DU MANIFESTE DES RUSSES CONTRE LA POLOGNE
«Le nouveau manifeste du duc de Brunswick «a paru. Il n'est encore adressé qu'aux Polonais. « Attendrons-nous qu'on le publie sur nos frontiè- «res?La Pologne est sans doute perdue; mais la «Fiance pourrait encore être sauvée. Ah! si elle
( toi )
«avait eu au 3o juillet ses députés de 1789, elle «aurait aujourd'hui ses volontaires de 92, et la « Pologne ne se serait pas réveillée pour mourir. »
Il était évident, en effet, que la Pologne ne pouvait pas résister à son terrible ennemi. Ce n'est pas dans un pays plat et presque entièrement dépourvu de positions militaires, qu'une population de quatre millions d'âmes peut vaincre une population de cinquante millions. Voilà ce que disait le simple bon sens, aidé des plus simples notions de politique. Malheureusement le bon sens n'est plus guère à l'ordre du jour , et quant à ces premières notions , il est bien reconnu , depuis Waterloo , que, sous le règne des romantiques, on devient un génie en politique comme dans les lettres et dans tous les autres arts, sans même donner une heure à en apprendre le métier, les premiers élémens. On a dit de toutes parts que la trahison de nos ministres était cause de la chute de Varsovie. Rien n'est moins exact. Que l'on maudisse nos ministres, à la bonne heure. Ils se sont conduits à l'égard des Polonais en ennemis , mais non point en traîtres. Quoi! me dira-ton, n'ont-ils pas parlé de nationalité polonaise , de sympathie? Oh! si , vraiment ! ils en ont parlé, comme au 3i juillet, ils parlaient aux Parisiens de liberté, en nommant de leur autorité privée un lieutenant -général du
rojaume. Si vous appelez cela tromper, il faut convenir que la fourbe est un peu grossière , et vous permettrez que, pour être poli, je ne dise point le nom que mériteraient ceux qui se laisseraient trahir ainsi.
On a souvent accusé les patriotes français d'avoir excité tous les peuples à l'insurrection. On a voulu faire retomber sur leur tète le sang versé par les bourreaux de Modène et de Varsovie. Cela est faux pour tous. Quelques-uns seulement, trompés par les assurances de nos gouvernans, et, se refusant à l'idée de les voir abandonner la cause commune des peuples , n'ont pas cru devoir retenir les populations impatientes du joug. Pour moi, quoiqu'on ait tant de fois répété que la Tribune faisait la propagande , je suis loin d'avoir cette erreur à me reprocher. Quand on me parla du projet de la révolution d'Italie , je conseillai fortement (comme j'eus soin de le rappeler dans l'article du 10 février i83i) de ne rien entreprendre encore, de ne pas exposer aux supplices l'élite des patriotes italiens sans qu'il y eût aucune espèce d'espérance de succès. Je prédis avec certitude que, malgré toutes les promesses possibles, la France ne leur donnerait aucun secours. Mais on crut de préférence les hommes qui avaient joué en politique un plus grand rôle ; et ces hommes croyaient eux-mêmes aux dires diplomatiques
de M. Sébastiani. Lorsque j'insistai pour que si l'on ne voulait pas remettre l'insurrection à un autre moment, on la fît au moins éclater à la fois, comme on le pouvait, sur un grand nombre de points, surtout en Piémont et dans le Milanais , il me fut répondu qu'on s'était au contraire prescrit de respecter tous les pays soumis à l'Autriche ou au roi de Sardaigne , attendu qu'alors l'Autriche n'interviendrait pas, ou que si elle intervenait , la France défendrait les insurgés. J'eus beau soutenir que ces précautions, assurément fort polies, n'empêcheraient pas un seul régiment autrichien de marcher et ne feraient pas donner l'ordre de marche à un seul de nos bataillons. On me répondit : Nous en sommes sûrs. On sait ce qui est arrivé.
Quant à la Pologne, je connaissais la disposition des esprits dans le peuple et dans l'armée, l'existence des sociétés secrètes, etc. J'étais convaincu le 29 juillet que si la France proclamait la république, la Pologne s'insurgerait ainsi que tout le midi et l'ouest de l'Europe. Mais je n'ai connu un plan formel d'insurrection à Varsovie qu'au moment où j'en ai appris l'exécution. lien a été de même, je crois, de nos citoyens les plus influens à l'étranger. Ils n'ont donc pas de reproches directs à se faire. Mais s'ils avaient répandu clans totite l'Europe cet avis : « N'attendez aucun
( *04 ) appui de la France tant qu'elle aura l'administration du 9 août. Un manifeste positif contre elle ne la ferait pas changer de résolution »; les Polonais eux-mêmes, malgré leur courage héroïque, auraient certainement attendu d'autres circonstances. Outre les regrets éternels qu'on doit donner à tant de hraves, l'insurrection de la Pologne était, ce me semble, une faute de tactique dans le plan général de la campagne des peuples. Si j'avais été consulté, j'aurais dit .-L'armée polonaise a ordre de marcher contre la France; eh bien ! qu'elle marche sans montrer la moindre hésitation, la moindre répugnance. C'est le ier mars que l'attaque doit commencer sur la Meuse et sur le Rhin. A cette époque il restera encore un peu d'ardeur patriotique en France ; la France appellera tous les peuples à la liberté. Vous aurez , vous, conjurés polonais, choisi d'avance votre dictateur parmi les officiers de l'armée d'expédition. Il publiera un traité d'alliance offensive et défensive entre la Pologne et la France, et passera avec toute l'armée dans nos rangs. Pendant ce temps, vos amis restés en Pologne insurgeront la capitale qui n'aura plus à craindre l'élite des Russes. Ces cinquante ou soixante mille de leurs meilleurs soldats ôtés à nos ennemis, au début de la campagne , au moment d'une bataille si cela se peut, donneront un peu de répit à la France :
( «05 ) nous pourrons réparer le temps perdu, aider alors utilement l'insurrection en Italie et en Espagne. Le dictateur polonais ira, en compagnie du drapeau tricolore, à Varsovie parvienne et par Berlin. C'est le moyen de pousser jusqu'à Wilna, et de ne pas craindre Pétersbourg.
Quand ce plan n'aurait pas pu réussir , il valait toujours mieux ne pas exposer les Polonais à des dangers qu'aucune bravoure humaine ne pouvait surmonter. Ainsi vous pensez, me dira-t-on, que les promoteurs de l'insurrection ont eu tort? — S'ils avaient eu tort en effet, ce serait un tort sublime, un tort que des héros seuls peuvent avoir, et qui suffit pour désigner une nation aux respects de toutes les autres. Mais ce n'est pas eux qu'on peut accuser d'avoir mal jugé les circonstances. Si loin de nous ils ne pouvaient voir les dispositions de notre cabinet, et ces dispositions sont de ces choses si extraordinaires, si monstrueuses qu'il faut les voir pour y croire. Ils ont dû naturellement penser que la France, une fois certaine de la guerre projetée contre elle , n'abandonnerait pas une nation qui , entourée de tous cotés par les ennemis delà France, n'hésitait pas à s'élancer au-devant de leurs premiers coups, à détourner contre sa poitrine le million de baïonnettes rassemblées contre nous. Le tort , en cela comme en toutes choses, est à ces écrivains, à ces députés
qui avaient à force d'intrigues accaparé la renommée et la confiance, et qui ont donné des idées fausses sur tout; qui, trompés eux-mêmes ou perfides , ont trompé toute l'Europe sur l'état de la France. S'ils avaient parlé comme la Tribune d'alors, je le répète, ni la Pologne, ni l'Italie ne se seraient soulevées avant de nous voir commencer la lutte; des flots du sang le plus généreux n'auraient pas été répandus sans fruit, et la cause des peuples n'aurait pas été affaiblie par de si terribles désastres.
3 Février 1831.
« On lit dans un journal : « Nous le disons sans « aucune pensée de flatterie, la royauté de juillet « est ici impuissante ; elle est sans action comme «sans responsabilité aux yeux du pays; le bon « sens public comprend à merveille qu'elle aussi « reçoit la loi , qu'elle aussi est réduite à la né- « cessité de subir une majorité usurpatrice , etc. »
« J'avoue que je ne vois nullement cette néces- « site. Charles X pouvait craindre les 221 parce « que le peuple était pour eux contre lui. Mais « ici les rôles sont changés. Supposez que le roi « dissolve la Chambre et convoque des collèges « électoraux plus nombreux, qu'il convoque même
« les assemblées primaires ( remarquez que c'est « une simple supposition pour mieux expliquer la « force respective de la Chambre et du pouvoir « exécutif). Qui est-ce qui marchera contre le roi « pour la Chambre? Le peuple? Personne n'ose- « rait le dire. L'armée? Personne ne peut le croire. « Reste donc la garde nationale. Or, il y a «ne « immense différence entre montrer l'intention « de défendre la Chambre assemblée, de la défen- « dre sur l'ordre du roi, et la simple idée d'atta- « quer le roi pour défendre une Chambre dis- « soute.
« La Chambre sait tout cela parfaitement. « Aussi, pour faire adopter sur-le-champ à la Charn- «bre, non-seulement la mauvaise loi électorale « du ministère , mais une loi passable, mais même «les dispositions de 91, il suffirait d'un mot dit « par le pouvoir, avec calme, mais avec énergie. « C'est donc la faute du ministère si la Chambre « lui fait la loi. »
7 Février 1831.
ILLUMINATION A VARSOVIE POUR FETER LA DÉCLARATION DE GUERRE. — EMBARRAS DE LA DELGIQUE DANS SA QUÊTE D'UN ROI.
« Nous appelons l'attention de nos lecteurs sur « les nouvelles de Pologne que nous donnons au-
«jourd'hui. La séance de la diète nous console « de celles de tant d'autres assemblées où l'on « semble prendre à tâche de dégoûter les peuples « de la représentation nationale. Honneur auxdé- « pûtes polonais. Ce sont là de véritables repré- « sentans d'un peuple libre.
« Les Français remarqueront sans doute que « les paroles de Klopicki , pour lesquelles on l'a « accusé de haute trahison, sont précisément celles « dont se sont servis quelques-uns de nos sau- « veurs. « Je n'ai fait tout cela que pour empêcher « les excès qui suivent d'ordinaire de pareils évé- « nemens. » Il n'y manque que le mot sacramentel « ^anarchie.
« Elle est belle, cette illumination de Varsovie, « improvisée pour ainsi dire en présence de toute « l'armée russe, pour fêter la déclaration d'une « guerre à mort; elle rappelle les jeux funèbres « des trois cents de Léonidas. Ne désespérons pas « cependant. La Pologne ne peut se sauver que « par des prodiges; mais la liberté doit en enfan- « ter. Si la Pologne sait toujours reconnaître la « trahison cachée sous le masque de la sagesse , « et la lâcheté couverte du manteau de la modé- « ration, elle résistera quelque temps , et alors les « circonstances peuvent venir à son aide ; peut-être « enfin la rougeur montera au front des peuples, « stupides témoins de son long assassinat , et
« s'élançant sur les complices de l'assassin, ils le a forceront à lâcher prise.
« Quant à la Belgique, son ballottage de candice dats à la royauté la laisse toujours dans le pro- « visoire. Le télégraphe a couru après le courrier « qui emportait un refus formel. Une détermina- « tion quelconque est un fardeau trop lourd pour « notre ministère. Il se ravise pour dire quï/ « avisera.
« Quand ce malheureux pays désirait proclamer « les institutions républicaines, tous les sages lui « ont crié : Prenez garde ! Songez aux inquiétudes, « aux divisions que pourrait amener la nomina- « tion du président ou du consul ! Les Belges trouce vent-ils maintenant qu'il soit plus facile et plus « expéditifde nommer un roi?
« Après les exclusions individuelles , la confé- « rence de Londres exclut en masse tous les prince ces des cinq grandes monarchies.
« Si les Belges veulent absolument avoir un roi, « il n'y a pour cela qu'un moyen : c'est de penser ce tous comme ce pauvre Ernest Grégoire qu'ils ce ont si méchamment enchaîné. Vite ! la cocarde ce orange au chapeau, la corde au cou, et une ce bonne amende honorable!»
( no )
§ XII. Du to Février au 20 Mars 183 1.
Insurrection en Italie. — Evénemens de Saint-Germain-l'Auxerrois. Invention absurde d'une alliance entre les républicains et les légitimistes. — Discussions entre le ministère et la Chambre. Bruits de dissolution. — Le ministère avoue que la Russie a résolu d'attaquer la France.- — Du désarmement des réfugiés piémontais. — Récapitulation des vœux du parti patriote , tous repoussés par le pouvoir. — Fausse nouvelle de la prise de Varsovie. Réflexions. — D'un ministère Périer et d'un ministère Laflitte. — Dispositions de l'Autriche à l'égard de la France. — Anxiété publique sur la formation du conseil. — Nouveau ministère.
10 Février 1831.