VOYAGE DU ROI. ELECTIONS
« Les discours que les ministres mettent dans « la bouche du roi pendant son voyage prêtent à «des réflexions plus pénibles encore que celles « dont le discours de clôture fut la source. Non- « seulement ces discours doivent , d'après toutes «les doctrines constitutionnelles, être regardés «comme l'œuvre des conseillers de la couronne; «mais ils sont en réalité imputables au ministère, « lors même qu'aucun ministre n'y aurait mis la « main ; car ils ne peuvent avoir, été conçus et «prononcés que d'après les idées données au roi « sur les hommes et sur les choses par les rapports « et les plans du conseil. On peut donc les exami- « ner , je ne dirai pas seulement sans exciter la co- « 1ère du parquet, mais sans risquer de scandaliser «les gens qui, tout en rejetant la légitimité , ont «conservé des erremens du droit divin, le culte « superstitieux pour tout ce qui émane du prince. «Or, que trouve-t-on dans ces discours ?
« D'abord , la population de Paris et surtout les « hommes des barricades, ceux qui ont fait la ré- «yolution, ou la résistance, ou l'événement, ou
c la catastrophe de juillet, représentés comme tout «disposés à l'anarchie, comme ayant eu besoin « qu'une main puissante vînt les arracher au crime «et sauver la France de leurs fureurs. À cet ou- « trage % que ne peut concevoir aucun de ceux qui « ont vu l'héroïque sagesse du peuple pendant la « grande semaine , des officiers de gardes civiques « répondent par des menaces contre la capitale ; « ils parlent de marcher sur Paris. Or dirait un « manifesté en dialogue.
« En second lieu , on nous enseigne dans vingt « discours que la liberté consiste à obéir aux lois, « et on se garde bien d'ajouter , aux lois librement «votées par des représenta ns qu'ont librement «nommés, directement ou indirectement, tous «les citoyens possédant une propriété. Ainsi, tous «les caprices d'une Chambre quelconque peuvent « être imposés à un peuple sans gêner sa liberté ; « ainsi les Français étaient libres en obéissant aux «cours pvévô taies de la Chambre introuvable, à « ses lois d'exil et de mort; ainsi tous les Français « étaient libres en se courbant sous la Chambre «qui, en 1810, suspendait la liberté individuelle; « ainsi , vienne une Chambre qui reconnaisse «Henri V, et la liberté voudra qije nous allions, «un Te Deum à» la bouche, le recevoir des mains « de Farehiduç Charles ou du général Gneisenau.
« Et c'est pour influencer les élections qu'on
« risque de compromettre même la dignité royale; « c'est pour empêcher la Normandie de renvoyer «à la Chambre Dupont de l'Eure! Et l'on croit « que les électeurs seront assez fous, pressés qu'ils « sont entre la Vendée presque en insurrection , et «la Sainte-Alliance en marche sur nos frontières , «pour ne redouter que quelques milliers d'habi- « tans de Paris qui , dans la chaleur du combat , « dans l'ivresse du triomphe , n'ont pas maltraité ce un seul ennemi désarmé, n'ont pas attenté à «une seule propriété publique ou privée, et loin «de s'arroger la moindre préférence, le moindre « droit particulier , se sont laissé dépouiller sans « murmure des droits imprescriptibles commutas « à tous les Français!
«Pour qu'un tel espoir pût se réaliser, il fau- « drait que l'infernal système de mensonges , de « calomnies , suivi, si opiniâtrement pendant neuf « mois, eût perverti toutes les idées à un point «dont aucune époque de l'histoire rfa offert « d'exemple chez aucun peuple , et malgré les ro- « domontades des journaux ministériels qui céïè- «brent déjà la victoire de leurs patrons : nous v avons meilleure opinion du bon sens public.
« Certainement si la veille du scrutin électoral , « se répandait la nouvelle positivé qu'une armée « prussienne est à Metz, une armée autrichienne à « Greijob1e ? norç-se nie ment la plupart dés collèges
«rejetteraient avec effroi tous les candidats du ajustewnilieu , mais ils chercheraient pour députés «les hommes les plus énergiques, les plus émi- «nemment Français. Quoique ce fut alors bien « tard , on assure que les rois , connaissant toute «l'influence qu'une assemblée patriote pourrait « exercer sur la défense de la patrie , attendront « que les élections soient finies pour commencer « l'invasion. Mais comment les électeurs seraient- « ils dupes de cette manœuvre : les choix qu'ils «feraient, une fois l'invasion commencée, qu'ils « feraient peut-être alors inutilement , pourquoi ne «les feraient-ils pas maintenant, où l'attaque pa- « raît à beaucoup de bons esprits aussi certaine « que si elle était déjà commencée.
« Électeurs , vous êtes trop éclairés pour ne pas « savoir qu'il faut juger les dispositions des gou- «vernemens, non d'après leurs paroles, mais «d'après leurs actes. Eh bien! voyez ces actes, « voyez-les même seulement dans les journaux mi- «nistériels. Sautez ces longues colonnes de raison- «nemens subventionnés , allez aux nouvelles «étrangères, aux faits imprimés en humble gwV- « larde, comme pour se cacher à vos yeux. Vous y « trouverez que les levées d'hommes sont plus ac- « tives dans fous les états autrichiens qu'elles ne « le furent en 1 8 r 3 et en 1 8 1 4 ; vous verrez qu'il «en est de même en Prusse; que les forces de ces
« deux puissances sont déjà mobilisées , qu'elles «ont déjà pris tous les arrangemens d'entrée en « campagne.
«Mais , vous dit-on, l'Angleterre n'est pas hos- « tile à la France, et les autres cabinets ne peuvent «rien sans les subsides anglais. — Il est vrai que « l'Angleterres'est retirée delà coalition au moment « où le ministère Wellington est tombé. Je pourrais bien vous faire observer qu'en s'unissant «aux ambassadeurs russes et autrichiens pour que, «délivrée de toute crainte à l'égard des Turcs, «l'armée russe de Bessarabie pût se porter contre «la Pologne, l'Angleterre a donné lieu de soup- « çonner que sa renonciation à l'alliance n'était «pas bien sincère. Mais j'admets que le cabi- « net de Saint-James ne doive envoyer ni hom- « mes ni argent contre nous. Qu'en résulte-t-il?. « Si les autres puissances avaient besoin de ses sub- «sides, c'était pour leurs armemens; aujourd'hui «ces armemens sont terminés, et le manque d'ar- «gent, loin d'être un obstacle à la guerre, doit « exciter les rois à porter leurs troupes sur notre « territoire , où elles pourront espérer de vivre à «nos dépens.
«On vous dit encore: La Russie ne peut nous «attaquer; il lui faudra du ten^s poâr égorger la « Pologne ; l'héroïsme des Polonais a dissous la « coalition. J'admets aussi que la Russie ne puisse .
«de long-temps porter ses hordes sur le Rhin. « Croyez- vous que pour cela l'Autriche et la Prusse «renoncent k leurs projets? Les faits vont encore « vous répondre. Quand le ministère Wellington a succomba 9 la Prusse et l'Autriche firent de nou- «velles. levées d'hommes pour suppléer au secours «de l'Angleterre ; quand la Pologne a montré qu'il 1 « n'était pas facile de passer sur son cadavre , la «Prusse et l'Autriche ont fait encore appel à de « nouvelles recrues pour suppléer aux bataillons «de Nicolas. Maintenant l'Autriche a quatre cent « mille hommes, la Prusse quatre cent mille hom- « mes, la Hollande cent mille hommes , la confé- « dération germanique trois cent mille hommes , «l'Espagne quatre-vingt mille hommes. Croyez- « vous qu'il soit absolument besoin d'y joindre un « contingent russe et un contingentanglais? Croyez- «vous quelesgouvernemens puissent, même en «se ruinant, entretenir long-temps un si grand « nombre de troupes réunies en corps d'armée ? « Croyez-vous qu'ils puissent désarmer sans essayer «de vous faire payer les frais de la guerre?
« Sans doute la France peut vaincre ces masses « énormes; elle les vaincra même sûrement si les « hommes qui président à ses destinées cessent de «répandre la division dans son sein, de persécu- « ter les amis de la patrie, de favorisef les ennemis «de l'indépendance, de garroter l'élan national,
«Électeurs , la victoire et la défaite sont dans vos « mains. Si vous nommez une Chambre patriote , «fout peut se réparer encore : ses mesures nous «sauveront de la honte et des désastres d'une « troisième invasion ; la guerre civile et la guerre «étrangère seront comprimées, des concessions « réciproques pourront rétablir l'union entre les « citoyens si perfidement divisés par les manoeu- « vres doctrinaires , des lois nationales pourront « consolider en réformant , la confiance suivra Ja «véritable légalité , et la richesse la confiance.
«Si, au contraire, vous nommez une Chambre «du juste-milieu, les étrangers fêteront son ou- «vçrturc en envahissant toutes vos frontières. « Elle se hâtera d'avoir la philantropie d'arrêter «l'effusion du sang, et d'inviter les hordes du «Nord à porter pacifiquement dans nos moindres « villages -le drapeau blanc et le cholérà-morbus. «Le choléra, les grands prévôts et les Trestaillons «se mettront ensemble à l'ouvrage, et Dieu sait « ce que sera la France dans un an.
« Et remarquez bien que ceux d'entre vous qui « mettent les intérêts du roi avant les intérêts du « pays doivent surtout repousser un tel résultat : «car une nation peut se relever même d'une « troisième chute ; mais une dynastie renversée «après un in d'existence n'aurait plus aucun «avenirs
23 Mai 1831.