LA BELGIQUE
« Nos abonnés auront sans cloute donné une « attention particulière à la séance du congrès «belge, publiée dans notre numéro d'hier; mais « il est nécessaire de nous y arrêter un moment. « Une circonstance nous avait paru si grave, que « nous n'avions pas voulu la rapporter. Nous at- « tendions le Moniteur de ce matin. Le Moniteur « est resté muet; et un autre journal parle de « cette circonstance en approuvant notre cabinet. « Nous ne pouvons plus nous taire.
« La décision du congrès était presque aussi « importante pour la France que pour la Belgique. «De quoi s'agissait-il en effet? De savoir si, par « l'exclusion ou par l'adoption des Nassau , quatre « millions de Belges seraient pour nous ou contre « nous dans la grande lutte qui se prépare; si vingt « forteresses du premier rang nous serviraient de « défense ou deviendraient le point d'appui des « alliés dans leurs attaques contre nous. Cette « séance a été suspendue pour entendre, en comité « secret, des envoyés étrangers; parmi ces envoyés «se trouvait M. Langsdorff. Eh bien! qu'allait-il
« demander au nom de notre gouvernement? On « ose à peine le croire, on ne peut le dire que la « honte sur le front et l'indignation dans lame, « il allait demander de donner à nos ennemis ces « vingt forteresses, ces quatre millions d'hommes.
« Supposez qu'un général français, établi sur <( les rives de l'Escaut, pliât bagage avant même « le premier coup de canon , évacuât la Belgique « et vînt établir ses drapeaux sous les murs de « Lille, quel nom lui donneriez-vous? Quelle <c peine lui appliquerait le conseil de guerre le plus « indulgent? Voilà cependant ce qu'a voulu faire « le ministère français.
« Il a cru par là prévenir la guerre , dira-t-on. « C'est possible; je le crois même : l'idée de trace hison est si horrible, qu'on recule devant les ap- « parences les plus fortes. Mais voici tout à l'heure « quatre mois que ,pour -prévenir la guerre , on nous « ôte peu à peu tous les moyens de la soutenir ; « et cela malgré nos avertissemens sans cesse re- « nouvelés, malgré nos prédictions sans cesse acte complies. Lorsque, dans les derniers j ours de «juillet, nous demandions la liberté, la manifeste tation légale du vœu public, une véritable re- « présentation nationale, on nous répondit que, « pour prévenir la guerre, il fallait nous contenter o des libertés doctrinaires, et de la Chambre de « Charles X. ATnus eûmes beau soutenir que la li-
« berté, en faisant insurger à l'instant tous les « peuples , pouvait seule empêcher les rois de « nous attaquer. Bientôt on vit le seul bruit de « nos grandes journées exciter partout des mouce vemens , et on put facilement juger que si la ce France avait suivi une autre route, ces mouvecc mens seraient devenus des révolutions.
ce Lorsque nous exposâmes toute l'imprudence ce qu'il y avait à poursuivre, à injurier la partie ce énergique de la nation qui pouvait donner des a volontaires à la patrie , lorsque nous voulûmes « engager à recevoir au moins les volontaires que ce tant de fautes n'auraient pas dégoûtés, on nous récc pondit que des anarchistes seuls pouvaient croire ce à la guerre, que le seul moyen de la rendre posée sible serait de faire des arméniens. Pendant ce ce temps les rois armaient de toutes parts.
ce Lorsque nous dîmes que, pour donner au gouee vernement l'appui des masses, pour conserver ce quelques chances de voir la population s'armer ce contre l'ennemi, et faire une guerre nationale, ce il était urgent de donner au plus grand nombre ce des citoyens quelque participation aux affaires ce publiques, de promulguer, au moins provisoirece ment, les lois électorales de 91 , on nous réponec dit que des mesures si favorables au peuple inee disposeraient les rois, et que, pour prévenir la
( 34 ) « guerre , il fallait bien se garder de les rappeler.
« Enfin (car il serait trop long de continuer au- « jourd'hui le parallèle des dire de la Tribune et « du pouvoir, nous y reviendrons plus tard), ence fin, lorsqu'on se courrouça grandement contre « quelques réunions patriotiques ; lorsqu'on pré- « tendit qu'elles pouvaient déplaire aux ennemis, «et que, pour prévenir la guerre , il fallait les dis- «soudre; lorsqu'on arma contre elles M. Persil, « M. Benjamin Morel et les fabricans de chapeaux «de paille, nous soutînmes que la guerre étant « inévitable depuis le 7 août , à moins qu'on ne « voulût rapporter aux Tuileries Charles X et le « drapeau blanc , il y aurait de la prudence à ne « pas sacrifier aux rois des réunions qui ne leur « étaient désagréables que parce qu'elles pouvaient « servir à préparer la défense du territoire fran- « çais.
« Du reste, nous engageâmes ceux qui les com- « posaient, et dont quelques-uns étaient nos amis, « à se garder avec soin de tout ce que le ministère «pourrait faire considérer comme ayant entravé «sa marche; nous leur conseillâmes de lui laisser « toute entière la responsabilité des malheurs qu'il «attirait sur le pays, et de l'attendre au moment, « trop prochain s'il ne changeait pas de système , « où il viendrait nous prier de le défendre contre
« la guerre civile et la guerre étrangère , que ses «fautes auraient amenées (i).
(r) Un des grands reproches adressés à la Tribune de cette époque a été d'avoir défendu la société des Amis du Peuple. Ces reproches me touchaient peu. Mais je ne pouvais me dissimuler qu'au milieu des calomnies répandues par le ministère contre cette société , prendre sa défense ne pût nuire au journal, et par conséquent au parti patriote dont il était alors le seul organe; je craiguais même, ce qui était encore bien plus capable de me faire hésiter, je craignais avec trop de raison, que le pouvoir, après avoir cherché à détruire les Amis du Peuple, ne prît une autre marche, et ne parvînt à y glisser quelques-uns de ses agens , pour donner plus tard une apparence de vérité à ce qui était alors d'une fausseté évidente. Toutefois la manière dont les journaux et les députés du ministère attaquaient cette société était si perfide, les principes sur lesquels ils se fondaient dans ces discussions pouvaient être si funestes , il était si révoltant de voir invoquer, deux mois après la révolution , l'article 91 du Code pénal de l'empire, que je crus devoir soutenir contre ces prétentions intolérables , et le droit d'association , et les citoyens qui s'efforçaient d'en user.
En même temps , je cherchai à prévenir les dangers dont j'ai parlé , par mes conseils à ceux des membres que je connaissais. Je blâmai hautement le projet de rendre leurs séances publiques; je leur fis observer que ce serait un point de ressemblance avec les anciens clubs que le gouvernement ne manquerait pas d'exploiter; je leur prédis que la police enverrait alors des gens pour troubler leurs travaux. Je leur fis sentir le mauvais effet que pouvait produire l'espèce de déclaration qu'ils avaient imprimée, et, même quandon l'eût saisie, même dans le journal , après avoir inséré un article où l'un des -rédacteurs s'élevait avec raison contre cette saisie, illégale puisqu'il n'y avait pas eu publication, j'ajoutai, le o septembre, les lignes suivantes : « La Tribune, qui certes n'a pas l'ha- « bitude de donner des conseils timides, croit devoir engager tous «les amis de la liberté à éviter soigneusement tout ce qui pourrait «prêter à de fausses interprétations. Si les ministres persévèrent « dans la route de perdition où ils se sont engagés , nous devons sans • doute continuer à les avertir du danger; mais gardons-nous de
« On ne parla plus de sociétés patriotiques; et «depuis quatre cent mille hommes se sont ras- « semblés sur nos frontières.
«Il semblerait qu'après tant de leçons, le gou- « vernement aurait dû se défier de ses doctrines « et de sa prévoyance. Jusqu'à présent il avait joué,
« leur fournir le moindre prétexte de dire un jour que nous les ayons « gênés dans leur marche. Ce serait alléger la responsabilité terrible « qui doit peser sur eux. Attendons-les au moment, malheureusement « trop prochain s'ils ne changent pas de système , où ils viendront « nous prier de les défendre contre la guerre étrangère et la guerre « civile, que leurs fautes auront amenées. »
Après l'arrestation de MM. Hubert et Thierry au sujet de cette Déclaration , tous les membres de la société demandèrent à être mis aussi en jugement; et en cela ils firent très bien : mais pour donner plus d'éclat à celte démarche, ils prirent une résolution fâcheuse. Ils ouvrirent un cahier où tout le monde pouvait venir s'inscrire comme membre de la société. Il était inévitable que le ministère profiterait de ce laissez-passer général pour les entourer de ses agens. Je leur en b's la remarque. Mais l'envie de pouvoir dire : Vous vous attaquez à une société qui compte deux mille citoyens l'emporta sur mes observations. C'était de toute manière un très mauvais calcul. Dans une société formée pour amener ou pour diriger une insurrection, telle qu'il s'en est établi plusieurs sous la restauration , on a besoin pour avoir quelque force d'être très nombreux, et comme quelques chefs seulement délibèrent, que les autres membres ne doivent qu'agir, on peut n'exiger d'eux que la sincérité dans l'opinion qu'ils manifestent. Mais s'il s'agit d'une société créée pour discuter des doctrines, d'une société dont tous les membres délibèrent, ce n'est plus seulement de la bonne foi ce sont aussi des lumières qu'on doit exiger de ceux qui se présentent pour en faire partie ; et les hommes éclairés éiant toujours fort rares, plus une société de ce genre est nombreuse, plus il lui devient difiicile d'acquérir la considération, l'autorité qui lui serait nécessaire pour parvenir à «on but.
« à l'égard de la Sainte-Alliance , le rôle d'un homme « à qui son ennemi dirait : Ecoute , tu m'as fait un «vilain tour, et je te soupçonne de vouloir me a tuer , donne-moi ton fusil pour me prouver que « tu n'as pas de mauvaises intentions, ou je t'attaque « à l'instant. — Le voilà , et laissez-moi tranquille. « — Ton sabre. — Le voilà. — Tes pistolets. — Les «voilà. Dans l'affaire de la Belgique, l'ennemi «demandait de découvrir la poitrine; on obéissait « encore. Si les Belges n'avaient pas refusé , le « glaive prussien entrait au cœur sans obstacle.
« En vérité , c'est inconcevable , et à toute autre « époque, on n'aurait pas balancé à porter le ver- « dict de trahison. Mais depuis le règne des doc- « trinaires et des 221 , on sait qu'au jugement d'un «grand nombre de Français, la politique, au lieu « d'être la réunion de la prévoyance et du courage, « consiste dans la myopie et la pusillanimité. »
§ X. Du Ier Décembre i83o au 3 Janvier i83i.
Craintes peu fondées conçues par les légitimistes sur la conduite du peuple à leur égard, au moment d'une nouvelle invasion. — Du projet de fortifier Paris. — Procès des ex-ministres. Troubles qu'il occasione. Ce qu'aurait pu faire M. de Lafavette. — Résumé de la situation. Analogie entre la conduite du gouvernement et celle du Directoire. — Qu'il pourrait y avoir aussi de l'analogie dans les résultats. Nos gouvernans doivent craindre de jouer le jeu du parti bonapartiste. Ce parti commence à se dessiner. — Comment les doctrinaires cherchent à travestir et à exploiter les derniers troubles. — Destitution de M. de Lafayette. Effet qu'elle produit sur toutes les classes de citoyens.
1er Décembre 1830.
LES LÉGITIMISTES CRAIGNENT A TORT QUE L'ANNONCE D'UNE NOU- VELLE INVASION NE PORTE LE PEUPLE A EXERCER SUR EUX DES VENGEANCES.
« Nous nous élevions souvent contre la Gazette «de France, lorsqu'elle était l'organe, je ne dirai « pas du ministère, mais du parti qui tenait le pou- « voir en main. Incomparablement mieux rédigée « que les autres journaux contre-révolutionnaires, « elle devait avoir la préférence dans le combat , « comme notre ennemi le plus habile. Depuis le « 29 juillet, nous avions cessé de la combattre, « d'abord parce que son parti avait cessé d'être
a tout-puissant, ensuite parce qu'elle semblait re- « noncer à invectiver les patriotes et à dénaturer « leurs intentions, laissant son ancien rôle au « Journal des débats et au Temps.
« Mais voici quelle recommence et paraît voûte loir lutter avec ses successeurs. Ce n'est plus par la « bouche de M. Henri Fonfrède ; ce n'est plus par « des extraits de l'honorable journal du Havre « qu'elle lance l'anathème sur les amis de la liée berté. Un long article de son crû les accuse de « vouloir la guerre pour organiser le désordre. « On dirait un discours de M. Dupin , une philip- « pique de M. Salvandi, ou l'éloquence des marée chands de chapeaux de paille.
ee Or, écoutez, vous dont la foi naturellement <e robuste a été fortifiée encore par dix fois trois « cent soixante-cinq numéros d'un journal du ee centre; écoutez, et retenez bien ce sermon; ee car, à la troisième visite de nos amis les enneee mis, il y aura indulgence plénière pour ceux eequi l'auront répété. Ce ne sont ni les pairs de ee Charles X, ni les émigrés de Véronne, ni les ee émigrés de Gand, ni les chouans de la Vendée, ee ni les verdets de Toulouse, qui souhaitent l'inee vasion : ce sont les ouvriers et les étudians du ee 28 juillet, ce sont les écrivains patriotes qui se ee trouveraient les premiers inscrits sur les listes « de proscription. Ces bons diplomates d'Autri-
« clie et de Russie ne demandent que le bonheur « de la France; ils seraient désolés de se voir ence core obligés à recevoir de nous deux milliards « de rançon. Si depuis quatre mois ils arment de « toutes parts , s'ils s'avancent sur le Rhin , sur «la Sambre et sur les Alpes, c'est uniquement « pour nous empêcher d'entrer à Vienne et à « Pétersbourg. Pitt et Cobourg n'étaient que deux «fantômes. Il fallut cependant leur opposer treize « cent mille hommes. Mais cela vint probablece ment de ce que nos soldats républicains étaient «comme les guerriers de Godefroi, dans la forêt «enchantée, effrayés par des prestiges et re- « poussés par des visions. Ce sont les patriotes, « nommés fauteurs de l'anarchie en styie de mes- « sieurs Polignac et Jars, ce sont eux qui veulent c< appeler sur la France sans armée les armées de « dix empires militaires. Et pourquoi le veulent- «ils? Pour ramener les échafauds de la terreur, «où sur cinq exécutions on voyait tomber quatre « tètes de patriotes.
« Une pareille accusation est certainement le «fruit du délire; mais c'est un délire coupable. «Soyons justes toutefois, soyons même indulgens «envers ceux qui se montrent envers nous si in- ««justes. La bonté est un des caractères du pa- 0 trio te; co sont les calculs d'intérêt personnel qui «rendeul dur et méchant. Lue chose peut atté<-
(41 ) «nuer le tort de la Gazette, et rendre un pareil «langage plus excusable clans sa bouche que dans « celle des écrivains doctrinaires. On dit qu'il s'est « répandu parmi les royalistes de la branche aînée «une vive appréhension de voir la nouvelle du «commencement des hostilités exciter contre «eux la colère du peuple et amener de déplora- « blés excès. Ils cherchent alors par tous les moyens «possibles à montrer qu'ils n'appellent point la «guerre, et leur fureur contre les patriotes n'est «que l'effet de leur terreur. Je crois pouvoir les « rassurer. Nous ne sommes plus au temps où l'en- «trée des Prussiens en Champagne fut le signal «d'horribles malheurs. Des journées de septem- « bre ne souilleront pas deux fois notre histoire. «Sans doute, il y a eu de la part du ministère une «haute imprudence, une négligence extrême de « ce qui peut le plus maintenir l'ordre , à ne pas « mettre dès long-temps une armée formidable «entre les frontières et Paris. Nous avons dit, il «y a long-temps, que c'était la première mesure « à prendre, si l'on désirait sincèrement cette tran- « quillité publique dont on faisait chaque jour « tant de bruit , en la compromettant chaque jour. «Mais, lors même que l'invasion commencerait « avant qu'on eût pris enfin cette précaution , «j'espère qu'en cette circonstance, comme en tant «d'autres, le bon sens du peuple et l'humanité
« des patriotes influens suppléeraient à la prudence « du ministère. Le peuple sait très bien que les rois «absolus n'ont pas besoin des instigations du parti « royaliste pour désirer de nous attaquer; le peuce pie sait très bien que ce n'est pas sur l'appui de «ce parti que comptent les généraux étrangers, « mais sur les fautes du parti qui tient le pouvoir. « Si je craignais la fureur du peuple dans de telles « circonstances , ce ne serait pas pour les hommes « du faubourg Saint-Germain.
« Quant à ceux qui n'ont pas su comprendre « qu'avec une sage liberté donnée aux citoyens, et «un état militaire imposant, il n'y aurait rien à «craindre pour l'ordre public, que le véritable «parti de l'ordre, de la justice, de l'humanité, <; était le parti patriote, il faut les plaindre de s'être « trouvés portés aux affaires avec une tête si étroite « ou si faible : c'est l'un des plus grands malheurs « qui puissent arriver à un honnête homme. Les « plaindre , les défendre même , s'ils en avaient ja- « mais besoin , est un devoir. Quant à ceux qui « n'auraient pris nos couleurs que pour les avilir, « qui n'auraient paru dans nos rangs ou près de «nos rangs que pour nous livrer, qui auraient « continué leur route avec la conscience de la jusci tesse de nos prévisions , ceux-là doivent être res- «ponsables devant la justice, mais devant la justice seule, de tous les maux que pourra subir
a la nation et de tous les excès qui pourraient , a malgré nos efforts et contre notre attente , dé- « mentir un moment son noble caractère qu'ils « calomnient, et sa raison qui les jugera. »
2 Décembre 1830.