DISCOURS DU CITOYEN LOGIS BLANC AUX DÉLÉGUÉS DES TRAVAILLEURS
29 avril 1858.
Mes amis,
Je viens ici le cœur plein de tristesse, et cependant plein d’ardeur, de courage et d’espérance. Non , quoi qu’on en puisse penser, j’en jure par le génie de la France, le génie de la Révolution ne périra pas. (Non ! non !)
En regardant la liste des élections, j’ai éprouvé un profond sentiment d’amertume; pourquoi? parce que je n’y ai pas vu en nombre suffisant les noms que j’espérais y voir : des noms d’ouvriers.
On m’a reproché de vouloir que vingt ouvriers fussent à la chambre ; si c’est un crime, ce crime, nonseulement je l’avoue, mais je le proclame, mais je l’affirme, c’est un des titres les plus glorieux de mon passage aux affaires.
Oui, j’ai voulu qu’il y eût vingt ouvriers dans l’Assemblée nationale, pour qu'il fût bien constant aux
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yeux de tous que la Révolution de février n’avait pas porté aux affair cs l a puissance ( ]u privilège et du capital, '^mais la puissance du travail intelligent et honnête ; oui, vingt ouvriers , pour qu’il fût connu de la France, de l’Europe , du monde entier, que la République, en intervenant dans' les affaires humaines, avait retiré le peuple de cet esclavage qu’on lui avait jusqu’alors imposé, et que, pour être représentant de la nation française, ce qu’il fallait, c’était être honnête, avoir voulu le bien du peuple et travailler , ce que tout le monde ne veut pas, et ce que tout le monde ne fait pas. (Applaudissements.)
Oui, j’ai voulu qu’il y eût vingt ouvriers dans l’Assemblée nationale, pour qu’il demeurât bien constant que désormais ce qui gouvernerait la nation, ce serait l’idée du travail. Quand vous avez dit qu’il fallait vingt ouvriers, j’ai approuvé votre intention , votre résolution, et, si l’on me met en accusation pour cela, soit: je paraîtrai volontiers sur la sellette des accusés, pourvu que celui qui occupera le siège de l’accusateur, ce soit le peuple. (Applaudissements.)
Quant à moi, mes amis, je suis lier de la position qu’on m’a faite ; quelques-uns la pourraient croire humiliante, je la proclame glorieuse. (Applaudissements,)
Si j’avais flatté les passions des grands, les passions des riches; si je ne m’étais pas fait le défenseur avoué, inexorable, — invincible, pour peu que le peuple me prête aide et appui, — des ignorants contre les gens instruits, des pauvres contre les riches, des faibles contre les forts, de ceux qui souffrent contre ceux qui jouissent , de ceux qui subissent une influence contre ceux
qui l’exercent, il est probable que j'aurais eu plus de voix, et j’en aurais été humilié. (Applaudissements.)
On m'a reproché, et j’ai quelque peine à l’avouer, tant ce reproche me surprend et m’indigne, d'avoir méconnu les intérêts du peuple. (Non! non!) Comment les 'aurais-je méconnus? Je suis un homme du peuple. Oui, mes amis, dans ma jeunesse, j’ai souffert autant et plus qu’aucun d’entre vous ; moi aussi j’ai été pauvre, moi aussi j’ai cherché ma vie à la sueur de mon front , moi aussi j’ai senti peser sur moi tout le poids de cette société inique , et c’est pour cela, qu’étant presque enfant j’ai dit : J’en jure devant Dieu, devant ma conscience , si jamais je suis appelé à régler les conditions de cette société inique, je n’oublierai pas que j’ai été un des plus malheureux enfants du peuple, que la société a pesé sur moi ! Et j’ai fait contre cet ordre social, qui rend malheureux un si grand nombre de mes frères, le serment d’Annibal. (Applaudissements.) Eh bien , mes amis , ce serment, je l’ai tenu , et c’est pour cela que je me suis liât tant d’ennemis ; car, depuis la Révolution de février, personne plus que moi, plus que mon noble et courageux ami, Albert, un des vôtres, un homme du peuple comme vous , personne, dis-je. plus que nous, n’a été sujet aux injures, aux calomnies; on a tout employé pour nous écraser. Tantôt on a fait courir le bruit de notre mort ; tantôt, pour empêcher nos élections dans les départements, on a fait arriver jusqu’à ceux qui devaient nous élire le bruit que nous avions conspiré contre le Gouvernement, et qu’en marchant contre l’Hôtel-de-Ville, nous avions été tués à la tête des révoltés. On a semé ce bruit la
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veille même des élections, afin qu’il influât sur les décisions du scrutin, que nous ne fussions pas nommés. On a dit aux hommes du peuple que c’étaient nos idées qui désorganisaient la société, alors que, le lendemain de la Révolution, nous avons vu la société, nous ne disons pas désorganisée, mais tombant en poussière ; car toutes les industries, il faut que vous le sachiez, sont sur la pente de leur ruine. Pendant que les ouvriers ont de la peine à trouver un salaire qui suffise à leurs besoins, les entrepreneurs , à leur tour , crient merci et miséricorde. Dernièrement le sang a coulé à Rouen , et aujourd’hui même nous avons appris, par le commissaire envoyé à Lyon, que ce qui se prépare à Lyon, c’est une guerre sociale terrible, et que la question y est posée, non pas entre le prolétaire et le privilégié, mais entre le pauvre et le riche , mais entre l’esclave et le maître. (Applaudissements.) Car nous avons aussi notre esclavage en France, et la République ne sera la république que quand on aura compris que le prolétariat c’est l’esclavage (Applaudissements) ; et quand je dis que le prolétariat c’est l’esclavage, je dis un mot dont j’ai approfondi la portée, croyez-le bien. On a proclamé le suffrage universel ; est-il l’expression de la volonté du peuple? Oui, dans une société où toutes les conditions sont égales ; oui , dans une société où chacun a le libre développement de son esprit et de son cœur ; dans la société actuelle , non , non , mille fois non. Mille fois non , car, que peut répondre l’homme du peuple à celui qui lui dit : Si tu vas voter ou si tu ne votes pas comme je le désire, tu meurs! Tu meurs!
cc n’est rien, ta femme meurt, tes enfants meurent! je t’adjure, au nom de ta femme, de tes enfants, de songer à cc que tu vas faire !
On appelle cela la liberté ! je jure que c’est l’esdavagc.Vous le voyez, les questions politiques se trouvent si indissolublement liées aux questions sociales, que là où les secondes ne sont pas résolues, il est absolument impossible que les premières le soient. (Applaudissements.)
Du reste , mes amis, les calomnies dirigées contre moi, les injures que j’ai eu à subir ne sont pas le moins du monde ce qui me préoccupe. Ce qui me préoccupe, ce sont les commentaires venimeux qui ont dénaturé mes idées , qui sont les idées du peuple , celles de vous tous. Ce qui s’attache à ma personne , j’avoue que je le dédaigne profondément; j’ai, pour toutes les injures, pour toutes les calomnies dirigées contre moi, un trésor inépuisable de mépris. (Applaudissements.)
Mais, ce qui me touche, ce sont mes idées dénaturées; quelques hommes du peuple trompés, entraînés; voilà ce qui ébranle toutes les puissances de mon cœur, désespère ma conscience, sans cependant affaiblir mon courage ; car, franchement, j’ai une conviction si profonde dans l’avenir de l’humanité, dans le triomphe inévitable de la justice, que le peuple lui-même, je le combattrais jusqu’à la mort pour le sauver, s’il le fallait. (Applaudissements.)
Mes amis , dans le seizième siècle, il y a eu un homme qui aimait profondément le peuple, et qui est mort pour l’avoir aimé. Cet homme a pasré la moitié de sa vie dans les cachots et dans les tortures. Lors-
qu’on lui infligeait le supplice , à la grande joie des bourreaux, les bourreaux lui disaient : Eh bien! voilà ce que te rapporte l’amour du peuple ; qu’en penses-tu? Et il répondait, lui, à ses bourreaux : « Pour sauver le peuple, j'ai usé plus d’huile que » vous n’avez bu de vin quand vous étiez ivres. »
Eh bien ! voilà ce que cet homme a écrit en parlant
du peuple, du peuple du seizième siècle et ne vous
hâtez pas de conclure, car je mets une différence entre le peuple du seizième siècle et le peuple du dix-neuvième siècle. 11 y a, dans le dix-neuvième siècle, un homme qui a crié anathème à la tyrannie de la richesse, anathème à la tyrannie du privilège, anathème à toutes les tyrannies ; et cet homme , dans la capitale du monde civilisé, a obtenu cent vingt-deux mille voix, llouneur à l'intelligence du peuple 1 (Ce n’est pas assez!)
Voici donc ce que Campanella écrivait ; permettez moi de vous lire cette page sublime ; je l'ai lue vingt fois, et jamais sans que les larmes ne m'en soient venues aux yeux. >
« Le peuple ignore ses forces; il supporte les coups » et les fardeaux les plus lourds ; il se laisse guider » par un faible enfant , qu’il pourrait renverser d’une » secousse ; mais il le craint, il le sert dans tous ses » caprices ; il ne sait pas combien on le redoute et » que ses maîtres lui composent un philtre qui l’abru- » tit. Chose inouie! le peuple se frappe, il s’enchaîne » de ses propres mains ; il se bat et meurt pour une » seule de ces pièces de monnaie qu’il donne au roi. » Tout ce qui est entre le ciel et la terre est à lui.
» mais il l’ignore, et si quelqu’un l’en avertit, il le » terrasse et le tue. » (Applaudissements.)
Mes amis, je ne crains pas que le peuple aujourd’hui soit assez peu éclairé pour terrasser et pour tuer ceux qui lui disent : Tout ce qui est entre le ciel et la terre est à vous ! Sachez-le donc , vous serez non-seulement puissants, non- seulement riches, mais rois; car tous les hommes sont égaux, tous les hommes sont rois, comme l’a dit saint Martin ; l’égalité ne consiste pas dans l’abaissement du niveau , mais dans son élévation progressive et indéfinie. Oui, les hommes sont égaux, cela veut dire, suivant l’expression de saint Martin , tous les hommes sont rois. (Applaudissements.)
Ainsi, mes amis, je suis convaincu que le peuple, par suite de cette marche ascendante , inévitable et heureusement fatale du progrès, arrivera de mieux en mieux à connaître ses véritables défenseurs; mais il importe de le prémunir contre ceux qui cherchent à l’opprimer, et à l’opprimer au moyen de lui-même.
L’on a osé nous reprocher de vouloir établir la tyrannie du travail, lorsqu’au contraire nous avons demandé pour le peuple la liberté par l'association ; car il n’y a liberté que par l’association.
En effet, lequel est plus libre, de l’ouvrier qui dépend du caprice de l’homme riche qui l’emploie, ou de l’ouvrier qui trouve une association de frères , prête à lui ouvrir ses bras, l’appelant pour coopérer à ses travaux? Lequel est plus libre, de l’ouvrier à qui un maître s’impose à lui, ou de l’ouvrier qui choisit lui-même ceux qui doivent le guider? Lequel est plus libre, de l’ouvrier auquel une machine vient faire concurrence,
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qu’une machine vient écraser, ou de l’ouvrier qui, faisant partie de l’association , profite de toutes les découvertes de la science , de toutes les découvertes du génie? Lequel est plus libre , de l’ouvrier qui n’est jamais sûr, môme en cherchant son pain, de le trouver, ou de l’ouvrier qui est toujours assuré, quand il est honnête, quand il veut travailler, de vivre et de vivre honorablement? Lequel est plus libre , de l’ouvrier qui est obligé, par suite du système de la concurrence, d’écrire sur son drapeau , comme ont fait vos frères de Lyon, comme ils le feront peut-être, ce qu’à Dieu ne plaise : Vivre en travaillant ou mourir en combattant ! ou de l’ouvrier qui écrit sur son drapeau : En travaillant , je suis sûr de vivre?
Lequel est le plus libre de ces deux ouvriers? Répondez-moi? (Applaudissements.)
On nous a reproché de vouloir faire de l’Etat l’accapareur de l’industrie et de la production. Ce reproche est une calomnie : jamais nous n’avons dit que l’Etat dût se faire accapareur d’industries, absorber toutes les activités individuelles; jamais nous n’avons dit cela. Nous avons dit que l’Etat doit prendre l’initiative d’une révolution qui tende à substituer le principe de l’association à celui de l’individualisme ; nous avons dit que l’Etat, comme tuteur de la société tout entière, doit à tous ceux qui la composent tous les instruments du travail.
• L’Etat, intervenant dans la société pour que chacun ait des instruments de travail, pour que chacun jouisse des fruits de son travail, l’Etat exerce une tutelle qui, non-seulement est légitime, mais qui lui est imposée
par le plus sacré, par le plus imprescriptible des devoirs; car, lorsque l’Elat se met en dehors de la société, qu'il cesse de la représenter, de la résumer, l’Etat est l’ennemi de la société.
C’est ce que nous avons vu , c’est ce qui ne doit plus être. Au lieu d’un gouvernement ennemi de la société, nous voulons un gouvernement tuteur de la société; et quand nous disons tuteur, nous voulons dire protecteur de l’ignorant, du faible, du pauvre, de celui qui souffre. (Applaudissements.)
Eh bien, voilà comment nous entendons l’intervention de l’Etat; ce n’est pas un accaparement, c’est une tutelle; ce n'est pas un despotisme, c'est au contraire l’établissement de la vraie liberté ; car la liberté, encore un coup, n'existe pour le fort qu’à la condition d’exister pour le faible; elle n’existe véritablement pour l’homme instruit qu’à la condition d’exister pour l’ignorant j elle ne peut exister au profit de ceux qui jouissent, qu’à la condition de proliter à ceux qui souffrent. Sans cela , ce qu’on appelle liberté , je l’appelle tyrannie ; et dans l’ordre industriel, le mot liberté entendu comme l’entendent les vieux économistes, c’est la liberté de la charte constitutionnelle ! La charte-vérité ! avait-on dit : il s’est trouvé que la charte-vérité était un mensonge, la Révolution de février l’a prouvé. Dieu veuille qu’une révolution future ne vienne pas prouver que la liberté industrielle dont on nous parle , est aussi un mensonge, un mot vain au moyen duquel on trompe le peuple , on l’opprime. (Applaudissements.)
On nous a reproché de ne pas faire assez de fond
sur l’intérêt personnel. L’intérêt personnel! c’est nous qui l’invoquons, c’est nous qui demandons qu’il soit développé , mais développé d’une manière normale, d’une manière vraie, au profit, non pas de quelques-uns , mais de tous. L’intérêt personnel n’est légitime, sacré, que lorsqu’il s’associe à l’intérét général , à l’intérêt de tous sans exception. Nous ne voulons pas de l’intérêt personnel resserré en lui-même, de cet intérêt personnel qui s’appelle l’égoïsme, nous voulons de l’intérêt personnel associé à l’intérêt de tous, de celui qui, sur les champs de bataille , s’appelle gloire; qui, dans une nation , s’appelle patrie; qui , dans la région des âmes élevées par le sentiment de la fraternité , par le sentiment de l’amour, s’appelle humanité. (Applaudissements.!)
C’est cet intérêt personnel qu’il faut servir, qu’il faut proclamer ; c’est de cet intérêt personnel qu’il faut partir pour fonder la société humaine sur une base inébranlable, sur la base de la paix, de la fraternité, de l’union ; c’est cet intérêt personnel que je vous recommande particulièrement , à vous , hommes du peuple ; car, plus que tous les autres, vous avez besoin de rester unis. La division, soyez-en assurés, ce sera votre ruine, ce sera la continuation de votre oppression. Un de nos grands révolutionnaires disait, pour sauver notre première révolution qui n’avait pas porté tous ses fruits : « De l’audace , encore de l’audace, toujours de l’audace! » Eh bien! à vous, hommes du peuple, je vous dis : « Le secret de la Révolution à maintenir, à sauver, à faire aboutir à l’abolition du prolétariat , à l’af «
franchissement du peuple, c’est l'union, encore l’union et toujours l’union! » (Applaudissements.)
Si vous vous unissez, si vous vous reliez l’un à l’autre par le lien de cette immortelle et sublime devise que, jusqu’ici, la République n’a encore écrite que sur ses drapeaux, et que nous voudrions voir, nous, gravée en lettres indestructibles dans chacun de vos cœurs : Liberté, Egalité, Fraternité! si cette devise devient la devise de chacun de vous, à laquelle il rapporte toutes ses actions, toutes ses pensées, tous ses sentiments, le peuple sera sauvé.
Si vous vous écartez un instant de cette devise, le peuple sera sauvé encore; mais, je tremble, je frémis de le dire : peut-être il ne sera sauvé qu’au prix de flots de sang. Or, ce que nous voulons, c’est la liberté par la paix, c’est la victoire par le développement de la raison ; c’est le triomphe par la modération, par l'essor de l’intelligence ; c’est la liberté par l’ordre, par l’amour. (Applaudissements.)
Mes amis, la liberté par l’ordre et par l’amour ! quand je vous dis ceci, ne croyez pas que je cède à des sentiments pusillanimes. Si jamais la liberté était menacée, vous pouvez en être sûrs, et j’en prends l'engagement devant vous : personne d’entre vous ne pourrait dire qu’il ne m’a [pas vu au poste du péril. ( Applaudissements. )
Seulement, désirons ce qu’il y a de mieux, ce qu'il y a de plus humain ; car l’humanité marche, non pas vers la guerre, mais vers la paix ; non pas vers l'anarchie, mais vers l’ordre; non pas vers la haine, mais vers la fraternité. Ainsi, sentiments.de modération tempérés