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INSTITUTIONS DE CRÉDIT

C’est au souverain à fournir le crédit , et non à le recevoir, écrivait Law au régent. Voilà une des idées les plus fécondes qui aient été jamais émises.

Le souverain, c’est l’État, c’est la société même. Le moment est venu de réaliser la pensée de Law. Le premier acte d’un gouvernement démocratique doit être de concentrer sous sa dépendance toutes les institutions de crédit.

Dans nos sociétés modernes, le crédit c’est la force vive, c’est le nerf de l’industrie, c’est l’élément de travail par excellence. Par le crédit, on peut accélérer ou ralentir, on peut diriger la production, la circulation et la consommation ; par le crédit on commande au travail, on donne l’essor à l’agriculture, à l’industrie, au commerce ; par la suspension du crédit , on peut, à un moment déterminé, faire fermer tous les ateliers, réduire à la misère des millions de travailleurs et des milliers d’industriels, bouleverser toutes les fortunes,

jeter partout le désordre, mettre la société en interdit et tenir le gouvernement en échec, etc., etc. Quiconque est maître du crédit peut devenir maître de la France.

Faut-il laisser à une compagnie particulière la faculté d'user et d'abuser du crédit, selon son bon plaisir? fautil permettre à une compagnie de spéculateurs d’enrayer à volonté l'industrie, le commerce, le travail, de s’emparer de tous les canaux de la circulation, de lever le tribut sur la société entière, de faire hausser à son gré l’intérêt des capitaux ?

On a parlé de féodalité, à propos des compagnies de chemins de fer ! La féodalité des financiers serait bien autrement redoutable, si elle parvenait une fois à s’imposer à la République.

Tous les producteurs, tous ceux qui vivent de leur travail ou de leur industrie, sont intéressés à trouver à bas prix des instruments de travail.

Ceux qui vivent sans travailler , de l’intérêt de leurs capitaux, sont intéressés, au contraire, à ne pas voir diminuer la source de leurs revenus.

Les institutions de crédit ne doivent donc pas être placées dans des mains de capitalistes.

Les compagnies particulières cherchent avant tout à réaliser des bénéfices, afin de distribuer à leurs actionnaires de gros dividendes. Mais l’Etat n’est point intéressé à lever tribut sur le travail ; il ne demande qu’à rendre des services. En prêtant même à titre purement gratuit, l’Etat trouverait encore dans la seule augmentation des impôts de toute espèce (résultat nécessaire de

l’accroissement de la richesse publique) une ample récompense pour ses serv ices désintéressés. La meilleure spéculation, pour lui, serait de susciter partout le travail productif, de mettre des instruments au service de quiconque veut, peut et sait en tirer parti. En semant ainsi, il serait sûr de récolter une abondante moisson, de rentrer largement dans ses avances.

L’Etat doit donc être désormais le grand distributeur du crédit : il y va de l’intérêt de tous ; car l’Etat peut seul représenter les intérêts généraux, les intérêts delà société.

Jusqu’ici le crédit n’a été qu’un moyen d’enrichir les riches : désormais il doit devenir un moyen d’enrichir les pauvres. Le crédit a surtout fonctionné dans le passé au profit des capitalistes : dans le présent et dans l’avenir, il doit fonctionner aussi au profit des travailleurs. Les bénéfices de l’émission du papier ont jusqu’ici profité à de puissantes compagnies : ils doivent profiter désormais à l’Etat, qui s’en servira pour doter le budget du travail.

Par le crédit de l’Etat sera définitivement consommé l’affranchissement du peuple !

La source vive des bénéfices d’une banque de circulation, c’est l’émission du papier. Or, à l’État seul appartient le droit de battre monnaie, à l’État doivent revenir les énormes profits de ce monnayage peu dispendieux. Pourquoi l’Etat aliénerait-il en faveur d’une compagnie ce droit autrefois régalien, ce droit dont les souverains n’ont jamais voulu se dessaisir? L’Etat marque de son coin les espèces métalliques ; l’Etat doit de même marquer de son sceau les billets de crédit^

pour en contrôler, pour en garantir le titre et la valeur, pour en limiter le nombre, pour les transformer en monnaie nationale ; car le papier sera bientôt la monnaie généralement adoptée. Si le sceau de l’Etat est utile pour la monnaie métallique, il est indispensable pour donner cours à la monnaie de papier.

Les métaux précieux sont les intermédiaires obligés des échanges, dans les sociétés basées sur la méfiance et sur l’antagonisme. Quand on ne croit pas à la parole d’un homme, on exige des garanties positives. La monnaie métallique a un double caractère : elle est à la fois signe et gage, agent de circulation et marchandise ; elle répond ainsi d’elle-même.

Les métaux précieux représentent beaucoup de travail accumulé , beaucoup de frais de toute espèce ; la quantité en est limitée par la fécondité des mines et par les difficultés d’exploitation ; on ne peut donc créer à volonté de l’or et de l’argent : première garantie. Les métaux ne servent pas seulement dans les échanges , ils sont encore employés dans les arts et dans l’industrie ; dès lors, ils conservent toujours comme lingots un prix équivalent aux frais de production : deuxième garantie. Le métal a une valeur intrinsèque dont la fixité ne saurait être facilement altérée, le métal dispense de toute confiance, parce qu’il est plus que signe, parce qu’il est réalité.

Mais précisément parce qu’il a une valeur intrinsèque, parce qu’il est gage et marchandise, parce qu’il est la monnaie nécessaire des sociétés anormales, le métal est une monnaie socialement imparfaite, une monnaie trop coûteuse et trop limitée, une monnaie qui ne

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peut jamais être qu’à la disposition des riches, et qui, dès lors, confère à ceux qui en sont détenteurs d’énormes privilèges.

La monnaie des sociétés normales, la monnaie de l’association, la monnaie démocratique, c’est le papier. Le papier coûte peu de travail et peu de frais de fabrication ; il peut être multiplié en raison des besoins, et mis à bas prix au service des travailleurs. Le papier, n’ayant point de valeur intrinsèque, ne peut devenir gage lui-même ; il tire du crédit toute sa valeur ; ce n’est qu’un signe qui vaut en raison de la chose signifiée, en raison de la confiance qu’il inspire, en raison de la valeur réelle du gage dont il est la représentation idéale. Le papier est la véritable monnaie de crédit, la monnaie des sociétés basées sur la confiance.

Cependant, même dans nos sociétés désordonnées, le papier peut devenir l’intermédiaire des échanges, il peut mériter une confiance égale à celle qu’inspire le lingot ; mais, pour cela, il faut qu’il représente aussi un travail accumulé , une valeur positive ; il faut qu’il ne soit jamais émis que sur nantissement ; il faut, en un mot, qu’il soit toujours la valeur dégagée d’ un produit existant. Quand le billet représentera un travail accompli, sera couvert par un gage, il pourra remplacer l’argent; car l’argent, en tant que monnaie, ne sert qu’à échanger l’un contre l’autre les divers produits du travail.

Un temps viendra sans doute où le gage sera considéré comme superflu, où les simples promesses vaudront au moins des réalités , où le papier sera la monnaie universelle. Ce sera l’époque du véritable crédit, du

crédit personnel et moral , et non plus du crédit réel, du crédit qui a besoin d’être garanti par une chose. Alors on pourra escompter l’avenir , comme on escompte aujourd’hui le présent, prêter sur parole et sur un travail futur, comme on prête aujourd’hui sur un gage et sur un produit réalisé. Mais nous n’en sommes point encore là. Présentement , nous devons nous borner au seul crédit possible, au crédit basé sur les choses, en attendant qu’on en vienne à accorder confiance aux personnes.

L’idée du crédit personnel et moral est philosophiquement bien supérieure à la conception du crédit réel. Malheureusement, dans l’état d’anarchie industrielle où nous vivons , le crédit moral n’offre ni ne peut offrir une sécurité suffisante. L’homme le plus probe, le plus i intelligent, le plus laborieux, le plus économe , n’est pas assuré de trouver toujours de l’ouvrage, de rencontrer des consommateurs solvables , d’écouler ses produits, de pouvoir faire honneur à ses engagements. Il peut être ruiné instantanément , et malgré toutes ses prévisions, par une crise politique ou commerciale, par une faillite imprévue, par la déconfiture d'un débiteur, par la fermeture d’un débouché , par l’habileté ou la mauvaise foi d’un concurrent déloyal, etc.

Le crédit personnel ou moral , qui a pour but de fournir aux travailleurs les instruments nécessaires , les avances indispensables, n’est normalement possible que là où il y a organisation du travail, que là où tout produit est destiné à des besoins connus, que là où la production et la consommation sont constamment équili—

brées : il est proscrit dans toute société basée sur la

concurrence.

Au fond, la véritable organisation du crédit, ce serait... l’ association !

En dehors de l'association, il n'y a donc de possible que le crédit réel. Mais le crédit réel n’exist^ même pas aujourd'hui. iXos banques ne prêtent qu’aux négociants et aux capitalistes. Le petit fabricant qui a des produits à donner en gage, des valeurs à olfrir en garantie, ne peut point trouver de capitaux ; lu banque est fer- . niée pour lui.

11 faut que la banque soit ouverte aux industriels de toutes les classes ; il faut que le crédit réel, du moins, soit fondé , en attendant que le crédit personnel de- , vienne réalisable.

Pour cela, deux choses sont nécessaires: 1<> la création des entrepôts et des bazars dont nous avons parlé; T la transformation de la banque de Paris en banque d'État.

Les récépissés ou warrants des entrepôts et des bazars feront participer aux bienfaits du crédit les petits producteurs qui n’ont pas accès à la banque ; la valeur constatée du gage couvrira l’insuffisance de la signature.

La banque d’Etat distribuera largement le crédit commercial et le crédit industriel. Elle escomptera les lettres de change, et elle fera des avances sur dépôt de récépissés.

Parle crédit, l’État peut multiplier prodigieusement les capitaux disponibles , en donnant aux capitaux engagés une valeur de circulation.

La banque d'État fonctionnera au profit des banquiers, au profit des marchands, au profit des industriels gros et petits; et les bénéfices de l’escompte, au lieu d’aller grossir les revenus d’actionnaires opulents, fourniront à l'État les moyens de commanditer le travail, avec le prix des services rendus aux capitalistes, aux négociants, aux entrepreneurs d’industrie.

Ainsi, par les entrepôts et par les bazars, nous avons posé les bases du crédit réel ; par la banque d’Etat, nous généralisons le crédit réel et le crédit commercial , et en même temps nous donnons à l’Etat des ressources pour mettre le crédit moral au service des travailleurs associés.

DANQl't D’ÉTAT.

Nous proposons de convertir la banque de Paris en véritable banque de France, en banque nationale; d’établir dans chaque département un comptoir qui relèvera de la banque centrale comme annexe ou comme satellite.

Ces banques ne se confondraient point avec la trésorerie nationale. Elles auraient une existence financière complètement indépendante. Elles ne feraient point d'avances au trésor pour l'acquit des dépenses publiques. Elles seraient exclusivement destinées à fournir du crédit au travail, à l’industrie, au commerce. Tout billet émis par elles devrait être donné contre une valeur, représenté par un gage ; et quand nous disons valeur, nous entendons valeur présente, valeur capitale.

et non pas une simple affectation sur des revenus futurs quoique certains.

On n’aurait pas de peine à trouver des administrateurs et d’excellents employés. Qu’on conserve le personnel au courant du service, pour les banques déjà établies ; qu'on prenne parmi les principaux commis des banquiers les hommes les plus intelligents, et l’on pourra recruter dans chaque ville des fonctionnaires très-capables. Quant à des caissiers , on en trouverait comme on trouve des receveurs généraux, et un cautionnement répondrait de leur gestion.

Le conseil d’escompte pourrait être composé d’hommes élus par les chambres de commerce, par les chambres syndicales des différentes corporations , par les municipalités. Ce conseil n’aurait que voix consultative ; il serait chargé de donner des renseignements sur la solvabilité des emprunteurs.

Toute banque serait régie par un directeur assisté d’un conseil d’administration.

Enfin les banques seraient soumises à un contrôle sévère, à l’inspection des employés supérieurs des finances, à l’inspection d’un commissaire spécial du Gouvernement, délégué près de chacune d’elles ; elles seraient placées sous la surveillance active et permanente d’une commission nommée par la chambre des représentants pour la banque centrale, par le conseil municipal pour les comptoirs des chefs-lieux de département.

Les banques devraient, en outre, publier tous les huit jours un état de leurs opérations, et cet état serait signé et certifié par les membres de la commission de surveillance, sous leur responsabilité.

Les billets des banques nationales auraient naturellement cours légal dans toute l’étendue de la République.

On ne saurait prendre trop de garanties contre les abus possibles de l’émission des billets. 11 ne faut pas que le papier de banque devienne de la fausse-monnaie ; il faut , au contraire, que ce papier inspire une confiance générale, une sécurité universelle, qu’il soit même préféré à l'argent. Cette confiance et cette sécurité dépendront des garanties qui seront prises pour l’émission des billets.

Quand on sera bien convaincu que chaque billet représente une valeur réelle , une valeur supérieure à la valeur nominale du billet mis en circulation ; quand, de plus, le papier de banque sera reçu en payement des charges publiques, pourra acheter, dans les entrepôts et dans les bazars nationaux, toute espèce de denrées et de marchandises, tous les objets quelconques de consommation, servira à échanger l’un contre l’autre les résultats divers du travail collectif ; le billet circulera aussi facilement que les espèces métalliques, deviendra l’intermédiaire de tous les échanges, la monnaie nationale. Le peuple renoncera bientôt à ce préjugé grossier, qui consiste à croire que sans or ou sans argent une société ne peut exister, et alors les banques seront considérées comme des institutions de haute utilité.

Ainsi donc, aujourd’hui déjà, le billet pourrait remplacer avec avantage, avec économie, les métaux précieux. Mais dans le régime futur de l’association complète, on se passera même de billets : tout se bornera à

un balancement de comptes ; les teneurs de livres remplaceront les garçons de recette.

Déjà , môme dans la société actuelle , on pourrait rendre en partie superflu l’usage de la monnaie, de la monnaie métallique ou de la monnaie de papier. 11 n’y aurait qu’à généraliser ce qui se pratique déjà sur une échelle trop restreinte : il suffirait que chacun de nous chargeât un banquier d’opérer toutes ses recettes et de payer toutes ses dépenses, et que tous les banquiers, au moyen des comptes-courants, s’entendissent pour fondre leurs caisses particulières dans la caisse centrale de la banque. La banque deviendrait alors le payeur et le receveur universels ; elle solderait tous les comptes par doit et avoir.

Le jour où tout billet émis représenterait une valeur r relie , un gage positif; le jour où le billet pourrait acheter tout ce que la monnaie achète maintenant; ce jour-là le remboursement en espèces deviendrait inutile : 1° parce que le billet ne serait plus une simple promesse ; 2° parce qu’il jouerait exactement le rôle que joue la monnaie métallique. Dès lors, la banque ne serait plus tenue de garder dans ses caves une réserve improductive ; dès lors, les ressources de la banque ne seraient plus limitées par la proportion à conserver entre la réserve et les billets. Les besoins de la circulation, la valeur réelle des produits ou des gages à donner en nantissement, seraient les véritables régulateurs de l’émission du papier.

La banque nationale, en représentant par des billets les valeurs existantes , en transformant en capitaux circulants ou disponibles les capitaux engagés , peut

donc suffire à tous les besoins de la société , commanditer largement le travail, l’industrie, le commerce, sans recourir aux préteurs , aux capitalistes. La banque peut mieux faire : elle peut à elle seule fournir presque tous les capitaux circulants, réduire les escompteurs à un rôle purement secondaire , au rôle d’assureurs de signatures commerciales.

Elle pourrait, en renonçant à tout bénéfice, faire baisser à son gré le taux de l’intérêt, le réduire à une simple prime d’assurance, au plus grand avantage de tous les producteurs, et par suite de tous les consommateurs.

A ce système on peut faire deux objections : la première, c’est que la banque de Paris est en possession d'un privilège ; la seconde, c’est que l’Etat pourrait abuser de la circulation du papier.

La crise que nous subissons a prouvé l’insuffisance de la banque de Paris. Cette banque n’a pu se conformer à ses statuts, rembourser ses billets à bureau ouvert : elle a, par cela même , encouru une déchéance. L’État est en droit de la forcer à liquider, à établir la balance entre l’actif et le passif ; il peut, sans scrupule, payer aux actionnaires la différence, puis prendre à son compte la suite des opérations. Il y a mieux : c’est son devoir, car c’est le seul moyen de maintenir l'activité dans la production, de sauver de la ruine le commerce et l’industrie ? de prévenir de nouvelles catastrophes, d’assurer l’ordre nouveau.

La seconde objection a été réfutée par les garanties exigées pour l’émission des billets.

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