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le moment vient tôt ou tard oii cette solidarité éclate en expiations terribles. Qu’est devenu le roi de France d'il y a quinze jours? qui s’en inquiète? Il s’est enfui
dans un état misérable Je m’arrête, sachant bien <
qu’il faut respecter le malheur. Et toutefois , quand le malheur est à ce point mérité, il est bon qu’il serve d'enseignement. A ceux qui souffrent d’un malheur injuste, à ceux-là surtout notre fraternelle pitié, une pitié immense ! devenons. Plaider la cause des pauvres , c’est, on ne le répétera jamais trop, plaider la cause des riches , c’est défendre l’intérêt universel ! Aussi ne sommes-nous ici les hommes d’aucune faction. Nous aimons la patrie, nous l’adorons, nous avons résolu de la servir dans l’union de tous ses enfants.
» Voilà sous l’empire de quels sentiments a été constituée la Commission de gouvernement pour les travailleurs. On s’est dit que le temps était venu , pour les hommes qui auraient l’audace de vouloir commander aux autres hommes , de s’absoudre à force de se rendre utiles ; on s’est dit qu’il fallait enfin donner au pouvoir cette grande définition : Gouverner, c’est se dévouer.
» Vous l’ avouerai-je, mes amis? Quand on m’a nommé président de celte Commission, mon cœur, quelque effrayante que fût la tâche à remplir, a tressailli de joie et d’orgueil. J’allais donc, me trouver au milieu de ces travailleurs , dont le sort avait été l’objet de mes préoccupations les plus chères ! J’allais pouvoir travailler à côté d’eux, avec eux, à la réalisation des idéesque, jusqu’alors, je n’avais pu que confier à des livres, sans savoir si elles triompheraient jamais ! Oui , j’en con-
viens, j*ai eu un moment d’immense orgueil. Si c’est un tort , pardonnez-le-moi : c’est le bonheur de ma
vie ! (Vive acclamation. . — Cris : Vive Louis Blanc ! )
» Maintenant laissez-moi vous dire le véritable caractère de la mission qui nous a été confiée. Etudier avec soin , avec amour, les questions qui touchent à l’amélioration , soit morale , soit matérielle de votre sort ; formuler les solutions en projets de loi , qui , après approbation du Gouvernement provisoire, seraient soumis aux délibérations de l’Assemblée nationale. tel est le but de la Commission de gouvernement pour les travailleurs.
» Ai-je besoin d’ajouter combien sera auguste une Assemblée devant laquelle auront été portés les plus grands intérêts qui aient jamais ému les hommes? Car c’est de l’abolition même de l’esclavage qu’il s’agira : esclavage de la pauvreté, de l’ignorance, du mal; esclavage du travailleur, qui n’a pas d’asile pour son vieux père ; de la fille du peuple, qui , à seize ans, s’abandonne pour vivre; de l’enfant du peuple , qu’on ensevelit , à dix ou douze ans , dans une filature empestée? Tout cela est-il tellement conforme à la nature des choses, qu'il y ait folie à croire que tout cela doit changer un jour? Qui oserait le prétendre et blasphémer ainsi le progrès? Si la société est mal faite, refaitesla. Abolissez l’esclavage ! (Acclamations bruyantes.)
» 3Iais , encore une fois , rien de plus difficile , rien qui exige des méditations plus profondes, une prudence plus attentive. La précipitation ici pourrait être mortelle , et , pour aborder de tels problèmes, ce n’est pas
trop de la réunion de tous les efforts , de toutes les lumières , de toutes les bonnes volontés.
» De là , mes amis , l’appel que nous vous faisons , i
de manière que nous arrivions à étudier tous en famille.
» Vous êtes ici trop nombreux , vous le sentez bien { pour que votre concours permanent, quotidien , soit possible. Une commission n’avance rapidement dans ses travaux qu’à la condition d’avoir un nombre restreint de membres. Nous ne pourrons donc que donner communication , d’intervallo en intervalle, à l’assemblée des délégués, de chaque résultat important de nos travaux. (Oui ! oui ! — Très-bien ! )
» Quand il s’agira d’une question spéciale, relative aux ouvriers de telle ou telle profession, nous nous mettrons en rapport avec les délégués de cette profession. (De toutes parts ; C'est cela! )
» Enfin , pour que votre pensée soit toujours présente , toujours vivante au milieu de nous , je vous prie de désigner dix d’entre vous, lesquels composeront un comité qui, d’une manière active, permanente, nous aidera dans nos recherches et nous dira vos souffrances, vos réclamations, vos vœux. » (Bravo! bravo !)
Un délégué. Ces dix délégués doivent-ils représenter toute l’assemblée ?
Le citoyen président. Ils formeraient un comité que vous nommeriez entre vous, délégués. \
Un membre. Voici un moyen très-simple de nommer ce comité : nous sommes tous ici des délégués nommés par les corparations des travailleurs. Nous sommes tous frères. Eh bien , pour éviter toute eon-
fusion et toute contestation , que le sort prononce entre nous, que dix noms tirés au sort composent le comité.
M. Louis Blanc . Le moyen est excellent et des plus honorables pour les sentiments de tous. (Oui ! oui ! ) Eh bien, un scrutin aura lieu séance tenante.
» Nous avons donc commencé nos travaux.
» Nous allons le3 continuer avec la plus grande activité, et je n’ai pas besoin d’ajouter, avec le plus grand dévouement. Vous concevez bien que les hommes qui se sont donné la rude tâche de conduire les affaires dans un moment si difficile , où il y tant d’obstacles à vaincre et tant d’ennemis implacables à se faire , ont dû avoir une conviction bien profonde , une résolution bien ferme ; cette résolution, elle est arrêtée dans notre esprit ; cette conviction , elle est inébranlable dans notre âme. Nous comptons sur votre concours, sur votre appui, sur l’assistance de vos lumières.
» Voilà ce qu’il m’est bien doux de pouvoir proclamer. Nous avons, du reste, une belle mission à remplir; le temps des violonces est passé, je l’espère.
» Dans la première révolution, nos pères ont été grands ; ils ont été héroïques , ils ont épuisé toute l’amertume de l’œuvre que nous avons , nous, à poursuivre par la science et par l’étude. La fermeté, soyezen sûrs , ne nous manquera pas ; la patience ne nous manquera pas non plus. Dieu et le peuple aidant , nous irons devant nous , sans vaine frayeur des difficultés, sans fatigue au choc des obstacles , sans crainte devant les ennemis de la chose publique ; et en croyant au progrès d’une foi résolue, en rendant à la justice
cet hommage qu’il est impossible que son règne n’arrive pas, nous parviendrons à fonder sur des bases inébranlables, notre grande et chère République I » (Applaudissements universels . )
M. Louis Blanc , appelé au dehors par des affaires urgentes : « Permettez-moi de vous quitter maintenant, mais au revoir, c’est-à-dire : au premier grand problème à résoudre , au premier acte patriotique à accomplir. Ici le rendez-vous ! »
( Toute la salle est debout ; des ouvriers versent des larmes, en proie à une émotion inexprimable.)
Aussitôt après le départ du président, on procède au scrutin pour la formation du comité permanent de dix membres. Une urne est portée de banc en banc par un huissier. Chaque membre de l’assemblée y dépose un bulletin portant son nom et son adresse. Quand tous les noms sont réunis dans l'urne, un membre du bureau , M. Vidal , les mêle longtemps ; puis dix noms sont successivement tirés. M. Vidal ayant exprimé le désir que le tirage se fit par les mains d’un membre de l’assemblée, les cris de : Non! non! le bureau! se font entendre dans toute la salle. M. Vidal propose alors que deux membres se placent à ses côtés pour contrôler l’opération ; cette proposition est également repoussée à l'unanimité. Non ! non ! Le mot de confiance est dans toutes les bouches.
Le sort ayant désigné plusieurs délégués de la même corporation, les membres dont la profession se trouvait déjà représentée, ont renoncé avec une fraternelle abnégation à leur droit d’entrer dans le comité, afin que le plus grand nombre possible de corporations y
Digiti
eussent des représentants. Voici les noms des délégués qui doivent former le comité.
MM. Philippe Pointard , boutonnier en corne ; rue de Ménilmontant, 44, à Belleville;
Louis Perrin, armurier; rue de Provence, 2.
Joseph Davoine, éperonnier, rue Popincourt, GG ;
Pierre Barré , peintre en voitures , rue du Colysée, 9 ;
Jean-Célestin Legros, menuisier en bâtiments rue Bellefond, 5 ;
Gustave Barnard , forgeron, rue des Petits-Hôtels, 12;
Charles Brémond , fabricant de châles à façon , rue des Rosiers , 23 ;
J. -B. Médéric Ilobry , tonnelier , rue et île Saint-Louis , 8 ;
Xavier Chagniard , fondeur en fer , rue Saint- Charles, 5, à La Chapelle ;
Nicolas- Arsène- Mouton Labrat , couvreur en bâtiments, rue de Sèvres, 92, à Vaugirard.
L’assemblée des travailleurs s’écoule dans le plus grand ordre, en demandant que le discours soit imprimé à un grand nombre d’exemplaires et distribué â leurs camarades qui n’ont pu l’entendre.
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(’omnuswiou de fcouTorncmcnt pour le» travailleurs.
DISCOURS DO CITOYEN tOOIS BLANC AOX DÉLÉGCIÎS DES PATRONS.
17 mars 1 848.
Citoyens, reportez-vous un instant par la pensée aux heures qui ont précédé la grande révolution qui vient de s’accomplir.
Nous avions devant nous une monarchie que beaucoup disaient puissante, que quelques-uns déclaraient à jamais inébranlable. Cette monarchie se trouvait personnifiée dans un homme dont toute l’Europe vantait l’habileté, et qui avait fait croire qu’à ses jours était attaché le salut de la paix, non- seulement en France, mais dans le monde entier. Les forces sur lesquelles reposait cette monarchie, vous les connaissez : c’étaient des légions de fonctionnaires publics, asservis comme une troupe de prétoriens ; c’étaient autant de soldats qu’il en aurait fallu pour assurer à jamais la dignité et l’honneur de la France devant l’étranger. (Bravo! bravo !)
C’était cette force morale qui s’appelle la durée, l’attachement aux traditions, la peur de l’imprévu ; c’étaient les idées nouvelles calomniées avec succès; c’était enfin cette croyance artificieusement répandue,
que, si le trône disparaissait, le lendemain, à sa place, on verrait s’élever un échafaud.
Eh bien ! cette monarchie, un jour, une heure a suffi pour la faire disparaître. Et elle est tombée sans qu’on ait eu besoin presque de la pousser. Sa chute est venue de l'impossibilité absolue où elle était de se tenir debout ; elle est morte de l’impuissance de vivre.
Et maintenant, que pensait-on, il y a un mois, de la future république? Combien les républicains étaientils? C’est à peine si on daignait les compter. On affirmait que la République n’arriverait jamais ; que ceux qui la voulaient étaient des rêveurs : rêveurs à plaindre, disaient les uns; rêveurs dangereux, disaient les autres.
Cependant la République est venue, et elle a été acceptée presque aussitôt que proclamée. Ici, Messieurs, je crois deviner votre pensée : vous me répondrez sans doute que la République n’a pas soulevé violemment les âmes. C’est vrai ; et voilà sa force! La République a été acceptée avec un remarquable esprit d’observation et de recueillement, parce qu’on sentait bien qu’elle allait apporter quelque chose de nouveau parmi les hommes; elle a commandé le respect de tous, parce qu’elle se présentait à la France avec la grandeur, avec la majesté, avec l’inévitable puissance du destin. Elle a excité une sorte d'étonnement religieux, parce que la veille tout le monde disait : Elle est impossible! et que, le lendemain, chacun, par une illumination soudaine, a été amené à dire : Elle est nécessaire! (Applaudissements.)
Et ce serait tomber dans une étrange erreur que de
considérer la crise d’aujourd’hui comme accidentelle, comme le résultat passager de cette grande et dernière Révolution. Non, non; la crise a des racines profondes. Le mal n’était pas à la surface de la société ; la société le portait au fond de ses entrailles.
Voilà ce dont il faut que nous soyions tous bien persuadés. Ne craignons pas d’approfondir les causes, envisageons-les de sang-froid pour arriver à trouver les vrais remèdes.
Quand la Révolution de 89 éclata, le principe d’unité était dominant ; mais son action était désastreuse, parce qu’elle se combinait en toute chose avec le privilège, avec le monopole, avec l’oppression.
En religion, l'unité n’existait que par le catholicisme, qui, détourné de sa source, conduisait à l’étouffement de la pensée. En politique, l’unité n’existait que par la monarchie, pouvoir accablant. En industrie, enfin, l’unité n’existait que par les jurandes et les maîtrises, association inhumaine qui repoussait loin d’elle une nombreuse population d'affamés.
Que fit la Révolution ? Elle attaqua, elle renversa l’unité sous ses trois grandes formes d’alors ; et elle eut raison, puisque ces formes étaient essentiellement tyranniques.
Mais n’aurait-il pas fallu reconstituer au lieu de détruire? n’aurait-il pas fallu remplacer, dans l’ordre des idées religieuses, l’interdiction jetée sur les consciences par la communauté des sentiments ; dans l’ordre des idées politiques, le despotisme par la tutelle; dans l’ordre des idées économiques, le monopole par l’association? Or, voilà ce qu’on ne lit pas. On songea trop au
mal qui était à détruire; on ne songea point assez au bien qui était à réaliser.
On ouvrit donc à l’activité humaine une carrière sans limites , mais pleine de ténèbres ; on donna à la cupidité des ailes de faucon ; et l’intelligence de chacun, prise isolément , fut déclarée souveraine , au risque de l’anarchie !
On a crié , de nos jours ; Laissez faire , laissez
passer î Aux plus forts le bénéfice de leur force
C’était dire : Malheur aux plus faibles ! malheur aux vaincus ! Car, dans une société où les conditions sont inégales, l’individualisme, ce n’est pas la liberté, c’est la guerre. -
Or voici que nous entrons dans des jours solennels. La société sera-t-elle détruite ou transformée? Et remarquez bien ici, Messieurs , que je ne vous parle pas comme le représentant exclusif d’une faction ou même d'une classe. Non ; le progrès n’existe, pour moi, qu’à la condition de profiter à tous , à tous sans exception. Le progrès, pour moi, c’est la solidarité reconnue, réalisée, de tous les intérêts. Savez-vous pourquoi j’ai déclaré, dans mon cœur, une guerre à mort au principe de l’antagonisme? Ce n’est pas seulement parce qu’il fait le malheur de l’ouvrier, c’est aussi parce que, bien souvent, il fait le malheur du patron ; c’est parce qu’il déplace la tyrannie quand il ne la rend point permanente. Or, de quelque part qu’elle vienne , la tyrannie m’est odieuse. (Applaudissements. ) Donc, le bonheur de tous par l’association de tous, comme l’indique la formule écrite sur notre drapeau, cette formule qui fut trouvée par nos pères, et qui est la plus glorieuse con—
quête de l’esprit humain : Liberté , égalité , fraternité! (Applaudissements.)
Prencz-y garde, M'essieurs ; la question a été désastreusement posée quand on a dit : Nous voulons le laisser faire, le laisser passer, parce que nous voulons la liberté. La liberté, en effet, ne saurait exister pour tous, là où les forces sont complètement inégales. Je l’ai écrit ailleurs , et je suis bien aise de le répéter ici : Voyons, de bonne foi , est-il libre de ne pas mourir de faim, l’ouvrier qui, dans le désordre universel créé par la concurrence illimitée , ne trouve pas le travail qui peut seul lui donner du pain? Est-il lihre de ne pas s’endormir sur le pavé des rues , le vagabond qui n’a pas d’asile? Que dis-je , est-il libre de dormir sur le pavé des rues, le vagabond qu’on punit du crime de n’avoir point d’asile? Le fils du pauvre est -il libre, quand il faut qu’il ajoute quelques oboles au salaire insuffisant de son père, de ne pas aller s’ensevelir dans une manufacture où sa jeunesse est flétrie, où son intelligence s’étiole, où son ftme est opprimée ? La fille du pauvre est-elle libre de conserver sa pudeur et sa vertu, lorsqu’elle en est réduite à chercher sa vie entre la prostitution et l’aumône?
Je m’adresse à votre cœur, à votre patriotisme ; je ne vous parle plus ici comme aux délégués des patrons, comme aux représentants des riches , je vous parle comme à des hommes , et je vous conjure de me répondre : Ce que je vous dis est-il vrai? (Oui ! oui! oui ! — Applaudissements.)
Eh Lieu ! donc , Messieurs , cherchons ensemble la
— Zi —
solution de ce grand problème de la liberté à réaliser. Je dis que la liberté est impossible dans la lutte , dans l'antagonisme , parce que ce système met en présence le faible et le fort , et que , dans un semblable conflit, c’est toujours le faible qui est écrasé.
La liberté ! elle ne pourrait exister que par l’association. L’association est le grand chemin de la liberté.
La question se réduit ainsi, pour nous, à savoir comment l’association sera organisée, organisée de manière à satisfaire tous les intérêts.
Ce n’est certes pas le moment d’attiser les haines, de provoquer les récriminations. Je ne vous ferai donc pas le tableau des misères du peuple ; je ne vous dirai pas tout ce que le principe de la concurrence, appliqué comme il l’a été jusqu’ici, a fait de malheurs et suscité de ressentiments. Je me borne à vous dire ceci : La concurrence illimitée est funeste à ceux mêmes qui la vantent, faute d’avoir approfondi les choses et médité sur le lendemain.
Lt d'abord, qu’ai-je besoin de vous faire observer que la concurrence conduit inévitablement au monopole? Si vous écrasez votre voisin de gauche parce que vous êtes plus fort que lui, demain, en vertu du même principe et par le même procédé, n’est-il pas manifeste que votre voisin de droite vous écrasera?
Vous savez très-bien qu’aujourd’hui la sécurité n’appartient à personne; vous savez très-bien qu’au milieu des fluctuations qu’entretient l’antagonisme des intérêts, personne, pas plus le riche que le pauvre, ne dépend de sa sagesse, de sa bonne conduite, de son intelligence, du mérite de ses calculs. Que faut-il pour
qu'un homme soit ruiné? qu’il n’ait pas bien conduit ses affaires, qu’il ait manqué a ses engagements, qu’il se soit lancé dans de fausses opérations?... Non , Messieurs; pour qu’il soit ruiné, il suffit qu’une faillite imprévue, née d’une série d’autres faillites , vienne tout à coup l’accabler; c’est-à-dire que chacun se trouve dépendre de la malhonnêteté, des faux calculs, des engagements mal tenus d’hommes qu’il ne connaît pas, qui se trouvent peut-être au bout du monde !
La société ainsi réglée est-elle autre chose, je le demande, qu’une partie de jeu? Or, dans une société dont l’existence est à ce point aléatoire , l'insurrection n’attend qu’un mot d’ordre , et la paix publique est à l’encan.
Voilà, Messieurs, sur quoi j’appelle vos réflexions, c’est une chose très-importante à méditer. Par l’association, tous se connaîtraient, et chacun ne dépendrait que de lui-même. Avec l’antagonisme , personne ne dépend de lui-même , et chacun dépend d’une foule d’hommes dont les intérêts sont complètement séparés des siens.
On a prétendu que le système de l’antagonisme avait du moins cet avantage qu’il sollicitait puissamment l’intérêt personnel , et que , par l’intérêt personnel énergiquement surexcité , il produisait de grandes richesses, et conduisait la société à un degré de perfectionnement que, sans cela, elle ne serait jamais capable d’atteindre. Rien de plus erroné.
Oui, l’intérêt personnel, replié sur lui-même, est un stimulant d’une grande puissance, mais c’est un stimulant d’un caractère funeste. L’émulation qui naît uni-
Di
quement de l'intérêt personnel , est une arme, et une arme meurtrière, ne l’oubliez pas! L’émulation qui naît uniquement de l’intérêt personnel se combine avec la défiance , avec la haine, avec le désir de se faire un marche-pied de victimes.
Il est , soyez-en sûrs, des stimulants plus élevés et plus féconds. A l’émulation tirée de l’intérêt personnel, je proposerais de substituer celle qui se puise dans le sentiment de la fraternité, dans la gloire qu’il y a à faire le bien de ses semblables. Et si l’on me répondait que c’est une utopie, je répliquerais : Vous calomniez la nature humaine ! Eh ! Messieurs, quand il s’est agi de détruire, d’organiser la destruction, n’a-t-on pas fait comprendre aux hommes qu’il était beau de leur part d’aller sur un champ de bataille , de percer avec une épée le cœur d’un inconnu? Malgré cette passion de vivre, si grande chez la plupart des mortels, n’en eston pas venu à pousser des milliers de soldats vers la gueule d’un canon , en leur criant : Le salut de votre pays exige que vous alliez mourir ! Et le dévouement, émulation du champ de bataille, ne pourrait jamais devenir l’émulation de l’atelier! Et la gloire, qui rend si facile aux hommes le sacrifice de leur vie, ne suffirait pas pour les encourager au travail, alors que le travail est la destinée même ! Et les intelligences ne s’élèveraient jamais assez haut pour qu’on en vînt à regarder comme une honte de reculer devant la fatigue , alors qu’on a toujours regardé comme une honte de reculer devant l’ennemi ! Je le répète, ceux qui prétendent semblable chose calomnient la nature humaine ; et cette
calomnie , nous ne pouvons pas l’accepter comme un
argument ! (Applaudissements prolongés.)
Maintenant, songez que, dans ce système de la concurrence illimitée, vous allez droit à troubler toutes les conditions économiques du progrès et de la richesse ; car personne de vous n’ignore que la richesse résulte de l’équilibre qui s’établit entre la production et la consommation. Eh bien, quel est le résultat direct de la concurrence? C’est d'activer outre mesure la production, et de resserrer outre mesure la consommation
Dans le système de la concurrence illimitée, vous ôtes forcés de produire violemment, toujours. Et comment produisez-vous ? Dans les ténèbres, au hasard, en vue d’un marché dont il vous est impossible de connaître les ressources et d’assigner les limites.
Voyez, Messieurs, l’exemple deT Angleterre ; etsi j’invoque ici l’exemple de l’Angleterre, c’est parce qu’elle a appliqué le système que je combats, avec une prodigieuse habileté et une singulière grandeur.
Quand Cromwel lit son acte de navigation, il déclara l’Angleterre puissance essentiellement maritime ; mais ce grand homme d’État n’entendait pas qu’on poussât son système jusqu’aux limites où on l’a poussé. Il entendait que l’Angleterre eût des colonies qui servissent de débouchés à l’excès de la population ; mais que firent ses successeurs? Ils dirent, parce qu’ils partaient du principe d’individualisme : « Sans doute, c’est un grand mal que chacun produise aveuglément et que chacun produise dans un état de lutte. Mais, s'il arrivait par hasard que le monde entier devint le théâ—
tre de nos exploits industriels ; s’il arrivait que l’Angleterre se fit le producteur par excellence , et que toutes les nations du inonde ne fussent pour elle que des groupes de consommateurs, nous échapperions au mauvais côté de notre système. » Oui, si l’Angleterre produisait énormément; mais si en même temps le monde entier était là pour consommer ses produits, le maître serait toujours très-bien payé, le salaire de l’ouvrier serait toujours suffisant.
Telle a été la politique de l’Angleterre, et elle en a poursuivi les résultats avec tout l’éclat du génie; car les Anglais, Messieurs, je le confesse sans détour, moi qui n’adopte pas leurs idées, les Anglais sont un grand peuple ; mais c’est à cause de cela précisément que les funestes conséquences du système adopté par eux veulent être profondément méditées.
Or, pour arriver à rendre tous les peuples consommateurs des produits anglais, que n’a pas dû faire la nation anglaise? Que d’usurpations, que de guerres* que d’aventures militaires ou maritimes, pour conquérir des marchés, pour prendre à l’abordage des continents, pour trouver des comptoirs, pour accaparer la mer ! Et, en fin de compte, quel a été le résultat obtenu? Jetez les yeux sur l’Angleterre : l’Angleterre est le pay3 où l’inégalité se produit sous ses aspects les plus hideux. Là se trouve étalée, aux yeux de tous les peuples, l'extrême opulence à côté de l’extrême misère. Énorme scandale donné au monde !
Et puis, le système anglais ne pouvait réussir que dans un moment donné de l’histoire ; car, pour que les peuples eussent pu longtemps fournir à l’Angleterre
des consommateurs payants, il aurait fallu qu’euxmêmes pussent travailler, puisque le travail est la source de toute richesse. De sorte que la politique anglaise tendait à ces résultats contradictoires : rendre tous les peuples acheteurs des produits anglais, appauvrir tous les peuples.
Citoyens de la République nouvelle , nous n’avons pas à suivre un tel système : d’abord par justice, ensuite par intérêt. Le principe d’individualisme , la concurrence illimitée, n’ont déjà fait parmi nous que trop de ravages ; l’heure est venue de nous arrêter sur cette pente funeste. Et qu’on ne prétende pas que la doctrine n’est pas suffisamment connue, n’ayant pas été appliquée sur une assez grande échelle.
L’exemple de l’Angleterre est là pour nous instruire ; et d’ailleurs, qui ne sent qu’on ne fait point cesser le combat en élargissant le champ de bataille?
Nous avons une plus belle mission à remplir. A la France, devenue République, l’éternel honneur d’inaugurer dans le monde le principe d’association. Hâtonsnous de fonder l’association, pour qu’il soit coupé court, au milieu de nous , à toute cause et même à tout prétexte de haine ; pour que la production s’accomplisse en vue d’un marché connu ; pour que rien désormais , dans nos destinées, ne soit donné au hasard, à l'imprévu , à la force aveugle et brutale , pour que , nous détournant tous avec un salutaire etl’roi de ces sentiers qui conduisent à la guerre civile , nous préparions à notre pays, par de communs efforts, l’avenir désiré.
La solution telle que nous la cherchons est celle-ci, et je le dis du fond du cœur :
Le progrès pour finir les révolutions ! et, pour supprimer la guerre, la justice! (Applaudissements unanimes.)
ComiuiwMion de Gouvernement pour le* travailleurs.
19 mars 1848.
Les délégués des ouvriers des diverses corporations, au nombre de plus de trois cents, sont réunis dans la salle des séances de l’ancienne pairie. A l’entrée de MM. Louis Blanc et Albert, les plus vives acclamations s’élèvent de toutes parts. M. Louis Blanc monte au fauteuil; les applaudissements l’empêchent, pendant plusieurs minutes, de prendre la parole. Le plus profond silence s’établit encore.
M. Louis Blanc s’exprime ainsi avec une émotion profonde.
M. Louis Blanc. Mes chers amis, c’est à peine si l’accueil que vous me faites me permet de maîtriser mon émotion. Merci de vos acclamations ; elles nous sont un encouragement bien doux à persévérer dans le bien.
Nous aurons votre concours, n’est-ce pas? (Oui ! oui!) Nous fonderons la République. (Bravo! bravo!)
Mes amis, élus du travail, représentants de ces puissantes corporations qui, dans l’immortelle journée
d’avant-hier, ont donné à la capitale un si imposant spectacle, les membres du Gouvernement provisoire, mes chers collègues, et, à leur tête, notre vénérable président Dupont (de l'Eure), vont venir dans un instant au milieu de vous... (Vives acclamations. — Bravo ! bravo ! ) pour vous exprimer leur haute sympathie. G’est une situation admirable et toute nouvelle dans l’histoire, que ce fraternel échange de sentiments < et de pensées entre tous ceux qui composent la société et tous ceux qui sont appelés à l’honneur de la conduire.
Ecouter vos réclamations, connaître vos vœux, approfondir vos plaintes, ce n’est pas là seulement le plus ferme de nos désirs, c’est, de toutes les nécessités qui nous pressent, la plus impérieuse. Car, comment pourrions-nous travailler à votre bonheur, si nous fie possédions point par vous-mêmes le secret de vos espérances et de vos douleurs? Faites-nous donc connaître vos vœux, mais faites-le toujours avec calme, avec modération , avec ce calme qui, comme je le disais dernièrement, est la majesté de la force.
Et il importe, remarquez-le, que vous nous laissiez le droit de ne rien faire qu’avec sagesse, avec réflexion, avec maturité. Il importe, j’adresse ceci à vos cœurs, que vous nous laissiez le droit de vous résister, au besoin, pour vous être utiles. (Oui 1 oui !) Nous ne serions que de misérables charlatans si, trop dociles aux acclamations de la placo publique, nous descendions jamais à sacrifier au désir d’être populaires le devoir de servir le peuple selon la justice. (Applaudissements unanimes.)
Jusqu’ici, mes amis, le pouvoir a toujours été d’un cêté, la nation toujours de l’autre ; et ces deux forces, au lieu de se pénétrer, au lieu de se comprendre, se sont toujours considérées comme ennemies.
Voilà pourquoi toujours jusqu’ici la société a vécu entre le pouvoir par l’oppression et la liberté par la révolte. Eh bien ! tout cela va être changé. Jusqu'ici les pouvoirs ont été la résistance ; nous, nous sommes le mouvement. Jusqu'ici les pouvoirs se sont défiés du peuple, parce qu’ils avaient l’insolence de se croire audessus de lui. Nous, nous puisons toute notre force, toutes nos espérances, dans la confiance que le peuple nous donne et dans celle que nous avons en lui, parce que nous sommes sûrs que notre cœur bat à l’unisson du sien. Oui, accord fraternel entre ceux qui composent la société et ceux qui, comme je le disais, sont appelés à l’honneur de la conduire : accord fraternel, permanent, indestructible, car il faut désormais que le pouvoir ne soit plus que ceci : une réunion de gens de bien, élus par leurs égaux, pour guider, en la réglant, la marche des hommes vers la liberté. (Acclamations prolongées : Vive Louis Blanc ! vive la République /)
M. Louis Blanc se retire pour aller au-devant des membres du Gouvernement provisoire.
Quelques instants après, le chef des huissiers annonce à haute voix les membres du Gouvernement provisoire. M. Louis Blanc reparaît donnant le bras au vénérable président du Gouvernement, M. Dupont (de l’Eure). La salle entière crie : Vive Dupont (de l’Eure)!
Tous les membres du Gouvernement provisoire sont