarde que pour des «principes une guerre de population à population.
«Toute la question est dans l'état intérieur de «la France. Que les principes de la révolution « soient respectés , que le patriotisme soit en hon- « neur,que les droits politiques soient étendus avec «prudence à la masse des citoyens, que la popu- «lation soit vivement, évidemment intéressée au « maintien du nouvel ordre de choses, et les rois «absolus ne nous attaqueront pas ; car ils se sou- « viennent de nos légions républicaines.
« Au contraire , que , persistant dans le système «du dernier cabinet, on fasse mentir toutes les « espérances de juillet , on froisse les bons citoyens, «on favorise les hommes de la restauration, on « persuade ainsi au peuple que ces hommes seuls «ont intérêt à défendre le trône du 7 août; et les « rois nous attaqueront ; car ils se souviennent de « 1 8 1 4 et de Waterloo.
« Parmi les chances de paix , M. Bignon compte « les progrès de la raison publique. Ce serait fort « bien si ces progrès ne s'arrêtaient pas sur le seuil «de tous les palais où l'on délibère, où l'on vote, « où l'on contre-signe.
« Autre cause de paix , suivant lui : la sympathie « des peuples entre eux , particulièrement entre la «France et l'Angleterre. Eh! mon Dieu, cette «sympathie était aussi vive au commencement
«de notre première révolution. De toutes les villes «d'Angleterre partirent des adresses aux vaince queurs de 89, comme il en est parti pour les a vainqueurs de i83o. Le cœur du peuple anglais «a toujours battu au mot de liberté, mais l'aris- « tocratie anglaise a toujours frémi à ce mot « comme à un arrêt de mort.
« Il est possible toutefois que les craintes d'in- « surrection conçues dernièrement à Londres por- « tent le cabinet de Saint -James à faire de nou- « velles réflexions. Si notre ministère savait ou « voulait augmenter ces craintes en faisant quelque « chose pour le bonheur et la dignité du peuple c français, peut-être y aurait-il moyen de regagner «le temps perdu. Mais si l'on continue à croire « que le moyen d'éviter la guerre est de mécon- « tenter la nation , si Ton s'imagine se rendre res- « pectables en s'affaiblissant, alors tous les répits «seront inutiles, alors viendra l'instant où l'on « sera obligé de réveiller la France , pour la lancer « au dépourvu dans une nouvelle lutte.
«La France, je l'espère, saura encore y trouver «de la gloire; mais cette gloire sera terrible, et «peu d'entre nous en jouiront.
<( J'entends dire autour de moi : « Vaines appré- « hensions ! Qu'on nous attaque; un seul cri, le cri «de nos pries, aux armes citoyens] couvrira nos « frontières de bataillons. Oubliez-vous 92 ? »
« Cette confiance est noble, elle annonce le cou- « rage et le patriotisme ; mais quand on a longtemps étudié la politique et la guerre, on ne « saurait la partager. Je ne répondrai point qu'en 92 « presque tous les Français devaient se rendre à « cet appel , car presque tous les Français ayant « des droits politiques étaient vraiment citoyens. «Je pense qu'au moment du danger, on ne s'in- « formerait plus si les lois électorales de 91 doi- « vent blesser des aristocrates de Guidliall , ou des «honorables du Palais-Bourbon, et qu'on réu- « nirait les assemblées primaires pour obtenir des « enrolemens. Mais les soldats improvisés, terri- « blés dans les rues d'une capitale, ne peuvent que « bien difficilement, quelle quesoitleurvaleur, s'op- « poser en rase campagne à des armées régulières. « Au moment où les premiers coups de fusil furent « tirés dans les guerres de la liberté , nous avions « cent bataillons de volontaires levés depuis un an , « et non -seulement instruits aux manœuvres, mais «habitués à camper en ligne et à faire brigade «avec les bataillons des anciens rétiniens. D'un « autre côté , l'état militaire des autres puissances « n'était pas comparable à ce qu'il est de nos jours, « et Napoléon n'avait pas encore enseigné à tous «les généraux de l'Europe la grande ouerre d'in- « vasion qu'il apprenait encore lui-même dans sa
« petite chambre de Valence, à l'école d'Alexandre « et de César.
«Loin de moi cependant l'idée de mettre en « doute nos succès. Si l'on s'obstine à repousser «les mesures si simples qui probablement ôte- « raient encore l'audace de nous attaquer, le jour «où paraîtra le manifeste du despotisme, je proposerai avec assurance d'y répondre par ces « mots : « Le peuple français ne fera la paix qu'en « reportant ses limites sur le Rhin. » La victoire «est certaine; mais c'est le prix dont la France « devra l'acheter qui m'afflige. C'est l'élite des na- « tions qui meurt dans les guerres nationales; sou- «vent, lorsqu'elles ont cessé, le peuple, privé des «plus nobles caractères, n'est plus en état d'user « de son triomphe. C'est au nom de l'humanité « que je demande les institutions capables de pré- « venir une lutte, dont je ne verrai que la gloire , « quand il ne sera plus temps de l'empêcher.
« Au moment où je posais la plume , une déplo- « rable nouvelle vient de se confirmer. M. de Potter «a donné sa démission; en d'autres termes, le «patriotisme ne peut plus lutter, à Bruxelles, « contre l'intrigue ; la Belgique est trahie. L'homme « qui paraissait appelé à la sauver ne peut plus « que sauver son honneur en se retirant. Puissé-je « me tromper ! Mais il me semble que ce Wellington,
«poursuivi dans les rues de Londres par l'indi- « gnation de ses concitoyens , règne encore sur « l'Europe comme aux jours deWaterloo; il semble a qu'à Bruxelles, et peut-être^à Paris , on n'est pas « loin de se résigner à une servile imitation du sys- « tème de ï8i5,dans l'espoir d'obtenir le pardon « de Sa Grâce. S'il doit en être ainsi, l'imitation « sera-t-elle assez parfaite pour assurer l'indul- « gence plénièrePJ'en doute: nous verrons. »
22 Novembre 1830.