ASSOCIATIONS FONDÉES
Tout en travaillant ainsi à rapprocher des intérêts divisés , nous avons voulu rapprocher aussi l’avenir du présent par quelques créations nouvelles. Plusieurs associations importantes ont été fondées par nos soins; à l'heure qu’il est, ces sociétés travaillent au milieu de Paris.
L’ancienne prison de Clichy est devenue un vaste atèlier. Les ouvriers tailleurs, réunis en association, y exécutent de grands travaux pour l’État. Voici quelques détails sur l’organisation et la situation de la société;
Le principe sur lequel repose Fatacfciatioti des ouvriers
tailleurs est la fraternité. Association mobile , elle est toujours ouverte au travailleur qui se présente, en demandant du travail et en acceptant les conditions fraternelles de la maison. Ces conditions sont l’égalié du salaire pour tous les associés, le partage égal des bénéfices, et l’activité dans le dévouement.
Un jury, nommé par élection, est chargé de veiller au bon ordre, et, s'il y a lieu, de prononcer les exclusions.
Trois délégués, élus par l’association, la représentent et l’ administrent conjointement avec une commission administrative.
Une commission d’examen contrôle les actes de l’administration.
La Commission de Gouvernement pour les travailleurs est représentée près de l’association par un agent, M. Frossard, entré en fonctions depuis le H avril.
L’association est installée et travaille depuis les premiers jours de ce mois.
L’Etat lui a commandé, pour la garde nationale sédentaire, 1 OC » , 000 tuniques, à 10 fr. la tunique, et 100,000 pantalons, à 3 fr., le drap étant fourni ; pour la garde nationale mobile, 10,180 tuniques à 11 fr., 10,180 pantalons à 3 fr.
Ces travaux sont exécutés , en ce moment , par environ 1,200 associés. De plus, l’association donne du travail au dehors à un grand nombre d’ouvrières culottières.
Malgré les frais d’installation et de matériel, l’association, inventaire dressé de sa situation au bout du premier mois, se trouve déjà avoir un bénéfice à partager ; bénéfice modeste, il est vrai, comme tout béné-
fice de début, mais qui est à la fois un encouragement et une espérance.
Le nombre considérable d’ouvriers qui se sont présentés dans les premiers jours, et qui ont dû se partager des travaux insuffisants pour tant de mains; l'affluence, quelque peu désordonnée des gardes nationaux qui venaient en foule aux portes des ateliers demander leurs habits ; l’inexpérience administrative, si naturelle dans les premiers jours, ont causé d’abord quelque confusion dans le travail. Mais des mesures d’ordre ont été prises, et aujourd’hui, les ouvriers associés, les uns réunis dans la vaste salle de l'ancien parloir, les autres dispersés par groupes dans les cellules, travaillent avec la généreuse ardeur que donne la certitude de servir une idée féconde. Noble spectacle, au milieu des luttes de l’antagonisme universel, à côté des intérêts aux prises, que cette grande assemblée d’hommes unis par les liens de la plus intime solidarité; touchant spectacle que cette prison devenant le premier asile de la vraie liberté !
La caserne de l’allée des Veuves, aux Champs-Elysées, a reçu une seconde société fondée sur les mêmes principes de dévouement fraternel. Les selliers y travaillent aux équipements de la cavalerie.
Les ouvriers lileurs, réunis en une troisième association, ont reçu également des commandes importantes de l’Etat, et se sont entendus, par nos soins, avec une autre association, celle des ouvriers passementiers.
Chaque jour, des sociétés nouvelles se présentent devant lu Commission avec leurs plans et leurs statuts, demandant aide et approbation. Les chefs d’a-
lelîers viéimenl , de lotir roté, offrir leurs usines à l'htiit , et mettre à sa disposition leurs instruments ne Travail, tes uns par générosité, d'autres par un calcul intelligent.
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A en juger par la force du courant qui emporte la vieille société, la transformation, sans la crise, serait facile et prompte. Le mouvement est donné en effet; il est irrésistible. Tout pousse, tout est entraîné vers l’association, système sauveur qui tôt ou tard sera béni par ceux-là surtout qui, aujourd’hui, le décrient et le calomnient. Le régime de la concurrence, de l’antagonisme, c’est-à-dire de l’anarchie et de la haine, du désordre et de la guerre , abdique au sein des calamités qu’il a produites.
Peut-être pourra-t-on retarder sa chute par quelques compromis d’un jour; et, pour notre compte* nous ne nous refuserons pas à étayer de notre mieux cet édifice vieilli qui, de toutes parts, se lézarde et craque. On peut nous en croire, nous à qui, depuis la révolution de février, cette périlleuse et ingrate besogne n’a valu que fatigues presque surhumaines, injures, calomnies* et calomnies de la part de ceux-là mêmes dont, au risque de notre popularité, quelquefois au pétil de notre vie, nous protégions la sécurité ! Mais qu’on ne se fasse pas illusion ! Le temps est passé des vains palliatif : à une situation désespérée il faut des remèdes souverains....
Lesquels ? C’est ce que nous avons cherché de bonne foi, en tenant compte des nécessités d'une transition, avec tous les ménagements que l’équité conseille, mais
aussi en partant <U» ce principe : Fais ce que dois, et le bien adviendra.
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Nous n’avions pas seulement à pourvoir aux nécessités de la situation présente ; nous avions à rassembler des matériaux pour l’avenir. Aussi avons-nous médité sérieusement et discuté avec le plus grand soin , dans le plus grand détail, la plupart des questions d’oii dépend le salut du peuple, et par là nous entendons le salut de la société tout entière ; car nous ne saurions, trop le répéter : les intérêts sont solidaires , et s’ils en Sont venus à se considérer comme ennemis, cela tient uniquement au défaut d’étude et à un ordre social vicieux. Ceux qui aujourd’hui nous combattent avec un emportement si peu réfléchi ne savent pas jusqu’à quel point nos idées sont faites pour les rassurer et les protéger.
N’importe! le jour viendra où les plus aveugles nous rendront justice : notre conscience nous en répond, et cela nous suffit.
Le secrétaire général de la Commission de Gouvernement pour les travailleurs, M. François Vidal, et M. C. PecqUeur, ont été chargés de résumer les principaux résultats de nos délibérations intérieures.
Voici l’ensemble des idées que nous avons cru devoir vous soumettre :
A l’ancienne féodalité territoriale et militaire a succédé, en cos derniers temps, une féodalité financière ,
industrielle et commerciale, qu’il s'agit aujourd'hui de détruire au nom de la solidarité humaine, c’est-à-dire ■ au prolit de tous , de tous sans exception.
Par la volonté de Dieu, une nouvelle et plus haute conception du droit est née du mouvement caché des siècles. Les sentiments et les idées ont changé dans les âmes et dans les esprits ; les mœurs et les institutions tendent nécessairement à changer dans les sociétés modernes. Les monstrueux résultats du laisser faire ont achevé de le discréditer sans retour. L’édifice économique du passé craque de toutes parts, miné dans ses fondements; et la société, telle que l’ont faite la concurrence et l’isolement, est devenue presque impossible. L’industrie, le commerce , tout le travail national, toute l’activité du monde européen , se trouvent livrés à un désordre radical et permanent, à des crises périodiques, à une imprévoyance absolue. L’insulïisance et le désordre sont partout ; l’arène du mercantilisme est couverte de blessés et de morts. Une forte portion du peuple subit un sort lamentable; un travail incessant l’exténue, l’atrophie, la déprime, la moissonne , grâce à ce régime économique aujourd’hui tant vanté. Faute de travail , il en est qui vivent plongés dans une misère héréditaire de chaque heure; il en est d'autres qui, par la douleur et les privations, succombent à toutes les suggestions du désespoir.
Mais voici le moment venu de compter avec la misère, d’aviser aux mesures réparatrices. Sur l’étendard sacré autour duquel se groupe le peuple, on a écrit trois mots qu'aucune main désormais n’effacera; car la réalisation de cette devise est amenée par le cours
indomptable des choses : Liberté, Égalité, Fraternité.
Or, deux grandes formes ou combinaisons semblent destinées à envelopper en quelque sorte les nouveaux rapports civils et sociaux ; deux grandes idées , corollaires obligés des sentiments d’égalité et de fraternité, ont seules puissance aujourd'hui de réédilier et d'enrichir : d’une part , Y association , principe de toute force et de toute économie ; d’autre part, Y intervention désintéressée de r Fiat, principe de tout ordre , de toute justice distributive et de toute unité.
Nous avons assez dit devant vous quels bienfaits l’association porte dans ses flancs : ces bienfaits légitiment son avènement, que nous annonçons. Quant à l’Etat , il est clair que, s’il a une fonction sociale, c’est d'intervenir en protecteur pacifique partout ou il y a des droits à équilibrer, des intérêts à garantir ; c’est de placer tous les citoyens dans des conditions égales de développement moral , intellectuel et physique. Voilà sa loi. Et il ne peut l’accomplir, cette loi, qu’en se réservant le droit de distribuer le crédit, de fournir des instruments de travail à ceux qui en manquent, de manière à rendre accessibles à tous les sources vives de la richesse. Otez cette attribution économique, toute, de prévoyance, à l’État, — nous entendons l’État démocratiquement constitué, — et l’organisation du travail est un mensonge, et le remède aux maux intolérables du peuple est impuissant à toujours.
Mais ces principes n’auront de vertu qu’à la condition de s’appliquer à chaque sphère de l’activité sociale, à chaque ordre de travaux et d’intérêts. Si un vaste ensemble de mesures et de combinaisons , con-
au —
vues dans «4 esprit d’unité, ne vient point transformer paratlèl'éirncnt et progressivement Tàgriéuîtur‘ë, 1* industrie et le cômmeree ; si le législateur et l'économiste, dans leurs vues d’avenir, ne donnent pas une égale attention h la production, à la répartition, à |a consommation des richesses, et n'en harmonisent pas tout à la fois le rrioüfe et les lois; s’ils négligent d’introduire la solidarité et la réciprocité entre les travaux et entre lés personnes, tout est Compromis et péri-
clite, parce que tout est soumis de nouveau à la contradiction^ au double emploi, à l’antipathie et a la guerre.
J)éjà, après vous avoir montré par quels motifs nous Rivions été amenés à prononcer la, déchéance d’un lais* ser fitirç libçrticide, à substituer à antagonisme, à l'jsoiement, je principe de l’union et de la solidarité, nous avons esquissé devant vous Je plan de l’organisation du travail dans les ateliers de l’industrie manufacturière, et nous avons même antérieurement indiqué comment , par la construction do quelques vastes édifices, c'est-à-dire par une simple disposition architectonique intelligente, il serait possible de réaliser une grande économie dans la consommation des familles ouvrières, sans troubler aucun intérêt.
, Mais il faut aller au delà : il n’est, jamais entré dans notre pensée de circonscrire à d’aussi minces prev* portions lç problème complexe de l'organisation du -travail., 1 ... , . • , . .
- Iæ concurrence, en effet, le gaspillage, la confusion et le désordre he sont-ils point partout : à la campa** gne comme à la ville, dans la ferme et à la boutique
aussi bien que dans ta manufacture? Ne pèsent-ils point sur tous les Ages et tous les sexes ; sur les femmes et lés enfants tout autant que sur les hommes et |es adultes? Donc l'atelier social agricole et l’atelier tTÉcuAKGE, de vente ou bâchât, doivent être organisés en même temps que l’atelier social inblstuiel.
Le début dans celte œuvre capitale nous est indiqué par les circonstances mêmes oit nous nous trouvons. Tout le monde doit être frappe dé deux grands faits qui s'aggravent, à mesure que nous marchons, d’une double tendance qui nous menace tout à la fois du trop plein et du paupérisme anglais. Le désastre est dans les rangs des entrepreneurs, et le chômage dans les rangs du peuple; le travail est suspendu dans beaucoup d’ateliers ; une masse d’ouvriers, de jour en jour plus considérable, reste en dehors du travail national, déclassée, bottante.
Chaque jour des chefs d’établissements de tout ordre viennent faire entre nos mains acte d’abandon de leurs instruments de travail, nous demandant de substituer l’action de l’Etat à la leur, afin de sauvegarder le salaire de leurs nombreux ouvriers. Quant aux ouvriers sans emploi, ils accourent en foule.
Une implacable nécessité va donc faire fléenir le législateur, il faudra bien satisfaire à d’aussi impérieux besoins.
1" L'État doit arrêter, diminuer au moins les désastres de l'industrie particulière, sauver les entrepreneurs en achetant leurs usinés toutes les fois qu’il y aura convenance et qu’eux-mèmes ils en feront l’offre. L’État doit aussi sauver les ouvriers en leur ménageant les
moyens de continuer leurs travaux. C’est le double but que nous nous sommes proposé en élaborant le projet A' ateliers sociaux pour l’industrie, sur lesquels nous avons déjà attiré votre attention.
2° L’Etat doit créer de nouveaux centres de travail et de production, où toute la portion déclassée, inoccupée et nécessiteuse de la population puisse être admise immédiatement, et trouver bien-être, sécurité, dignité, liberté. Pour répondre à ce besoin pressant, nous proposons comme mesure adoptée en principe le rachat des chemins de fer, des canaux et des mines, alin qu’on les transforme aussitôt en ateliers sociaux, en chantiers de la République.
Toujours dans le même but, nous proposons la création d’ateliers agricoles sur les différents points du sol français où pourra être déversé le trop plein des villes manufacturières.
Nous proposons des entrepôts et des bazars, destinés à régulariser les échanges; à introduire la vérité et la sincérité dans les transactions; à simplifier les rouages et à réduire les frais du commerce ; à fonder sur de nouvelles hases le crédit industriel ; à généraliser l’usage du papier-monnaie.
3° L’Etat doit assurer les ressources financières de tous ces établissements, fonder le crédit foncier et commercial, et, pour cela, décréter un ensemble d’institutions ou de combinaisons économiques qui répondent aux exigences d’une situation inouïe.
Nous proposons, en conséquence, de transformer le système des banques et des assurances en institutions nationales ; d’affecter au budget spécial de l'organisa—
tion du travail tous les bénéfices que l’État retirera de la création des entrepôts et bazars, dont vous connaîtrez bientôt l'économie.
Nous proposons aussi un projet d’organisation du crédit foncier, d’après lequel on pourrait racheter les dettes hypothécaires, et mettre au service de l’agriculture des capitaux à bon marché.
D’autres conceptions pratiques que nous élaborons, notamment celle d’un impôt unique, viendront compléter cet ensemble de mesures destinées à servir de transition entre l’ancien ordre et le nouveau; car il ne s’agit point de faire, en un moment, table rase des, vestiges d’un long passé, mais de greffer en quelque sorte l’avenir sur le présent.
En résumé , nous soumettons à la discussion deux ordres de mesures fort distinctes ; d’une part, des ateliers sociaux d’agriculture et d’industrie à organiser sur les bases nouvelles de l’association et de la solidarité ; de l’autre, des institutions à fonder, à modifier ou à transformer.
Nous exposons d’abord nos idées sur les ateliers agricoles, sur les entrepôts et les bazars commerciaux, sur l’organisation unitaire des assurances, et sur les banques nationales ou banques d’État à établir dans toute la République.