LEUR ARRESTATION. LE DONJON DE VINCENNES
Le 8 août 1829, le ministère dont M. de Martignac ^ avait dirigé la politique libérale et tenu le drapeau dans les chambres fut contraint de se retirer devant les défiances injustes de Charles X et les intrigues coupables du parti delà cour, ayant pour chef le prince Jules de Polignac. Ce ministère
I. J'ai raconté riiistoirc de ce ministère dans un volume, intitulé : le Ministère de M. de Martignac, publié en 1875 et qui sera réimprimé.
2 LA RÉVOLITION DE iR30.
occu[>ail le |»ouvoir tlcj)uis dix-iiuit mois. Il sciait honoré })ar un louable et courageux effort pour assurer entre la France moderne et le princiix' de la légitimité la réconciliation tentée avec succès par Louis XYIII, mais compromise par son successeur. Sa chute imméritée porta un coup funeste à la Restauration. La politique de M. de Polignac rendit ce coup irréparable, en brisant le lien qui attachait la nation française à la maison des Bourbons.
Le prince Jules de Polignac', alors âgé de quarante-neuf ans, ami de Charles X, qui ne l'appelait que tt son cher Jules », compagnon de son exil et de ses malheurs, représentait aux yeux du pays les préjugés de l'émigration et les revendications de l'ancien régime. Il portail un nom dont Tim [popularité, attachée aux infortunes de la famille royale, remontait aux plus brillantes années du règne de Louis XYI, et s'était perpétuée jusqu'au
1. Né à Versailles en ITSO, niorl ii Saiiil-flcrni.iin en ISiT; emmené en 17X9 en Anp-lelerre par ses parents: plus tard, aide de enmp du comte d'Artois, (|ui le prit en alTeelion. Mêlé à la conspiration de Geor^'es et condamné à deux ans de prison, il s'évada en 1Si:{. L'année suivante, il pénétra des premiers dans Paris. Membre de la Chambre des pairs, il fut nommé en 1S2:i ambassadeur à Londres, et ne (|uilla ces f((nctions qu'en 1S2'.) pour devenir ministre.
moment même où il devenait ministre. On lui reprochait la part qu'il avait prise en 1804 à la conspiration de Georges Gadoudal. On se souvenait que, lorsqu'en 1814, il était rentré en possession de ses privilèges, il avait commencé par refuser à la Charte, entachée, selon lui, de libéralisme et d'hérésie, le serment que lui devaient les pairs du royaume, parmi lesquels il siégeait. On savait quels efforts il avait tentés depuis pour renverser le ministère de Martignac et lui succéder. On n'ignorait pas que de Londres, où le retenaient ses fonctions d'ambassadeur de France, il n'avait exercé l'influence que lui assuraient sur l'esprit de Charles X le souvenir de ses services et son attachement aux Bourbons, maintes fois affirmé au péril de ses jours, que pour pousser le roi à une politique de réaction. On l'accusait enfin de nourrir avec des passions antilibérales des ambitions désordonnées ; de symboliser dans son aristocratique personne cette politique fatale à la royauté, qui depuis quinze ans avait jeté hors du pouvoir les tiommes les mieux intentionnés, les royalistes les plus sages, les libéraux les plus sincères, et de ne poursuivre, en leur succédant, d'autre but que l'exécution d'un coup d'État, qui
4 LA HÉVOLUTION DK 1830.
ferait (h* la (lliarto, u'iivrc loyale de Louis WllI et objet «le l'animadversion de Charles X, un instrument de despotisme aux mains des créatures du r<»i.
11 y avait sans doute quelque injustice à formuler avec tant d'emportement contre le nouveau ministère des liriefs et des accusations aussi graves avant même qu'il eiit manifesté des opinions qu'il entendait faire prévaloir dans la pratique du gouvernement. Malheureusement, les tendances trop connues du monarque, auxquelles Martignac venait d'être sacrifié, le caractère des collaborateurs nouveaux qu'il associait à sa fortune, justifiaient ces accusations et ces griefs, et faisaient légitimement craindre qu'il n'eût résolu de déclarer la guerre aux idées libérales dans lesquelles il se refusait à chercher une force et (jui n'apparaissaient à son esprit incapable de les comprendre qu'à travers les jdus sanglants souvenirs de la Terreur.
« Je ne veux pas monter en charrette comme mou IVèrcî » avait-il coutuuie de répondre à ceux qui le |»oussaient aux concessions.
Plus il vieillissait et plus la crainte qu'exprimnicnl «es paroles semblait devenir la seule
inspiration de sa politique et Tunique mobile de ses résistances.
Afin de flatter ces dangereuses préoccupations, Polignac s'étaitdonné des collèguesqu'il supposait, — il les connaissait à peine, — semblables à lui, et dont deux au moins, La Bourdonnaye et le général de Bourmont, étaient aussi impopulaires que lui. A soixante-deux ans, après une carrière parlementaire aussi excentrique que turbulente, fâcheusement illustrée par les votes les plus violents et les plus contradictoires, La Bourdonnaye*, non corrigé de ses défauts, non repentant de ses erreurs, plus acharné que jamais à détruire toute liberté, symbolisait aux yeux du pays cette chambre de 1815 dont il représentait les passions les plus odieuses et les folles ardeurs de l'extrême droite, auxquelles l'accentuation de ses propres violences avait plus d'une fois puissamment contribué à donner un caractère jacobin. Plus jeune que lui de quelques années, tour à tour chouan et bonapartiste, soldat de l'Empire qu'on l'accusait d'avoir trahi, et soldat de la royauté pour laquelle
1. Né à Angers en 1767, mort au château de Mésangeau (Maine-et-Loire) en 1839. Émigré, officier à larniée de Conde, siégea dans la Chambre des députés de 1815 à 1830 et fut un des membres les plus violents de rextrème droite.