‹ La révolution de 1830 et les procès des ministres de Charles XChapitre 48 sur 50 · LA IU':V()LUTI0N DE · texte numérisé non relu

LA IU':V()LUTI0N DE

CliainlH'o «les députés, les cours, les tribunaux, le barreau, les représentants de la piesse, des députations des écoles avaient des tribunes réservées. Une foule compacte remplissait les tribunes publiques. Parmi les bommes a[)pelés à tenir un rôle dans ce grand débat, cette foule désignait les plus illustres : entre les pairs, ceux qui avaient été les juges du marécbal Ney ; au fauteuil, ce fin et babile baron Pasquier, qui préludait à sa glorieuse présidence de dix-huit ans, par une épreuve solennelle de laquelle il devait sortir victorieux ; au banc des commissaires, placé à la gaucbe du président et faisant face aux accusés, Bérenger, Madier de Montjau et Persil, solennels et graves, revêtus de Tancien costume des députés, dont les manches et le collet n'étaient plus ornés des fleurs de lys; sur les bancs de la défense, Martignacavec son visage sympathique et doux, encadré de longs cheveux et qui trahissait pai' sa [)àleur les émotions de raiicien miiiistrc sur (jui portait la [dus jnuide part de la responsabilité de la défense; Paul Sauzet, avec sa haute taille, mince et flexible, ses traits altérés et son regard brillant; llenuecjuin et Grémieux, alors dans tout l'éclat d'une célébrité «jue la [»oliti([ue laissait encore intacte.

Il fut procédé d'abord à l'appel des pairs : trois cent soixante- trois répondirent; vingt-neuf étaient absents : dix-neuf excusés pour des motiîs de santé, trois parce qu'ils étaient retenus loin de Paris par des missions diplomatiques; le duc de Gramont, à cause de sa parenté avec l'un des accusés; le maréchal Soult et le comte de Montalivet, à raison de leurs fonctions ministérielles; Tabbé de Montesquiou, par suite de son caractère ecclésiastique; de Sémonville, de Glandèves et de Chabrol-Crouzols, parce qu'ils fleuraient au procès comme témoins.

Après cette formalité, on introduisit les accusés. Leur attitude imposa sur-le-champ le respect. Polignac souriait en adressant autour de lui quelques saints; Chantelauze se traînait avec peine et semblait accablé ; Peyronnet affectait un air affligé, qai n'enlevait rien à sa fierté. Quant à Guernon- Ran ville, après avoir serré la main de son défenseur, il se plongea dans la lecture d'une brochure, affectant de ne rien regarder de ce qui se passait autour de lui.

La cause s'ouvrit par les questions d'usage aux accusés. Après y avoir répondu, ils déposèrent les protestations et les réserves qu'ils avaient déjà

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faites toiiclianl l'inromp(''tf'nro do la ronr, ot que leurs défenseurs devaient dévelojijx'r. l*uis le président donna la parole aux commissaires de la (]liaiiil>n'(lrsdé[»ul(''s. L'un d'eux, Bérenger, exposa d'abord l'objet et les moyens de l'accusation, laquelle n'ofTrait plus qu'un intérêt secondaire, les faits qu'elle avait à dénoncer et les ar^'^uments qu'elle devait faire valoir ayant été énumérés loniruement dans les deux rapports qui lui servaient de base.

11 n'est pas cependant inutile de sig-naler en passant le caractère un peu suranné, même pour le temps, de la parole des accusateurs. L'éloquence parlementaire et judiciaire était alors en voie de transformation. Tendant à se rajeunir dans la boucbe des Martignac, des Guizot, des Sauzet, des Berryer, des Dupin, elle gardait encore dans l'accent d'hommes tels que Bérenger, Madier de Montjau et Persil, une physionomie solennelle et compassée, qui rend aujourd'hui diflicile et ingrate la lecture de leurs rapports et de leurs réquisitoires. An surplus, (ui natti'nd pas (pic nous insérions ici des documents voIumiIficux ou !<• n'cit des événements déjà connus est encadré dans des objurgations j»assirmnccs, froidement calculées et débitées

froidement; nous n'en devons retenir que ce qui est nécessaire à l'histoire de cette cause mémorable.

Béren^er résuma ainsi les charges qui pesaient sur les accusés : « La presse périodique détruite, la censure rétablie, les opérations des collèges, audacieusement annulées sous le prétexte d'une dissolution, nos lois électorales abrogées et remplacées par un vain simulacre d'élections, la force des armes inhumainement employée pour comprimer l'indignation et pour assurer le succès de ces désastreuses mesures, voilà les crimes dont la réparation est due au pays ». A ce premier réquisitoire succéda Tappel des témoins au nombre de trente et un à charge et de dix à décharge.

Puis le président procéda à l'interrogatoire des accusés. Celui de Polignac devait offrir et offrit plus d'intérêt que celui de ses collègues. Après avoir refusé de s'expliquer sur ce qui s'était passé dans le conseil qu'il présidait et de nommer les ministres rédacteurs des ordonnances, l'accusé nia avoir eu connaissance de manœuvres illégales commises pendant les élections; il se défendit énergiquement d'avoir eu l'intention de violer la Charte et prémédité les ordonnances, dont la pensée

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n'était lire quo quelques jours avant leursicrnature, (le n'avoir pas concouru de tous ses efforts à arrêter l'effusion du sans:. Aucun des ordres donnés à la troupe n'émanail (l<*lui : s'il n'avait pas tenu compte iinin<''diatenient de la déniarchc faite auprès du ministère par des députés pour obtenir la cessation du combat, s'il avait réfusé de les recevoir, c'est qu'il ne pouvait leur répondre" sans avoir consulté le roi. En revancbe, aussitôt après la visite de Sémonville et de d'Argout au maréchal Marmont, et après l'entretien qu'il avait eu lui-même avec les d<Mix pairs, il les avait précédés à Saint-Cloud pour donner sa démission et faire retirer les ordonnances. Quant à l'argent distribué aux troupes sur la place du Carrousel dans la matinée du 29, la distribution en avait été faite sans son ordre, qu'il eût refusé si on le lui eut demandé.

Peyronnet repoussa vivement le reproche d'avoir ordonné des mesures illéjjales pendant lesélections. Il invoqua une circulaire adressée par lui aux préfets, le 15 juin, pour leur enjoindre de respecter la liberté des électeurs. 11 reconnut avoir rédipré l'ordonnance de dissolution; mais, t(Mil m laissaul entendre cpi'il s'était efforcé d'abord de s'opposer au système qui avait prévalu, il refusa de faire

connaître Topinion exprinif^e par ses collègues dans les conseils où ce sysième avait été discuté. Sur les points de l'accusation ([ui étaient communs à lui et à eux, il confirma les dires de Polignac.

Chantelauze déclara n'avoir pas désiré le renversement du ministère Martignac, encore qu'il souhaitât alors quelques modifications dans la marche du gouvernement. Il ne nia pas avoir employé des « moyens léii^ux » pour diriger les votes des magistrats; mais, il n'avait mis aucun prix à cet acte de conscience. Il n'avilit prononcé qu'une destitution, et encore était-ce pour un motif étranger à la politique. Comme ses collègues, il refusa de divulguerles délibérations du conseil;mais, il avoua être l'auteur du rapport sur la presse, tout en faisant remarquer que l'ordonnance contre les journaux n'était que provisoire et devait être convertie en loi. Aux questions que le président lui adressa pour savoir s'il avait participé à la direction des mouvements militaires, il répondit par une déné- 2:ation formelle.

« J'aurais voulu pouvoir arrêter l'effusion du sang, dit-il ; plus que personne j'ai gémi du malheur des trois journées et du sort des victimes (jui sont

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toinlM'cs; mais, il wc m'a|>[»arlriiail pas de pi-ovo- (jin'i- (les mesures à cet é^anl. »

Guern(»ii-|{an\ illc, iiilerroiié le (h'iiiici-. ra|»|M'la «lu'en cnlranl dans le «ahiiiot du S avril, il dit à I*oliirnac (|ue « la Charte était son évangile politique». Il se défendit d'avoir einj)loyé des menaces ou des promesses pour obtenir les sulTraj^'^es des foFiclionnaires, et cita une de ses circulaires dans la<|ii«dl(' il les adjui'ait de consacrer leur inlluence à faire élire des députés « lidèles au roi et au pays ». 11 avoua n'avoir pas partagé ro[>inion de ses collègues sur les ordonnances et les avoir combattues. Il ne les avait ensuite signées que pour se conformer à la décision de la majorité.

« Dans les deux journées (juc nous avons passées aux Tuileries, ajoiita-l-il, il ncsl jtas un de nous qui n'eût voulu racheter au prix de son sang les malheurs (jui désolaient la capitale; mais en ce moment il était impossible de prendre aucune détermination; ce n'était qu'à Saint-Cloud, en présence du roi, (ju"(dle pouvait être prise. »

Ces interrogatoires avaient occupé la plus grande partie de la première séance. On entendit cependant plusieurs témoins : Billot, ex-procureur du roi, qui déclara n'avoir pas participé à Tordre donné un moment d'arrêter un certain nombre de députés; le maréchal Gérard, qui rendit compte de la démarche faite par lui comme député et par quatre de ses collègues, Casimir Perier, Laffitte, le comte de Lobau et Mauguin, le 28 juillet, auprès du duc de Raguse pour faire cesser le combat; le comte de Chabrol-Yolvic, ex-préfet de la Seine, à qui Peyronnet avait dit le 26 juillet « que si le gouvernement était sorti, en vertu de l'article 14 de la Charte, de son caractère légal, c'était pour y rentrer très prochainement » ; de Champagny, directeur du ministère de la guerre, qui attesta la

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sollicilndt' (Irploy»'»' pai- INilii^iiac puni" ai'iùk'r les incendies de Nonnaiidir.

I/audilioii des léinoiiis roiiliiina peiidani huile la séance du lendemain. Il y eut ce jour-là des dépositions empreintes du plus dramali<jue intérêt. Ce fut d'ahord Laflitte (|ui, reprenant le récit fait la veille par le maréchal Gérard, présenta un saisissant tableau des angoisses du duc de Haguse pendant le combat et le montra pénétré de l'horreur de sa situation, n'osant prendre sur lui de faire cesser les hostilités, n'attendant qu'un ordre «jui n'arrivait pas et qui ne fut provoqué par Polij^aiac que le 29 juillet, c'est-à-<lire le troisième jour de l'insurrection alors (|u"elle était déjà victorieuse. Puis ce fut Komierowski, aide de cam[> du due de Raguse. Il raconta ({ue le maréchal n'avait eu connaissance des ordonnances qu'après la j»ublication, et qu'il avait du quitter Saint-Gloud, le 2G juillet, sans |»ouvoir se jirocurer le Moui/eur(]ui les contenait'. Il ajouta que le 2S, à midi, il avait

1. Un unlri' »lc Cli.iilcs X .iv.iil .iiirlc le 'iCijuilIcl. nous Tiivoiis <Iit, la riniil.iliuii du Monitcitr <l.iiis le [i.il.iis dr S.iiiil-dldiKl. Le roi lie voulait pas miinaîlic les iiiipicssions caiisccs aiilniir «le lui par 1rs onloiiiiaiiccs. Miiir de Goiitaiil. ptiivcriiaiilc des (Miranls de F'taiicc, mise ('xccpliniiiicllniiciil dans la ((mlidnirc «Ir srs projets, ayant niaiiilcslc do «lainlcs sur Tissur fatale <le a crise. Charle> X lui ie|mtclia daNoii- iiiauNai>e léte el railla ses alarmes.

LE l'HOCES. 217

été chargé par le maréchal «le porter au roi une dépèche qui décrivait l'état de Paris et réclamait une prompte détermination, et qu'après une longue attente, le roi lui avait ordonné de dire au maréchal a de tenir, de réunir ses forces sur la place du Carrousel et d'asrir avec des masses ».

Cn autre aide de camp de Marmont, le commandant de Guise, conflrma ce témoi^naofe et prouva que la cour avait été plusieurs fois informée de la gravité du péril que le défaut de résolution faisait courir à la dvnastie. On entendit également François x\rago rendre compte de ses entretiens avec le duc de Raguse pendant la journée du 28. L'illustre témoin émut singulièrement ses auditeurs en rapportant le trait suivant. En attendant le maréchal qui l'avait quitté pour aller recevoir la députation que conduisait Laffitte, il causait avec un aide de camp, le chef d'escadron Delarue, et lui racontait qu'en parcourant différents quartiers, il avait vu les troupes fraterniser avec le peuple. La gravité de ce renseignement alarma Delarue, qui voulut le faire connaître au prince de Polignac. Il s'éloigna, laissant Arago seul; mais il revint au hout de quelques instants et s'écria :

« Nous sommes perdus! Notre premier ministre

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irentriid iiirino j>;is le français. Lorscjifou lui a «lit <|iir les li-ou[»('s IValcinisaiciil avec le |»(Mi|ile, il a rr|Kui(lii ; « Kli liieiiî il faut aussi tirer sur les troupes. »

La déjxjsition d'Arairo, causa dans l'auditoire une certaine émotion. Martignac, se levant au milieu du trouble de l'assemblée, fit observer à la cour que le témoin n'avait |)as entendu luimême cette criminelle parole et que le témoig^nage direct de Delarue, ne pouvait malbeureusement être invoqué, cet officier se trouvant à l'étrang-er.

Mais, de toutes les dépositions, la plus impatiemment attendue et la plus émouvante fut celle du marquis de Sémonville. Le grand référendaire de la Cour des pairs, avait à raconter la démarclie (jue, le 28 juillet, il avait faite, en compagnie de son collègue d'Argout, auprès des ministres d'abord, à Saint-Gloud ensuite. Il entra i)àle, chancelant, accablé j»ar le poids de ses souvenirs plus encore (jue par la vieillesse, et, s'aj)puyanl contre le dossier d'un fauteuil apporté à son intention, il commença son récit. iJans sa physionomie, dans sa j»arole, dans son attitude, dans son geste, il y avait une solennité a|qu'ètée, un peu théâtrale, bini conforme d'ailleurs au caractère de ce spirituel et

malin personnage duquel on disait qu'il était un incomparable comédien; mais, sa relation traitait d'événements d'un si puissant intérêt que l'émotion qu'il laissait voir en parlant devait être aussi sincère que celle qu'on ressentait autour de lui en l'écoutant.

Il raconta donc comment, le 28 juillet, il s'était rendu à l'état-major où il avait trouvé le maréchal Marmont en proie au plus visible désespoir; comment ayant demandé à voir le prince de Polignac, et ce dernier étant venu, il lui avait parlé « avec une violence qui touchait presque à l'outrage » en lui enjoignant d'arrêter l'eiTusion du sang.

« L'élévation de ma voix et de celle de M. d'Argout, dit-il dans son récit, amena dans le salon où nous étions, d'une part les officiers généraux et les officiers de l'état-major, qui étaient dans la première pièce, et de l'autre tous les ministres. Dès ce moment l'entretien, la discussion, je ne pourrais pas dire la dispute, devint général. On pria les officiers de se retirer, et nous restâmes avec les ministres. »

Dans ce conseil, Polignac, supplié par le témoin de faire cesser les hostilités, se retranchait derrière l'autorité du roi, « toujours avec le même calme

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et la iiioinc pulitosse. l^es autres ministres semblaient être de notre opinion, mais craig^naient de la manifester, à ce (ju'il nous a paru ». Enfin Polignac demanda à se retirer pour délibérer avec eux. Pendant ce temps, Sémonville et d'Argout proposèrent au maréchal d'arrêter les ministres. D'Argout se chargerait de faire connaître à la population de Paris la nouvelle de cette arrestation pendant ({ue le duc de Haguse et Sémonville iraient expli(juer leur conduite au roi. Les indécisions du maréchal empêchèrent la réalisation de ce [>rojet. Sémonville et d'Argout partirent alors, suivis des ministres, pour Saint-Cloud, où ils virent le roi, et les ordonnances furent retirées.

Dans sa déposition, écoutée religieusement, le lirand référendaire de la Cour des pairs n'avait trahi aucun des détails de son entrevue avec le roi, détails dont il n'était pas question dans sa déj>osition écrite et qui par conséquent étaient complètement ignorés des juges comme (hi |)uMic. Sur l'observation du [(résident «jiii lit délicatement allusion au serment de dire « toute la vérité » j)rèté par le témoin, ce dernier re|»ril :

« Je crois, j'ai toujours ciui (jue les résolutions que je voulais combattre en entrant dans le

cabinet du roi étaient personnelles, anciennes, profondes, méditées, le résultat d'un système tout à la fois politique et religieux. Si j'avais eu un doute à cet égard, il aurait été entièrement dissipé par ce douloureux entretien. Toutes les fois que j'ai approché du système du roi, j'ai été repoussé par son inébranlable fermeté; il détournait les yeux des désastres de Paris, (ju'il crovait exagérés dans ma bouche; il les détournait d'un orage qui menaçait sa tète et sa dynastie. Je ne suis parvenu à sa résolution qu'après avoir passé par son cœur, lorsque après avoir tout épuisé, j'ai osé le rendre responsable envers lui-même du sort qu'il pouvait réserver à Mme la dauphine, peut-être éloignée à dessein dans ce moment; lorsque je le forçai d'entendre qu'une heure, une minute d'hésitation pouvait tout compromettre, si les désastres de Paris parvenaient sur son passage dans une commune ou dans une cité, et que les autorités ne pussent pas la protéger. Je le forçai d'entendre que lui seul la condamnait au seul malheur qu'elle n'eût pas encore connu, celui des outrages d'une population irritée. Des pleurs ont alors mouillé les yeux du roi; au même instant, sa sévérité a disparu, ses résolu-

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tiens (3iît changé, sa tète s'est haissée sur sa poitrine ; il m'a (lit d'une voix basse, mais très émue : « Je vais dire à mon fils d'écrire et d'assemldcr le conseil ».

A la suite de cette importante révélation, Polignac, pressé d'en détruire l'effet, demanda à y répondre. Il avoua que ce fut après la démarche de Sémonville et de d'Argout qu'il reconnut et que ses collègues reconnurent avec lui, que doux obligations s'imposaient au cabinet : celle de donner sa démission et celle de retirer les ordonnances. C'est dans ce sens qu'ayant précédé à Saint-Cloud, Sémonville et d'Argout, il parla au roi. Quant aux paroles qu'on lui attribuait, il en désavouait la signification en rappelant qu'il avait fait, pour mettre un terme à la lutte engagée dans les rues de Paris, tout ce qu'il pouvait. Peyronnet ajqniva ces observations, en rappelant qu'il s'était joint à Polignac pour faire connaître au roi l'opinion du duc de liiguse.

L'audition des témoins lut terminée dans la séance du 1S décembre, et Persil, l'un des commissaires de la Chnnilire des dé|nih's, procureur Cîénéral à Paris, jirononça son récpiisitoire. Ce long discours, dans lequel, à coté des revendi-

cations qu'il fit entendre comme représentant de la loi, trouvèrent place les opinions du député qui, dès son entrée dans la Chambre, juin 1830, s'était prononcé contre le ministère Polignac et avait ensuite protesté contre les ordonnances, était divisé en trois parties.

La première traçait l'histoire de la révolution, de ses causes, et s'attachait à en h'gitimer les résultats, en mettant en relief la conduite criminelle des ministres de Charles X, auxquels elle reprochait surtout d'avoir armé les soldats contre des citoyens inoffensifs, des femmes et des enfants, et de n'avoir pas, dès le 28 juillet, arraché au roi la révocation des ordonnances. La seconde était consacrée à démontrer la trahison du ministère, à justifier les bases de l'accusation. Quant ta l'objection tirée de la violation qui, selon les accusés, détruisait leur responsabilité, Torateur y répondait en disant : « La morale la plus commune exige que ceux qui ont commis la faute en supportent les conséquences ». La troisième partie du réquisitoire énumérait les motifs de la poursuite et résumait ainsi les trois chefs d'accusation : 1° abus de pouvoir afin de fausser les élections; 2° changement arbitraire et violent

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(Ips instilulions; 3° altontat à la suivie do ri^>lal; ('X(ilali(»ii à la iiiicrrc civile. Le ministère [nililic aliaiidoimail raccusalion on ce (jui louchait les incendies.

En vain, les conseillers de Charles X ohjcctaient pour se justifier les périls que courait la monarchie. Persil soutint (ju'au moment des ordonnances aucun péril ne la menaçait, et il apporta la plus Apre, la plus incisive élo(iuence pour étahlir la culpahilité personnelle de chacun des accusés. 11 conclut en ces termes : « Nous vous demandons, messieurs, la condamnation des anciens ministres parce qu'ils ont trahi les intérêts de la France, livré toutes ses lihertés, déchiré son sein, en y portant la i^uerre civile. »

Les deux journées suivantes appartinrent à la défense. Elles ne furent pas les moins brillantes ni les moins glorieuses de ce mémorable procès. Elles tirèrent leur éclat non pas seulement du talent des défenseurs, mais aussi de leur courage et de leur attitude intrépide, au milieu des passions populaires, qui grondaient, déchaînées et furieuses, autour du palais du Luxembourg.

Martignac, à qui était échue la tache de diriger les plaidoiries et de traiter les points généraux communs à tous les accusés, parla le premier, au milieu d'un silence sympathique. De tous les discours qui furent prononcés dans ce procès, le sien est celui qui, par la forme, par les sentiments qu'on y trouve, la générosité qui l'anime,

f*emble le mieux fait pour échapper à l'action du

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l(Mn|ts. ('(niimt', «l'autre i>arl, il résume les cliarfrcs (le laccusalion (lirip:ée conlre les anciens niinis- Ires (le (Charles \ et les in-incipaiix ari:innenls de Idii- (l(''feiise, il V a lien, à ces divei's lili'es, (Teii présenter une sommaire analyse :

« Une (le ces grandes crises que la Providence permet sans doute pour l'instruction des peuples et des rois, dit-il d'ahord, a renversé une dynastie, élevé un trône et fondé sur des bases nouvelles une autre monarchie héréditaire. Ce spectre en éclats, celte couronne tombée, ces pouvoirs élevés sur les débris des pouvoirs détruits, cette réaction tempérée, mais immense, qui embrasse toutes les parties de notre corps politique, offrent à la méditation le plus vaste exemple des vicissitudes auxquelles sont soumises la vie des hoiumes et celle des états. »

Après avoir décrit les grands changements qu'une révolution de trois jours détruisant une monarchie de huit siècles avaient impos(''s à la France, l'orateur ajoutait : a Au milieu de tant (r('l(''meiits j)assagers et mobiles, de tant de choses qui naissent de l'action et que la réaction détruit, une seule reste immuable, ét(Mrielle, inaccessible aux passions, indépendante du temps et des évé-

nements : c'est la justice.... C'est cette justice qui peut braver l'histoire, parce qu'elle sait d'avance être impartiale comme l'histoire, devant laquelle se présente un ministre du roi tomhé, un ministre dont le souvenir se mêle à des malheurs, à des désastres, à du sang versé, dont le nom a été souvent prononcé au milieu de l'irritation et de la colère, et que la prévention elle-même doit enfin sentir le besoin d'écouter ».

Puis, ayant exposé les motifs qui lui avaient fait un devoir d'accepter la défense du prince de Polignac, il traçait à grands traits l'histoire de la monarchie depuis 1827, parlant simplement et noblement de son ministère et du premier échec qui prépara sa chute imméritée. « Je ne vis point dans cet accident, continuait-il, un système arrêté d'opposition hostile; je pensai que la lutte n'était sérieusement engagée qu'entre la démocratie agissant vivement dans un système d'empiétement et le pouvoir royal obligé de défendre avec sagesse et fermeté ses prérogatives menacées. Je ne crus pas le trône lui-même attaqué, ni la dynastie sérieusement menacée. Mais ce que je n'ai pas cru, d'autres purent le croire. Le choc parlementaire supporté par le ministère donna à

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ceux dont ce syslème contrariait les vues les moyens de soutenir qu'il ne remplissait pas les conditions du g^ouvernement représentatif et n'avait i>as une majorité acquise. D'un autre coté, on peig^nait la presse menaçante, travaillant incessamment à détruire l'édifice social; on montrait l'action toujours croissante exercée contre les élections par des associations avouées; on répétait que cette action était de nature à faire passer avant peu le pouvoir réservé à la chambre élective dans des mains ennemies; on demandait un rempart contre cette invasion imminente et l'on prédisait, en cas de persistance dans le système suivi alors, les plus grands et les plus inévitables malheurs. On évoqua de tristes souvenirs; on parla des maux que la faiblesse avail causés, du sang^ qu'elle avait fait répandre, des devoirs qu'imposait à la royauté le soin de sa conservation. Ces paroles trouvèrent de la sympathie dans les esprits occupés déjà des mômes souvenirs, déjà fraj>pés des mêmes craintes, saisis des mêmes pressentiments. Le renversement (hi ministère fut résolu.

" II existait alors un homme connu par sa longue liih'dité, par son attachement sans bornes

pour la personne du roi Charles X, un homme éprouvé par de grands dangers et de longs malheurs, qui avait rarement habité la France et qui en connaissait peu l'esprit et les dispositions; mais qui, ayant fait dans un pays voisin une étude constante du gouvernement représentatif, avait réfléchi sur ses éléments divers, sur son équilibre nécessaire, sur le contrepoids régulier que devait offrir à l'action populaire une aristocratie bien organisée. Cet homme, doué d'une piété sincère, dont les mœurs étaient pures, les manières affables et polies, était toutefois capable de résolution et de ténacité.... C'était l'homme auquel on pouvait songer au jour du danger, non peut-être pour le conjurer, mais pour lutter contre lui avec une complète abnégation de soi-même.... Déjà plusieurs fois Charles X avait voulu l'introduire dans ses conseils. Il avait voulu lui confier les aflaires de l'extérieur, dès le commencement de l'année 1829; mais, la résistance qu'il éprouva dans le conseil, et que les' circonstances expliquaient suffisamment, avait fait abandonner ce projet. Le 3 août, M. Jules de Polignac fut appelé le premier au ministère des affaires étrangères. » A cet exposé de la cause succédait un appel

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rl()<|iR'nl à la justice tlti la Cliamlno des [Kiirs, rendu nécessaire par les efTervescences ilu dehors contre les(|U(dles la coui- (''t.nl tenue de se défcndir; puis un appel à la clémence, car, sans songer à défendre la politi(jue du dernier cabinet de Charles X, Téminent orateur s'attachait à démontrer que les coupables avaient déjà reçu un châtiment terrible. Faisant ensuite allusion à la modération dont les vaincjueurs avaient usé a[)rès la victoire, modération fpii avait étonn*' l'Europe, il reprenait : « Mais ce n'est pas assez de cette victoire remportée pendant la violence de la lutte. C'est après le succès, lorsque les obstacles entraînés ont emporté avec eux l'exaltation qui les a di'truils et n ont laissé que la libre et facile jouissance conciuise, c'est lorsijue le temps de l'usage ou de l'abus est arrivé cpie les actions sont décisives pour marquer la place que doit occuper dans l'avenir le grand («véneinent (|ui s'est accompli.

« L'acte «pie vous allez l'endre, |iairs du i'ov;niuie, est celui ;ni(|nf| Il rst réserva' de di-lerniiner le caractère <!<' la r(''V(dnlioii de IS!{() el ireii lixer le sort.... Nos mœurs s adoucissent ; cha(jue jour la pliilanthropif» s'.avance vers des concpiètes nou-

velles. Une législation se prépare (]ui conciliera, autant que notre siècle le permet, les intérêts de la sûreté commune avec les vœux de l'humanité. Déjà, depuis quelques mois, nos places publiques n'ont pas été contristées par le spectacle des échafauds. Quel serait l'intérêt pressant, le besoin réel, l'avantage possible pour notre pays, qui, dans un procès politique survenu, après tant de vicissitudes traversées en si peu d'années, pourrait nous déterminer à rendre le mouvement à cette hache arrêtée?

« Tout n'est-il pas consommé? La dynastie n'est-elle pas tombée avec le trône? Les vastes mers et les événements, plus vastes encore que les mers, ne les séparent-ils pas de vous? Quel besoin peut avoir la France de la mort d'un homme qui s'olTre à elle comme l'instrument brisé d'une puissance qui n'est plus? Serait-ce pour prouver sa force? Qui la conteste? Qui peut la révoquer en doute? Et quelle preuve serait-ce en donner que de frapper une victime que rien ne défend quune faible voix? Serait-ce pour satisfaire sa vengeance? Eh! messieurs, ce trône détruit, ces trois couronnes brisées en trois jours, ce drapeau de huit siècles déchiré en une heure,

n'est-ce [)as la vengeance d'un peuple vainqueur? Celle-là fut conquise au milieu des danirers, expliquée par le but et ennoblie [>ar le courage; celle-ci ne serait que barbare, car elle n'est plus ni disputée, ni nécessaire. Serait-ce pour assurer le triom[)he du pays vaincjueur et pour consolider son ouvrage que le supplice d'un bomme pourrait être réclamé? Ab! ce que la force a repris ou conquis, ce n'est pas la cruauté, ni la violence qui le conservent, c'est l'usage ferme, mais modéré, du pouvoir cbangé de mains, c'est la sécurité que cette modération fait naître, c'est la prospérité qu'elle encourage, c'est la protection qui promet l'ordre nouveau à ceux qui s'y soumettent ou s'y attachent. Voilà les véritables éléments de sa conservation; les autres ne sont que des illusions funestes qui perdent ceux qui les embrassent. Vous jetez les fondements d'un trône nouveau; ne lui donnez pas pour appui une terre détrempée avec du sang et des larmes. »

C'est ainsi que Martignac s'efforçait d'émouvoir les juges du prince de Polignacet de ses collègues. Un des membres de ce grand tribunal a esquissé en termes saisissants la [)bysionomie de cette admirable plaidoirie :

c( Sans vaine rhétorique, a écrit le duc de Brog-lie, sans affirmation de générosité à l'égard de ses anciens adversaires devenus ses humbles clients, sans étalage de fausse sensibilité sur leur sort actuel ou d'appréhension exagérée sur leurs périls, il se plaça naturellement entre les vainqueurs et les vaincus. Il tint compte aux uns de la difficulté du temps et des hommes qu'il avait lui-même encourue, sans parvenir à la surmonter; il leur tint compte d'un dévoùment honorable même dans ses excès et digne d'une meilleure cause; il demanda compte aux autres de leur victoire et de remploi qu'ils allaient en faire. — Le sang que vous verseriez aujourd'hui, leur dit-il, pensez-vous (ju'il serait le dernier? En politique comme en religion, le martyre produit le fanatisme et le fanatisme le martyre. Ces efforts seraient vains, sans doute; ces tentatives viendraient se briser contre une force et une volonté invincibles ; mais n'est-ce donc rien que d'avoir à punir sans cesse et à soutenir des rigueurs par d'autres rigueurs? n'est-ce donc rien que d'habituer les yeux à l'appareil du supplice et les cœurs au tourment des victimes, au gémissement des familles? Le coup frappé par vous ouvrirait un

23V I-A HKVOLl TKt.N DK ISi^d.

abîme ci ces (|iiatrr Irics ne le romlilcrairiil pas....

« En prononc^ant ces paroles (11111 aèrent solennel ot pro|)h<Hi(|ue, M. de Marlii^iiac se retourna vers les accusés, les couvrit en quelque sorte d'une commisération respectueuse et les remit entre nos mains avec un mélanire inexprimal)le de grâce et d'autorité. Cicéron lui-même aurait avoué l'action, le i^este et le langage. »

A Martig-nac succéda Peyronnet, cjui voulut prendre la parole avant son défenseur pour raconter l)rièvement sa vie, et qui parla pendant (juelques instants avec autant de calme que de simplicité. Aux actes reprochés à son ministère, il opposait ses services, des hieiifaits ignorés, la liberté ou la vie rendue par lui à trois cents condamnés politiques.

a S'il me faut une rançon, elle est payée d'avance. J'ai rendu à l'ennemi 300 tètes des siens pour la mienne. Parlant des ordonnances, il ajouta : Pourquoi les ai-je signées? Ce secret est dans mon (d'ur et n'en doit pas sorlif. il es! accompagné

d'amertume et de souvenirs douloureux Le sang

a coulé, voilà le souvenir (|ui me j)èse.... Un malheureux frappé comme moi n'a guère jdus (jue

des larmes, et l'on doit peut-être lui tenir compte de celles qu'il ne garde pas pour lui-même. «

Cette allocution attendrie facilitait la tâche de son défenseur Hennequin. Il n'eut plus qu'à suivre, jour par jour, la conduite de Peyronnet, à la justifier par la lecture des documents et de preuves. Il lui rendit un éloquent hommage, allant jusqu'à dire que les couronnes civiques avaient récompensé des services moindres que ceux de son client.

'( J'ai parlé de couronnes', s'écria-t-il tout à coup. De couronnes! Malheureux, quand la patrie est en deuil! Ah! des couronnes, c'est aux tomhes qui se sont ouvertes qu'il faut les offrir, et non pas à l'homme si profondément malheureux de les avoir vues s'ouvrir! »

Le tour de Paul Sauzet était venu. En écoutant Martignac trouver des accents généreux et pathétiques pour défendre son ancien adversaire et mettre au service d'une cause désespérée sa persuasive éloquence, l'assemblée tout entière avait été saisie de cet indicible émoi que tout grand spectacle éveille dans l'àme humaine. Elle éprouva une sensation analogue quand elle vit se lever le jeune avocat de Lyon et quand sa voix harmonieuse

comineiK^a à se faire entendre. Paul Sauzel, ce jour-là, se couvrit de g-loire. Inconrni la veille, il fut célèbre le lendemain. |{(>y<'r-(l(dlard (h^'clara que, depuis Mirabeau, aucun discours plus frappant n'avait été prononcé, et l'historien Niebubr', quelques semaines plus tard, couché sur son lit de mort, oubliait son mal pour se faire lire cette plaidoirie dont les auditeurs conservèrent longtemps le souvenir.

On ne saurait analyser une telle page; il faut la lire pour Tadmirer. M. Sauzet plaida la nécessité, et, avec un art consommé, s'attacha à démontrer que la Restauration devait fatalement faire ce qu'elle avait fait, qu'elle ne pouvait pas ne pas le faire. Il y avait guerre entre les Bourbons et la France, et la liberté de la presse était incompatible avec leur gouvernement. C'est là ce qui justifiait Chautelauze.

« 11 n'est pas de charte sans article 14, s'écria l'orateur; quand il n'y est pas, la nécessité peut forcer un jour à l'y mettre. (Vest la nécessité qui est l'interprétation vivante des chartes. Il f;iut

1. N«' il Ct»|UMiha{rii(' on 177G, iikuI en 1X31: .lulciir (ruiic savaiili' liistoin- roinainc, ('(rilc vu allciiiand cl liadiiilc en français |iar Golbery. Nic'l)ulir avait de l'un des amis les plus dicrs du coiulc de Serre.

toujours un pouvoir prédominant. Cette vérité de l'histoire s'appellera : ostracisme, dictature, lits de justice, et chez nous régime des ordonnances. »

Puis il développa cette pensée que, la royauté ayant été frappée, les ministres ne pouvaient plus être responsables.il demandait donc leur acquittement, au nom de la justice, de la pacification des esprits.

Cette plaidoirie, commencée dans la séance du 19 décembre, ne s'acheva que dans la séance du 22. Crémieux, défenseur de Guernon-Ranville, eut alors la parole. Il y avait déjà en faveur de son client une réaction générale. Il ne songea donc qu'à le faire absoudre d'un moment de faiblesse, de cette fatale signature, « erreur de son esprit ou concession de son cœur ». Si M. de Guernon-Ranville avait signé les ordonnances, du moins, loin de les conseiller, il les avait combattues.

L'orateur touchait au terme de son discours, quand, tout à coup, une clameur que dominait le bruit du tambour se fît entendre au dehors ; bientôt, on apprenait que le palais était menacé par la populace et le rappel battu dans les rues de Paris. En même temps, suffoqué par la fatigue ou l'émotion, Crémieux s'évanouit; il fallut l'emporter hors

(le 1.1 salle. La foule, rassemblée dans la rue de Touriion, poussait des cris stridents. Un nKJincnt intMiie, elle fut expulsée par la garde nationale. Pendant ce temps, Bérenger répliquait à la défense. Le baron Pasquier recevait du dehors des informations qui lui étaient apportées de minute en minute, et dont Mole, qui les transmettait, exagérait encore, sans s'en douter, la portée et la gravité.

« Vous n'avez pas un instant à perdre pour lever la séance », vint-il dire au président.

Ce dernier manda près de lui au fauteuil le colonel Lavocat et l'interrogea.

« Le rassemblement diminue et devient moins inquiétant », répondit Fofficier.

Mais la panique empreinte sur presque tous les visages, gagna le président; il entendit môme le contraire des paroles de Lavocat. Il interrompit soudain le commissaire de la Chambre des députés, et dit :

« Je suis informé |);ir le chef de l.i force aruKV qu'il n'y a plus de siireté pour nos dcliliciatieiis. La séance est levée '. »

i.Ti'ls soDt les (Icluils de la sciiU* rircdiistaiicc dans I.uum'IU* la Chainlirc «Irs pairs, diirutil ces jours orapMix, ail iiiaiii|ué

Les accusés furent ramenés dans leur prison; les pairs se retirèrent ; mais la foule ne se dispersa que fort tard dans la soirée, et après qu'on eut opéré un certain nombre d'arrestations. Cette foule, qui interrompait ou ralentissait la circulation aux abords du palais, était menaçante. On y remarquait des figures sinistres, des hommes débraillés qui menaçaient du poing les équipages. Plusieurs pairs furent insultés, leurs voitures souillées de terre et de boue. Néanmoins, on n'eut à déplorer aucun accident grave, et la soirée s'acheva paisiblement. Mais en prévision de la journée du lendemain, durant laquelle la Cour des pairs devait rendre son arrêt, le gouvernement avisait cette nuit même aux mesures à prendre pour maintenir la sécurité publique, assurer au tribunal suprême la liberté de ses délibérations et protéger la vie des accusés.

d'intrépidité, ce qui peut s'expliquer d'ailleurs par la fatigue que six long-ues séances avaient imposée aux juges, presque tous ayant dépassé soixante-dix ans et quelques-uns octogénaires. La Fayette se montra très irrité de cette levée intempestive de la séance: néanmoins, le soir, dans une conférence tenue rue d'Anjou, Mole n'était pas le seul à penser qu'il serait prudent de reculer indéfiniment le jugement. Heureusement, le baron Pasquier déjà remis de son alerte, exprima un avis contraire et sa fermeté prévalut.

Les troubles qui venaient d'éclater avec tant de force dans la journée du 20 décembre étaient la conséquence de la sourde agitation qui régnait depuis cinq mois dans Paris. Ils étaient aussi Tœuvre des associations populaires et des sociétés secrètes, qui cherchaient Toccasioii de briser le trône élevé soudain, contrairement à leurs vœux, à l'issue des journées de juillet. Quoique prévus et attendus par un j)ouvoir qui connaissait sa force et ses droits et qui s'apprêtait à tenir tète à toute insurrection, ils tiraient b-iir i:ravit('' de la complicité facile, mais réclb', d'uiio parti*' de la garde nationale, chargée de les réprimer, et surtout des complaisances inconscientes du général de La Fayette et dOdilon Barr(jt, (jue leur entourage, composé de mécontents, poussait à

profiter de ces circonstances pour faire des conditions et réclamer des garanties.

Dès la veille, en présence de tant de symptômes inquiétants pour la sécurité publique, le général de La Fayette adressait aux gardes nationales du royaume une proclamation empreinte de cet esprit de naïve générosité, qui lui était propre, mais qui ne pouvait à cette heure être efficace, et qui semblait plutôt la manifestation d'une grande faiblesse et d'une vive inquiétude que celle d'une énergique résolution.

a Le général en chef, disait-il, à l'entrée de cette semaine où la gloire de la grande semaine, paraît menacée d'être ternie par des désordres et des violences, croit devoir rappeler à ses concitoyens les principes et l'expérience de toute sa vie. Il s'adresse aux citoyens égarés qui croiraient servir la justice en menaçant des juges et en cherchant à se faire justice de leurs propres mains. Il aime sa popularité beaucoup plus que sa vie; mais il sacrifierait l'une et l'autre plutôt que de manquer à un devoir ou de souffrir un crime. »

Odilon Barrot, préfet de la Seine, Treilhard,

préfet de police, tenaient un langage analogue,

donnant à entendre, l'un et l'autre, à ce peuple

242 LA UKVOLLTION DE 1830.

(juils conjuraient de contenir ses colères, qu'elles étaient légitimes. Odilon Barrot ajoutait, il est vrai, « que le premier acte d'agression violente serait considéré et puni comme crime » : mais, cette menace, perdue dans une ])hraséologie nuageuse, ne modifiait guère le caractère général de ces j)roclamations. S'attacliant à flatter les passions qu'on voulait combattre, elles furent accueillies avec des railleries par les meneurs (le l'émeute, avec elTroi par les hommes modérés, que ces accents, où la force et la résolution du pouvoir n'étaient pas suffisamment affirmées, alarmaient au lieu de les rassurer.

Elles n'empêchèrent pas la pojiulace, qui devinait sinon des encouragements, du moins des sympathies parmi quelques-uns de ceux qui s'efforçaient de la contenir, de se porter, comme on l'a vu, vers le Luxembourg, dans la journée du 20, de proférer des vociférations contre les minisires accusés et contre leurs juges, d'injurier môme ces derniers à l'issue de la séance de la Cour des pairs, levée subitement, tandis (jiie le rappel était battu dans tous les (juarliers.

A ce moment, la (lliambre des députés était réunie et discutait la loi relative à l'organisation

de la garde nationale. A la nouvelle des attroupements qui s'étaient formés dans le quartier Latin, le comte de Kératry interrompit la discussion et interpella le président du conseil des ministres afin de connaître la pensée du gouvernement sur le caractère de Témeute naissante.

Le discours de Laftîtte eut un ton d'énergie et de courage, qui contrastait heureusement avec les proclamations citées plus haut. Il exposa que de vives inquiétudes s'étaient répandues pour le roi, pour la Chambre, pour la France, mais qu'elles étaient exagérées. Le gouvernement connaissait ses ennemis, les ennemis de la loi, et ferait son devoir :

c( Des hommes qui s'inquiètent peu du sort de quatre accusés, dit-il en terminant, mais qui ne peuvent supporter Tordre, se sont dit que les lois ne seraient pas observées; ils l'ont dit, et c'est là ce qu'ils veulent. Peu leur importe que tel ou tel individu succombe sous la sévérité de la justice; ce qui leur importe, c'est d'attenter à l'état de choses existant. VoiLà le secret des troubles prémédités, s'ils sont réels. Il faut, messieurs, que la brave population de Paris le sache; on n'en veut pas à l'existence des anciens ministres, mais à

244 LA HKVOLLTIOX DK 1S30.

rordro; or, vous noiivoz v roinpler, 1(» i.'^oiivorncnicnt j»roh''gcra Tonln», parce (juc. nous le répétons, c'est son do voir. r>

Dupin aîné v\ Odihui IJari'ot, ce dernier par un vaillant e( n(dde lantraire, bien dilTérent de celui qu'il tenait (juand il s'adressait directement au peuple, coniirnièrent les assertions de T.aflitte. « .l'ai dévoué ma vie, s'écria f)dilon liarrot, pour opérer cette révolution que j"ai considérée comme la seule transaction possible en lie le pouvoir et la liberté. Je suis prêt à la dévouer encore j)Our empêcher que la révolution ne soit déshonorée. »

(iuizot, oubliant do récents ressentiments, applaudit aux j)aroles du préfet de la Seine, et le général Sébastiani acheva de rendre la confiance à la Chambr<', en déclarant (jue le gouvernement avait plis les mesures nécessaires à la défense de l'ordre et des lois. L'interpellation de Kératry eut donc le précieux avanta^j^e de démontrer qu'on dépit de (juelques défaillances, tous les hommes (pii tenaient au gouvernement étaient d'accord jiour iinposeï' au pavs h» respect de la (b'-cision solenneHo cpio se préparait à i-<'ii(h-e la (loin- des pairs.

C'est en \ lie de la sentonco, (|ui devait être

prononcé^ le lendemain, qu'il s'agissait maintenant d'aviser. Depuis rouverture des débats, le comte de Montalivet, dans une circulaire aux préfets, dans son appel à la garde nationale, dans toutes ses paroles et tous ses actes, avait donné d'heureuses preuves de tact, de prudence et dintrépidité. Témoin et confident des angoisses du roi, qui, durant ces heures bruyantes, songeait avant tout au salut des accusés dont le sang, à ce qu'il lui semblait, eût déshonoré l'aurore de son règne, le ministre de l'intérieur avait fait de leur sûreté pers<jnnelle l'objet de ses ardents efforts; mais le trouble de la journée, les clameurs qu'il avait entendues autour du Luxembourg, pendant cette après-midi du 20 décembre, l'exaspération de la foule venaient accroître tout à coup sa responsabilité au moment où l'issue du procès allait déchaîner toutes les passions et tous les périls. 11 n'entendait pas décliner cette responsabilité ; mais, il voulait être assuré du concours de tous ceux qui, placés à ses côtés ou sous ses ordres, avaient le devoir de le seconder.

Sous l'empire de ces considérations, il provoqua, pour le même soir, la réunion d'une conférence dans laquelle devaient être examinées

246 LA RKVDLITION DE 1830.

les «''voiitiialih's de la JouriH-r du Icridrinain. La roiif<''rrnr(' se tint vors onze heures au palais du Luxeniliourg-. C'est là que se rencouhèrent le général de La Fayette et son (ils, le baron Pas(|uier, président de la Cour des pairs, le marquis de Sémonville, îrrand référendaire, le irénéral Sébastiani, ministre t](}s affaires étrangères, le comte de Montalivet et Odilon Barrot. Le maréchal Soult, dont la place eut été naturellement dans ce conseil, se tenait en permanence au ministère de la guerre, afin d'être prêt à donner les ordres nécessités par les incidents qui se pressaient d'heure en heure et d'en surveiller l'exécution.

La conférence s'ouvrit sous la présidence du général de La Fayette. Après un exposé de la situation de Paris, présenté par le ministre de l'intérieur, et sur la proposition du baron Pas(iuier, il fut unanimement décidé qu'aussitôt après la clôture des débats engagés (levant la emir, el avant que les pairs entrassent dans la cliaiiibre du conseil, les anciens ministres seraieni iinin«''ilialeineiil conduits, par un petit escalier conimuniijuaiil directement avec le jardin du Luxembourii, jusqu'à des voitures destinées à les ramener à Vin-

cennes, en traversant ce jardin uniquement occupé par la troupe de ligne.

Le général de La Fayette ne se rallia pas à ce plan sans le discuter avec vivacité. L'occupation du jardin par la ligne et l'exclusion de la garde nationale, étaient à ses yeux une injure pour celleci, une insulte à la générosité du peuple. Il alléguait que ces mesures, dictées par la défiance, deviendraient non un acte de sagesse, mais une sorte de défi propre à exciter les colères et non à les apaiser :

« Vous employez trop d'armée et pas assez de peuple », répétait-il.

Mais, il dut renoncer à convaincre la majorité de ses auditeurs, et finit par céder. Il consentit, quoique à regret, à ce que la troupe de ligne occupât seule le jardin à l'heure où les anciens ministres devaient le traverser. De son côté, le baron Pasquier, pour mieux assurer le succès de ce plan si simple et si facile, devait s'efforcer de hâter la fin des débats publics, afin que le transfèrement, qui surexcitait et ameutait tant de mauvaises passions, eût lieu, dès la première heure de l'après-midi, bien avant le moment présumé par l'attente publique.

248 LA HKVOLl'TION DK 1H30.

On anvla cricorr toulcs les mesures militaires <|iie (liclail la |tnitl('iicc. Des postes devaient rire «M'Iiehmin's cuire le palais du Luxemliitur^'" et !(,' cliàleau de Vineonnes, sur la roule (juavaient à parcourir les anciens ministres afin de prêter au besoin aide et secours à leur escorte. Cette escorte devait se composer de deux escadrons de cavalerie. Elle attendrait les prisonniers aux grilles, du coté de TObservatoire, avec des voitures et des chevaux que Sémonville se chargeait d'y faire conduire. Le président signa, séance tenante. Tordre de transfèrement. Le général de La Fayette signa également cet ordre, dont on décida de confier l'exécution au général Fabvier.

D'ailleurs, La Fayette annonçait le projel de passer la journée sur le théâtre des événements, comme à un poste de combat. Mais on peut voir déjà dans quelles dispositions d'esprit, indécises et contraires au ferme accomplissement d'énergiques résolutions, il se rendait à son jiosle. Il avait adhéré au plan adnjiti' jiar le iiouvernement pour la journée du leinleinain. Il y avait adln-ré. «•ontraint et fore*'-, mais se disant à pai't lui et donnant a entendie <|u'en reloui" de cette concession, il exigerait de Louis-Philipj»e une p(di-

tique nouvelle, rigoureusement conforme à ce qu'on appelait alors le programme de THôtel de Ville. C'est ce sentiment que trahissait sa parole quand, à l'issue de la conférence dont il vient d'être parlé, ramenant le général Sébastiani au ministère des affaires étrangères, il lui disait :

« Vous le voyez, je fais ce que vous voulez; mais c'est sous la condition que l'on changera de gouvernement et que la Chambre des pairs aura un nouveau personnel ».

Nous verrons ces exigences reparaître plus impérieuses et se formuler avec énergie, quelques jours plus tard, dans la nuit qui suivit la démission du commandant général des gardes nationales de France. Mais, dès ce jour, elles étaient dans son esprit, dans son cœur, et surtout dans l'entourage par lequel il se laissait dominer; elles y étaient assez puissantes pour qu'il oubliât, en une nuit, l'assentiment qu'il avait donné au plan du ministère et la promesse qu'il avait faite d'en seconder l'exécution.

Quoi qu'il en soit, il est permis d'affirmer que du côté du gouvernement, nulle précaution n'avait été négligée. Tout était calculé et prévu, et, malgré l'inquiétante gravité des rapports de police que

250 LA HKVOLUTION DE 1830.

Montalivet trouva au ministrro de rintérieur en V rentrant, il pouvail espérer que la journée «lu lendemain s'écoulerait , sinon paisible et sans émotions, du moins sans accident. Toutefois, les notes parvenues au gouvernement dès le matin, les prédictions sinistres dont elles étaient remplies, les desseins meurtriers qu'elles attribuaient aux chefs de l'émeute, les doutes qu'elles laissaient planer sur l'attitude de la garde nationale ébranlaient ces espérances, et chacun se rendit à son devoir, l'àme anxieuse et troublée.

Vers onze heures, le quartier Latin offrait le spectacle d'une agitation aussi bruyante que celle (le la veille. Les mêmes cris se faisaient entendre. Seulement, le palais était rigoureusement et solidement gardé. La garde nationale et la ligne remplissaient les rues qui l'avoisinent. On ne comptait pas moins de vingt-cinq mille hommes en armes, mis sur pied pour résister aux bandes qui avaient résolu de se saisir des ministres accusés et de préluder, en les massacrant, à une révolution nouvelle.

Avant louverture de la séance, le président Pasquier fit appeler Martignac , chargé par ses codéfenseurs de répliquer pour tous les accusés au réquisitoire, et, lui ayant fait part des résolutions arrêtées la veille, il lui demanda de se

252 LA RKVOLITION DE 1830.

Itoriicr a une coiirlc rrj»li(ju(>. Marli^nac s'y enpragca, bien (juil cul arrêté déjà l'oidonnaiH'c ri le plan de sou discours. l'uis, la séance s'ouvril. ot ctdui des comuiissaircs de la Cliainljre des députés qui n'avait pas encore parlé, Madicr de Montjau, prit la parole pour résumer laccusation.

Mais, tandis qu'accusés, juges et public Técoutaient au milieu d'un profond silence que troublaient seules les clameurs du debors, le crand référendaire vint informer tout à coup le président que, contrairement au plan primitivement arrêté, le jardin du Luxembourg avait été envabi par la garde nationale de la banlieue, avant même que la troupe de ligne Feiit occupé. Le général de La Fayette, toujours animé d'intentions généreuses, mais qui ne savait pas plus résister à sa passion pour la popularité (pi'à l'influenco de son entourage, avait, sans prondre avis de personne, adoj)té et ordonné des dispositions nouvelles. Maintenant, rallilude cl le langage non é<piivo(|ucs des gardes nationau.x , étaiciil un obstacle insurmontable au j>assage des accusés par le jardin, et le ministre de l'intérieur denia!idait un sursis pour arrêter un autre plan

Sur cette communication si soudaine et si grave, le président dut, en se contenant et sans rien trahir de l'émotion qu'elle lui causait, s'efforcer aussitôt de substituer à la marche rapide des débats une discussion propre à les prolonger. Martignac seul devint immédiatement le confident de son embarras. La première communication du président lui avait suggéré déjà le plan qui devait rendre sa réplique aussi brève que possible, sans lui rien ôter de sa force. Il fallait maintenant qu'il laissât un libre cours à toute l'abondance de sa parole et qu'il remplaçât un résumé, qu'avait rendu nécessaire son dévoûment à la cause des accusés, par des développements que ce même dévoûment lui imposait tout à coup.

Ce n'était pas un avocat qu'il fallait pour un tel effort. C'était un homme tout entier, avec son énergie, avec toutes les facultés de son esprit et de son âme. « M. de Martignac fut cet homme, nous dit un témoin oculaire. On ne saurait trop l'admirer dans ce drame intime, connu de si peu de personnes. Ce jour-là, il accomplit un grand acte plus encore qu'il ne prononça un éloquent discours. )) Il y fit d'ailleurs, dans le double effort de la parole et de l'émotion, une si large dépense

254 LA HÉVOLLTION UE 1<S30.

des forces iriine santé si délicat»', ijuc tout à coup un cri s'rcliappa de sa poitrine ;

« Nobles pairs, les forces manquent à mon 7Àde î »

Un tel aveu arraché à ses souHrances, augmentées par un dernier elTort devenu nécessaire, ne lit (|u'ajouter encore à l'émotion dont la Cour des pairs ressentait l'effet sans en connaître toutes les causes.

Les autres défenseurs n'ajoutèrent que pou de mots à cette éloquente réplique. Sauzet, brisé par la fatigue, garda le silence. Hennequin lit un suprême apjjel à la générosité de la cour. Quant à Crémieux, il rectifia l'allégation d'un journal du matin qui l'accusait d'avoir, comme tous les autres défenseurs, défendu la légalité des ordonnances. Martignac , en répondant à Madier de Montjau, venait de relever déjà cet injuste grief et d'y répondre victorieusement.

Ai>rèsque les accusés eurent tour à tour déclaré (juils n avaient rien à ajouter à leur défense, Jicrciitjcr prononça ces mots adressés à la cour :

« Notre mission est finie. La vôtre va commencer; la résolution de la Chambre des députés est sous vos yeux ; le livre de la loi y est égale-

ment. Il vous trace vos devoirs; le pays attend, il espère, il obtiendra bonne et sévère justice. »

Le président déclara alors que les débats étaient clos. Les accusés furent ramenés dans leur prison, tandis que, la séance levée, les pairs se retiraient dans la salle de leurs délibérations.

Pendant que se déroulaient ces dernières péripéties du jjrocès des ministres, Montalivet travaillait à assurer leur prompt départ, maintenant compromis et entravé. C'est en arrivant au palais qu'il avait connu les ordres donnés par le général de La Fayette et l'inexécution du plan si minutieusement élaboré la veille. Cette nouvelle, l'aspect de la garde nationale qui occupait le jardin, bruyante, excitée, et dans les rangs de laquelle on entendait des menaces de mort contre les hommes dont l'imprudence du général de La Fayette lui confiait la défense, jetaient le jeune ministre dans la plus grande perplexité. Si les collaborateurs sur lesquels il était en droit de compter lui refusaient leur concours, que pouvaitil? Le danger était pressant. En venant du ministère, il avait pu se convaincre de l'exaspération de la foule, contenue partout par la garde nationale, mais non apaisée. Cette populace, habile-

256 LA IIKVOLUTION DE 183(1.

mciil el porlideniont (l(''(hîiîn«''c, aUcinlail (jiialn^ tôtcs. Elle souhaitait une rondamnation à mort, et si le jugement de la coui- n<' lui domialt pas la satisfaction (ju'cdle nudamait, il «dail à ci'aiiidre qu'elle ne trouvât parmi les gardes nationaux assez de romplices jtour lui faciliter Taccès de la prison et lui })ermettre d'exercer ses cruelles vengeances. Il importait donc d'agir, d'agir sans retard et de mettre les anciens ministres à Tahri de ses fureurs.

Montalivet alla trouver le général La Fayette; il voulait savoir, avant de recourir à de nouvelles comldnaisons , si le général ne ])0uvait revenir par quelques dis[>ositions nouvelles au plan arrêté la veille et qu'il avait pris sur lui de modifier. Cette entrevue fut courte. Le général convenait que la substitution de la garde nationale à la troupe de ligne dans l'occupation des jardins était une innovation assez grave; mais elle lui paraissait sans daiii^er, et il en prenait la responsabilité.

« Les gardes nationales de la lianlieuc dit-il, ont )l<'inand('' à être chargées de veiller à la s(''cnrité des accusés. J'ai cru devoir faire droit à leur réclamation. On ne pouvait leur refuser <e poste

d'honneur , sans leur manifester une défiance indigne de leur énergie et de leur dévoùment. »

Montalivet ne voulut pas récriminer. Sa défiance n'était que trop justifiée, à l'égard de ces légions de la banlieue, les plus exaltées de toutes, dans leur haine contre Polignac. Mais, il connaissait La Fayette et sa faiblesse en présence des entraînements populaires : il le voyait d'ailleurs entouré d'une pléiade de républicains ardents : Guinard, Godefroy Cavaignac, Bastide, Boinvilliers, Chevalloz, Arnold Scheffer, en qui les légions de la banlieue trouvaient de fougueux défenseurs. Il s'éloigna donc; puis, avec l'esprit de résolution qui lui était propre, il s'arrêta au parti de procéder par l'audace et d'agir seul avec les ressources dont il disposait. Il ne devait plus compter sur le général de La Fayette. Pasquier, dont les conseils lui eussent été si précieux en ce moment, était à son poste, prêt à dominer le danger, s'il se présentait, mais impuissant à le conjurer.

Sémonville, le grand référendaire de la Chambre des pairs , après aA^oir protesté intérieurement contre les mesures du général La Fayette, avait jugé que le plan de la veille ayant été modifié, il ne lui restait plus rien à faire qu'à attendre

25s LA UKVOLITKt.N 1»K 1830.

dans SCS a|>i»aiieincnts que le ^^ouvcrnemenl eût arrête un plan nouveau. 11 altendait. 11 envoyait (railleurs fort exactement à Pas(|ui<'i' des |»rlils billets jtour le tenir, — quart dlnnii-e |»ar qii.iil d'heure, — au courant des événements. Mais il n'entjapreait pas autrement sa responsahilité, et, loin de se mettre en rapport avec le ministre de l'intérieur, il n'eut avec lui aucune communication, ni directe, ni indirecte, après leur entrevue de midi et demi. Seulement, comiiir il sentait lui-même ce qu'il y avait ({"('tianiic dans son isolement, il parlait dans ses petits billets des conférences de Montalivel et du général Fabvier : or, il n'y en avait pas eu une seule '.

Le général Fabvier n'était pas moins invisible. Trouvant le jardin occupé [)ar la garde nationale, contrairement au plan convenu la veille, il «dait allé au ministère, au Palais-Hoyal demander de nouvelles instructions au maré( bal Soult. Cette absence n'était pas très re.irrettable. Le général Fabvier avait ('dé en (ii'èc(3 le cliid" «'iieri^iipie des palik'ai'cs; niais, le iniiiisli-c |ioii\ail d(mlrr de son

1. .\'<ill> ri'|Mnr|iii«.<iiis |iir>i|iir lc.\l iifllcim'lll . |tniil loiil «r )|iii Cdnrcriir relie juiiinec ijii "Jl deienilne. le-. Mnte> «rilli leimtiii

oculairi'.

LA JOURNÉE DL 21 DÉCE.MBRE. 2o9

alors qu'il s'agissait de lutter contre des

dont il le savait imparfaitement affranchi.

en effet entendu réclamer, devant plu-

grsonnes, un arrêt de mort contre Poli-

t < )dilon Barrot. Le [>réfet de la Seine sems'oir être l'auxiliaire naturel du ministre rieur, et on aurait pu croire que, de ce moins, les avis et une coopération active queraient pas. Il n'en fut rien. Odilon .'était bien rendu au Luxembourg, suilécision de la conférence; mais, une fois 'uce des difficultés terribles qu'il fallait

il ne fut d'aucun secours, et, répondant tions de Montalivet, se retrancha derrière :ivole prétexte pour refuser l'avis qui lui landé \ Heureusement, le ministre trouva Jeux commandants militaires du Luxemles colonels Feisthamel et Lavocat,

lie cette version soit contraire à celles des divers hisle temps, nous n'hésitons pas à la déclarer la seule i la vérité. Le comte de Montalivet de (jui nous la it vu de près les événements, dont il fut un des princi-

irs, et ceux qui Pont connu savent quelle ardeur il mise à faire éclater la vérité. Royer-Collard lui disait

On vous croit », et cet hommage légitime ne permet te (juant à rauthenticilé des informations que nous idées.

260 LA HÉVOLUTION DE 1830.

l'onor^i*' et l'c^sprit do df-cision que réclamait la situation, de inr-nic (juil trouva dans son jeune frère et dans de Wailly, ofliciers de la L-^arde nationale à cheval, dans son ami Dutronr ' le concours le plus actif.

Avant de prendre un parti, il avait écrit à Lafiitte alin de connaître son avis. « Le conseil n'est pas en nombre et ne saurait délibérer, avait répondu le chef du cabinet; mais, il a confiance en vous; atrissez suivant votre inspiration. » Montalivet agit sur-le-champ. 1 andis (|ue les voitures envoyées par Sémonville aux grilles de l'Observatoire laissaient croire aux gardes nationaux que les accusés allaient traverser le jardin, le ministre assurait leur départ par une autre voie, par la

1. Gt'loluc par un <ln«'l <|iii ii( ^nainl htiiit smis la Hcslaur.ilion. Cv. duel cul lu-u ni 1820. L'adversaire de Dulmiie elail le fr«'Miéral de »avaleiie Livnui, <|ui avait aeeeplé le euniMiaudeiiieiil du ((uiliiip'iil éjryplieii en Grèce. Duliùne ne pouvant aliei' en Grèce conihallre pour l.i cause de rindependance, voulut au moins la servir à Paris, en conibaltanl les infidèles dans la personne de celui «|ui avait accepté d'être leur clief. On se hattit à cheval, au salire. Iiien cpie Dulrone ignorât èfralenienl i'eciuitalion cl l'escrirne; mais, il l'avait voulu ainsi. Il portail sur la poitrine une croix p:rec(|ue hrodi-e cl èlail c(MlTè d'un iMUinel frrec. Ses témoins étaient le général Chaitier-l.afosse, Montalivet et Carnot. Le général Livron avait é>ralement tr»»is témoins parmi les(ju«ds (l;rurail le p-nèral d'Arlincourl. Trère du nunancier. Le din-l ne cessa i|u'apres trois rencontres, dans l'une desi|uelles le frénéral Livron tomlia (h* cheval, un des étriers s'elant hrisé; le;* témoins s'oppoxcient a une <|ualrième.

petite porte de la seule, donnant sur la rue de Yau^irard. C'est à cette porte qu'il envoya sa propre voiture avec ses gens en livrée \ tandis que par ses ordres, le général Fabvier préparait une escorte de grenadiers et de chasseurs à cheval, et que le colonel Feisthamel, taisant mettre sous les armes dans une petite cour qui précédait cette porte, les gardes nationaux préposés à la surveillance de la geôle, leur donnait lecture de l'ordre de transfèrement rédigé la veille par le président Pasquier et contresigné par le général de La Fayette.

Pendant ce temps, Montalivet se rendait à la prison afin de se faire remettre les anciens ministres; mais là, une autre difficulté l'attendait. Le concierge réclama la levée de l'écrou. Montalivet, à qui cette pièce manquait, déclina son nom et ses qualités; néanmoins, le concierge refusa avec la dernière énergie de lui confier les prisonniers dont il était responsable.

« Si vous ne cédez pas à mes instances, reprit

1. Les vitres de cette voiture avaient été brisées à coups de pierres dans la matinée. En ce temps, c'est sous cette forme relativement anodine que se manifestaient les fureurs populaires; C'était encore la tradition de la Fronde. Elle est bien démodée aujourd'hui.

262 LA HKVOLL riON DE 1830.

avec vivacih' \v miiiishc, vous cé«lerez à la dnrv.

— Soit, iiiîiis, alors, donnoz-inoi roru sur le registre et vciiilk'/. y iN'clarer «juc je lïiù oljri (|uà la violence. »

Le ministre signa cette «léclaration ; puis, il descendit avec les quatre accusés, les lit défiler sous les yeux des grenadiers delà garde nationale, réunis dans la cour (ju'il fallait traverser, et qui paraissaient aniiiK's (l'iiitenlioiis malveillantes. Il atteignit ainsi sa voiture, dans la(|uelle ils prirent place avec l^avocat et Feisthamel. Lni-mrme monta le cheval d'un sous-oflicier de chasseurs, et se mit à la tète du cortège, ayant à ses côtés le général Fabvier. La voiture et son escorte suivirent rapidement la rue de Fleurus, la rue Notrel)ame-des-Champs et le houlcvanl dKnler. Là, il ialhit ralerilir l'allure des chevaux, à cause des ornières profondes (pii sillonnaiciil la route. Mais, personne ne songeait, tant le déjiart avait été soudain, à |»oursuivre de ce coté les anciens ministres de Charles X et ils franchissaient déjà sans accidriil la harriric irLiilcr. (|iic la ;jar(l(' iialioiialc cl la |iopulace groupée aux ahords du Luxnnhourg les croyaient encore dans la ju'ison du |>alais.

Ij' succès de raiidacicnse ciiti-cprisc du miiiis-

tre (le l'intérieur, semblait dès lors assuré et il chargea Dutrône d'en porter la nouvelle au Palais-Royal. Il lui remit en même temps deux lettres, l'une pour le roi et l'autre pour sa mère. Il les avait écrites au Luxembourg, tandis qu'il attendait la réponse de Laffitte au message qu'il lui avait adressé. Sa pensée s'était alors reportée sur le prince qui lui avait confié l'honneur de sa couronne et sur sa mère, jalouse de l'honneur de son nom. Rien ne semble mieux fait que ce trait tout intime pour donner, à près de quatre-vingt ans de distance, une idée des anxiétés que le double sentiment d'un grand péril à courir et d'un grand devoir à remplir mettait, au cours de ces tragiques événements, dans l'àme de ceux qui s'y trouvaient mêlés.

Le reste du parcours s'efléctua heureusement. Le faubourg de Charenton, que les rapports de police présentaient comme animé d'intentions menaçantes, était presque désert. Sur les portes, on ne voyait que des femmes et des enfants attirés par la rumeur de ce rapide convoi. Enfin, à six heures, les accusés étaient réintégrés dans leurs cellules, et le canon de Vincennes annonçait au roi et à son conseil que les murailles du château

264 LA UKVOLITION DK 1830.

et la vaillanio épro du général Dauiucsiiil j»rot(''geaient la vie <l«'s iiiiiiistres de Charles X'.

Laissant leur cscorle rentrer au Luxcinliourg, le ministre, seul dans sa voiture, se dirigea vers Paris par le faubourg Saint-Antoine, voulant appiécier par lui-même les forces de l'émeute. Mais, dans les rues qu'il traversa, régnait un calme absolu. Derrière la [dupart des fenêtres, il voyait les ouvriers penchés sur leur métier, dans le mouvement alternatif et régulier de leur travail. Dans la rue Saint-Antoine, (juelqucs groupes, mais nulle trace d'exaltation. Il arriva ainsi sur la place de Grève où la scène changea tout à coup. Là, les groupes étaient serrés, compacts, animés, presque violents. Comme sa voiture essayait de les traverser, un individu que le ministre ne connaissait pas, mais qu'il crut être un ai:ent de police, s'approcha et lui objecta qu'en allant plus loin.

1. A la suite rie ers violentes eiiintiniis. Mniil.ili vel >e |»l.n>ail il raroiiter le trait siii\aiil qui lui révéla, au iiKuneiit ou il ><>iiait <le vaincre les (lifOcultes périlleuses du jour, celles (|ue réservait le lendemain. Ooinine en approcliant de Vincennes, il se fidicitiiil l«Mil haut devant le p-neral FaltN ici- de l'heureuse issue de cette journée :

- d'est une helle j«iurnée, en elTel, nion>ieur le ministre, répondit le p-neral. car elle rend a lieancoup la liberté ipie leur enlevait le sentiment d'un p^iand devoir a accomplir: di.icun pourra luaintenunt cii user. -

il s'exposait à un réel danger. Il mit pied à terre, et, s'avançant parmi la foule, il continua son en- . quête jusque sur le Pont-Neuf, où, tandis qu'il écoutait les paroles menaçantes pour le gouvernement, proférées à quelques pas de lui par des furieux, une corde de réverbère, touchant tout à coup son front, fit surgir dans sa pensée le souvenir de l'un des plus sinistres é[)isodes de la révolution et le ramena au sentiment du péril auquel l'exposait sa témérité, s'il était reconnu.

Au cours de ces dramatiques incidents, tandis qu'autour du palais, la garde nationale et la police contenaient les flots pressés d'une population arrachée à toutes ses habitudes, exigeante et cruelle comme les foules, la Cour des pairs, retirée dans la salle du conseil, délibérait. L'appel nominal avait constaté la présence de cent soixante et un pairs, c'est-à-dire de tous ceux qui avaient assisté à la dernière audience, sauf un seul qui s'était trouvé mal à deux reprises. La délibération de ces courageux vieillards fut laborieuse. Le président dut interroger successivement tous les juges sur chacun des accusés. Cent trente-six voix contre vingt-quatre les proclamèrent tous les quatre coupables de trahison. En dépit du réquisitoire, la

266 LA HKVoLirioN i)K 18:{().

cuiir avait d/'ciih'' (|iril i\'\ aurait <|U(; (.'ettc seule question posée et (|ue les aulres chefs d'accusation seraient abandonnés. L'a|»pli(Mli(»n de la |K'ine fut longue à déterminer. En ce qui toucliait le prince de Polignac, cent vingt-huit voix se jU'ononcèrent pour la déportation, vingt-huit pour la prison perpétuelle, accompagnée de l'interdiction légale et quatre seulement j)our la peine de mort. Ces quatre voix ne se retrouvèrent pas pour les autres accusés, contre lesquels la majorité décréta la détention perpétuelle et la minorité la déportation.

Au moment où le président l^asquier faisait connaître à la cour le résultat de la délibération sur Polignac. il fut informé que les anciens minisires venaient de [>artir sans encombre j>our Vincennes. Cette nouvelle le tira d'une anxiété d'autant plus cruelle que les petits billets (piil recevait tous les quarts d'heure de Sémonville, ne lui avaient rien laissé ignorer des diflicultés qui s'étaient présentées.

C'est aussi pcudanl cette délibiM-alioii, |ii-ésidée j>ai' le baron Pas(jni<'r avec calme et vaillaiicc, que fut prononcée; une parole (|iii b'-moiiirie de l'intrépidité dont les juges étaienl aiiiiiK's. Deux d'cMitre eux crurent entendre toul a coni. uitc for-

midable détonation ; c'était peut-être celle nui annonçait Tarrivée des anciens ministres à Yincennes.

c( Mais, c'est le canon! s'écrièrent-ils, en s'adressant au vénérable Barbé-Marbois'.

— Eh! chers collègues, répliqua ce dernier, que lait le canon à ce qui nous occupe? »

Quand les votes eurent été recueillis et dépouillés, le président se retira pour rédiger le jugement, après avoir fixé à dix heures du soir l'ouverture de la séance dans laquelle il en serait donné lecture. A l'heure indiquée, sans tenir compte des clameurs de l'émeute que la parde nationale et la ligne avaient refoulée peu à peu jusqu'au carrefour de Buci, dun côté, et jusqu'au Pont-Neuf de l'autre, les pairs montaient sur leurs sièges. Devant les places des accusés restées vides, les défenseurs occupaient leur banc. Les tribunes étaient pleines car la plu[tart des spectateurs ne les avaient pas quittées, afin de ne rien perdre des émotions de la journée. Le baron Pasquier, pressé de clore ce solennel procès, se leva dès que tous les juges eurent pris séance et donna lecture d'un long ju-

1. Ancien pinle des stcanx, |ii('>i<Jent de la Cour des comptes. En 1830, il avait qu;itre-vinjrt-cinq ans. Il mourut en 1837.

268 LA IIKVOLITION DE 18:^0.

gL'iiieiil lUMMM'di' (le (jiialr<' ('(Uisidéraiils, l(Mjiirl déclarait Auprustc-Jules-Armand-Marie, prince de Poligiia( , Pierre-Denis, comte de Pe\ ronnet, Jran- Claude-Hallluizar- Victor de ChantidauzeetMartial- Louis-Annibal-Perpétue-Magloire deGuernon-Hanville, coupables de haute trahison; à défaut d'une loi déterminant la peine, y suppléait i)ar Tapidication des articles 7, i", 18, 28 et 29 du code pénal, et l'article 25 du code civil, les condamnait à la prison perpétuelle et prononçait, avec la déchéance de leurs titres, grades et ordres, la mort civile pour Polignac, l'interdiction légale pour ses coaccusés *.

Quelques instants après, la teneur de ce jugement se propageait au dehors. Le président Pasquier, (|ui sortait en cet instant j>ar le jardin, fut témoin des colères qui éclatèrent dans les rangs de la garde nationale, (|uand elle comprit (|u'en dépit des mots : « mort civile », auxquels elle s'était d'abord trompée, la vie de Polignac était sauve. Des gardes hrisaicul jeui's fusiU et nicnacai<'nt

I. \\> rl.iMiil i-iiiii|.iiiiiii> iii (Milrc |M'r>oiiiicllriiit'iil ri snlidain'iiH'Ml .iiix Trais du imieo. i|iii fiirnil lirjiiidrs a la sniiiiiir ilc 1)21 fianis 2.") rniliiin's. Lf H avril ISMl. la Cmir des |taii^ prniiniira i^^ iim''Iim's [u'iiics roiilrr U'r- iiiinislro fiifrilifs. \r liar(tii «J'HuussL'z, le liaroii Caprll.- il !.• .oiule de MuiiIIm-I.

avec exaltation le tribunal suprême qui venait de rendre cette sentence trop douce à leur gré. Les mêmes scènes se passaient dans la cour. Excités par une longue attente, par les fièvres de cette veillée aux flambeaux, peut-être aussi par des haltes réitérées autour des tonneaux de vin, défoncés dans l'Orangerie, et oij Ton allait puiser tour à tour, la plupart, poussant des cris de réprobation, se précipitèrent vers les portes de la rue qu'ils voulaient forcer, pour se retirer, déclarant que le gouvernement venait de perdre tout droit à leur concours. Heureusement, les portes étaient solides et résistèrent à ce rude assaut. Puis, après avoir beaucoup crié, les énergumènes s'apaisèrent et les hommes raisonnables qui se trouvaient auprès d'eux, parvinrent à faire renaître une apparence d'ordre.

Bientôt, on annonça que le général de La Fayette allait venir passer les bataillons en revue. Les rangs se reformèrent. Le général parut; à la lueur des torches, il parcourut lentement le front des lignes, exhortant les gardes à observer la discipline et à remplir leur devoir. Pendant ce temps, le bruit se répandait que le peuple se portait vers le Luxembourg, afin de le saccager et de mas-

•270 LA IIKVULITION I)K 1S30.

sacrer les jU'isdimiers. ('l'ttc nonvcUi', (]ui i;ij,|,(. lait à chacun la nécessité de délcndrc Tordre social menacé, aclieva d'apaiser la g^arde nationale. C'était «Tailleurs une fausse alerte, et, vers deuxheures du matin, les halaillons présents reirairnèrent leurs quartiers à travers des rues ahsolument désertes.

Le lendemain matin, dès Tauhe, Cauch\ ', iivoïfier de la Cour des pairs, se transportail à Vincennes afin de donner lecture de ce jugement aux condamnés. C'est dans la chambre de Polignac, lequel était encore couché, qu'ils eurent connaissance de la condamnation prononcée contre eux. L'ancien président du conseil ne s'attendait |»as à un arrêt aussi sévère et ne put se défendre d'une vive émotion à l'énoncé de la peine de la mort civile qui n'était appliquée qu'à lui*. Peyronnet au contraire s'attendait à une condamnation capitale et ne dissimula qu'imparfaitement un mouve-

1. (Inin-hy .iv.iil n'iii|i|i le iim'iiic nllln' il.iiis If |ii(mi'> du man'ch.il Nry.

2. Au siijcl (le riiii|in'ssion (irodiiilr par la ^i'iiIcimc sur Poli- ^'iiac, iiMiis (Jrvcms au h-ujoiii orulairc a )|ui nnus avons vu\- |iriiiit<' les tli'lails ri-(l<>s>us la ('oMinninit-alitin suivante : • J'ai rnlrntlu M. Sau/.rt, ilrrcnscur dr M. Cliantrlauxr. ratontcr dans \r salon ^]^' M. Coslr. dirrclrur du Temps, loinnic i|UiM M. de Pfili^rnac. pru au courant des lois de son p<ivs. a\ail cru que

ment de satisfaction. Quant à Ghantelauze, il se retourna vers Guernon-Ranville et lui dit avec simplicité.

« Eh bien, mon cher, nous aurons le temps de faire des parties d'échecs. »

Dans Paris, la nuit s'était écoulée assez calme, troublée seulement par la marche des patrouilles et les rumeurs des troupes campées autour de grands feux, sur les quais et dans les rues entre le Luxembourg et le Pont-Neuf. Les attroupements qui avaient menacé gravement la sécurité publique s'étaient dispersés vers minuit, sans se montrer irrités du transfèrement des ministres et de leur condamnation, bien qu'elle semblât trop clémente à la plupart de ceux qui l'attendaient depuis la veille. Mais, au matin, ces dispositions pacifiques se modifièrent. On put même craindre (jue les proclamations du général de La Fayette et de M. Odilon Barrot, apposées, dès le matin, sur

l.i mort civile ^«ig•nifiait rcxocution capitale par la guillotine, par oppdsition à rexécutioii militaire par les artnes. M. Sauzet riait eu racontant cette particularité qu'il déclarait parfaitement exacte ». Sans contester Tauthenticité de ce trait, qui peint bien d'ailleurs l'ancien président du conseil, nous ferons remarquer qu(; Tun de ses compagnons d'infortune, Guernon-Ranville, s'est ahstenu d'y faire allusiitn, encore iju'il ait constaté dans ses Mémoires l'elfet que lit <ui- les condamnés l.i lectuie du jugement.

272 LA nKVOLlTION DE 1830.

les murs de la ca|)italc a(in de remercier la i:arde nationale et la lii^ne de leur attitude de la veille et de rassurer la population, ne fussent impuissantes à contenir des passions que surexcitaient sans relî\che les propairateurs de désordre».

Il est vrai que celle du préfet de la Seine semblait plutôt faite pour déchaîner ces passions que pour les contenir. C'étaient toujours les mêmes flatteries adressées à la foule, les mêmes complaisances ])Our la vanité populaire. H n'était fait aucune allusion à Tattitude factieuse des partis, à l'attitude couraaeuse de la Cour des pairs. Qu'un préfet ait pu tenir un tel langage sans être destitué sur-le-champ, cela ne peut s'expliquer que par la difficulté de passer d'une phase révolutionnaire à une phase d'ordre. Les rassemblements de la rue devinrent bientôt si tumultueux que le rappel fut battu. La garde nationale reprit les armes et demeura en permanence sur les points menacés, au Luxembourg, aux Tuileries et au LouviT. Comme an JSoclcdtrc, le ijiMncriicinciil rcdont.iil une maiThi' sur Viiicrnm's. l)es iiimcui's sinistres circiil.iiciil. Ou disail (jiic l.i ticuipc se laissait désarmer, que lartiHeric d«' la ijanh» nationale avait livré ses pièces, (juc les écoles se

réunissaient au peuple pour proclamer la République; mais vers midi, ces rumeurs furent démenties, et Ton vit descendre des hauteurs du Panthéon une colonne composée de plusieurs milliers d'étudiants, qui se promena dans Paris, en invitant tous les citoyens à respecter la loi et Tordre public et <lélé,L'^ua vers le roi quelques-uns de ses membres, afin de lui exprimer ces sentiments.

Cette manifestation, bien qu'elle révélât plus d'un danger et transformât les écoles en un pouvoir, avec lequel le gouvernement serait bientôt tenu de compter, s'il n'arrivait à le dominer, apaisa, ce jour-là, la fermentation naissante et prévint sans doute des troubles nouveaux et sanglants. Le soir, Paris fut paisible; les hauts personnages du gouvernement et des chambres, réunis dans les salons de Montalivet, oii l'on vit, empressés à louer le jeune ministre, Rover- Gollard, Martignac, le corps diplomatique; les chefs de l'armée, se félicitaient d'avoir pu, grâce à un concours d'efforts et de bonnes volontés, rassurant pour l'avenir, faire franchir heureusement au pays cette crise depuis si longtemps redoutée et assurément redoutable.

274 LA HKVOLl TION DE ISiîd.

Lo Iriidt'inaiii. tandis (juiiiic circulairr iiiinisléricllc apinciiait à la l'rancc riicurcuse issue du procès des ministres', le roi, apiM^'s avoir adressé, dans une lettre au général La Fayette, ses félicitations à l'armée et à lagarde nationale, parcourut à cheval tous les quartiers de Paris, ayant à ses cotés le duc de Nemours, le maréchal Soull, le maréclial (îérard, li^ ministre de rinl(''rieur. H reçut (riiinomhraldos témoignages de respect et de sym[»athic d'une population délivrée et rassurée par le triomphe du gouvernement sur le parti du désordre, par le succès décisif des idées d'humanité et de clémence, et surtout par la volonté «pie venaient de manifester les [touvoirs puhlics d'en tiiiir avec les forces anarchi(|ues dont la [{évolution de Juillet avait déchaîné les espérances et (jui s'étaient liguées [>our imposer leurs cou|>ahles volontés au trône nouveau ou pour le hriser, si elles ne parvenaient pas à ra(Tail)lii- iri<|taraldemeiit. «'FI Ir d(''sh()ii(traiit. A ce point de vue, le procès des iniiiisii-cs mt un (''jiijoiiuc «pii d(til être aussi celui de cv rc-cit.

I. A <ftlr ofci-idii. ci'iil iiiillr u|ijcl> fiirciil n'liit> du MniiL (It'-IMrlc, ;\\i\ rr;ii> <!•• I.i li-i- • imI.-.

Les conséquences de l'arrêt du 21 décembre et du grand et beau spectacle qu'avait donné à l'Europe le triom[»be de la justice sur l'esprit de vengeance et du gouvernement sur les passions anarchiques, ne se firent pas longtemps attendre. Par un accord tacite, les dissidences politiques s'étaient momentanément effacées dans le sein du cabinet du 3 novembre, au nom des intérêts les plus graves et les plus sacrés , engagés dans le procès des ministres de Charles X, au nom du salut de l'avenir et de l'honneur même de la France. Cet accord y avait été rendu plus facile que dans le cabinet du 12 août, par le petit nombre de ses membres et par sa composition qui laissait peu de défiance aux amis passionnés du drapeau tricolore. Mais l'union y existait

276 LA HKVOLITION l»i: IHMd.

iiiii(jiiriii('nl à 1 (''l;il «le Iraiisaclioii |iMlri<»li(jiir. (jiii (levait cesser avec la crise aiirin"' dont elle avait été le résultat.

Les symptômes de la lin ilc cctic imioii. le ministre de rinlérieiir avait pu les découvrir, le soir du 21 décembre, sous les murailles du chûteau de Vincennes, dans les paroles (jue lui adressait le général Fabvier. Le langage de La Fayette au général Séhasiiani, à Fissue de la conférence du 20 décembre, les discours tenus à rétat-major de la garde nationale et dont les échos parvenaient au Palais-Hoyal, confirmaient ces symptômes.

Malgré sa crédule conliance dans les éléments jiopulaires dont nous venons d'exposer la funeste influence et les méfaits, le général de La Fayette avait tenu, durant le procès, un nMe aussi loyal qu'im[)ortanl. La générosité naturelle de son co'ur. la droiture de ses intentions, en dépit de quelques inq)rudences, s'étaient affirmées avec éclat. Mais, il avait maintenant la faiblesse de ne pas se monlrer salisfail de liiilerpi-t'lalioii ddunée de tons cotés à un dénoùnienl ;in(|uel, |H»ur sa pari, il Ncnait de noblemeni concJHirii", et à la victoir»' du L'ouvernement à «pii, de cnncerl avec Dupont (de FLure), Odilon liairot et (juebjues

autres, il reprochait souvent de renier son origine et d'oublier ses promesses. Ses propos, comme ceux de son entourage, faisaient prévoir de graves résolutions de sa part. La loi sur la garde nationale, que la Chambre discutait en ce moment, lui fournit l'occasion qu'il cherchait de les prendre publiquement et, au lendemain de la crise dont nous avons raconté les péripéties, d'exposer le [)ays à une crise nouvelle dont on ne peut apprécier la gravité qu'en se souvenant de la popularité du général, de son influence, de son rôle pendant les journées de Juillet, de la part qu'il avait eue à la fondation du nouveau gouvernement, — crise redoutable, si elle se fut prolongée et si l'esprit de résolution qui avait présidé à l'enlèvement des ministres dans la journée du 21 décembre, n'eût dénoué, en quelques heures, les difficultés que la démission du commandant général faisait naître. La Chambre, après des débats qui duraient depuis plusieurs jours, venait d'aborder l'examen de l'artich^ oO de la loi ayant pour objet la réorganisation de la garde nationale. Cet article emportait la suppression du commandement supérieur, que le général de La Fayette avait exercé pendant cinq mois dans une situation exception-

278 LA RKVOLl TION DF. 1830.

nollo, mais rjiii, de son |>rn|H(' avcni , (h'vail prondro lin avec cftlc situation ollo-mèrnc, à moins (le (inmm' ilans Irtat un jKMivoir lival de celui (lu pailcmcnt et de celui de la couronne.

La commission de la ('liambre et son rapporteur, Charles Duj)in, sétaient montrés à cet égard intraitaldes, plus intraitaldes même que le gouvernement. Par considération pour le général et par craint*' (|U(' la suppression de son commandement, ne déchaînât des passions encoïc menaçantes, le ministère, d'accord avec le roi et appuyé par un certain nomhre de dé|)utés, était désireux de trouver une solution qui donnât satisfaction aux principes et permît à Louis-Philippe de donner à riiommc dont la poj)ularité ('dait alors si puissante, un témoignage éclatant de confiance. T^a commission, au contraire, avait écarté tons les amendements que divers membres de la Chamhre étaient venus développer devant elle. Charles Dupin les comhattit à la tribune avec la même rigueur, (|uand Tarticde .'iO peiinit à leurs anteni-s de les présenter «le noiiNcan et de les défendre. Ceux (h' La |{(Mliel(Mi<anM et de N'anxelles furent repoussés.

C'est alors (pipjisèhe (h' Salverte d(''|iosa une

proposition additionnelle, portant que les fonctions du commandement général cesseraient avec les circonstances qui les avaient rendues nécessaires. Malgré l'opposition du rapporteur, qui combattit énergiquement la forme et le fond de la proposition, le gouvernement, par l'organe du ministre de l'intérieur, fit mine de s'y rallier, en provoquant une rédaction qui, loin de mettre un terme au commandement du général de La Fayette, laissait le roi juge de la nécessité de le maintenir ou de le supprimer. Mais, Charles Dupin, inébranlable dans son opposition à toute modification apportée au projet de loi, écartant d'ailleurs les questions personnelles et ne parlant qu'au nom des principes, s'éleva vigoureusement contre des idées qui les affaiblissaient; il s'étonna même de ne pas trouver le ministre de l'intérieur à côté de lui pour défendre la cause qu'il défendait. Le ministre sujjit sans se plaindre des critiques dont il comprenait la sagesse et qui apportaient après tout au gouvernement un appui destiné à devenir le pivot de sa conduite., G est alors que Laffîtte mit en avant l'idée d'un commandement général honoraire, succédant au commandement général effectif, et cette fois la Chambre donna aux pro-

2H0 LA HKVOIJ riON I>K 1S3(».

positions du rahiiiel une adhésion |»n's(|ue unanime. La suppression des fonctiftns fut votée, le '2ï d/'ccnilire, à une iniposanh' iiiaj(»iit(''.

(Jiicllr allait r{\'(\ Cil pi-(''senc(' de ce \nU\ lallitude i\u général de La Fayette? En sul»irait-il sans se [)laindre les conséquences? Accepterait-il le commandement g^énéral honoraire de toutes les gardes nationales de France et le commandement de celle de Paris que Louis-Philippe désirait lui voir garder? Adresserait-il au contraire au roi sa démission sans attendre que la Chamhre des pairs eut ratifié la décision de la Chamhre des députés? Enfin, si de ces diverses résolutions, il prenait celle que la rumeur puhlique , dirigée par son entourage, le montrait disposé à accepter, comnuMil l.i pdjiulation parisienne accueillcrait-elh' la nouvelle de sa retraite? Tcdles étaient les «jucslions (pii, dés le 2."), se posaient devant le conseil, comme autant d'énigmes grosses de tempêtes et lui causaient d'assez vives appréhensions.

Dr tcMis les MiiiiisliTs, le moins alaiiiic a cd égard <''lail le ministre de linlcTicui-. Tenu j>;ii' sa situation plus an ((tiiranl de ropinidu des Pai-isifMis (pi'aueiiii de ses collègues, il croyait avoir acfpiis la pi'cuNc (ju en (h'pil des apparences, les

Parisiens étaient assez indifférents à la question (le savoir si La Fayette resterait ou ne resterait pas à la tète de la iiarde nationale. Mais, autour (le lui, on se montrait moins rassuré. Le préfet de la Seine, Odilon Barrot, et le préfet de police, Treilhard, affectaient même un pessimisme que son exagération permettait de croire peu sincère et qui exprimait plus encore leur mécontentement personnel que la vérité.

Ce pessimisme éclata notamment dans une conférence qu'ils eurent avec le ministre et au cours de laquelle ils donnèrent à entendre que la retraite du ofénéral de La Fayette devait être considérée comme un malheur public, [>ropre à exciter la garde nationale et à faire naître de nouveaux conflits.

Montalivet n'eut aucune peine à percer à jour ce système d'intimidation , dont deux fonctionnaires placés sous ses ordres, se faisaient l'instrument vis-à-vis de lui. Il répondit avec fermeté en mettant en relief l'exagération du langage qu'il venait d'entendre. Il insista sur l'absence de tout intérêt pour la garde nationale de Paris dans la (juestion traitée la veille à la Chambre des députés. 11 ne croyait pas que personne osât pousser le

282 LA RKVOUTION DE 1830.

génoral de La Fayette à une susreptihilitc' « assurément rloi2n«''e (le la noblesse de ses sentiments, et voulut encourir une si grave responsabilité ». Enfin, il engagea les préfets à se lendre auprès du vieux soldat et à lui faire entendr<' le langage qui convenait le mieux à ses devoirs envers la France comme au soin de sa gloire.

A l'issue de cet entretien, le ministre se rendit au conseil, où il apprit que le roi venait de recevoir de l^a Fayette une lettre contenant sa démission. Le premier mot du juinre, en In recevant, avait été :

« Je ne l'accepterai pas. »

Hésolu à n'être le prisonnier de personne, il ne voulait pas cependant se donner l'apparence môme dun tort, envers un homme prot/'gé à ses yeux par les services (pTil on avait reçus, plus encore (pie par sa popularité. II voulait tenter de le détourner de son dessein, et, d'accord avec lui, le conseil décida qu'on s'elTorcerait de faire revenir le L'^énéral sur sa détermination. Le soir, une nouNclle iw'uuiou eut lieu. Le roi avait vu le généi'al sans (ddenir de lui rien de forin(d, si ce n'est des récriminations et des plaintes sur la p(dili(pie du i;ouverneiiieiit. l*uis, il av.iil

envové auprès de lui lun de ses aides de camp, Berthois; mais La Fayette s'était tenu sur la même réserve, refusant toujours de se prononcer. Cependant, sa démission n'était pas officiellement donnée. Dupont (de l'Eure) fit alors remarquer que lattitude du i^énéral tenait moins aux opinions émises dans la Chambre et au lang^age des orateurs qu'à un ensemble de faits politiques. Cette insinuation mystérieuse décida le ministère à déléguer deux de ses membres auprès de La Fayette afin d'obtenir une réponse précise. Laffitte et Montalivet furent désignés pour cette mission, qu'ils accomplirent à dix heures du soir.

Le général les reçut avec sa courtoisie accoutumée, dans son cabinet où il se trouvait seul, ses officiers étant réunis dans une autre pièce. Laffitte prit la parole et énuméra les motifs qui, selon lui, devaient détourner La Fayette du dessein qu'il avait manifesté. Il parla longtemps. c( Il se complaisait volontiers dans les développements de sa pensée, nous a dit de lui un contemporain. Il était promptement satisfait de ses discours et croyait avoir rempli tout son devoir vis-à-vis de ceux qu'il voulait convaincre, quand, par le nombre, l'enchaînement et la forme de ses

284 LA RKVOLLTIOX DE 1830.

ariiiimonts. il était arrivé à se plaire à lui-même '. » 11 ne doutait pas «jue le général fùl touché par sa parole et se résierntlt à conserver le commandement (!«' la iiardc nationalr de Paris. 11 l«' lui dit avec éloquence et cru! l'avoir convaincu, encore que La Fayette ne fît aucune réponse formelle et se retranchât derrière le soin de sa dijznité et de sa popularité, ce qui était sa princi[)ale force. Le général se contentait d'exprimer des regrets pour les difficultés qu'il causait au roi.

Tout à coup, et comme cet entretien, qui avait laissé de côté la vraie question, touchait à son terme, Laffitte se leva et les ministres se retirèrent sans avoir une indication positive à rapporter au roi. Mais, quand ils furent seuls dans la voiture qui ramenait Laffitte au ministère des finances, Montalivet exprima son étonnement. 11 ne partageait pas la confiance de son collègue; il emportait de l'entrevue qui venait d'avoir lieu la conviction (pie La Fayette ne modifierait juis sa décision première. A ces doutes exprimés avec

1. Il iTt'-l |i;i> s;iii> iiilnvl rie r;i|i|)r(iilM'r de ce jiip'mciil . r«iriiiiilr |i,-ir lin hoiiiiiic i|iii .1 iM'ancdtip coiiiiii Lai'lilli', rrliii (|ii(' le iliir (le HicliiMii'd |iiiitai( sur snn ('(tiiiid»' : « Ce li,iiH|iii('r aniliiliciix. <|iii se iniyail le mi «1rs Malles ri nV-lail (|ii'iin («n'ivrlc, ne sacliaiil ni ce (in'il vnniail. ni cr qu'il laisail. r.ipalilr <lr minci la Kraine cl de si- niiiirr lui iiiriin' par \aiiilc ••.

vivacité, Laffîtte répoixlit, au moment où il prenait congé (lu ministre de l'intérieur :

« Retournez donc chez le général ; interrogez-le, et quand il vous aura répondu, sans doute, vous dormirez tranquille. »

Malgré ce qu'il y avait d'un peu ironique dans cette réponse, Montalivet n'hésita pas et revint chez La Fayette, dans le cabinet duquel il rentrait seul, dix minutes après en être sorti avec Laffîtte. Cette fois, La Fayette montra le fond de son cœur. Sa démission était prête; mais il ne se déciderait à la rendre définitive que s'il échouait dans la mission qu'il s'était donnée de faire, dans rintérèt de la li[»erté, ce qu'il avait fait dans l'intérêt de l'ordre public. Ce qu'il réclamait avant tout, c'était l'exécution des promesses de l'Hôtel de Ville, et au pouvoir, des instruments et des organes qui les eussent faites avec sincérité. Il savait que le roi serait respectueux observateur de ses engagements. Mais, il n'était pas assisté comme il l'aurait fallu pour donner confiance au pays dont le général se croyait le fidèle interprète.

« La Chambre des pairs n'est pas ce qu'elle devait être, ajouta-t-il. C'est un hnpedimenium et

286 LA UKVDLUriON DE 1830.

nuii iiii moteur. 11 faut vu iioinincr iiiir autre jM'uplée ilaini.s sincères de la ivvdlulion. La Cliamlue des dt''|»ulés doit èlre dissoute. Eiitiu, il faut un niinislère inspirant confiance au |t.'»ys. H n\ a (juun ministre de riiitérieiu' jiossiMe : Odilon Barrot. »

Il disait ces choses sous des formes douces, polies, flatteuses, même pour celui auijuel il s'adressait. Que souhaitait-il après tout? (JuOn accueillît ses conseils « inspirés par Tintérèt de la France et celui de la couronne ». Sils étaient acceptés, la crise était résolue, car il conserverait son commandement dans les conditions amoindries rjue lui faisait le vote de la Chambre. Le programme de ji^ouvernement, élaboré par les partisans de la politique de laisser aller, par ces hommes qui, de bonne foi, mais victimes d'illusions funestes, ne voulaient pas voir les défauts du pays, ce prog^ramme , de l'adoption duquel le général faisait une coudiliou sine tjmi non, venait d'être exposé dans son ensemble au jeune ministre de l'intérieur.

Il essaya d'y ré)»ondre brièvement, insistant sur la nécessité de maintenir les conditions d'ordre, dont la première était la scrupuleuse observation

(le la Charte de 1830. Il éleva un doute sur Texistence, chezOdilon Barrot, de ces qualités d'homme d'État que La Fayette lui attrihuait. Puis il s'expliqua, avec une franchise égale au respect qu'il professait pour le général, sur la manière dont les amis de ce dernier comprenaient sa gloire.

Cet entretien fut interrompu, tout à coup, par un officier qui, entrant sans être appelé, venait annoncer au commandant général que les rapports reçus à l'état-major signalaient une vive émotion dans Paris et faisaient craindre des manifestations pour le lendemain. Sans s'émouvoir de ces communications dont le but était aussi évident que leur vérité était douteuse, Montalivet essaya d'agir de nouveau sur le général au nom de l'ordre public. Mais ce dernier resta inflexible. Le ministre, fixé désormais sur ce qu'il voulait savoir, revint au Palais-Royal, où le roi l'attendait. Il lui expliqua pourquoi, après être parti avec Laffitte, il revenait seul, et lui raconta son entretien avec La Fayette, en émettant comme conclusion l'opinion qu'il était nécessaire de le remplacer sur-le-champ. Il fallait que le lendemain en se réveillant, en apprenant qu'une crise nouvelle l'avait menacé, Paris apprit en même temps qu'elle était conjurée.

288 LA HKVOLITION l)K iH'.W.

l']n présence de I impossibilité de convoquer le conseil à cette heure avancée, et au nom de sa propre responsjildlilé, Montalivet insistait pour être autorisé à agir seul. Mais le roi était hésitant; il conservait encore Tespoir de vaincre la résistance de La Fayette. 11 allait et venait entre son ministre et la pièce voisine dans laquelle se trouvaient la reine' et Mme Adélaïde, auxquelles il faisait part des nouvelles que Montalivet venait de lui apporter et des perplexités qu'elles éveillaient en lui. La reine joignit ses instances à celles du ministre. Dans le plus heau langage, elle adjura le roi « de briser la chaîne >>, de se soustraire à des conditions qui lui auraient fait un règne sans dignité et sans honneur. Cependant, l'indécision du prince durait encore. Mais, un incident inattendu vint la faire cesser. On ajqiorta une lettre; elle était de La Favetle et ne laissait

1. I,;i reine M.iric-Aiin'lic lucn.iil nii\ cilriiiciil jm'ii de p.iil ;ni\ (lisciissiuiis (|iii s'clcvninil •iiiloni' (rrlli-. cl l.i l.iiss.iiil ;i\»'r ses (Mifaiits (l.ins le (iclit salon <|n"il .iiiiicl.iil la '■ iMtliincllr », c'est surlnul avec Mme Adélaïde (jui' le roi aimait a s'enlielenir di's affaires de TKlal. Il lionvail chez s.i sd'iir nn esprit nel. enerp:i(ine et claii'. (|ne n'.iveni:lail jamais nn dévonemeni |tassi(inne à son frère. Mais, «piand la reine faisait entendre des conseils. <|n'«'lle y fût nn nnn C(in\ iée. c'était tdnjinirs avec nue élevatictn. nne fermeté, nne fiiandenr (|n*(ml admirées t«ins ceux (|ui «ml Vn. en ces. in^tanl's. celle iinidc femme.

aucun doute sur ses résolutions. Louis-Philippe se décida alors à accepter cette démission que, selon les termes de sa réponse au général, « il aurait tant voulu prévenir et qui lui faisait tant de peine » ; puis, il autorisa Montalivet à agir, afin (le donner à La Fayette un successeur.

Les noms de plusieurs officiers généraux dignes de le remplacer furent prononcés. Après les avoir tous examinés, le roi s'arrêta d(''finitivement à celui du général Mouton, comte de Lohau ', l'un des plus glorieux et des plus populaires parmi les généraux de l'Empire, et dont il connaissait le dévoùment à sa personne et à sa cause.

Pendant que se traitait cette grave question, ])lusieurs des colonels des légions s'étaient rendus au Palais-Royal, dans le salon des aides de camp, afin de connaître le résultat des pourparlers engagés entre le roi et le général de La Fayette. Le ministre de l'intérieur envoya chercher les autres. Vers minuit, à l'exception du colonel de Tracy, que ses fonctions d'aide-major général retenaient auprès du commandant supérieur, et de Gorcelles, qui appartenait à l'extrême gauche,

i. Né à Phalsbour^- en 1770, mort en 1838.

290 LA RÉVOLITION DE 1830.

tous étaiont rt'Uiiis. Muutalivct leur fit connaître la démission «le La Fayette et les circonstances (jui r.iv.iiriit i»rovoquée. Cette communication fui accueillie avec stupeur. Deux des officiers, le marquis de Marmier et le baron de Schonen, émirent même des doutes sur le caractère définitif de la démission. Ils ne pouvaient croire que La Fayette abandonnât sans motif un poste où chacun souhaitail de le voir rester.

« Allez donc vous-même, messieurs, vous assurer de la réalité de ses intentions », leur dit Montalivet.

Tandis qu'ils se rendaient à l'état-major, luimôme se dirigeait vers le domicile du comte de Lobau. 11 eut beaucoup de peine à arriver jusqu'au vieux soldat qu'il trouva couché, et auquel il dit, en peu de mots, le service que le roi attendait de lui.

« Que voulez-vous que je fasse de la garde nationale? demanda vivement ce dernier.

— Une armée deTordre », réponditle ministre, en invoijuant les raisons (|ui luettaient en pi'i'il la couronne.

Le général se laissa convaincre, se leva et s'habilla pour se rendre au Palais-Hoyal. Le ministre

(le l'intérieur y trouva, en y rentrant, de Marmier et de Schonen qui étaient revenus de leur visite chez La Fayette. Après avoir été obligés d'insister, pour être admis à le voir, ils l'avaient entendu confirmer la nouvelle de sa démission. Ils étaient convaincus maintenant delà nécessité de son remplacement. Le ministre fit appel à leur dévoûment comme à celui de leurs collègues et, dans l'hypothèse où un commandant ne serait pas nommé le lendemain, il commençait à leur dicter un ordre du jour, quand le roi entra, en tenant par la main le général comte de Lobau qu'il leur présenta. La simplicité du général, son attitude produisirent, dès ce moment, sur eux, une impression qui rassura le roi et son ministre. L'illustre soldat prit possession de son commandement sans phrases. On sait qu'il devait l'exercer avec fermeté et dans une sorte d'obscurité volontaire, plus propre à maintenir et fortifier la discipline que ne le pouvaient les verbeux et éclatants discours du héros de l'indépendance américaine. Le 26 décembre, à sept heures du matin, Paris apprenait, sans trouble, le péril qu'il avait couru et la nomination qui conjurait ce péril.

C'est ainsi que fut résolument close la crise

292 LA iiKVoLi Tio.N i)i: 1830.

(lu procès (les ministres. I.o rrqin' <!<' Lcuiis- Philippe était destiné à conii.iil le d'autres épreuves. Dès ce moment, on jiouv.iit les prévoir, maisaussi les attendre sans faiblesse, car les péripéties de la première, la plus redoutable, venaient de mettre en évidence le courage du roi et de sa famille et la fermeté des hommes ralliés sans arrière-pensées à sa cause devenue la cause de tous les Français, épris au même degré de sécuiil»' et de liberté.

Au moment môme où, par la nomination du comte de Lobau, sedénouaitla crise, le 28 décembre, à deux heures du matin, les anciens ministres de Charles X quittaient le château de Vincennes pour être dirigés sous bonne escorte sur le fort deHam, où ils devaient subir leur peine. Ils firent le voyage dans deux voitures. Le prince de Polignac et Ghanlelauze occupaient la première avec le commandant de llam; Peyronnet et Guernon- Ranville avaient pris place dans la seconde avec le colonel Lavocat el liiii des aides de camp du ministre de la guerre, (iràce aux mesures a(b)pt(''es jionr jtrotéger leur roule, le voyage s'accomjdil paisiblement. On n"<'ut dalerte ipTà Compiègne, où Tattitude de la population obligea les conducteurs à traverser la ville au ^alop.

La captivité des comlamnés dura six ans et ne laissa pas d'être rigoureuse. Pressée d'y mettre un terme, c'est seulement aux mois doctobre et de novembre 1836 que la clémence royale, retenue jusque-là par d'implacables nécessités politiques, put accorder leur grâce aux quatre ministres, sans leur imposer d'autres conditions que celles d'une retraite absolue, aggravée pour Polignac d'un bannissement de vingt ans, justifié par la peine de la mort civile prononcée contre lui, mais auquel la courageuse amnistie de 1837 mit subitement un terme.

Ils vécurent, dès ce moment, obscurs et ignorés, Ghantelauze à Lyon, où il s'éteignit en 18o9; Peyronnet à Montferrand, près de Bordeaux, où une attaque d'apoplexie l'enleva en 1854; Guernon-Ranville aux environs de Caen. Des quatre principaux acteurs du drame de 1830, Guernon- Ranville était le plus jeune. Il disparut le dernier en 1866. Polignac avait précédé ses collègues dans la tombe, en 1847, à Saint-Germain, oublié déjà comme eux, aussi bien oublié que les passions déchaînées par son imprudence et son aveuglement, et dont il fut la plus illustre victime après le roi Charles X.

Dans le récit qu'on vient de lire, on a vu le général de La Fayette sacrifier son commandement de la garde nationale à un désir de vaine popularité et à un inex[)licaljle goût pour ces dangereuses et vagues utopies de l'Hôtel de Ville, dont il s'était fait le champion, sans en saisir tous les dangers. Mais, sa démission ne porta pas les fruits qu'il en avait espérés, et, bien que le mérite d'imposer à tous sans exception les lois, les conditions et les règles de l'ordre public fut réservé au ministère Perier, néanmoins cette démission fît faire à cette faraude .cause de la sécurité un progrès sensible. On comprit alors qu'en l'acceptant, le roi Louis-Philippe avait assuré à la Charte de 1830 une première et décisive victoire.

296 LA iii;\<ii,LTii»N Dr: ls3o.

Le général ne larda pas (railleurs à faire luimême raveii de la nouvelle situation qu'il avait voulu prendre. Voici, en effet, en quels termes, le lendemain môme de sa démission, dans la séance de la Chambre des députés du 2" décembre, il s'expliquait sur l'attitude qui avait immédiatement suivi la journée du 21 :

« Encore un moi, messieurs; cette démission, reçue par le roi avec tous les témoignages de sa bonté ordinaire pour moi, je ne l'aurais pas donnée avant la crise que nous venons de traverser. Aujourd'hui, ma conscience cVordre public est pleinement satisfaite ; j'avoue qu'il n'en est pas de même de ma conscience de liberlr.

« Nous connaissons tous ce programme de rilùtel de Ville : }in trône populaire entouré d institutions rcpiihUcaines. Il a été accepté ; mais nous ne l'entendons pas tous de même. 11 ne Ta pas toujours été par les conseils du roi comme par moi, ([ui suis plus impatient que d'autres de le réaliser '. »

Dès le même jour, Diipdiit («le 1 l^irej avait

1. Il iii'L'^lijrr.iil (le parlrr clrs nmdiliuiis pn'squr f.ictifiisrs i\\\'\\ .iv.iit |Mi^tT> .111 roi (l.ins la unit iiirinc i\i' sa drinissidii, mais<-fsc<.inlilntn> uni clr ron>lalcM's par plnsicms IcnKtifrnap's.

donné sa démission et était remplacé, comme garde des sceaux, par Mérilliou, en même temps que Barthe, devenant ministre de l'instruction publique et des cultes, venait renforcer dans le conseil le parti conservateur du nouveau gouvernement. Odilon Barrot, qui se sentait atteint par les démissions de La Fayette et de Dupont, prononça le 28, à la Chambre des députés, un discours habile où il semblait donner sa démission de préfet de la Seine, quand en réalité il offrait seulement sa démission de la magistrature politique dont il s'était emparé et qu'il avait exercée avec d'excellentes intentions sans doute, mais aussi avec une faiblesse favorable aux progrès de l'anarchie.

c( Quant à moi, dit-il, qui suis bien loin de m'attribuer la dixième partie de l'intluence que peut avoir un si grand citoyen, je n'ai pas pu oublier qu'ayant, dans un temps, signalé mon opposition à quelques actes de la majorité de cette Chambre, et cette opposition ayant continué, je pouvais être dans le sein du gouvernement un point d'irritation, un obstacle à la réalisation de tous les Aoeux patriotiques de l'administration de Sa Majesté. J'ai senti que peut-être le moment était venu de me retirer.

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