‹ La Révolution de février au LuxembourgChapitre 5 sur 17 · PROJET D’ORGANISATION DO TRAVAIL · texte numérisé non relu

PROJET D’ORGANISATION DO TRAVAIL

20 mars 1818. '

A partir de ce jour, la Commission se trouve composée de dix délégués des ouvriers et de dix délégués

des patrons, représentant les diverses industries parisiennes. Ont été appelées à la séance du 20 mars plusieurs personnes connues par la spécialité de leurs études , et choisies de telle sorte que toutes les théories , tous les intérêts pussent être interrogés dans ce solennel débat.

M. Louis Blanc. Citoyens , nous allons agiter le plus grand problème des temps modernes. Nous avons fait appel à toutes les opinions , à toutes les lumières , afin que notre œuvre de justice commençât par l’impartialité.

Le mal présent est très-grand ; la nécessité du remède en sera mieux sentie.

Les entrepreneurs disent : « C’en est fait ! ce n’est pas seulement une monarchie , c’est une société qui s’en va. »

D’autre part , les ouvriers sont agités de pensées inquiètes : beaucoup ne veulent plus subir les anciennes conditions du travail.

Que faire ? Voici ce que nous proposons :

Aux entrepreneurs , qui , se trouvant aujourd’hui dans des conditions désastreuses, viennent à nous et nous disent : « Que l’Etat prenne nos établissements et se substitue à nous ! » nous répondrons : « L’Etat y consent. Vous serez largement indemnisés. Mais cette indemnité qui vous est due, ne pouvant être prise sur les ressources du présent , lesquelles seraient insuffisantes , sera demandée aux ressources de l’avenir : l'Etat vous souscrira des obligations , portant intérêt , hypothéquées sur la valeur même des établissements

•cédés , el remboursables par annuités ou par amortissement. »

L’affaire ainsi réglée avec les propriétaires d’usines, l’État dirait aux ouvriers: «Vous allez travailler désormais dans ces usines comme des frères associés ; pour la fixation de vos salaires , il y a à choisir entre deux systèmes : ou des salaires égaux ou des salaires inégaux ; nous serions partisans , nous , de l’égalité , parce que l’égalité est un principe d’ordre qui exclut les jalousies et les haines. »

On pourra nous objecter : « L’égalité ne tient pas compte des aptitudes diverses. » Mais, selon nous, si les aptitudes peuvent régler la hiérarchie des fonctions, elles ne sont pas appelées à déterminer des différences dans la rétribution. La supériorité d’intelligence ne constitue pas plus un droit que la supériorité musculaire ; elle ne crée qu’un devoir. Il doit plus, celui qui peut davantage : voilà son privilège !

On pourra objecter encore : « L'égalité tue l’émulation. »

Rien de plus vrai dans tout système où chacun ne stipule que pour soi , où les travailleurs ne sont que juxtaposés, n’agissent qu’à un point de vue purement individuel , et n’ont aucune raison d'établir entre eux ce que j’appellerai le point d’honneur du travail. Mais qui ne sent que, parmi des travailleurs associés, la paresse aurait bien vite le caractère d’infamie qui, parmi des soldats réunis, s’attache à la lâcheté? Qu’on plante dans chaque atelier un poteau avec cette inscription : Dans une association de frères qui travaillent , tout paresseux est un voleur.

Nous ajouterons, en faveur du système de l'égalité dans la rétribution, cette considération , décisive à nos yeux : l'élection devant seule désigner, parmi les travailleurs associés, les directeurs des travaux, l'égalité du salaire prévient les candidatures que susciterait la convoitise dans le système d’inégalité. La capacité alors, recherchera seule des devoirs plus difficiles : toute ambition sordide sera écartée d’avance, et le classement des aptitudes sera prévenu.

Du reste, que l’un ou l’autre système l’emporte dans la distribution des salaires , une fois ce point réglé , vient la question de l’emploi des bénéiices du travail commun.

Après le prélèvement du prix des salaires, de l’intérêt du capital, des frais d’entretien et de matériel, le bénéfice serait ainsi réparti :

Un quart pour l’amortissement du capital appartenant au propriétaire avec lequel l’État aurait traité ;

Un quart pour l’établissement d’un fonds de secours destiné aux vieillards , aux malades, aux blessés , etc. ;

Un quart à partager entre les travailleurs à titre de bénéfice, comme il sera dit plus tard;

Un quart enfin pour la formation d’un fonds de ré serve dont la destination sera indiquée plus bas.

Ainsi serait constituée l’association dans un atelier.

Resterait à étendre l'association entre tous les ateliers d’une même industrie, afin de les rendre solidaires l’un de l’autre.

Deux conditions y suffiraient :

D’abord on déterminerait le prix de revient ; on fixerait, eu égard à la situatiou du monde industriel, le

chiffre du bénéfice licite au-dessus du prix de revient, de manière à arriver à un prix uniforme et à empêcher toute concurrence entre les ateliers d’une même industrie.

Ensuite, on établirait dans tous les ateliers de la même industrie liu salaire, non pas égal, mnis proportionnel, les conditions de la vie matérielle n’étant pas identiques sur tous les points de la France.

La solidarité étant ainsi établie entre tous les ateliers d'une même industrie, il y aurait enfin à réaliser la souveraine condition de l’ordre, celle qui devra rendre à jamais les haines, les guerres, les révolutions impossibles; il y aurait à fonder la solidarité entre toutes les industries diverses , entre tous les membres de la société.

Deux conditions pour cela sont indispensables :

Faire la somme totale des bénéfices de chaque industrie , et cette somme totale la partager entre tous les travailleurs.

Ensuite, des divers fonds de réserve dont nous parlions tout à l’heure, former un fonds de mutuelle assistance entre toutes les industries , de telle sorte que celle qui, une année, se trouverait en souffrance, fût secourue par celle qui aurait prospéré. Un grand capital serait ainsi formé, lequel n’appartiendrait à personne en particulier, mais appartiendrait à tous collectivement.

La répartition de ce capital de la société entière serait) confiée à un conseil d’administration placé au sommet de tous les ateliers. Dans ses mains seraient réunies les rênes de toutes les industries, comme dans la main

d’un ingénieur nommé par l’État serait remise la direction de chaque industrie particulière.

L'Etat arriverait à la réalisation de ce plan par des mesures successives. 11 ne s’agit de violenter personne. L’Etat donnerait son modèle : à côté vivraient les associations privées, le système économique actuel. Mais telle est la force d’élasticité que nous croyons au nôtre, qu’en peu de temps , c'est notre plus ferme croyance, il se serait étendu sur toute la société, attirant dans son sein les systèmes rivaux par l’irrésistible attrait de sa puissance. Ce serait la pierre jeté dans l’eau et traçant des cercles qui naissent l’un de l’autre, en s’agrandissant toujours.

Tel est, rapidement esquissé, le projet que nous soumettons à la discussion.

M. Wolowski. Ainsi l’Etat se borne à donner le mouvement au système; mais il est bien entendu que l’industrie privée garderait sa liberté d’action, et pourrait faire concurrence à vos ateliers?

M. Louis Blanc. Assurément. Et celui des deux* systèmes qui absorbera l’autre sera évidemment le plus fort, le plus moral , le plus utile à la société. Mais remarquez bien qu’il y aura, dès l’abord, un avantage immense, pour les entrepreneurs particuliers, à se ranger tout de suite du côté de notre système, car ils échapperaient par là aux chances de la lutte.

M. Charpentier , délégué. Chaque industrie, dans votre système, ne formant plus qu’un corps , cette industrie ne pourrait-elle pas rançonner le consommateur? La consommation n’aurait plus, en effet, la garantie de la concurrence.

M. Louis Blanc. Je répète que le prix de revient, dans chaque industrie, sera déterminé; puis, au-dessus du prix de revient, le bénéfice à recueillir. La garantie du consommateur sera le tarif. Ce ne sera plus la concurrence qui fixera les prix , ce sera la prévoyance de l’Etat : nous remplaçons le gouvernement du hasard par celui de la science.

M. Charpentier. Le commerce, que deviendra-t-il ?

M. Louis Blanc. La société se composant d’une association deproducteurs, le marchand ne serait plus qu’un agent associéà la production, ayant le même intérêt que le producteur, et ne pèserait plus, comme aujourd’hui, sur le producteur et sur le consommateur à la fois.

M. Wolowshi. Du moment que la liberté serait laissée aux industries qui existent aujourd’hui, il nie semble qu’elles pourraient se maintenir en face des ateliers nationaux.

Ce que je craindrais, en effet, de voir, sinon disparaître, du moins s’affaiblir dans le système qui vient d'être exposé, c’est le ressort de l’activité individuelle, qui contribue si fortement à accroître la masse de la production. Or, pour améliorer le sort des classes laborieuses, il ne suffit pas que la répartition soit plus équitable, il faut surtout que la production soit considérablement augmentée. Le système qui vient d’être développé, loin d’accroître la production, me semble devoir plutôt la diminuer, en détendant ce ressort si puissant de l’activité individuelle. Ce système a surtout, à mes yeux, le tort de ne pas s’adresser principalement à la production agricole, base de la société. C’est, avant tout, par l’augmentation de la production

agricole que l’amélioration du sort des travailleurs peut être obtenue. Si la production agricole est développée, le riche, n’avant qu’un estomac, ne consommera pas davantage; toute la part obtenue en plus, profitera aux travailleurs, la répartition devant se faire d'ailleurs d’une manière plus équitable. En outre, le prix des matières diminuera d’autant, et l' industrie sera plus prospère.

AL Dupont-Whité. Je ne vois pas pourquoi les améliorations agricoles précéderaient les améliorations industrielles. Le résultat serait une baisse dans le prix des substances alimentaires, et par contre-coup dans les salaires de l’industrie ; de sorte que la situation des travailleurs se trouverait n’avoir pas changé. La réforme industrielle et la réforme agricole doivent marcher parallèlement.

M. Wolou'ski. Je n’admets nullement que le prix des salaires se règle sur le prix des subsistances. Aux Etats-Unis, le prix des subsistances est très-bas, celui des salaires très-haut ; en France, le contraire a lieu : la règle du salaire, c’est le rapport entre l’offre et la demande. L’État peut et doit améliorer le sort des travailleurs, mais en respectant ce principe. Que l'État agisse, sur le travail offert, par le développement du capital intellectuel, de l’activité humaine ; sur le travail demandé par l’impulsion donnée à tous les grands travaux d’utilité publique, par l’amélioration des voies de communication, par le crédit, par tous les moyens enfin qui peuvent développer la masse des produits : c’est bien. Si la production augmente, et que le travail s’améliore, l’expression du rapport des

deux tenues, changera au bénéfice du travailleur. Intervenons pour agir sur les deux termes du rapport ; mais respect au principe de leur équilibré.

M. Vidal. Selon M. Wolowski, c’est le principe de l’offre et de la demande qui règle le prix des salaires.

A mes yeux, le rapport de l’offre à la demande est un fait et non point un principe. La loi de l’offre et de la demande (pii régit toute l’économie, au dire de quelques écrivains, n’est, selon moi, que la théorie (le la force et du hasard. . ■ ;-.r .>.11,

En fait, il est malheureusement vrai que tout est soumis aujourd’hui à cette loi brutale de l’offre et de la demande ; mais il est souverainement injuste qu’il en soit ainsi. La loi de l’offre et de la demande, est l’expression d’un fait incontestable; mais, combinée avec la doctrine du laisser faire , elle aboutit à la violation des droits les plus sacrés.

Cependant, le taux des salaires n’est pas toujours déterminé par le rapport de l’offre à la demande. Même aujourd’hui, cette loi injuste rencontre des exceptions. Dans tous les services publics, dans toutes les administrations organisées , le travail n’est point mis au rabais, on n’adjuge point les emplois à la sousenchère. L’organisation du travail doit précisément assurer à tout homme, ce minimum de traitement que l’État garantit aux fonctionnaires, quel que soit le nombre des concurrents et des solliciteurs. L’organisation élèvera chaque travailleur au rang, à la dignité de fonctionnaire, elle lui garantira dans tous les cas, l’aisance et la sécurité, elle le fera participer, en outre, aux bénéfices de la production. Elle neutralisera pré-»

ciaément le désastreux effet de l’oITre et de la demande.

M. Wolowski a dit qu’il fallait augmenter la production ; je suis de son avis ; mais, tandis qu’il lait appel à l'individualisme pour multiplier la richesse, j'invoque, moi, l’union des forces, la puissance de l’association. L’égoïsme, l'intérêt personnel, peuvent bien surexciter un moment les instincts ou provoquer des efforts, mais tout ce qui s’est fait de grand sur la terre, a toujours été accompli au nom d'une idée ou au nom d’un sentiment. Ce sont les idées généreuses qui inspirent de grandes choses. On peut organiser le travail de telle sorte, que l’émulation soit développée au plus haut degré, sans recourir à l’appât de l’intérêt individuel; on peut exalter le courage du, travailleur jusqu'à l'enthousiasme, au nom du devoir, de la fraternité, de la justice; on peut trouver dans les mobiles purement moraux des stimulants de production bien autrement énergiques que les ressorts de l’individualisme ou de l’intérêt.

Mais nous examinons en ce moment les conditions fondamentales de l'association. Réservons ce sujet spécial des mobiles et des stimulants de l’activité humaine pour le jour où nous traiterons de l’organisation même du travail parmi les associés.

Nous verrons alors si le levier de l’individualisme et de la concurrence ne pourra pas être remplacé avec avantage par le ressort de l’émulation entre camarades, de la rivalité désintéressée.

M. Wolowski. Pour moi j’ai une telle confiance dans la liberté, non pasla liberté anarchique du laisser faire, telle qu’elle existe aujourd'hui, mais la liberté combi-*

liée avec l’association, en dehors de l'intervention constante, directe de l’Etat, que je crois fermement qu’elle saura se défendre elle-même et que l’avenir lui appartient. Définissons les mots, celui de liberté surtout. La grande révolution de 1789 nous a donné la liberté industrielle, améliorons-la, complétons-la ; la supprimer n’est pas le moyen de corriger ses abus.

M. Louis Diane. Oui définissoris les mots : les mots mal définis sont l’origine de la plupart des querelles qui divisent les hommes. M. Wolowski vient de dire que la liberté se défendrait elle-même. Contre quoi ? Contre le système d'association que nous proposons? Cela revient «à dire que la liberté se défendrait contre la liberté, car notre système a précisément pour but de réaliser la liberté. Nous sommes partis de ce point qu’il n’y a pas de liberté toutes les fois qu’il y a inégalité ; et pourquoi ? Par cette raison bien simple que, toutes les fois que les forces sont inégales, la lutte conduit nécessairement à une victoire et à une défaite. Eh bien, le vaincu est-il libre? Non! il est opprimé. Par conséquent, lorsque nous disons qu’il faut que le faible et le fort s’associent dans un sentiment de fraternité, nous demandons précisément la liberté, la liberté pour tous.

On parlait tout à l’heure de la révolution et de la liberté qu’elle nous avait donnée ; cette liberté existerait en effet, si la devise que la révolution avait inscrite sur son drapeau avait été réalisée. En quoi consiste celte devise? Dans l’union, — union d’une profondeur admirable, de ces trois mots : Liberté , égalité , fraternité. Oubliez-en un , les autres n’ont plus de signification .

Dites la liberté seulement et vous arrivez à ceci : les hommes ne s’aiment pas ; chacun pour soi ; la lutte s’engage ; les uns triomphent , les autres sont vaincus ; plus de liberté. Pour qu’elle existe, il faut la mettre dans l’égalité; et pour que l’égalité elle-même se maintienne, il faut la sanctifier par le sentiment de la fraternité.

Ainsi, liberté, égalité, fraternité, tâchons de réaliser cette devise sublime ; et voyons si le système que nous proposons la réalise.

Que voulons-nous? Qu’on sorte, par l’association, d’un régime :

Contraire à la liberté , puisque le plus faible y succombe sous le poids de forces supérieures aux siennes ;

Contraire à l’égalité, puisque la concurrence se pourrait définir : l'inégalité en mouvement ;

Contraire enfin à la fraternité, puisque la concurrence c’est la guerre.

Et ici , nous n’invoquons pas seulement le principe de la justice, nous parlons au nom de l’intérêt social.

M. Wolowski chercherait volontiers la solution du problème dans l’accroissement de la richesse générale , et surtout de la richesse agricole. Mais il ne suffit pas que la production augmente, pour que le pauvre échappe au danger de mourir de faim ; il faut qu’une répartition équitable et bien ordonnée fasse arriver jusqu’à lui la richesse accrue.

Je vais plus loin : cet accroissement de la richesse que M. Wolowski demande , rien n’est plus propre à 1 arrêter que la concurrence. Car la concurrence qu'estce autre chose qu’une interminable série de chutes ,

qu’un entassement quotidien de ruines? qu’cst-ce autre chose qu’un champ clos oii s'usent d’une manière incessante, au milieu d’un gaspillage universel et aveugle,

- toutes les forces vives de l’industrie? Si l’on pouvait faire la somme des déperditions de richesses que , sons le nom menteur de liberté , la concurrence entraîne chaque jour, à chaque heure , sur chaque point de la France, on reculerait épouvanté.

Donc, justice, intérêt social , véritable économie politique , tout concourt à condamner le régime actuel et à montrer la voie qui conduit au port. C’est que, lorsqu’une solution est bonne, elle l’est sous tous les aspects : la vérité n’est jamais à moitié vraie.

M. Woloivski. M. Louis Blanc ne comprend pas la liberté séparée des deux autres termes de la grande devise de la révolution. Je suis complètement de son avis, car quand je parle du ressort de la liberté individuelle, je suis loin de vouloir parler de l’égoïsme. La liberté , telle que je la comprends, c’est la toute-puissance de l’activité personnelle. L’égalité, telle que je la demande, ce n’est pas le niveau ; l’égalité admet des diversités de récompense , suivant la diversité des services rendus. La fraternité est le lien qui relie toute la société par le sentiment de la bienveillance mutuelle.

M . Tousscuel. Je demanderai à M. AVolowskice que les économistes entendent par la liberté et la concurrence.

M. Woloivski. La concurrence est ce que nous voyons aujourd’hui , c’est-à-dire des travailleurs qui se précipitent à l’envi pour se disputer une masse insuffisante de travail. De là, baisse du salaire et misère. Mais la liberté est dans la distribution équitable des fruits du

travail, dans l’assurance de ne jamais manquer du nécessaire.

M. Lçnis Blanc. C’est précisément parce que vous admettez qu’il n’y a pas de liberté là où il est possible qu’un homme de bonne volonté meure de faim, et que tout homme qui demande du travail a le droit d’en recevoir ; c’est précisément à cause de cette communauté de sentiment entre nous, que je m’étonne de vous voir repousser un système dont le but est de faire triompher nos communes espérances. Ce système vous parait— il ne pas devoir réaliser ces principes sur lesquels nous sommes d’accord, attaquez-le comme ne répondant pas à ces principes; mais ne l'attaquez pas au nom de ce principe qui lui sert de base.

M. H olowski. Je crains que votre système ne détruise la liberté, telle que je l’entends, c’est-à-dire le développement de toute l’activité individuelle, et qu’en affaiblissant, je le répète, ce ressort si puissant, il ne diminue la masse de la production.

M. Louis Blanc. Oui, sans doute l’émulation est nécessaire ; mais l’émulation tirée de l’intérêt personnel, c’est de l’individualisme; stimulant énergique, je ne le nie pas, mais stimulant funeste. Faut-il donc admettre tous les stimulants par cela seul qu’ils ont de la puissance? L’homme qui tue pour se venger obéit aussi à un mobile énergique. Quelle force n’a pas le mobile -qui pousse les voleurs de grand chemin* à assassiner le passant, au risque de la guillotine? Ne jugeons pas les stimulants par leur puissance, mais par leur moralité. Plus un stimulant a de force , plus il est funeste s’il est immoral.

Eh bien, l'émulation (le l’individualisme , que produit-elle? Des ruines. Nous ne voulons pas de ce genre d’émulation. Nous croyons, ainsi que vous le disait tout à l’heure M. Vidal, nous croyons qu’il y a une émulation plus élevée, plus féconde, celle qui est tirée du sentiment de l’amour du bien : celle qui pousse les armées au devant de la mort, non par intérêt , à coup sûr, mais parce qu’une voix crie : La patrie est en danger! Non , notre système ne tue pas 1 émulation; il en change le caractère. Par l'émulation que nous voulons créer, ce que l’un gagnera, l’autre ne le perdra pas ; une ruine ne sera pas la compensation d’un succès.

M. Chapelle. Quelle sera la récompense du travailleur qui se sera distingué par son activité?

M. Louis Blanc. L’estime, l'honneur, la récompense du soldat sur le champ de bataille.

M. Tuvssencl. M. Wolowski a insisté sur l'augmentation de la production agricole. Cette augmentation n’est possible que par l’association. Je citerai l’exemple de la Suisse, des provinces rhénanes, pays que la nature a faits pauvres, que l'association a faits riches. Là, en effet , existent des banques agricoles qui donnent aux cultivateurs les moyens de se procurer les machines dont ils ont besoin. L'intervention de l’État peut seule, chez nous, tirer l’agriculture de son état de malaise.

M. Wolowski. Intervention de l’État seul dans toutes les industries passives, telles que les assurances, le crédit territorial, d’accord; mais, pour les industries productives, que l'activité individuelle ne soit pas exclue, voilà mon principe.

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M. Vidal. Il ne s’agit point de transformer directement l’État en producteur universel, mais tout simplement de le faire intervenir pour commanditer le travail, pour assurer aux ouvriers qui n’ont point de capitaux cette liberté dont vous parliez tout à l'heure. Pour être libre, il ne suffit pas d’avoir le droit de développer ses facultés, il faut en avoir les moyens ou le pouvoir. l’État mettrait précisément au service des travailleurs les moyens de devenir vraiment et complètement libres.

M. Wolowski croit que le capital, comme la lance d’Achille, guérira les blessures qu’il a faites. Oui; mais à la condition qu'il change de mains. Si l’Etat fournit le crédit aux ouvriers, le capital social, sans doute, pourra guérir les blessures que le capital individuel et la concurrence ont faites aux classes laborieuses; mais cela suppose un ordre nouveau, un complet changement dans les relations de travailleur à capitaliste.

11 est bien entendu que l’association que nous proposons sera purement volontaire. Nous ne voulons point recruter de force les travailleurs et les enrôler malgré eux. Nous offrons aux ouvriers les moyens de s’associer, de travailler pour eux-mêmes ; nous les mettons en état de développer complètement leur activité, leur liberté, à côté de leurs égaux, de leurs frères. Et, comme nous pensons qu'il faut tout combiner, diriger et organiser, nous mettons à la tête de ces ouvriers un ingénieur qui les aide à bien faire ; qui, par ses conseils et par ses connaissances spéciales , les empêche de mal faire.

On a parlé de production illimitée. L’essentiel n’est

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pas de produire à l'excès, mais de produire en vue des besoins de consommation. Tout ce qu’on produirait au delà, serait déperdition de force et de capitaux , et non pas accroissement de richesse. Par l’organisation, on peut équilibrer les besoins et les moyens, proportionner toujours l'offre à la demande, arriver à la stabilité des prix, supprimer la concurrence, élever le prix du travail, réaliser la liberté pour tous, l’égalité et la fraternité.

M. Le Play. Les mines de fer de la Hongrie, celles du Hartz, sont organisées d’après ces principes. Les résultats sont on ne peut plus favorables au système de l’association. Le principe de la hiérarchie des fonctions y est admis.

M. Duveyrier. Le salaire est-il le même pour tous?

M. le Play. Non ! mais le salaire est le même pour les ouvriers de chaque catégorie. Le Hartz, plateau stérile, serait inhabitable sans les heureux effets de l’association ; une population de 50,000 habitants y vit heureuse dans ce système. Les mines de la Russie sont exploitées d’après les mêmes principes. Un officier, nommé par l’empereur, y veille à leur fidèle application.’ J’ai fait le bilan d’un ménage de serf russe employé aux travaux des mines ; j’ai fait le bilan d’un ménage d’ouvrier français dans des conditions passables, et, je le dis à regret, j’ai trouvé que le serf russe était comparablement mieux traité que l’ouvrier de France.

M. Louis Blanc. Ces faits sont très-précieux ; la seule objection qu'on puisse faire h notre système, dont la logique me paraît irréfutable, serait tirée de sa nouveauté. Si donc, à côté des principes, nous avions à

~ TDigiti

placer des exemples, nos arguments seraient sans réplique.

M. le Play. Je n’ose affirmer que pour toutes les industries l'application de ce système soit possible ; mais ce que j’afïirme, c’est que, pour l’industrie des mines, que je connais spécialement, l’application serait aussi facile qu’avantageuse.

A la suite de ce débat important, M. Bernard, délégué des ouvriers, prend la parole pour expliquer tous les inconvénients du marchandage et faire observer que, le décret du 2 mars n’étant pas partout exécuté, une sanction est nécessaire.

M. Chapelle se félicite hautement, au nom des patrons dont il est un des délégués, de rencontrer dans la discussion des ouvriers nn esprit aussi conciliant et aussi éclairé.

M. I „ouis Blanc lève la séance après avoir fait ressortir tout ce qu’il avait de fécond pour l’avenir dans cet heureux accord, résultat naturel, d’ailleurs du rapprochement des intérêts divers, sous l’influence d'un désir de justice et de paix. , >

Bittcours de H. Loiiln Blanc mr l'orgaiiiMAtion du travail

DEVANT l’aSSEMULÉE GÉNÉRALE DES DÉLÉGUÉS DES TRAVAILLEURS.

3 avril 184 S.

Mes amis , j’ai passé une partie de la journée dans mon lit; je suis très-fatigué; je suis malade. Si par hasard mes forces trahissaient ma volonté, je réclame votre indulgence.

Votre grande préoccupation en ce moment est de connaître les hommes qui , dans la future Assemblée nationale , défendront le mieux les intérêts du peuple.

Il importe donc que vous fixiez votre attention sur les idées les plus propres à amener sans secousses, sans violences, mais d’une manière certaine , votre affranchissement.

L’Assemblée nationale, dans un mois, sera réunie. Quelles questions seront portées alors à la tribune? Dans quel sens faudra-t-il qu’elles soient résolues? Voilà de quoi je désire m’entretenir avec vous. Je viens vous exposer franchement , dans toute la sincérité de mon coèur, les idées que je crois les plus fécondes ; je viens me mettre en communion de sentiment avec vous, et savoir si nous pensons, si nous sentons en commun.

Il y a quelques jours, nous avons agité devant la commission permanente un projet d’organisation du

travail qui a été travesti par des interprétations malveillantes et des commentaires intéressés , notamment en ce qui touche le principe de l'égalité des salaires.

Eh bien , le système que nous avons exposé d’une manière sommaire devant trente ou quarante personnes, il s’agit aujourd'hui pour nous de le reprendre, de le développer devant les délégués des travailleurs, alin que par eux il arrive, dans sa vérité, à tous les hommes du peuple.

Depuis que la Commission de Gouvernement pour les travailleurs est installée, elle a vu passer sous ses yeux des douleurs dont le spectacle l’a presque épouvantée ; et pas une de ces douleurs qui ne soit le résultat lamentable, mais forcé, de la constitution actuelle de la société !

Ainsi donc, c’est au salut de la société tout entière, par l’affranchissement des travailleurs et la fécondation du travail , que l’Assemblée nationale aura bientôt à pourvoir. La question est difficile à résoudre , mais elle s’impose à nous comme la grande , comme l’inévitable nécessité des temps modernes. ( De toutes parts et avec émotion : Oui l oui! ) J’en suis, pour ma part , tellement convaincu, que depuis longtemps j’ai pris envers moi-même l’engagement de ne pas dérober un jour à ces éludes orageuses , et cet engagement, je le tiendrai, dussé-je mourir avant la solution du problème!

(Plusieurs délégués se levant et tendant la main : Et nous aussi ! )

Le principe sur lequel repose la société d’aujourd’hui, c’est celui de l’isolement, de l’antagonisme, c’est la

concurrence. Voyons un peu ce qu’un semblable principe peut porter clans ses flancs.

La concurrence, c’est, je le (lis tout d’abord, c’est l’enfantement perpétuel et progressif de la misère. Et, en effet, au lieu d’associer les forces de manière à leur faire produire leur résultat le plus utile, la concurrence les met perpétuellement en état de lutte; elle les annihile réciproquement, elle les détruit les unes par les autres. De quoi se composent aujourd’hui, je le demande, les bénéfices de tout atelier ? N’est-ce pas de la ruine de maint atelier rival ? Quand une boutique prospère, n’est-ce point parce qu’elle est parvenue à arracher comme une proie l’achalandage des boutiques voisines? (Bravo! bravo!) Que de fortunes uniquement formées de débris ! Et de combien de larmes ne se compose pas souvent le bonheur de ceux qu’on appelle les heureux! (Vifs applaudissements.) Or, est-ce une société véritable que celle qui est constituée de telle sorte, que la prospérité des uns corresponde fatalement aux souffrances des autres? Est-ce un principe d’ordre, de conservation, de richesse, que celui qui fait de la société un amalgame désordonné de forces, dont les unes ne triomphent que par l’incessante destruction des forces opposées? (Des divers côtés de la salle : Oui! oui ! vous avez raison ! ) Je vous remercie de cette interruption sympathique ; car, contre toutes les attaques, qui servent de recompense à ceux qui, par dévouement à la chose publique, affrontent tant de fatigues et de périls, contre ces attaques, de jour en jour plus envenimées, votre adhésion nous est un rempart,

et il nous est doux de trouver appui dans vos cœurs. (Marques unanimes d’assentiment.)

La concurrence est une cause d’appauvrissement général, parce qu’elle entraîne une déperdition de travail humain, immense et continue ; parce que chaque jour, à chaque heure, sur chaque point du sol, elle révèle son empire par l’anéantissement de quelque industrie vaincue , c’est-à-dire par l’anéantissement des capitaux, des matières premières, du travail, du temps, employés par cette industrie. Eh bien , je n'hésite pas à affirmer que la masse de richesses ainsi dévorées est tellement considérable, que quiconque la pourrait mesurer d'un coup d’œil reculerait d'effroi* (Bravo!)- La concurrence est une cause d’appauvrissement général, parce qu elle livre la société au gouvernement grossier du hasard. Est-il, sous ce régime, un seul producteur, un seul travailleur, qui ne dépende pas d’un atelier lointain qui se ferme, d’une faillite qui éclate, d’une machine tout à coup découverte et mise au service exclusif d’un rival? Est-il un seul producteur, un seul travailleur, à qui sa bonne conduite, sa prévoyance, sa sagesse, soient de sûres garanties contre l’effet d’une crise industrielle? La concurrence force la production à se développer dans les ténèbres, à l’aventure, en vue de consommateurs hypothétiques et de marchés inconnus. De là un désordre inexpri- ■ niable; de là impossibilité absolue d'établir entre la production et la consommation cet équilibre d’où sort la richesse. Aussi, que voyons-nous? A côté de telle industrie qui regorge de bras, telle autre en appelle vainement. A coté de tel marché qui reste désert, tel

autre se montre déplorablement engorgé. C’est l’impuissance dans la confusion, c’est la pauvreté par le chaos. Et quelle sécurité 'possible dans un semblable régime? Quand j’aurai dit que la concurrence réduit l’industrie à n’étreplus qu’une loterie meurtrière, osera-t-on me répondre, comme les économistes anglais : Tant pis pour celui qui tire un billet perdant! Où l’anarchie est installée, tenez pour certain qu’il y a ruine, et que la ruine éclatera tôt ou tard, dans un an, dans deux ans, à un jour donné, qui sera, par exemple, le 2i février 18^.8. (Applaudissements prolongés.) Grande leçon qui prouve que nul moyen n’existe d’éluder cette invincible loi de la solidarité humaine! Leçon terrible qui crie aux hommes : Vous n’avez pas voulu de la solidarité dans le bonheur : vous la subirez dans les désastres! (Energiques et unanimes applaudissements.)

La concurrence est une cause d’appauvrissement général, parce qu’elle rend nécessaire une foule d’êtres parasites qui ne vivent que du désordre qu’elle crée. Si la société était fondée sur ce principe de fraternité qui, je le proclame bien haut, est la vraie source de la richesse, où serait la nécessité de tant de fonctions qui, aujourd’hui, ne consistent qu’à régler les débats, qu’à terminer les discussions, qu’à couper court aux querelles et aux haines, engendrés par la séparation des intérêts? Imaginez des milliers d’hommes sans cesse occupés à reconstruire un mur que des milliers d’hommes sont sans cesse occupés à abattre : voilà l’image de l’activité sociale, telle que la concurrence la détermine. (C’est vrai !)

Impulsons cette démonstration. La concurrence est une cause d’appauvrissement général , parce que, loin de tendre à universaliser l’application des découvertes du génie, elle les renferme dans le cercle du monopole et souvent même les transforme en agents de destruction. Ainsi, que, dans le régime de concurrence, une machine soit inventée, profitera-t-elle à tous, à tous sans exception? Non, vous le savez bien. Ce sera une massue avec laquelle l'inventeur breveté écrasera ses compétiteurs et cassera les bras h des légions d’ouvriers. Laissez-moi vous présenter ici une comparaison saisissante. Supposez, pour un moment , que le génie de l’homme se soit élevé, dans la région des découvertes, à une telle hauteur, que tout le travail humain puisse être remplacé par l’action des machines ; et voyons ce qui en résulterait dans le système d’association d’abord, puis dans le système actuel, la concurrence.

Dans le premier de ces deux systèmes, qui par sa nature exclut tout privilège , tout monopole, tout brevet d’invention , et répartit entre tous la richesse , il est évident que la substitution générale des machines au travail humain n’aurait qu’un résultat, celui de permettre à tous les hommes le repos du corps , en remplaçant, à leur profit, le labeur manuel par la culture de l’intelligence , par le développement des hautes études, par la pratique de plus en plus perfectionnée de ce qui tient h l'imagination, aux arts, à la poésie. Dans le système de concurrence , au contraire , qui livre chacun à scs propres forces , et dont l’étendard porte

ces sauvages devises : Au pins riche , au plus habile le

succès! Malheur aux vaincus! Dans le système de la concurrence, qui fait de toute découverte la propriété exclusive d’un seul ou de quelques-uns, qu’arriveraitil si l’on parvenait à inventer assez de machines pour rendre tout le travail humain superflu? Ce qui arriverait ! je frémis de le penser : les trois quarts de la population mourraient de faim ! (Sensation profonde.) Comprenez-vous bien la portée d’un tel rapproche- < ment ? (Oui! oui ! oui 1)

Les découvertes de la science sont trois fois saintes; considérée en elle-même, l’invention d’une machine destinée à épargner aux hommes une fatigue est un incommensurable bienfait. D’où vient donc qu’aujourd’hui des milliers de travailleurs sont quelquefois réduits à la misère par l'application d’un procédé nouveau? Est-ce la faute de la science, est-ce la faute du génie, est-ce la faute des machines, qui asservissent la nature à l’humanité? Non , c’est la faute d’un régime si absurde, si vicieux, que le bien même ne peut s’y produire qu’accompagné d’un immense cortège de maux. En serait -il ainsi, dites-moi, sous une loi d’universelle association? Concevez-vous que le génie pût jamais être pour un seul homme un sujet d’inquiétude, là où existerait dans toute sa splendeur la solidarité des intérêts? Le génie!... ah! sa grandeur consiste à se mettre au service de l’humanité tout entière ; et lorsqu’il en est réduit à fournir au monopole, à la cupidité, des armes de combat, c’est, j’en ire, parce que sa mission est dénaturée ! (Vive sensation.)

En vous expliquant pourquoi la concurrence était une cause d’appauvrissement général , je ne vous ai

pas dit quelle provoquait entre ouvriers une compétition qui les condamne à se disputer l’un à l’autre l'emploi ; qui les réduit à se vendre au rabais pour obtenir la préférence ; qui pèse, par conséquent, sur les salaires et resserre la consommation en même temps qu’elle donne à la production une ardeur déréglée et dévorante. Que vous aurais-je appris à cet égard que vous ne sachiez, hélas 1 par la plus cruelle de toutes les expériences.

ülais un trait essentiel manquerait à ce triste tableau, si j’oubliais d’ajouter qu’en créant la misère, la concurrence crée l’immoralité. Car, qui oserait le nier? C’est la misère qui fait les voleurs ; c’est la misère qui, en greffant le désespoir et la haine sur l’ignorance, fait la plupart des assassins ; c’est la misère qui fait descendre tant de jeunes lilles à vendre hideusement le doux nom d’amour. Qu’on lise les feuilles judiciaires, qu’on interroge le registre des écrous, qu’on fouille dans les archives de la prostitution, et qu’on réponde 1 Voilà donc la société introduisant au milieu d’elle, par le seul vice de sa constitution, la haine, la violence, l’envie ; la voilà se plaçant elle-même dans celte alternative : ou d'être opprimée par en haut, ou d’être incessamment troublée par les attaques d’en bas. Que le système d'où naît une situation aussi désastreuse se défende 1 Nous l’accusons hautement d’immoralité. ( Bravo ! )

Mais quoi ! on nous avertit que si nous touchons à la concurrence, nous portons la main sur la liberté.

Une pareille objection est-elle sérieuse?....

Avant de lu repousser, j’ai à vous prémunir contro

jogle

Digiti;

tout sentiment d’irritation. Dieu me préserve de venir ici vous exciter à la colère et faire appel à des impatiences farouches dont vous seriez victimes les premiers ! La manière même dont je pose la question vous montre assez que les maux signalés accusent non pas tel ou tel homme, telle ou telle classe, mais une organisation sociale vicieuse, un faux principe. Or, changer une mauvaise organisation sociale, écarter un faux principe, ce n’est point là une affaire d’impatience et de révolte, c’est une affaire d’étude et de science. Quant à moi, mis journellement en rapport avec le peuple depuis la révolution de février, j’ai pleine confiance dans sa modération. C’est pourquoi je n’hésite pas à m’entretenir avec vous de vos souffrances. Le moindre emportement dans vos plus légitimes désirs, la moindre violence dans vos actes, risquerait de tout compromettre. Voilà, grâce au Ciel, ce que vous sentez aussi bien que moi; et c’est un des plus glorieux indices de la grandeur de nos prochaines destinées, que cette disposition du peuple à attendre son affranchissement, non de la force brutale, mais de l’ordre, de la discussion libre, de la science. Oui, mes amis, soyons calmes, soyons patients et modérés. Laissons les vulgaires ressources de la violence à nos adversaires. Nous avons de notre côté la justice et la raison : ne faisons pas à la raison, à la justice, cette injure de nous défier de leur triomphe au moment où elles vont enfin avoir la parole.

( Applaudissements. )

Je reprends. On nous reproche d’attaquer la liberté en attaquant la concurrence. Ah ! j’avoue qu’un tel reproche me remplit d'étonnement. Car si nous ne

voulons pas de la concurrence, c’est précisément parce que nous sommes les adorateurs de la liberté. Oui , la liberté, tuais la liberté pour tous , tel est le but à atteindre, tel est le but vers lequel il faut marcher. (Bruyante approbation.) Voyons si le régime actuel y conduit.

Que la liberté existe aujourd’hui , et dans toute sa plénitude, pour quiconque possède des capitaux, du crédit, de l’instruction , c’est-à-dire les divers moyens de développer sa nature, je suis certainement loin de le nier.

Mais la liberté existe-t-elle pour ceux à qui manquent tous les moyens de développement , tous les instruments de travail? Quel est le résultat de la concurrence ? N’est-ce pas de mettre les premiers aux prises avec les seconds, c’est-à-dire des hommes armés de pied en cap avec des hommes désarmés? La concurrence est un combat, qu’on ne l’oublie point. Or, quand ce combat s’engage entre le riche et le pauvre , entre le fort et le faible , entre l’homme habile et l’ignorant, on ne craint pas de s’écrier : Place à la liberté ! Mais cette liberté-là, c’est celle de l’état sauvage. Quoi ! le droit du plus fort, c’est ce qu’on ne rougit point d’appeler la liberté ! Eh bien , je l’appelle , moi , l’esclavage. Et j’affirme que ceux d’entre nous qui , par suite d’une mauvaise organisation sociale, sont soumis à la tyrannie de la faim, à la tyrannie du froid, à la tyrannie invisible et muette des choses, sont plus réellement esclaves que nos frères des colonies , qui travaillent sous le fouet du commandeur, mais qui, du moins. Sont assurés de leur lendemain. (C’est vrai! c’est vrai! Applaudissements.)

Lorsque, chaque jour, des malheureux à qui une compétition désordonnée ferme les avenues du travail viennent nous dire ici : « De grâce , du travail pour nous! du pain pour nos femmes et pour nos enfants ! »

et que nous n’avons rien à leur répondre ces

hommes sont-ils libres? (Non ! non!)

L’étendard que Spartacus leva dans l'antiquité portait-il une devise plus profonde , plus poignante que celle des ouvriers lyonnais : « Vivre en travaillant!... » Je n’achève pas... Ceux qui l’adoptèrent, cette devise , étaient-ils libres? ( Voix nombreuses : Ils étaient esclaves de la faim ! )

Disons-le bien haut : la liberté consiste , non pas seulement dans le droit , mais dans le pouvoir donné à chacun de développer ses facultés. D’où il suit que la société doit à chacun de ses membres , et l'instruction , sans laquelle l'esprit humain ne peut se dévelopi>er; et les instruments de travail, sans lesquels l’activité humaine est d’avance étouirée ou tyranniquement rançonnée.

11 faut donc, pour que la liberté de tous soit établie, assurée, que l’État intervienne. Or, quel moyen doit-il employer pour établir, pour assurer la liberté? L’association. A. tous, par l'éducation commune, les moyens de développement intellectuel ; à tous , par la réunion fraternelle des forces et des ressources, les instruments de travail ! Voilà ce que produit l’association , et voilà, ce qui constitue bien véritablement la liberté. (Bravo !)

Du reste, qu’on ne s’y trompe pas, ce grand principe de l'association, nous ne l'invoquons pas seulement comme moyen d’arriver à l’abolition du prolétariat ,

mais comme moyen d’accroître indéfiniment la fortune publique , c’est-à-dire que nous l’invoquons pour les riches, pour les pauvres, pour tout le monde. Car, autant la concurrence déploie de force pour tarir les sources de la richesse , autant l’association en possède pour les multiplier, les agrandir. Avec l’association universelle, avec la solidarité de tons les intérêts nouée puissamment, plus d’efl’orts annulés, plus de temps perdu, plus de capitaux égarés, plus d’établissements se dévorant les uns les autres ou mourant du contrecoup de quelque faillite lointaine et imprévue, plus de produits créés à l’aventure, plus de machines nouvelles devenant des instruments de guerre , plus de travailleurs enfin cherchant au milieu d’un désordre immense , l’emploi qui les cherche eux-mêmes sans les trouver.

Et maintenant , quel sera dans ce régime nouveau le meilleur mode do répartition à établir , soit dans les travaux, soit dans la rémunération ?

Je suppose un instant la société arrivée au dernier terme de son perfectionnement : que faudrait-il pour que tous les homnjes y fussent heureux ? deux choses : d’abord, que chacun pût développer librement ses facultés et ses aptitudes ; ensuite, que chacun pût contenter pleinement ses besoins et ses goûts. L’idéal vers lequel la société doit se mettre en marche est donc celui-ci : produire selon ses forces, consommer selon ses besoins. ( Oui ! oui ! c’est évident. )

Mais cet idéal, y peut-on atteindre aujourd’hui? Je ne le pense pas. En premier lieu, le bienfait de l’éducation n’ayant été jusqu’ici accordé aux hommes que

par privilège, en vertu d'une naissance plus ou moins heureuse, c’est-à-dire sur les indications du hasard, les fonctions ne se trouvent nulle part déterminées par les aptitudes, qui presque partout sont ignorées ou s’ignorent; en second lieu, il est malheureusement trop certain que la civilisation vicieuse dont nous portons aujourd'hui le poids, et qui obscurcit les lois de la nature, se trouve avoir créé une foule de besoins factices , de goûts dépravés, de vains désirs, qui , dans l’idéal dont nous parlions tout à l’heure , se traduiraient en exigences désordonnées et ruineuses. Si l’on prétendait appliquer dès à présent ce principe , que chacun doit travailler scion ses aptitudes et ses forces, que chacun doit consommer selon ses besoins, oii serait la limite des besoins? où serait la règle des aptitudes ? L’objection est sérieuse, fondamentale. Sans doute, elle n’aurait pas de valeur au sein d’une société suffisamment éclairée , parce que là, évidemment, la règle des aptitudes serait fournie par l’éducation, et que la limite des besoins y serait clairement indiquée par la nature et assignée par la morale. Mais l'histoire ne se fait pas en un jour. Tout siècle a sa besogne : la nôtre n’est .peut-être pas de réaliser le souverain principe d'ordre et dejustice. Dans ce long voyage de l'humanité vers le bien, nous avons encore quelques étapes à fournir. Mais s’il nous est refusé de toucher au but suprême, ayons du moins le mérite de l’apercevoir et la gloire d’y marcher.

Nous voici donc ramenés à ce qui serait présentement applicable.

Vous connaissez le projet d’organisation du travail que nous avons naguère proposé ; vous savez par quels

moyens, tirés de l’état actuel des choses, nous estimons qu’on pourrait arriver à une solidarité parfaite, d’abord entre les ouvriers d’un même atelier , puis entre les ouvriers d’une même industrie, et enfin entre toutes les industries diverses. ( Voir le Moniteur du 24 mars 1848. ) Bientôt nous publierons le résultat de nos études sur l’établissement d’ateliers agricoles et sur le lien qui les doit unir aux ateliers industriels, de manière à compléter notre plan.

Or, une fois l’association établie dans un atelier , quel serait le meilleur mode de répartition à introduire? Conviendrait-il d’admettre l’inégalité des salaires, en réservant l’égalité pour la distribution des bénéfices ; ou bien admettrait-on l’égalité dans la distribubution des salaires et des bénéfices en même temps?

Nul doute que l’inégalité des salaires ne soit le système le plus approprié à notre éducation, à nos habitudes, à nos mœurs, à l’ensemble des idées généralement répandues. Nul doute, par conséquent, que ce système ne lut préférable au point de vue purement pratique ; aussi n’avons-nous eu garde de l’exclure, quoi qu’en aient pu dire des critiques superficiels ou intéressés peut-être à obscurcir la vérité, quoi qu’en aient pu dire des hommes qui trompent le peuple, voulant continuer de l’asservir. Non, il n’est pas vrai que nous ayions condamné absolument le système de l’inégalité des salaires, combinée avec l’égale répartition des bénéfices. Ce qui est vrai, c’est qu'à ce système, plus conforme à la situation présente, nous en avons opposé un autre plus en rapport avec nos pressentiments de l’avenir. Et pourquoi lavons-nous fait, alors

Digitizec

surtout que nous laissions aux travailleurs la liberté du choix? Parce qu’il est du devoir do ceux qui conduisent les aiïaires de songer à la fois aux choses du jour et à celles du lendemain. Ce que je disais naguère, je le répète avec une conviction réfléchie : les pouvoirs qui nous ont précédés se vantaient d’être la résistance ; nous, nous sommes le mouvement . 11 nous était donc commandé, en nous élevant à ces hauteurs , d’examiner si l’inégalité des salaires n’était pas dès à présent acceptable dans les ateliers nouveaux, du moins pour les travailleurs les plus impatients de jouir des bienfaits de la fraternité.

Et avant tout, posons bien en fait que nous n’avons jamais entendu appliquer l’égalité des salaires à l'industrie privée et dans le régime actuel de concurrence. Il est manifeste que là où les travailleurs ne sont attachés l’un à l’autre par aucun lien, les rétribuer également, ce serait offrir une prime à la paresse et détendre le ressort de l’activité individuelle.

En effet, dans un atelier où chaque ouvrier traite isolément, séparément avec l’entrepreneur, avec, celui que jusqu’à la révolution de février on avait appelé le maître (applaudissement 11 ) qui donc a intérêt à ce que son voisin remplisse consciencieusement sa journée ? Qui pourrait s’en inquiéter ? Nous travaillons pour le compte d’autrui, au profit d’autrui ; si mon camarade se croise les bras, que m’importe? C’est l’affaire du patron, ce n’est pas la mienne. Voilà justement ce qui fait que, dans le régime d’individualisme où nous Vivons en ce moment, l'inégalité des salaires est uu aiguillon indispensable.

Aussi ne saurions-nous trop insister sur ce point, que l’égalité des salaires n'a été indiquée par nous qu’en vue d'un régime tout différent de celui d’aujourd'hui , qu’en vue d’un régime d’association et d’étroite solidarité. Car alors tout change : c’est alors que chacun est intéressé à stimuler le zèle de ses camarades, à activer un labeur dont chacun recueillera les fruits; c'est alors que le point d’honneur devient d’une énergie souveraine. Qui oserait ne pas.jtajjer sa dette de trayait, quand, à l’égard de. ses associés, de ses frères, sa paresse serait une lâcheté et un vol? (Hravo! bravo!) Sans parler ici de 1 entrainement physique et presque machinal qui fait aller du même pas une multitude en marche, est-ce donc si peu connaître la nature humaine que de croire à cçjte électricité morale qui se dégage du coptact d'hoppnes assqciés, coopérant à une œuvre commune sous l'empire d’une même idée* sous l’impulsion d’un meme sentiment? (Applaudissements prolongés. — C’est vrai ! c’est vçai !.)

A Dieu ne plaise, au surplus, que nous considérions l’égalité des salaires comme mdisanj d’une manière complète le principe de la justice] Nous avons donné tout à l’heure la vraie forpnde : que chacun produise selon son aptitude et .ses forces, que chacun consomme selon ses besoins. Ce qu( revient à dire que l’égalité juste, c’est la proportionnalité. Mais quoi ! cette proportionnalité, elle exisje aujourd’hui. Seulement c’est au rebours et de la raison et de l’équité ; car* au lieH d’être rétribué selon ses besoins, on est rétribué selon ses facultés, et, au lieu de travailler selon ses facultés, on travaille selon ses besoins ! (Sensation. )

Quelque imparfait qu’il soit, le système de l’égalité des salaires a du moins l’avantage de constituer une transition entre une proportionnalité fausse et la proportionnalité vraie ; car, que la rétribution doive se mesurer à la capacité, on ne saurait certainement le soutenir jusqu’au bout. 11 faudrait donc que , là où la capacité est nulle, la rétribution fût nulle aussi; il faudrait donc laisser mourir de faim les idiots, les infirmes, et les fous ! Pourquoi, dès-lors, des hospices pour les uns et iiicêtre pour les autres? On le voit, la société est obligée de violer en cela son propre principe , tant ce principe outrage la nature ! Et ce n’est pas seulement au sein des sociétés chrétiennes que cette solennelle contradiction s’est manifestée. Dans l’antiquité, par une exagération bizarre mais touchante, un individu atteint de folie était regardé comme sacré, et tous les hommes doués d’intelligence se croyaient responsables de la vie du malheureux qu’avait abandonné la raison.

Ainsi, d’un bout de l’histoire à l’autre, a retenti la protestation du genre humain contre ce principe : « A chacun selon sa capacité , » la protestation du genre humain en faveur de ce principe : « A chacun selon ses besoins. » ( Marques unanimes d’assentiment.)

Qu’il reste donc bien entendu que l’égalité des salaires ne saurait être à nos yeux qu’un acheminement vers la justice, et, d’un autre côté , nous avons cru devoir l’indiquer comme une condition d’ordre, comme une garantie de la durée de l’association , rien n’étant plus propre que l’inégalité à faire naître des divisions , à susciter l’envie, à engendrer la haine.

Maintenant , est-ce à dire que ce système d’égalité

dans la rémunération doive être étendu de l’ouvrier au fonctionnaire publie , et même aux chefs de l’Etat?

Sans hésiter nous répondons que, si l’association devenait assez vaste pour embrasser l’ universalité des citoyens et faire de la nation une grande famille, ce serait alors le cas d’appliquer le principe supérieur de justice : Devoir en proportion des aptitudes et des forces, droit en proportion des besoins.

Ainsi se trouverait réalisée cette admirable parole de l’Evangile : « Que le premier d’entre vous soit le serviteur des autres. » Et ce n'est certes pas nous qui nous élèverions contre une semblable maxime. (Applaudissements.)

Pour moi, je vous le déclare, je me fais une si haute idée du pouvoir, que celui qui y verrait une question d’émoluments me paraîtrait le dernier des hommes. 11 y a dans le fait de commander à ses semblables je ne sais quoi de présomptueux qui a besoin d’être amnistié par la passion de leur être utile. Gouverner , c’est se dévouer. (Applaudissements prolongés.)

On a demandé si je consentirais à m’appliquer la règle que je proclame. Voici ma réponse : Pans le système d’universelle association, ans le système, complètement réalisé, que j’appelle de tous mes vœux....

OUI ! (Acclamations unanimes.) Et ce OUI, je désire qu’il soit imprimé à 200,000 exemplaires, pour que, si jamais je venais à le renier, chacun de vous pût , un exemplaire à la main, me démentir et me confondre.

(Nouvelles et bruyantes acclamations.)

Quelques mots encore, à moins que votre attention ne soit fatiguée. (Pe toutes parts. Non! Non!) On a

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essayé de répandre parmi les ouvriers la crainte que l’égalité du salaire ne descendît pour eux au niveau du minimum. Tel ouvrier, a-1-on dit, qui gagnait 6 francs, sera réduit à n’en gagner que 3, comme l'ouvrier moins habile. Nous n’aVrms jamais ni rieiÜvdulu ni rien avancé de semblable. Notre conviction profonde, au contraire, est que l’égalité, en tant qu’elle se combinerait avec l’association, assurerait à chacun le màkiihim des salaires d’aujourd’hui. 11 s’agit pour nous, non pas d’abaisser, mais d’élever de plus en plus le niveau du bien-être.

Au surplus, entre légalité et l’inégalité, libre à voué de choisir.

Seulemerft, rappelez-vftus que l'association est féconde pour lé bonbéér.' La fraternité , c’est la science de la richesse. Soyez frères , vous serez riches ; soyez frères, vous serez heureux par le devoir. '

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