CHAPITRE Vn
Situation de la France au début de l'année 183!. — La Belgique veut s'annexer à la France. — Refus du Gouvernement. — Difficultés pour le choix d'un souverain belge. — La question polonaise.
Les événements provoqués en Europe par la révolution de Juillet n'avaient pas encore reçu de solution, mais déjà se laissait entrevoir une ère d'apaisement. S'il existait encore, malgré tant de preuve» de bonne foi, quelque suspicion contre la France, elles perdaient peu à peu leur venin initial.
Le courroux de la Russie désarmait sensiblement. L'Autriche, intriguant encore comme pour la forme, comprenait enfin son impuissance contre nous. La Belgique, émancipée, défiait à son tour la rancune de l'Europe ; enfin nous avions ainsi brisé l'une des clauses du traité de 1815, qui nous étaient le plus défavorables. Le 28 décembre Laffitte répondait à une demande d e.xplications de Rambuteau : « La Chambre a conscience de n'avoir jamais manqué à aucun de ses devoirs... La Sainte-Alliance avait pour but d'étouffer sous des efforts communs la liberté des peuples partout où elle viendrait à se montrer, et le principe nouveau proclamé par la France a dû être de laisser se déployer la liberté partout oii elle viendrait à naître, mais à naître naturellement. Plus d'intervention d'aucun genre, tel a été le système de la France. Il avait l'avantage de garantir notre indépendance ainsi que celle des pays nouvellement affranchis et de rassurer en même temps les puissances qui pouvaient redouter une
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perturbation choz elles. Ce principe, qui conciliait notre dignité avec la sécurité de l'Europe, a prévalu dans notre politique.» (1)
Il rest it maintenant à par'aire cette œuvre belge, seulement ébauchée. Le gouvernement était toujours à la tribune l'objet des invectives des novateurs et des agitateurs. (2) Mais la France, bon iiie, suspectée après la révolution de Juillet, reprenait, grâce à sa diplomatie, son rang et son prestige, quoiqu'on affectât encore, en Europe, de considérer le nouveau gouvernement comme peu solide, et à la merci d'un coup de main. Mais que de ruines accumulées à l'intérieur 1 Pour les finances, les fluctuations de la Bourse en donnaient brutalement la mesure. Au 1"^ janvier 1830, le 5 0,0 était à 108,90 ; le 3 0/0 à 84 50 ; au 1" janvier 1831, le 5 0/0 est à 95 et le 3 0/0 à 65 ; au 1" janvier 1830, les actions de la Banque de France cotent 1890; au 1" janvier 1831, l.olO francs. En î830, le tableau des théâtres formait comme le baromètre de l'état de l'esprit public, atteignant des recettes de 7 millions ; en 1831, ces recettes ne peuvent même pas payer la taxe des pauvres. Enfin d'autres critériums concluants : la toise carrée, se vend à Paris, en 1830, 30.000francs ; en 1831, i .000 francs. En 1830, les charges d'agents de change se vendent un million ; en 1831, à peine 400.000 francs, etc. On pourrait rapprocher ces constatations de celles faites au début de 1830. Le commerce alors remerciait la Couronne de son état de prospérité, et le crédit était assez florissant pour, qu'un emprunt à 4 0/0 fût négocié à 102 fr. ; les classes ouvrières trouvaient partout l'aisance et le travail ; enfin, une magnifique colonie avait été donnée à la France. (3) Si l'on ajoute à ce bilan les témoignages précis fournis par les rapports des diplomates étrangers consciencieusement interrogés par nous sur l'indéniable épanouissement de la France à cette époque, on saisira toute la justice de l'éloquent jugement porté par un membre de l'Académie française, M. Thureau- Dangin, sur l'œuvre de la Restauration. (4)
(1) Quotidienne, 29 décembre 1830.
(2) Le général Lamarque était de ce nombre et attaquait violemment le Gouvernement à la Chambre.
(3) Voir Quotidienne, 3 janvier 1831.
(4) Histoire de la monarchie de Juillet^ tome I (préface).
Après les journées tumultueuses de décembre, la tranquillité s'était peu à peu rétablie dans Paris. Là démission de La Fayette, qui avait fait redouter des troubles graves, n'avait, en somme, donné lieu qu'à quelques virulents articles dans la presse d'extrêmegauche. Aucune agitation dans le public ; il semblait que la démission de La Fayette eût enlevé un grand poids à la population ; (1) on assurait même qu'elle en était en majorité satisfaite, parce que « la présence de cet homme dans les affaires et surtout son influence sur la partie armée de la nation étaient un sujet d'alarme et ne permettaient pas d'acquérir ce sentiment de sécurité sur l'avenir, même le plus rapproché, nécessaire au mouvement et à l'existence du commerce et des transactions sociales « (2)
On commençait à percevoir nettement que l'objectif de La Fayette était incompatible avec la sécurité et la paix auxquelles on aspirait. Cependant, Louis-Philippe avait encore à lutter contre bien des éléments de trouble. Les libéraux exaltés, un certain parti militaire, le pressaient de profiter des circonstances pour consommer la réunion de la Belgique à la France, ou tout au moins consentir à la nomination dun prince français. On sait la fermeté du Roi en cette circonstance. Rien ne put l'entamer. On commençait d'ailleurs à mettre Laffitte sur la sellette. Il était sous commission, « sinon de banqueroute, du moins de liquidation. » (3) Cet homme, qui s'était signalé par sa haine des Bourbons et avait travaillé à leur chute, qui n'avait su ou voulu prononcer des paroles d'apaisement en présence de l'émeute grondant, devenait, à son tour, discuté, discrédité, acculé à « la faillite politique et financière. » (4) Sa chute apparaissait prochaine.
Le général Pozzo, qui reprenait peu à peu le rôle de conseiller qu'il avait eu sous Charles X, se plaignait de l'augmentation des armements et lorsque le Roi alléguait ceux de la Russie, dont la
(1) Le grand-duc Constantin, qui suivait passionnément les événements de France, écrivait à son frère : « Je n'en suis pas fâché ".(Société Impériale, t. CXXXII, p. 105, 1831.)
(2) Pozzo à Nessclrode, 21 décembre — 2 janvier 1831.
(3) W,-m, r-'-ia janvier 1831.
(4) Idem, idem.
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France entière s'était émue, Pozzo répondait « qu'il était toujours au pouvoir de l'Empereur et des autres souverains, dont l'autorité n'était pas partagée par des corporations populaires, d'arrêter leurs armées sur les points qu'ils jugeraient convenables ; mais qu'un roi français n'avait pas la même faculté parce que tantôt les Chambres, tantôt la licence de la presse et la voix publique, qui se manifestent d'une manière si erronée, pouvaient le forcer à des mesures que sa sagesse aurait désaprouvées. » (1)
Louis-Philippe n'appelait pas néanmoins sous les armes les 80.000 hommes que les Chambres lui avaient accordés. Il annonçait même l'intention de se concerter avec les souverains de l'Europe au sujet d'un désarmement partiel. Le cabinet appuyait le Roi, à l'exception du maréchal Soult, dont la réserve cachait mal son désir de la guerre, oii il entrevoyait le succès de la cause bonapartiste. Le corps diplomatique souhaitait sa mise à l'écart et son remplacement par quelqu'un de moins ambitieux. (2) La majorité du parlement était décidée au rétablissement de l'ordre ; mais singulièrement contrariée par La Fayette, devenu, depuis qu'il avait quitté le commandement de la garde nationale, l'ennemi mortel du Roi. Sa propagande incessante exerçait son action jusque sur les libéraux modérés et portait Iri population à manifester en faveur de la Pologne, (3) et de l'annexion de la Belgique. (4) A Pétersbourg la haine pour les Polonais
(1) Pozzo à Nesselrode, 1"-13 janvier 1831.
(2) «L'ambition dévorante du maréchal Soult doit entrer pour beaucoup dans l'ardeur de ses dispositions » (Apponyi à Metternich, 6 janvier 1831).
(:..) « Jamais guerre ne fut plus nationale. Plusieurs corps d armée ont juré la ruine de la l*ologne au milieu de leurs chants guerriers. La cour impériale partage l'irritation générale. » (Lettre de Saint-Pétersbourg au Mémorial de Toulouse, 11 janvier 1831).
(') Cette agitation nouvelle venant s'ajouter à celle des journées de décembre avait profondément inquiété les Etats germaniques. Plusieurs états de la confédération venaient de s'adresser au prince chancelier « pour le presser d'organiser une force suffisante, pour repousser une attaque possible, de la part de la France >> (de Bray, ministre de Bavière à Vienne, au roi de Bavière, 5 janvier 1831) « V. M. apprendra avec plaisir, ajoutait de Bray quelques jours plus tard (12 janvier) que, dans les dernières conférences tenues ces jours derniers chez le prince chancelier, il a été arrêté que deux corps d'armée équivalant à peu près au contingent de l'Autiiche seraient placés l'un, sur les frontières de Bohême,
n'avait d'égale que l'enthousiasme qu'ils provoquaient ici, enthousiasme habilement entretenu par les émissaires que le gouvernement provisoire de Pologne avait délégués à Paris. « Ils ont recours à tous les professeurs d'insurrection et aux prévaricateurs de l'opinion. » (1) Certains d'entre eux avaient même demandé assistance à Sébastiani, qui, avec tact, mais résolument, les avait éconduits. Louis-Philippe donnait, dans ces circonstances, un témoignage de ses sentiments envers la Russie. Il savait combien le départ de Mortemart avait contristé l'empereur Nicolas. Le duc de Trévise reçut donc l'ordre d'ajourner son départ pendant que Mortemart était chargé auprès de Nicolas I"^ d'une mission extraordinaire. « L'objet en est tout entier dans le choix de ce personnage. Le Roi, en le désignant, a voulu prouver à Sa Majesté impériale le désir qu'il a d'établir non seulement des relations amicales, mais intimes entre les deux cours. Il a voulu, en même temps, démontrer à la France et à l'Europe que ces relations ne pouvaient manquer d'exister à l'avenir puisqu'il avait plu à notre auguste maître d'agréer l'envoi auprès de sa personne de l'homme qui pouvait le mieux les faire naître et les cultiver. La confiance du public en tire déjà les plus heureux pronostics. » (2) En fait, nul mieux que Mortemart n'était désigné pour remplir avec succès une déhcate mission. (3) On avait
l'autre en Tyrol et que l'ordre d'aclieter 20 mille chevaux pour l'artillerie a été donné. »
— On redoutait en Allemagne une attaque française combinée avec la Belgique et la Suisse « travaillées en tous sens par la plus extrême démocratie », de Bray au roi de Bavière, 5 janvier 1831.
— On verra ci-dessous que cette grave question devait être reprise ultérieurement lors de la mission à Munich du général prussien Rûhl.
(1) Pozzo à Nesselrode, 1*'-13 janvier 1831.
(2) Idem, idem.
— a 11 est superflu d'ajouter que le duc de Mortemart sera parfaite» ment reçu par l'Empereur. » (Lord lleytesbury à Palmerston, 24 décembre 1830;. Record Office, Londres.
es) — A la fin de décembre, le ïsar avait encore eu un long entretien avec Bourgoing, dans lequel perçaient ses préoccupations pour les affaires de France. « Je me demande toujours, disait-il. si les bons éléments auront le dessus ». Et comme notre Chargé d'affaires lui assurait que la France désirait instamment la paix, le ïsar répliqua vivement : « A qui, eu Europe, l'idée d'attaquer la France pourrait-elle venir ? » (Bourgoing à Sébastiani, 23 décembre 1S30).
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à Paris, la ferme espérance qu'il scellerait une réconciliation jusqu'ici si ardue. Ces avances évidentes n'empêchaient pas le cabinet français de se montrer plein de pitié pour la malheureuse Pologne. Sébastiani en entretenait fréquemment lord Stuart, Pozzo et Apponyi. Il considérait l'incorporation éventuelle de la Pologne à la Russie « comme une violation ouverte des principales stipulations du Congrès de Vienne. » (1) L'ambassadeur de Russie avait reçu cette appréciation avec une froideur compréhensible. Il ne s'attendait pas, après la réserve extrême déjà marquée par Pozzo dans un précédent entretien sur ce sujet, que le ministre des Affaires étrangères y reviendrait. (2) Sébastiani s'y croyait autorisé par les retards successifs subis pour la remise des lettres de créance de Pozzo, lesquelles arrivèrent dailleurs sur ces entrefaites. Craignant même que la Pologne ne devînt un autre thème aux déclamations révolutionnaires, le ministre avouait qu'il aurait à « débiter beaucoup de phrases sentimentales, mais, qu'en conclusion, il déclarera que la France ne peut, ni ne doit assister les Polonais, ou se compromettre pour eux en quoi que ce soit. » (3) Pozzo se montra satisfait. Si Sébastiani parlait vraiment avec autant d'énergie qu'il l'assurait, il produirait en France et en Europe « un effet décisif » ; les révolu-
(1) Apponyi à Metfernich, 4 janvier 1831.
— Le Gouvernement avait reçu une lettre du consul français à Varsovie, disant que les insurgés avaient compté sur trois événements quimanquèreat : des troul)les en Russie, une révolte dans la population et l'armée en Lithuanie et des secours étrangers, principalement de France.
{?.' l'eu après, Nesselrode remerciait l'ozzodu soin qu'il mettait à surveiller en France les machinations des révolutionnaires polonais. Il le félicitait du langage qu'il avait déjà tenu à notre gouvernement et ajoutait : « Jamais l'Empereur n'admettra une interventiou quelconque, quels qu'en soieut la forme ou le prétexte, dans les affaires de Pologne, Eu repoussant de prime abord toute ouverture de ce genre et en tranchant avec énergie toutes les subtilités dont le Ministère français a cherché à entourer la question, vous vous êtes placé sur le seul terrain qui puisse convenir à notre politique » (21 janvier 1831).
3) Pozzo à Nesselrode, 13-25 janvier 1831. Le Tsar lui-même avait dit à Bourgoing :
(( Je désire que les Polonais me laissent la possibilité de les bien traiter. Quant îi la pensée qu'avait eue un moment le Tsar Alexandre de réunir en royaume quelques-unes des anciennes provinces polonaises, je le voudrais que je ne le pourrais pas <> (Bourgoing à Sébastiani, 23 décembre 1830).
tionnaires seuls seraient mécontents, mais ceux-ci commençaient à se refroidir en constatant que les sommes parvenues au comité de souscription dont La Fayette était le chef, n'atteignaient jusqu'alors que deux mille francs, au lieu des vingt mille annoncés, et que Jourdan, sur l'enrôlement duquel on avait compté pour relever ce comité par une illustration militaire, s'y était nettement refusé sur le désir du Roi. (1)
Le parti révoluiionnaire se rattrapait de cette déconvenue en lançant à travers la France et l'Europe des écrits incendiaires, dignes de ceux qui, tant de fois, étaient partis des rangs libéraux pendant les dernières années de la Restauration. Ces publications étaient généralement envoyées à Marseille, d'oîi elles rayonnaient dans toute l'Europe méridionale. Louis-Philippe le savait. Il n ignorait pas non plus que beaucoup de réfugiés s'employaient en France à cette propagande néfaste. Le gouvernement songeait à s'arrêter à quelque grand parti (2) pour se débarrasser de
(1) V. Pozzo à Nesselrode, 13-25 janvier 1831.
(2) Les rapports des agents sardes semblaient d'ailleurs avoir fortement exagéré, à l'instigation de Metternich, le chiffre des révolutionnaires ita liens réfugiés en Provence. D'accord avec lui, Sébasliani acceptait de faire une démarche auprès du gouvernement suisse pour empêcher la formation des réfugiés sur les frontières du Piémont et d'Allemagne. « Je viens, disait notre ministre des Affaires étrangères, de transmettre les ordre» les plus positifs à tous les agents français à l'étranger de vouer leurs soins constants à établir dorénavant les relations les plus confidentielles et les, plus amicales avec leurs collègues autrichiens » (Apponyi à Metternich Il janvier 1831). — Les rapports franco-autrichiens redevenaient, en effet cordiaux non point que Metternich éprouvât pour la France et notre nouveau gouvernement la moindre sympathie, car, dans ses conversations particulières, il ne cessait do parler « de la faction » et de la révolution, mais parce qu'il sentait la nécessité d'une France amie lorsque nos frontières confinaient à celles du Piémont et presque aux provinces autrichiennes d'Italie ; tout mouvement en avant des troupes françaises aurait pn avoir en Italie des effets désastreux. Maison ne pouvait assez se louer de la bienveillance de l'Empereur et de Metternich ; Sébastiani s'appe • santissait sur les intentions amicales de la France pour l'Autriche : u Veuillez tranquilliser entièrement le prince de Metternich sur notre désir sincère de rester en paix et en bonne intelligence avec toutes les puissances et particulièrement avec l'Autriche. Dites-lui que, s'il se présente à son esprit un doute, un sujet de méfiance quelconque à l'égard de] notre marche, qu'il veuille s'en ouvrir franchement et sans réserve
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cette foule de réfugiés compromettants. On en signalait alors à Paris venant de tous les pays. L'un des agents secrets d'Apponyi, enrôlé dans le Club des amis du peuple, lui annonçait, qu'en février, tous les Italiens résidant en France se rendraient aux frontières, où l'on avait déjà envoyé plus de dix mille fusils. Par la même source, Apponyi apprenait que quelques agitateurs italiens avaient pénétré en France et devaient concerter avec le parti de la propagande le moyen de faire éclater une révolution en Italie. (4) Un certain accord semblait exister entre les révolutionnaires italiens et les agitateurs hongrois. Ceux-ci se proposaient de déchaîner un mouvement en Hongrie dès que TltaUe serait soulevée. Metternich signalait en même temps à son ambassadeur à Paris la présence de Transylvains en rapports avec nos révolutionnaires. Ces bruits, sans doute grossis, redoublaient la surveillance d'Apponyi : « La manie du libéralisme est malheureusement celle delà plupart de nos compatriotes voyageurs, et je n'ai vu que peu de Hongrois à Paris qui n'en fussent pas plus ou moins atteints. » (2) Les grands chefs du hbéralisme, (3) La Fayette, (4) Dupont de l'Eure, le général Favicr, Eusèbe de Salverte, Tracy, Corcelles, Lamarque, encourageaient secrètement le parti nombreux et puissant qui, eu Belgique, réclamait avec insistance sa réunion à la France. (5) Le loyalisme de la France dans cette question n'était, au fond,
envers vous. » Ainsi parlait Sébastiani à Apponyi (Apponyi à Metternich,
12 janvier 1831).
(1) Apponyi à Metternich, 14 janvier 1831.
(2) Idem, idem.
(3) Il devait y avoir certaines ramifications « entre les mécontents de Hongrie et le cluh des Amis du peuple. L'ambassadeur d'Autriche à Paris, en avait presque acquis la certitude et il avait appris également que, dans les bureaux du Ministère de la Guerre, on annonçait qu'une révolution bien plus terrible que celle de [*ologne devait éclater dans le courant de janvier en Hongrie » (Apponyi à Metternich. 1" janvier 1831).
(4) « Le patriarche de cette tourbe », disait l'ambassadeur d'Autriclie, lui avait pourtant assuré « qu il avait pris la résolution de se retirer entièrement des affaires et de mener une vie tranquille en dehors de toute influence quelconque » (Apponyi à Metternich, 19 janvier 1831).
(5) Sébastiani répond toujours aux propositions belges « la réunion est impossible, elle entraînerait une guerre générale «(Apponyi à Metternich,
13 janvier 1831).
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qu'une nécessité, répétait-on, au dehors. « Si jamais la France pouvait acquérir la certitude qu'en acceptant le don delà Belgique, une guerre avec l'Angleterre n'en deviendrait pas le résultat immédiat et inévitable, nul doute qu'elle finirait par se prêter aux vœux de la nation belge. » (1)
L'annexion de la Belgique à la France, c'était la guerre avec la Prusse, inquiète pour les provinces rhéanes. Mais, dans les insinuations plus ou moins fondées que soulevait une telle éventualité, il y avait surtout le dépit profond de l'union de la France et de l'Angleterre. La preuve en est dans le curieux entretien de Pozzo avec lord Granville : « Si vous vouliez seulement, lui disait Pozzo, constater par un acte, par un signe quelconque que vous existez, les choses iraient bien autrement — Nous ne voulons que la paix, répondit lord Granville — Très bien, mais même pour cela, il faut vivre, il faut exister. Or, depuis six ans, vous êtes morts, et vous dites constamment à tous ceux qui s'adressent à vous ; nous sommes morts et nous voulons l'être. » (2)
L'accord de la France et de l'Angleterre s'imposait d'autant plus que les affaires belges se compliquaient étrangement. La question
(1) Cette appréciation d'Apponyi avait bien un fond de vérité.
Au début de janvier Talleyrand avait découvert aux Anglais le fond de sa pensée. « N'y aurait-il pas moyen, avait-il dit à Palmerston, de faire un arrangement par lequel le Luxembourg pourrait être donné à la France ? » (Voir Correspondance intime de Palmerston traduite de l'anglais par Craven, p. 8). Palmerston dit sa surprise « en entendant une proposition si fort en désaccord avec le langage que Talleyrand et son gouvernement tenaient depuis quelque temps ». Quelques jours plus tard, Talleyrand revient à la charge et n'hésite pas à poser au ministre anglais, la question << de son assentiment à la nomination du duc de Nemours comme roi des Belges » (môme volume, p. 12). Ces insinuations en disaient long sur les pensées intimes de notre gouvernement qui cédait évidemment à la pression du parti du mouvement pour lui donner une apparence de satisfaction.
A Saint-Pétersbourg, Mortemart avait cru pouvoir se permettrevis-à-vis deNesselrode quelques vagues insinuations semblables. Le ministre impérial des Affaires étrangères les avait accueillies par le silence, et il écrivait le 3 février à Pozzo : « Les projets d'agrandissement de la France, que le duc de Mortemart n'a articulés, au reste, jusqu'ici qu'avec beaucoup de précaution et de réserve, n'ont reçu de notre part aucune espèce d'encouragement »
(2) Apponyi à Metteroich, 13 janvier 1831.
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des limites était toujours pendante ; le Congrès belge réclamait la possession de la rive gauche de l'Escaut, celle du Limbourg et celle du Luxembourg (1).
(1) Voici, à ce sujet,des extraits de la note que faisait remettre à Londres le ^^ janvier 1831, le gouvernement provisoire belge : * Les commissaires belges à Londres croient devoir mettre sous les yeux de LL. EE. les plénipotentiaires des cinq puissances la pensée du gouvernement provisoire de la Belgique sur la question des limites qui devront être tracées entre cet Etat indépendant et les territoires voisins. Quoiqu'une si grave questidu ne puisse être décidée en dernier ressort que par le Congrès national, à qui seul appartient ce droit, les commissaires délégués n'en sont pas moins obligés à faire connaître les uniques bases sur lesquelles on puisse voir s'établir un traité conforme aux véritables intérêts du pays et à la dignité d'un peuple qui a su conquérir l'indépendance... Il importe à l'équilibre politique de l'Europe que ce peuple soit fort et heureux... La ci-devant Flandie des Etats réunie aux départements de l'Escaut et de la Lys en 1795, ne peut cesser de faire partie de la Flandre orientale et de la Flandre occidentale qui remplacent aujourd'hui, sous une autre dénomination, ces deux anciens départemenls belges ; sans la possession de la rive gauche de l'Escaut, la Belgique serait à découvert de ce côté et la libre navigation de ce fleuve pourrait n'être qu'une stipulation illusoire. Les Hollandais, maîtres du pays situé sur cette rive et maîtres, par conséquent, de toutes les écluses, construites pour l'écoulement des eaux de la Flandre ci-devant autrichienne, inonderaient à volonté, comme ils l'ont fait à des époques antérieures, le sol dont se composerait le territoire belge. La ville de Gand. qui communique avec l'embouchure de l Escaut par le nouveau canal de Termeuze, perdrait tous les avantages commerciaux résultant pour elle de ce moyen de grande navigation.... Maestricht, qui n'a jamais fait partie de la république des provinces Unies, mais où les Etats généraux exerçaient certains droits en concurrence avec le Frince-Evèque de Liège, est encore une de ces possessions qu'où ue saurait disputer à la Belgique avec quelque apparence de justice et de raisou, d autant plus que les Hollandais sont détenteurs de toutes les indemnités qui leur furent données en échange de la Flandre des Etats et de leur portion d'autorité dans Maestricht. Les notes verbales auxquelles on se réfère établissent à suffisance de droit les titres de la Belgique sur ces divers points...
La question du Luxembourg a été discutée à fond. Cette province faisait partie intégrante de l'ancienne Belgique ; les traités qui lui ont donné lies relations particulières avec l'Allemagne ne lui ont jamais ôté le caractère de province belge Le grand-duché de Luxembourg n'a point formé un état séparé du royaume des Pays-Bas. En même temps que les citoyins des autres provinces belges, les habitants du Luxembourg ont d'ailleurs secoué le joug du roi Guillaume, qui a déclaré que leurs repré- ■entani s ne pouvaient siéger aux Etats généraux de La Haye; ils ont
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La question du souverain n'offrait pas moins de points litigieux. En Belgique, un courant toujours plus fort se dessinait en faveur d'une annexion à la France, ou, à défaut, pour le choix du duc de Nemours comme souverain. On faisait circuler dans lei communes du Hainaut et de la province de Namur des pétitions demandant la réunion de la Belgique à la France. Elles se couvraient de signatures ; il était rare que les colporteurs éprouvassent unrefus„(l) Une importante discussion s'élevait au Congrès de Bruxelles. « C'est vers la France que nous devons tourner les yeux, les autres puissances sont nos ennemies », s'écriait Delvvard. Lord Grey avait dit à Talleyrand : a Le duc de Nemours ou la réunion à la France sont une et même chose et cette chose là entraînerait inévitablement la guerre. » (2) Les réponses de Sébastiani, rapportées au
envoyé leurs députés au Congrès national avec les autres Belges ; ils ont voté l'exclusion de la a-aison de Nassau... ils ne peuvent et ne veulent plus rentrer sous la domination de cette famille. La Hollande est suffisamment garantie de tonte atteinte de la part des Belges, au moyen des fleuves, il est juste que la Belgique trouve au nord une garantie égale dans les forteresses en deçà de ces mêmes fleuves, et non seulement elle a le droit d insister sur la possession de ce qui fut à elle, mais encore sans être accusée d'exagérer ses prétentions, elle pourrait invoquer la fraternité qui l'unit au Brabant septentrional, dont les intérêts agricoles et industriels, non moins que les opinions religieuses de la presqne totalité de ses habitants, éloignent toute idée de fusion avec la Hollande... (Arch. du ministère des Aff. étraiig , à Bruxelles.)
(1) « A Mons, on ne parle que des Français, on les appelle sans cesse. Dimanche, 9 janvier, on jouait A/me. Au moment où l'on annonça l'Ambassadeur français, ce ne fut qu'un cri dans la salle : « Vive la France, nous voulons les Français. » (Tiré de VEcho de la Frontière, janvier 18 .1).
(2) De son côté, le limes écrivait : « Si les Belges se liguent avec un parti violent, en France... avec le parti qui veut l'annexion de la Belgique, sans avoir égards au sentiment de l'Europe... cette ligue est une confédération hostile contre le continent et contre l'Angleterre et (îoit... devenir une cause légitime de guerre de la part des puissances qui se sentent lésées.... Faut-il que le gouvernement anglais se risque à voir encore Anvers avec une ligue menaçante de forts et de hatterles sur la rive gauche de l'Escaut, réaliser les rêves de Bonaparte qui voulait, de cet immense arsenal de puissance mari'ime, faire un pistolet toujoun tourné contre l'Angleterre 1 Sï la France arrive jusqu'aux portes de la Hollande, qui garantira qu'elle s'arrêtera à ce premier houlevard des côtes de l'Angleterre? » (Extrait tiré de la Quotidienne, du 13 fév. 1831 )
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Congrès par le comte de Celles, avaient consterné les patriotes. « Quoi, disaient-ils, Charles X combattit pour les Grecs, renversa le dey d'Alger pour un coup de chasse-mouches, et ce sont ses seuls titres à l'affection des Français ; et la France régénérée craint la guerre pour la Belgique. C'est impossible, aussi, sommes-nous décidés, si telle est la vérité, à donner au gouvernement français une terrible leçon. Nous nous donnerons un gouvernement qui soit hostile, non au peuple, mais à ses chefs qui le méconnaissent ou le trahissent... Puisque notre rôle en Europe est de servir de poids pour l'un ou l'autre plateau de la balance, nous nous mettrons dans celui qui nous conviendra le mieux. »
Dans cette occurrence, la position du Roi vis-à-vis d'une partie de la nation française, qui le pressait d'accepter les propositions belges, était fort délicate. Cette faiblesse du gouvernement provisoire d'une part, de l autre, la marche révolutionnaire du Congrès, nous plaçait nous-mêmes dans une situation des plus périlleuses. On nous prèssait plus que jamais de consentir à la réunion de la Belgique à la France pour laquelle on s'engageait à obtenir des signatures innombrables de toutes les villes et provinces. Nous n'en voulions pas, et même nous évitions soigneusement tout ce qui pouvait provoquer une pareille proposition.
L'attitude de la France ne laissait aucune prise à la suspicion. Autant elle se montrait inébranlable dans la question du duché de Bouillon, qui n'avait jamais été regardé comme faisant partie du Luxembourg et des états de la confédération germanique, autant elle était prête à reconnaître sur le grand-duché du Luxembourg les droits de cette dernière. Quant à la désignation du souverain, Louis- Philippe penchait pour le prince de Cobourg « parce que, disait Sébastiani, il était agréable à l'Angleterre. » (1) Mais il était gêné par l'impopularité de ce prince, en France, depuis son refus du trône de Grèce où. l'avait porté l'opinion publique. D'autre part, le Tsar ne voulait pas entendre parler d'un autre prince que d'un Nassau> (2)
(1) a Les affaires de Belgique ont perdu poUtiquemeut le prince Léopold » (Sébastian! à Talleyrund, 10 janvier 1831).
(2) « La France ne croit pas le Prince d'Orange possible, malgré les
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Talleyrand avait proposé aux représentants des autres puissances de ne pas s'arrêter au refus de la Russie « et de passer outre. » (1) Palmcrston semblait être de cet avis. Mais de nombreuses pétitions étaient parvenues au Congrès en faveur du prince d'Orange, au lendemain du jour où il s'était prononcé pour le prince Othon de Bavière que l'Angleterre repoussait. Le parti orangiste comptait encore de nombreux partisans en Belgique. Aussi l'Angleterre, qui n'avait jamais abandonné complètement le prince d'Orange, semblait y revenir maintenant. C'était d'ailleurs une manière de flatter la Russie et de ramener à elle la confiance ébranlée des cours de l'Europe centrale. Pendant ce temps, les hostilités continuaient. L armistice était rompu en fait. Le roi de Hollande se refusait à lever le blocus d'Anvers tant que n'auraient pas été agréées les conditions qu'il mettait à la séparation. Ce refus avait indisposé grandement en Angleterre et en France le monde commercial. Le langage du ministre d'Angleterre à La Haye était alors particulièrement énergique. Sur l'ordre de Palmerston, il insistait sur !e point de la libre navigation de l'Escaut et de l'ouverture des écluses, représentant au souverain que « cette détermination seule mettrait la conférence à même d'intervenir d'une manière efficace en faveur de ses intérêts, ce qu'elle s'empresserait, dès lors, à faire avec un espoir fondé de succès, ï. (2)
Mais l'Angleterre était tenue à des ménagements envers la Hollande à laquelle la liaient ses importants rapports commerciaux et d'anciennes et très cordiales relations politiques. (3) On peut juger
efforts qu'elle a faits antérieurement en ce sens. » (Sébastiani à Talleyrand, 10 janvier 1831.)
(1) Sébastiani à Talleyrand, 3 janvier 1831.
(2) Apponyi à Metternich, 4 janvier 1831.
(3) A cette époque, un marchand anglais écrivait : a Pour le commerce d'importation, la Belgique peut à peine nous fournir le moindre article> si ou la compare à la Hollande qui peut continuer à nous approvisionner de garance, de beurre, de fromages, de lins, de cuirs, de peaux, d'écorces, de grains et de mille autres produits, soit de son propre sol, soit de celui d'Allemagne, et môme au besoin de genièvre pour nos colonies... Jamais aucun des produits de nos manufactures ou d'autres ne prendront dans la Belgique qui possède les mômes produits et les mêmes manufactures, et ce sont là précisément les articles qui, dans l'intérôt individuel
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combien les principes libéraux impla' tés en Angleterre par la révolution française y avait poussé de fortes racines pour que le peuple anglais eût ainsi pris le parti de la Belgique, malgré tant d'attaches à la Hollande, méconnaissant ainsi ses intérêts innombrables. L'Angleterre de 1831 ne ressemblait guère à celle de 1789. Une transformation radicale s'opérait dans le pays au bénéfice de la démocratie qui prenait peu à peu conscience d'elle-même. Ses aspirations dominaient tout au détriment même des grands intérêts anglais, intimement liés au commerce hollandais.
En attendant, la Russie, la Prusse et l'Angleterre affirmaient leurs préférences pour le prince d'Orange. Les récentes manifestations belges avaient convaincu la France de l'inanité de ce projet. « Vous gavez, disait Sélastiani à Apponyi, (l)tout ce que nous avons fait pour défendre et appuyer les droits légitimes de la maison d'Orange au trône belge, et que ce n'est que la conviction, partagée, à ce qu'il semble, par tous les cabinets, de l'impossibilité de réussir, qui nous a fait abandonner toute tentative ultérieure à cet égard... Tout ce que nous désirons, c'est uniquement que l'état des choses en Belgique sorte du provisoire et qu'un gouvernement régulier avec un chef catholique et non indigène y soit établi. Le choix du prince, pourvu qu'il possède ces qualités, ne nous importe nullement... J'ai demandée M. de Celles s'il pouvait y avoir encore des chances en faveur du prince d'Orange. Il m'a répondu que, parmi les 3.800 000 habitants de la Belgique, ce prince trouverait à peine un parti de 150.000 et qu'il fallait renoncer à jamais à tout espoir de le voir élevé sur le trône de la Belgique. » D'autre part, le Congrès avait délibéré sur le choix du duc de Leuchtenberg, auquel cinq voix seulement ont
des deux pays, doivent trouver des demandes. Le caractère des Belges, en général, n'est pas non plus de nature à nous engager à entretenir beaucoup de liaisons avec eux... On a de la peine à comprendre comment, sous de pareilles circonstances, on ait pu représenter sous d aussi fausses couleurs le véritable état de choses... Je me suis souvent imaginé que le motif principal qui inspirait ainsi à nos compatriotes cette sympathie pour tout mouvement populaire, devait être attribué à une disposition innée pour les principes rùvoluVionnaices. [Messager de Gand, 28 février 1831. — Bibliothèque royale de Bruxelles). (1) Apponyi à Metternich, 19 janvier 1831.
manqué pour être élu souverain de la Belgique. Mais Bresson avait nettement déclaré que si ce prince, formellement exclu par la France, était néanmoins élu, il quitterait sur le champ la Belgique et cette déclaration formelle avait vivement impressionné le Congrès. (1)
Le langage ferme de la France au sujet de l'impossible choix du prince d'Orange provoquait des explications aigres-douces, entre lord Stuart et Sébastiani. Le Roi ne parlait qu'avec une agitation extrême des affaires belges, et Sébastiani n'était pas plus rassuré devant les menées de la faction hollandaise qui poussait à la guerre, de la faction belge qui tenait toujours pour une réunion à la France, et du parti, trop considérable chez nous, qui cherchait dans la guerre la réalisation de ses ambitions personnelles. (2) « Ce parti, disait Sébastiani, devient de jour en jour plus puissant et plus redoutable ; ce ne sont plus seulement les révolutionnaires et les républicains qui le compo sent, mais les gens modérés eux-mêmes, et la classe des commerçants commence maintenant aie renforcer et à se prononcer chaudement en sa faveur. L'activité et l'audace de ce parti sont extrêmes, et il y a tout lieu de craindre que nous ne soyons bientôt dans l'impuissance de lui résister et qu'il ne parvienne à nous renverser. Mais je me ferais plutôt couper les deux mains que de signer la guerre, je la
(0 Apponyi à Metternich, 20 janvier 1831. — C'est Mérode qui avait fait échouer au Congrès l'élection du duc de Leuchtenberg, à l'instigation de La Fayette qui poussait toujours à la réunion de la Belgique à la France et ne voulait pas du choix d'un membre de la famille Bonaparte, (Apponyi à Metternich. 22 janvier 18.31). Les partisans du duc de Leuchtenberg effrayaient d'ailleurs l'Europe : <( On y voit beaucoup plus qu'il n'y a peut-être » (de Celles à d'Arschot, membre du Congrès natio- Tial23 janvier 1831. - Archives du Ministère des Affaires étrangères à Bruxelles). — Mais les Belges tenaient surtout à ne pas s'aliéner la France, sinon, écrivait de Celles, « dans un mois, nous sommes perdus et je craindrais la guerre civile, la guerre étrangère et des vues de partage, non de la part de la France, cette [illisible] lui fait horreur et ne se réaUserait jamais de son consentement » (de Celles à d'Arschot, 23 janvier 1831, Archives du Ministère des Affaires élranijcrcs à Bruxelles).
(2) Parmi les plus ardents en faveur de la Belgique se trouvait alors le général Favier qui parlait ouvertement d'aller se mettre à la tète du parti de la guerre. Il avait été averti que, dans ce cas, il serait rayé des cadres.
combattrai tant que je pourrai et, voyant qu'elle est devenue inévitable, je me retirerai et la France deviendra ce qu'elle voudra. » (1) Flahault, à peine revenu d'une première mission à Londres, repartait le 22 janvier sur l'ordre de Sébastiani afin de se concerter avec le cabinet anglais sur les moyens de terminer, à tout prix, les affaires de Belgique. On voulait peser sur le Congrès belge pour qu'il ajournât de quelques semaines l'élection d'un prince sur lequel toutes les puissances pourraient tomber d'accord.
Flahault avait aussi l'instruction de seconder le prince de Talleyrand auquel certains reprochaient vivement la signature du protocole du 9 janvier (2).
Les craintes, publiquement exprimées par Sébastiani, avaient
(1) Apponyi à Metternich, 22 janvier 1831. — vc On ne saurait nier, qu'à Paris, il existe une foule de gens fort peu jaloux de la liberté constitutionnelle et qui ne demandent que l'une de ces deux choses : une guerre étrangère au profit de leur vanité et dans l'intérêt de leur haine pour le despotisme, ou des troubles à l'intérieur, parce qu'ils espéreraient, à la faveur du mouvement, s'emparer des places de ceux qui ont quelque chose à perdre et qui redoutent la révolution » (Extrait du Times cité par la Quotidienne du 5 janvier 1831).
(2) Ce protocole enjoignait au roi de Hollande de rétablir la libre navigation de FEseaut pour le 20 du même mois, sans autres droits de passage et de visite que ceux qui existaient avant la réunion des deux pays. Il enjoignait aussi au gouvernement provisoire de la Belgique de faire cesser, sans le moindre délai, les hostilités qui avaient été reprises aux environs de Maestricht, et de rappeler les troupes belges dans les positions qu'elles occupaient le 22 novembre 1830.
Cet acte avait été accueilli.^en Belgique avec une explosion de colère, et le Congrès y avait ainsi répondu :
« Le Congrès national, vu le protocole signé par les envoyés de la France, de l'Autriche, de l'Angleterre, de la Prusse et de la Russie en date du 9 janvier 183! et communiqué à l'Assemblée le 15 du même mois.
" Considérant que le peuple belge a, depuis plusieurs mois et sans le concours d'aucune puissance étrangère, secoué le joug de la Hollande et constitué son indépendance.
« Que la guerre existant entre la Belgique et la Hollande, aucune puissance étrangère n'a le droit d'intervenir dans les affaires de ces deux pays.
« Que les puissances ont proclamé elles-mêmes le principe de non intervention
« Que le Congrès et la Belgique ne connaissent et ne connaîtront aucane convention par laquelle les cinq puissances seraient constituées ar-
LA RÉV0LDT10?< DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 291
exercé une certaine impression sur son entourage et sur le corps diplomatique qui préparait des notes officielles. « Pozzo attache une importance extrême aux paroles qu'il vient de recueillir de la bouche du ministre et il est très impatient d'en instruire sa cour. » (1)
Sébastiani s'efforçait de conjurer ce péril de guerre : « J'ai déclaré de nouveau à M. de Celles que le Roi s'oi^poserait constamment au choix du duc de Nemours et à la réunion de la Belgique à la France et qu'il persisterait également dans l'exclusion des ducs de Reichstadt et de Leuchtemberg...!! faut à tout prix en finir avec cette affaire, elle tient toute l'Europe en suspens ; elle est, au milieu des bonnes relations dans lesquelles nous sommes avec les cabinets, un continuel épouvantai! de guerre, et nos agitateurs en France parviennent à l'exploiter avec un succès toujours croissant, » (2) Et Laffitte, au comble de l'exaspération, accusait : u Ces Belges sont de vrais ingrats. C'est à nous seuls qu'ils doivent leur existence, car sans nous les Prussiens n'auraieut-ils pas occupé depuis longtemps la Belgique et que serait devenue dès lors son indépendance. » Quant à Louis-Philippe, son impatience, son mécontentement contre les Belges et contre le parti français qui voulait la réunion à la France, croissait. Il se débattait au milieu d'embarras inextricables. « Cette offre delà réunion, ce funeste cadeau qu'on veut nous faire,
bitres de leurs démêlés avec la Hollande, surtout si on lui donnait le droit
d'exécuter par la force.
u Que le protocole du 9 janvier, auquel la Belgique n'a pas pris part, consacre formellement le principe d'intervention directe et armée, principe et droit des nations.
« Que si les gouvernements se liguent à Londres pour étouffer les germes de la liberté partout où ils se manifestent, la Sainte Alliance des peuples saura rompre les fers que le despotisme leur prépare.
« Proteste solennellement contre toute intervention des gouvernements étrangers dans les affaires de la Belgique et ses relations avec la Hollande et, se confiant dans la sympathie des peuples pour les Belges et la cause sacrée qu'ils détendent :
« Déclare que la nation se lèvera en masse pour conserver ses droits et son indépendance » (Quotidienne, 20 janvier 1831).
(1) Apponyi à Metternich, 22 janvier 1831.
(2) Idem, 24 janvier 1831.
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disaft-il k l'ambassadeur d'Autriche, nous placent au bord d'un abîme de difficultés. Croyez-vous qu'avec l'esprit qui règne en France et l'impulsion donnée par le parti qui veut le trouble et l'anarchie, ce soit chose facile que de repousser de pareilles propositions ? Je me suis imposé néanmoins cette tâche et je continuerai à le faire avec une persévérance que rien ne pourra ébranler. » (1)
Sur ces entrefaites, la conférence de Londres, après une séance de hait heures et demie, prononçait la séparation définitive de la Belgique et de la Hollande et décidait que les limites de cette dernière comprendraient tous les territoires, places et villes qui appartenaient en 1790 à la république des provinces unies des Pays-Bas. La Belgique serait formée de tout le reste des territoires qui avaient reçu la dénomination de royaume des Pays-Bas dans le traité de 1815, à l'exception du grand-duché de Luxembourg, qui continuerait à faire partie de la confédération germanique. Mais une grande victoire pacifique avait été remportée parTalleyrand. Après une lutte acharnée et malgré l'opposition violente de la Prusse, il avait obtenu la neutralité de la Belgique sous la garantie des puissances.
Ce succès qu'un historien célèbre appeliat plus tard, à juste titre : v< Le dernier bienfait de la monarchie », avait pour la France un prix inestimable. En 1831, en effet, la force ne primait pas audacieusement le droit ; on pouvait encore faire fonds sur la parole des puissances et sur le respect d'une neutralité garantie. Nous avons appris depuis ce que valait, pour une nation orgueilleuse et sans foi, sa signature au bas d'un traité gênant.
Le succès de Talleyrand était le fruit d une longue préparation. Dès le 16 janvier, il préconisait dans ses lettres à Sébastiani « la formation d'un gouvernement fédéral en Belgique avec une neutralité reconnue ; » (2) Anvers et Ostende auraient été déclarées villes hanséatiques et Sébastiani, séduit, lui avait répondu : « Votre projet est une pensée [)rofonde dont le Roi a été frappé. Il veut y réfléchir... Un pays plat, où il n'existe aucune des divisions naturelles qui se trouvent en Suisse et en Hollande, paraît peu propre à recevoir une organisation fédérative.
(1; Appouyi à Metteruich, iJÔ janvier ltf31. (2) Talleyrand à Sébastiani, IG janvier 1831.
Dans les circonstances actuelles, d'ailleurs, les constitutions des différents états seraient plus que démocratiques et serviraient ainsi d'aliment à cette tendance, qui ne se manifeste que trop, dans certains esprits vers un ordre social dangereux pour les peuples voisins, aussi bien que pour le pays qui en ferait l'essai. » (1)
En séance de la conférence de Londres, Talleyrand avait alors soutenu l'idée d'une complète neutralité avec une force d'argumentation et une chaleur qui avaient fini par emporter l'assentiment de ses collègues. C'était donc le renversement du système établi en 1815 « en haine de la France. » (2) Les treize forteresses belges qui menaçaient notre frontière tombaient par le fait même. « Les Belges deviendront sans doute plus faciles à diriger lorsqu'ils sauront que leurs folies ne peuvent plus retomber que sur eux-mêmes. » ^3)
Autant la décision de la conférence pour la neutralité belge avait été mal accueillie à Berlin, autant elle réjouit Londres où on admire l'habileté de Talleyrand qui avait ainsi resserré encore l'étroite union, plus nécessaire que jamais, de la France et de l'Angleterre.
Le roi de Hollande avait enfin levé le blocus d'Anvers, quelque irritation qu'il en ressentît ; mais les Belges avaient continué de marcher sur Maestricht. La conférence, usant envers eux de rigueur, les avait menacés, s'ils ne s'arrêtaient, du blocus de leurs ports. Or, si l'investissement de Maestricht était une infraction grave à l'armistice, il pouvait être considéré comme la conséquence de l'infraction non moins grave, qu'y apportait Guillaume par le blocus de l'Escaut.
Le gouvernement belge avait loyalement donné à son corps d'armée l'ordre de s'éloigner de Maestricht et de se retirer derrière la limite fixée par les clauses de l'armistice. Ce n'était qu'en présence des dispositions hostiles du roi de Hollande qu'il était revenu sur cet ordre. La conférence, en faisant montre d'une certaine partialité, obtint pour résultat de faire rétrograder les troupes belges.
La déclaration de la neutralité belge répondait aux vœux du gouver-
(1) Sébastiani a Talleyrand, 19 janvier 1831.
(2) Talleyrand à Sébastiani, 21 janvier 1831.
(3) Idem, idem.
294 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 18 30 ET l'eUROPE
nemeat français. « C'est dans le fond ce que nous avons de tout temps voulu et désiré ; mais qu'en dira-ton ici? disait Sébastianià Apponyi ; voil i la grande question sur laquelle je serai furieusement attaqué, je me défendrai le mieux possible, mais la lutte est inégale. » (1)
Et le ministre reprit l'air rêveur et préoccupé qu'il avait depuis l'annonce du protocole du 20 janvier.
Le gouvernement s'abusait peut-être sur l'esprit de la Chambre. Visiblement, le temps faisait son œuvre d'apaisement et, sauf quelques exaltés irréductibles, la grande majorité de la nation voulait la paix. Néanmoins, le cabinet, et particulièrement le ministre des Affaires étrangères, attendaient la séance de la Chambre oii la question serait soulevée, avec un sentiment d'effroi qui ne fut pas justifié. Malgré les violentes attaques du député Mauguin, la séance se termina par la victoire complète du gouvernement qui fit une profession de foi et prit des engagements politiques de nature à rassurer tous les gouvernements. « Répudier les traites de 1814... Qu'est-ce autre chose que la guerre avec toute l'Europe"? Voilà pourtant ce qu'on nous a conseillé, ce qu'on nous conseille encore...
« La grande pensée, la pensée dominante du gouvernement de notre Roi constitutionnel, a été la conservation de la paix, parce que c'est la paix seule qui peut donner immédiatement à la Fraude les institutions libérales dont elle a besoin. » (2)
Néanmoins, la décision que prendrait au sujet du nouveau roi des Belges le Congrès de Bruxelles soulevait des commentaires
(i ) Appouyi à Metteraich, 26 janvier 1831. — Déjà, pour apaiser le parti de la réunion à la France, tant en France qu'en Belgique, le gouvernement avait inventé mille moyens au succès desquels il ne croyait pas, qu'il ne désirait même pas, mais qui lui Bervaient de paravent : la récupération des villes et territoires cédés en 1815, peut-ôtre même le partaiçe de toute la Belgique entre la Hollande et la Prusse. Jamais l'Angleterre n'eût accepté de tels plans, mais ils nous permettaient de gagner du temps. Gagner du temps, c'était bien là ressentiel pour user le parti du mouvement. Aussi, notre gouvereement voyait-il avec plaisir l'échec de plus en pins certain de la candidature du prince d'Orange que la gauche de notre Chambre détestait. C'était pour nos ministres un demi-succès (voir pour ces questions Pozzo à Nesselrode, IS-?.^ janvier 1831).
(2) Quotidienne, 28 janvier 1831.
LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 295
passionnés. La cour de France était partagée en deux sentiments : elle ne voulait, sous aucun prétexte, le duc de Leuchtcnberg, et le Roi refusait catégoriquement d'accepter l'élection du duc de Nemours. Or, les nouvelles reçues de Bruxelles tendaient à indiquer que le Congrès se prononcerait sûrement pour l'un ou l'autre de ces candidats. « Je ne veux pas, disait Louis-Philippe, de la couronne belge pour mon fils... Je serai toujours ferme sur ce point... Cette conférence ! Quel mal elle a fait de ne pas s'occuper d'abord de l'élection du chef futur de la Belgique ! Il fallait convenir dos limites pour l'armistice, mais s'arrêter là et attendre pour procéder à la délimitation territoriale, que le gouvernement belge fût constitué et, par conséquent, son chef nommé. On a voulu tout précipiter, et cependant ce qu'il y avait de plus essentiel, la création d'un gouvernement régulier, a été entièrement négligé. » (1)
La tactique qui s'imposait à cette heure était celle de la temporisation : un brusque recul, des injonctions trop pressantes risquaient d'exaspérer les Belges. Mieux valait s'entendre avec la conférence de Londres sur une transaction intermédiaire. (2)
En attendant, la fermentation populaire augmentait à Bruxelles où l'on était « dans une position épouvantable. » (3) Ainsi disait à Apponyi le vicomte Villain XIV, père du député de ce nom. c< La révolution de Belgique, ajoutait-il, n'a pas été faite par nous, elle nous vient de France... ce sont les émissaires de la faction révolutionnaire en France qui ont poussé à l'insurrection et à l'anarchie... Je ne vois de salut pour la Belgique que dans le retour du prince d'Orange... S'il voulait, sous les auspices de l'appui et de la garantie de la conférence, publier une proclamation dans laquelle il s'engagerait solennellement, avec une noble franchise, aux réformes désirées de la constitution, à la séparation réelle et irrévocable, administrative et politique des deux états, à la responsabilité ministérielle, au libre commerce avec les colonies hollandaises, au libre exercice de la
(1) Apponyi à Metternich, 31 janvier 1831.
(2) <' Le ton du moment est de se confondre en lamentations de ce qu'il est si difficile de s'abstenir de s'approprier un pays dont les habitants veulent devenir Français » Pozzo à Nesseirode, 17-29 janvier 1831.
(3) Apponyi à Metternich, 4 février 1831.
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religion catholique ; s'il promettait enfin que jamais les couronnes hollandaise et belge ne seraient réunies sur une même tête, j'ai la persuasion que l'immense majorité de la nation belge se prononcerait en sa faveur. »
En un mot la Belgique eût dicté au roi Guillaume des volontés peu compatibles avec la parcimonie des concessions qu'il entendait accorder de son plein gré. Certes, la nation belge supportait impatiemment le joug hollandais ; ou sait le rôle que le clergé notamment avait eu dans la préparation des esprits à un changement de régime. Toutefois, il aurait peut-être été possible de maintenir le prince d'Orange sans la soudaine explosion des révolutionnaires due à des éléments que nous avons déjà fait connaître. Maintenant que l'exclusion d'une candidature du duc de Nemours ou du duc de Leuchtenberg apparaissait certaine, beaucoup envisageaient une transaction aveé le prince d'Orange dans les conditions indiquées par le vicomte Villain XIV ; mais cette opinion n'était certainement pas celle de la majorité du pays. Le comte de Celles assurait que, sur trois millions et demi d'habitants, le prince d'Orange pourrait à peine compter sur 200.000 voix, fournies par la haute noblesse et une partie des villes de Gand et d'Anvers, et que, si ce prince venait en Belgique, il serait assassiné. En tout cas, l'anxiété régnait à Bruxelles. Le pays sur le point de prendre un parti dont dépendait son existence, hésitait, partagé entre mille sentiments contraires; passant de l'espoir à la crainte, il redoutait une détermination qui, au lieu de conclure, le remettrait devant de nouvelles et affreuses perplexités.
Encouragé par les partis extrêmes en France, escomptant toujours que l'on pourrait forcer la main au Roi qui s'inclinerait devant le fait accompli, le Congrès de Bruxelles nommait le duc de Nemours à une majorité de 23 voix sur le duc de Leuchtenberg et de 76 sur l'archiduc Charles.
i^a conférence de Londres venait justement de décider (11, sur la proposition de l'Angleterre, l'exclusion pour la souveraineté de la Belgique des princes appartenant à l'une des familles régnantes dont
(1) Protocole du !«' février 1831.
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les représentants étaient réunis à Londres. Cette détermination ne pouvait modifier l'attitude du gouvernement français, qui ne voulait pas paraître obéir aux volontés de la conférence et i\u\, prévoyant l'élection du duc de Nemours, avait préventivement fait signifier au Congrès qu'il ne ratifierait pas une telle décision.
Sébastiani s'exprimait, d'ailleurs, avec quelque sévérité sur les travaux de la conférence de Londres. Il la jugeait trop « impérative » et craignait que ce ton n'indisposât les Belges. Il pensait qu'il eût fallu « proposer et conseiller », plutôt <' qu'imposer et prescrire. » (1) Le seul point, peut-être, où il réservait ses décisions visait la délimitation de la Belgique et de la Hollande. « Seulement, Maestricht, avec un rayon, aurait mieux convenu à la Belgique qu'à la Hollande, pour laquelle cette ville n'est qu'un point détaché » (2) ajoutait le ministre.
Etait-il possible à la conférence de Londres d'atténuer la fermeté de son ton devant une Belgique si peu maîtresse de son sang froid 1 Dans son intérêt même, l'autorité semblait devoir s'imposer. On peut, en tout cas, entrevoir, par le langage de Sébastiani, des difficultés qui s'élevaient fréquemment entre lui et Talleyrand, dont l'initiative hardie avait joué un rôle prépondérant dans la reconnaissance de la neutralité belge, à laquelle le gouvernement français avait souscrit, mais sans grand enthousiasme. Il ne faut pas oublier que, deux ans à peine auparavant, Polignac, dans les échanges qu'il rêvait en Europe, attribuait la Belgique à la France. Le Roi et Sébastiani, en présence du courant populaire qui, tant en France qu'en Belgique, portait à une annexion, eussent, sans doute, préféré un état de choses moins radical et réservant l'avenir. Des indices tendent à le prouver (3), notamment les appréciations — la part de l'exagération étant faite — de diplomates étrangers, qui valent, cependant, en pareille matière. (4)
Quoi qu'il en soit, le Roi parlait de l'élection du duc de Nemours
(1) Apponyi à Metternich, 5 février IS3Î.
(2) Idem, idem,
(3) Voir la correspondance intime de Palmerston, ouvrage cité.
(4) Se reporter, à ce sujet, aux dépèches d'Apponyi à Metternich, 31 janvier et 8 février 1831.
298 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE
avec ï une expression d'irritation et d'inquiétude. » (1) « Cette affaire me consume, je m'endors, je m'éveille avec elle, je n'y tiens plus. Il faut qu'elle finisse, sans cela nous n'arriverons jamais à pouvoir désarmer et, sans désarmement, point de confiance réciproque possible dans le maintien de la paix... Pourquoi cette conférence a-t-elle perdu son temps à prononcer arbitrairement, et sans le libre concours des parties intéressées, sur la délimitation sur la dette, sur les colonies, sur le commerce ; à exciter, à favoriser des tentatives pour le prince d'Orange, inutiles et désastreuses, au lieu de s'occuper exclusivement de la question la plus difficile, la plus urgente, de celle d'établir un gouvernement régulier, en proposant le choix d'un souverain qui pût être agréé par les cinq puissances ? » (2)
Pendant que se déroulaient ces graves événements, les députés belges, venus à Paris pour offrir la couronne au duc de Nemours, n'avaient pas encore été reçus par Louis-Philippe, et insistaient pour obtenir une audience (3). Leur langage trahissait « une grande confiance dans le succès de leur mission : » (4) « Nous réussirons disaient-ils avec assurance et pas un coup de canon ne sera tiré. » (5)
Un incident des plus fâcheux se produisit sur ces entrefaites. Sébastiani avait adressé à Bresson une longue lettre pour lui faire part du refus du Roi d'adhérer au protocole du 27 janvier qui mettait 16/31^ de la dette belge à la charge de la Belgique, et 15/31* à la charge delà Hollande. En même temps, Sebastiani déclarait aussi à Talleyrand et à Brisson, que la fixation du territoire et des frontières devant être établie par les Belges et les Hollandais et ne serait pas définitive jusque là. Notre gouvernement avait d'autant plus de raisons de prend le cette attitude que les protocoles précédents, notamment celui qui concernait les limites, n'avaient pas seulement irrité les Belges, mais aussi les
(1) Apponyi à Melternich, 8 février 1831.
(2) Idem, idem.
(3) On pouvait s'expliquer aussi l'irritation produite à Paris par le protocole du 1" février au fait qu'on croyait pouvoir eu déduire implicitement l'exclusion du prince de Naples comme appartenant à la famille des Bourbons, lord Granville avait rectifié cette opinion erronée (Apponyi à Melternich, 8 février 1831).
(4) Apponyi à Melternich, 8 février 1831.
(5) Idem, idem.
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ultra révolutionnaires en France ; ceux-ci avaient même adressé à Sébastiani et à Laffite les plus vifs reproches. Le ministère, timoré devant l'extrême gauche, donnait toujours deux coups de barre à gauche quand il en donnait un à droite et voulait, en désapprouvant la conduite de Talleyrand, éviter de fournira ses ennemis une nouvelle occasion de l'attaquer, (1)
Bresson ayant communiqué indiscrètement la lettre de Sébastiani à un membre du Congrès, celui-ci l'avait livrée à la publicité. On peut imaginer la joie des Belges devant l'encouragement indirect qu'ils croyaient trouver dans cette communication sur la nomination du duc de Nemours.
Les plénipotentiaires de la conférence de Londres voyant, dans la divulgation de la lettre de Sébastiani au Congrès une intention de la part de la France, chargèrent en ces termes leurs collègues de Paris de s'en expliquer vivement auprès du ministre : « Nous avons, direntils, l'instruction de vous déclarer que les quatre cours regardent le susdit protocole du 20, comme définitif dans tous ses points et notamment dans celui qui concerne les limites, que cette détermination est fondée en droit, parce que les Belges n'ayant jamais forme un état, ils n'ont pu acquérir de territoire sur qui que ce soit, et encore moins, dépouiller la Hollande de ses anciennes possessions... Enfin, que nous demandons et espérons que le gouvernement français avisera aux moyens les plus propres et les plus positifs, afin de détruire l'effet des expressions de la lettre du l""" février à M. Bresson. » (2)
1) Pozzo àNesselrode, 22 janvier — 0 février 1831-
(2) Apponyi à Metternlch, 15 février 1831.
On peut imaginer combien, après la divulgation de la lettre de Sébastiani à Bresson, la position de Talleyrand devenait difficile. Il ne pouvait ignorer les reproches violents qu'on lui adressait unanimement à Paris; il exposait donc à un ami ces considérations faites dans une atmosphère dont le calme contrastait avec l'agitation de Paris : « Vous serez étonné qu'après la publication faite à Bruxelles par M. Bresson, je sois resté ici. Si j'avais quitté, les conférences étaient rompues et tout se préparait partout pour la guerre ; c'est incontestable. Je me suis sacrifié, mais je crois que j'ai rempli le devoir d'un honnête homme. On ne peut avoir la paix que si on laisse la conférence gouverner à sa volonté les affaires de la Belgique ; comme cela, ou l'aura. Aucune puissance seule ne peut se charger de cette difficile affaire. Il faut tes cinq puissances bien réunies pour la conduire. De Paris, il ne sort que des intrigues qui mettent la
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Appouyi avait eu à ce sujet avec Sébastiani un entretien qui revêtit presque un caractère orageux. Notie ministre avait protesté que, pour lui, la conférence ne pouvait énoncer des décisions irrévocables ; elle devait se borner à des propositions. Or, Sébastiani estimait que la conférence avait commis une lourde faute : au lieu de s'occuper du choix du souverain qui aurait pu être décisif et mettre fin à l'agitation belge, elle s'était attardée à des points secondaires. En outre, par les intrigues du commissionnaire anglais Ponsonby, à Bruxelles, en faveur du prince d'Orange, la conférence semblait avoir fait revivre les prétentions de ce prince et encouragé les Belges à porter leur choix sur le duc de Leuchtenberg ou le duc de Nemours. Cette éventualité était fort possible. Ce n'était point un secret que les puissances, sauf la France, n'avaient jamais perdu l'espoir de faire monter le prince d'Orange sur le trône belge ; cette perspective seule exaspérait les Belges, et pouvait les pousser aux pires excès.
« La France approuve la fixation des limites entre la Belgique et la Hollande telle quelle a été posée par la conférence ; elle la trouve équitableet conforme aux intérêts politiques et administratifs des deux états, mais elle ne saurait voir dans cette détermination qu'une proposition amicale qui n'exclut pas, qui exige au contraire le concoirs et le consentement libre des parties en cause ; elle n'y reconnaîtra jamais un arrêt irrévocable que les cinq puissances se croient en droit d'imposer à la Hollande et à la Belgique. Tel est presque littéralement le sens dans lequel une lettre, que le général Sébastiani vient d'adresser au prince de Talleyrand, et dont il m'a donné lecture, est rédigée. » (1)
Apponyi, dépité, maussade, déclara « qu'une réponse aussi peu satisfaisante n'était guère propre à resserrer l'union de la conférence et à établir avec ce cabinet l'accord parfait et inaltérable qui régnait
défiance partout. Qu'on nous laisse ici sans s'en mêler et nous arriverons à un bon résultat S'il part quelque chose de Paris, on n'arrivera à rien» (Pozzo à Nesselrode, i^'^-l.S février ISiiJ.
(1) Entrelien de Sébastiani avec Apponyi. 12 février 1831.
La France désirait régler encore la question des enclaves ou des cessions qui faciliteraient les arrangements définitifs, ce que la conférence avait elle-môme reconnu. La question du duché de Bouillon, notamment, nous intéressait trop pour ne pas faire l'objet d'une clause à part.
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sur les affaires de Belgique entre les quatre cours. « (tjLordGranville, Pozzo et Werther avaient présenté moins d'objections à cette réponse.
L'incident est suffisamment caractéristique pour expliquer les piques qui naissaient si souvent entre Sébastiani etTalleyrand. Celuici, désireux avant tout, de plaire à Londres et d'y fortifier sa situation, oubliait parfois son rôle de plénipotentiaire français pour se ranger aux vues des quatre cours. Il est vrai qu'il avait mesuré, dès le début de ces événements, les dangers, pour la France, d'une guerre qu'il s'était appliquée détourner atout prix. C'est pourquoi l'élection du duc de Nemours lui semblait redoutable, car ce serait « la guerre immédiate (2)... « En nous séparant de l'Angleterre, nous amenons inévitablement une guerre générale, dont il est aisé de saisir tous les dangers. » (3) « Je désire la paix, avait écrit de son côté Sébastiani à Talleyrand, le 29 janvier, parce que je la crois nécessaire au bonheur de la France et à l'affermissement de la dynastie du roi Louis-Philippe. Le minislère anglais nous a jetés dans d'étranges embarras en reproduisant le prince d'Orange et en excluant le prince de Naples. Il y a dans tout ce qu'il fait un désir si constant de contrarier les vues de la France, même les plus désintéressées, les vieilles préventions dominent encore à un tel point sa politique que, je ne dirai pas sa haîne, mais son éloignement pour nous, frappe et aigrit tous les esprits. » On ne peut méconnaître, en effet, que les rapports franco-anglais, dans cette période, avaient subi des phases de confiance et de méfiance, reflet de celles qui, dans le domaine de la poHtique intérieure des deux pays, divisaient les hommes dEtat. L'Angleterre accusait maintenant la France d'intrigues, de compétitions. Elle reprenait contre elle la politique tortueuse pratiquée pendant tant de siècles. « Or, disait Sébastiani, la seule personne que nous ayons envoyée à Bruxelles est M. deLôwenstern, parce qu'il est depuis quinze ans lié avec les hommes les plus influents et les plus violents du Congrès, qu'on me l'avait indiqué comme le seul qui pourrait parvenir à les détourner
(1) Apponyi à iMetternich, 15 février 1831.
(2) Talleyrand à Sébastiani, (3 et 7 février 1831.
(3) Idem, idem.
'ÀHi^
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de la pensée de la réunion et du choix du duc de Nemours. »
Si le roi Louis-Philippe avait décliné l'offre des députés belges d'une couronne pour duc de Nemours, il les avait pourtant reçus avec une bienveillance marquée, car il aurait été « sauvage » de répondre avec dureté ou sécheresse à des hommes qui venaient nous offrir une couronne.
Leur désillusion fut cruelle. Si on en juge par ce qu'ils écrivaient : « Il faut bien se persuader, disait de Celles, que, sans la France, nous ne sommes pas quelque chose ; on nous morcelle, on nous divise, on nous partage ; il faut l'appui, l'amitié de la France ; ceci est un point dominant l'avenir... plus d'influence autre que celle de la France en Belgique ». (1) Wallez n'était pas moins catégorique (2;. « Sous peine de nous ruiner et de se perdre, écrit-il à de Celles, le roi de France doit déclarer à l'instant qu'il accepte l'élection de M. le duc de Nemours comme roi des Belges... Tout autre arrangement nous ramène les Nassau, et ceux qui spéculent sur nos divisions intestines pour nous jeter dans les bras de la France, moyennant une réunion sans aucun pacte, seront déçus dans leur espoir ; la nation ne veut pas de cette fusion qui, entre autres fléaux, nous ferait tomber des nues les sauterelles d'Egypte sous la forme de fonctionnaires et d'employés, le rebut des bureaux de Paris ; plus, un système intolérable de centralisation, d'entraves politiques et religieuses, en un mot les vexations et les avanies hollandaises exercées par une nation plus puissante... Allez donc au Palais royal et emportez l'affaire de haute lutte ».
(Il Le comte de Celles au comte d'Arschot, 5 février 183L ^2) Wallez au comte de Celles (Archivés du Ministère des Affaires étrangères à Bruxelles).
— Le délégué belge à Londres, Behr, montrait le mêm eoptimisme sur les intentions delà France. D'après lui, celle-ci avait temporisé pour « jouer » les Anglais, mais « elle nous donnera maintenant le duc de Nemours parce que son armée est prête et qu'elle ne craint plus maintenant la mauvaise humeur de la Triple .\Uiance ». — C'était négliger un facteur essentiel : la volonté du roi de ne pas céder. Behr escomptait peut-être trop les difficultés intérieures de l'Angleterre en ajoutant « qu'elles l'occupent tout entière » et qu'elle ne pense pas à la guerre. Voir Behr à van de Weyer, 4 février 1831, Archives du Ministère des Affaires étrangères à Bruxelles).
LÀ RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eOROPE 303
Cherchant à atténuer l'intransigeance de son refus, Louis-Philippe avait surtout, dans sa réponse, insisté sur l'opposition violente de l'Angleterre (1), car l'extrême courtoisie de son accueil lors de la première audience royale avait inspiré à la députation belge une confiance que ne justifia pas la suite des événements. Elle fut consternée lorsqu'on vînt lui apprendre « qu'un courrier de Londres était arrivé, que l'Angleterre s'opposait à l'élection. » (2)
Il était habile de la part du Roi de se prévaloir surtout du refus de l'Angleterre, et de rejeter ainsi sur elle la responsabilité des événements. Par le fait même, elle lui aliénait les Belges et conservait ainsi leurs sympathies à la France (3). En dehors môme des raisons essentielles du refus de Louis-Philippe, il en était d'autres qui auraient pu influer sur sa détermination : les départements du nord et les centres manufacturiers avaient lancé des protestations énergiques contre une annexion éventuelle de la Belgique à la France. Ils voyaient déjà les produits belges venant faire aux nôtres une concurrence redoutable, compromettant un développement commercial qui se dessinait si beau. Ces protestations avaient porté dans les Chambres, comme à la cour. Elles se fondaient sur des considérations qui n'étaient pas négligeables. Louis Philippe pouvait-il, au lendemain même de son avènement, s'aliéner une région de cette importance qui l'avait salué avec tant d'enthousiasme, et porter un coup funeste à son industrie manufacturière? D'autre part, les perplexités du Roi n'étaient pas moindres devant le vœu d'une partie de la nation de voir la Belgique annexée à la France. Il savait, en outre, « qu'une cause d'irritation » [pour ce pays]
(1) Lord Ponsoaby, collègue anglais de Breason interrogé par celui-ci sur les conséquences de la nomination et de racceptation du duc de Nemours, avait répondu : « La guerre ». (Pozzo à Nesseirode, 17-29 janvier 1831).
(2) De Brouckhère, délégué belge, à Gendebieu, lO février 1831.
(3) L'Europe entière avait d'ailleurs clé profoudétnent émue à la nouvelle de l'élection du duc de Nemours. la Russie plus peut être que toute autre. Le Tsar l'avait apprise au cours d'une parade ; vivement il s'était avancé vers Mortemart, lui disant avec une sorte de sévérité : « Le duc de Nemours est nommé roi de Belgique ; j'en appelle à votre promesse » et il a piqué des deux sans attendre la réponse » (Pozzo & Nesseirode, 25 février, 9 mars 1831).
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réagissait à l'instant même sur le nôtre. » (1) Il faut convenir que la situation de Louis-Philippe, tiraillé par des influences diverses, poussé par des intérêts contraires, cherchant à ménager tous les partis, était critique. Toutefois, son désir dominant était de maintenir la paix, pour ne pas précipiter la France et la monarchie dans des aventures au bout desquelles pouvait être encore une Révolution.
A la question de Belgique se greffait celle de Pologne, grosse aussi d'aléas redoutables. L'enthousiasme pour la cause du malheureux pays croissait en France. Dans les théâtres, des tonnerres d'applaudissements accueillaient les pièces visant la révolution de Pologne (2).
La cause polonaise devenait une cause mondiale, soulevait d'un même élan l'Europe et les pays d'outre mer. En Hongrie, les états de plusieurs comitats avaient rappelé à l'Empereur François le concours que les Polonais avaient prêté à la Hongrie dans les guerres contre les Turcs. Ils protestaient contre la faute commise jadis par l'Autriche en abandonnant aux ambitions russes ce malheureux pays qui était pour elle un solide bastion contre la Russie. Ils demandaient aussi la révocation des ordonnances qui défendaient l'exportation d'armes et de vivres en Russie, la convocation d'une Diète pour délibérer sur les moyens d'adoucir le sort des Polonais. On devine l'accueil que faisaient à de telles requêtes l'empereur d'Autriche et Metternich qui déploraient dans leur for intérieur l'erreur de l'Autriche en 1772, mais ne croyaient plus possible aujourd'hui de la réparer.
Le Tsar Nicolas rejetait ouvertement sur la France une part de responsabilité dans les troubles. (3) « Voilà ce que c'est, quand une
(t) Sébastian! à Morlemart, 7 février 183!.
(2) Une lettre de Paris au Messager di' Gand (7 avril 1831), décrivait l'élan des spectateurs qui se pressaient dans les théâtres parisiens (Bibliothèque Royale de Bruxelles).
(3) Ce qui avait également contribué à l'affermir dans ce sentiment, c'est que « le gouvernement russe avait été informé que l'Allemagne était « inondée (sic) d'officiers français qui essayaient d'arriver jusqu'en Polo- « gne. Quelques-uns ont réussi. Or, ajoutait lord Heytesbury, qui, le 22
LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l' EUROPE 305
fois on commence » disait-il, par moments, avec colère. Il pensait que les journées de Juillet avaient produit en Europe « une commotion irréparable, » (1) Quant à notre ambassadeur Bourgolng, il le « traitait néanmoins avec bonté. » (2) Sa clémence s'exerçait encore en faveur des Polonais. Il avait dit au colonel Weliczinsky, chargé de mission à Varsovie, et répété les mêmes paroles à Yezersky, Nonce à la Diète, qu'en voyant partir l'artillerie d^ la première brigade de la garde, son cœur s'était serré. Il avait passé alors sa main sur son visage comme pour en écarter une vision malheureuse : <( Puisse tout cet appareil n'être qu'une démonstration. Puisse cette artillerie revenir sans avoir agi et telle qu'elle est au moment de son départ ! » (3) Ces paroles partaient d'un cœur généreux ; mais elles ne correspondaient guère à l'état d'esprit des Russes exaspérés contre les Polonais. « L'ancienne haine des deux peuples s'était réveillée tout entière. » (4)
On sait à quel point l'administration du grand-duc Constantin avait été peu heureuse et vexatoire. Ses actes maladroits lui avaient aliéné les populations ; mais, dans Tordre économique et douanier, les deux derniers souverains avaient largement favorisé les Polonais.
janvier 1831. rapportait ce fait à Palmerston, à un moment où la France arme elle-même et appelle au service de l'armée active tous ses officiers qui ne recevaient qu'une demi-solde; il est difficile de concevoir que ce serait le cas (sans aucune connivence avec le gouvernement français) pour un officier, de préférer le service de l'étranger à celui de son propre pays, à moins qu'il ne soit encouragé à agir ainsi par ceux qui sont au pouvoir. On peut dire qu'il y a quelque chose de suspect dans ces procédés, surtout lorsque l'on considère les discours prononcés dens les meetings de Paris (Record Office, Londres).
d) Bourgoing à Sébastian!, 29 janvier 1831.
Peu après, Mortemart, retourné à Saint-Pétersbourg, était « excessivement bien reçu par l'Empereur et ses ministres » (lord Heytesbury à Palmerston, 16 février 1831, Record Office, Londres). Mortemart avait d'ailleurs agi avec une grande habileté. Dans ses conversations avec le Tsar et Nesselrode, il s'appliquait à prouver que « l'acceptation du trône de France par ce prince était plutôt un acte de nécessité que de « free will », un sacrifice fait par lui à la tranquillité de la France et à la paix de l'Europe, et cette explication touchait la corde sensible de l'Empereur, » (lord Heytesbury à Palmerston, 16 février 1831. Record Office, Londres),
(2) Bourgoing à Sébastiaui, 29 janvier 1831.
(3) Idem, 16 janvier J831.
(4) Idem, idem.
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La plupart des produits fabriqués en Pologne ne payaient que 1 0/0 à leur entrée en Russie, alors que les étoffes de laine, de fabrication russe, acquittaient en Pologne des droits variantdel6 à 18 0/0. Sans énumérer ici tous les avantages de cette nature, ils étaient nombreux et incontestables (1). Ces faits excitaient l'animosité des Russes, et leurs récriminations amères parvenaient aux oreilles du Tsar. Son attention se tournait d'autant plus vers la France, dont il guettait fiévreusement les gestes, qu'il avait reçu de Berlin et de Vienne les assurances les plus satisfaisantes. Dans ces capitales, les souverains s'étaient montrés disposés à établir sur leurs frontières un cordon de troupes pour interrompre toute communication et priver ainsi les Polonais de secours en hommes et en armes. La contrebande s'exerçait néanmoins par Gracovie, mais insuffisante pour un ravitaillement complet. Mortemart, qui se rendait à Pétersbourg, avait rencontré, au cours d'une froide nuit de janvier, les délégués polonais à la frontière du duché de Posen qui le supplièrent « que la France leur donnât seulement un de ses guerriers expérimentés de Napoléon ». Mortemart ne put que leur prodiguer des conseils de prudence et de modération, les invitant à compter sur les bons sentiments de l'Empereur. Mais leur scepticisme était trop grand pour que ces paroles eussent le moindre effet.
Ils partirent désabusés sur le concours tant espéré de la France, n'ayant pas compris que les circonsiances empêchaient que nous fassions ce concours effectif ; nous leur avions donné tout ce qui était en notre pouvoir en essayant de fléchir le gouvernement russe, et en appelant l'Autriche, la Prusse et l'Angleterre à s'unira nous daosce sens auprès du Tsar. Tentative infructueuse, car, sauf quelques vagues assurances reçues de l'Angleterre, bien décidée au fond à ne pas laisser la France se ménager un point d'appui dans l'Europe orientale, nous nous heurtâmes; dans les autres cours, à une réserve significative.
Le Tsar le prenait de haut, considérant ces appels à l'humanité comme une injure directe : « Prononcer ces paroles vis-à-vis de l'empereur Nicolas, disait Bernstorff, serait laisser croire à ce souve-
(1) Bourgoing à Sébastiaai, 26 janvier 1831.
rain qu'on le soupçonne de vouloir méconnaître l'humanité et la générosité et, par conséquent, blesser son cœur. » (1). Notre agent à Berlin avait beau rappeler à Hernstorff qu'en demandant pour la Pologne le maintien des traités de 1813, il ne faisait que suivre l'exemple des grandes puissances qui, au lendemain de notre révolution, nous avaient adressé la même demande, Bernstorff répondait : « On n'a pas pris le vrai moyen d'arriver au but. » (2)
Nos démarches auprès de Metternich n'avaient pas un meilleur sort. Lorsque, pour donner plus de force à ses arguments, Maison lui déclarait que les Polonais n'oubliraient jamais leur nationalité et s'efforceraient toujours de détruire l'ouvrage de Kaunitz, Metternich se renfermait dans un silence glacial (3). Il concédait, pourtant, sur l'insistance de Maison, que Ficquelmont avait reçu l'ordre de tenir à Pétersbourg « le langage de la prudence et de la sagesse. » Mais que valaient ces assurances en regard des vœux de notre gouvernement ? Nous restions donc à peu près seuls pour défendre la cause de la justice et de la liberté.
Bernstorff et Metternich protestaient, dans leurs explications confuses, que l'empereur Nicolas n'avait jamais voulu détruire l'ouvrage de son frère. Ces assertions étaient démenties par celles que Maison recevait d'autre part ; on lui insinuait que l'empereur Nicolas ne voudrait plus faire de la Pologne qu'une province russe. Là devait être la vérité. Que resterait-il de l'œuvre de l'empereur Alexandre 1" après la répression de la révolte polonaise? Il semblait bien exister entre les souverains d'Autriche, de Russie, et de Prusse des échanges de vues sur ces questions, d'oii résultait un parfait accord des deux premiers pour étouffer toute velléité d'assistance de leurs sujets polonais à leurs frères révoltés.
« La destruction du royaume de Pologne serait un acte contraire aux stipulations du congrès de Vienne, » disait Sébastiani. (4) Et en- <;ore : « Cette nation a beaucoup souffert, elle inspire àTK-uropedans
(1) Mortier à Sébastiani, 21 mars 1831.
(2) Idem, idem.
(3) Maison à Sébastiani, 8 janvier 1831.
(4) Sébastiani à Mortemart, 28 février 1831.
tous les partis un intérêt qu'accroîtront encore ses malheurs. » (1) Et il rappelait que la Russie, qui avait reçu des traités de 1815 « de si grands avantages », se devait de ne pas frapper trop durement une nation qui n'avait peut-être pas mesuré toutes les conséquences de sa conduite (2).
Le gouvernement prussien ne cachait pas d'ailleurs aux envoyés étrangers « les ménagements » qu'il apportait dans ses relations avec la Ptussie. Mais il allait plus loin : il décrétait la mise sous séquestre de toutes les sommes de la banque de Varsovie déposées à Berlin (3) et qui montaient à près d'un milUon. Celles que cet établissement financier avait déposées à Hambourg et ailleurs ne purent être retirées qu'après des tracasseries voisines de la malveillance. Le gouvernement prussien prononçait, en outre, la confiscation des biens des gentilshommes polonais qui s'étaient rendus en Pologne pour combattre les Russes, Sur la demande du Tsar, le roi de Prusse interdisait à tous les voyageurs l'entrée par la Prusse du territoire polonais. Les courriers destinés à nos consuls subissaient eux-mêmes des vexations (4). En toute circonstance le Tsar rencontrait la condescendance des puissances centrales. 11 fallait certes tenir compte de l'affermissement des liens russo-allemands qui devaient permettre à la Prusse de secouer le poids, cependant très allégé, de la tutelle autrichienne et de prendre la prépondérance à laquelle elle aspirait depuis longtemps. Toutefois, ces considérations n'empêcheraient pas la Prusse de redouter une Pologne indépendante et constitutionnelle, dangereux appât pour la Pologne prussienne entièrement sous le joug. La Prusse ne s'abusait pas non plus sur le& perspectives d'agrandissement de la puissance de la Russie. Quel rapprochement saisissant offrent avec les polémiques qui précédèrent
(1) Sébastiani à Mortemart, 7 février 1831.
(2) Idem, 9 mars 1831.
(3) Mortier à Sébastiani, 7 février 1831.
(4) "Voir dépôche de Mortier à Sébastiani, 7 février 1831. — Ce n'était pas seulement le joug russe que la Pologne voulait secouer, mais aussi celui de la Prusse qui, sans respect pour les principes de la neutralité, fournissait des secours à la Russie, tout en s'efforçant, par tous les moyens possibles, de paralyser les Polonais. La Prusse, tou' autant peut-être que la Russie, a causé ainsi la perte de la Pologne.
LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 309
les formidables événements actuels, ces lignes de Mortemart à Sébastiani. (1) « Les hommes d'état prussiens ne s'aveuglent pas sur ce que les empiétements de la Russie et la force de l'Empire ont d'inquiétant pour l'avenir de la Prusse, mais elle se trouve dans la fâcheuse nécessité de protéger, en quelque sorte, dans le moment actuel, un ordre de choses que la raison politique cond nnne. »
Paris continuait à s'enflammer pour la cause polonaise. Les manifestations se succédaient avec une ardeur croissante. Notre gouvernement ne se départait pas d'une parfaite correction. Le comte Wielopolsky, qui avait vainement renouvelé ses instances auprès de lui en vue d'une intervention, s'était même plaint de la passivité du consul de France à Varsovie (2). Il ne put qu'apprendre que cet agent avait été couvert par son chef. De plus, le Tsar, prévenu de ses démarches en haut lieu, avait demandé l'arrestation et l'extradition de cet émissaire, quelque ville d'Europe oii on pût le saisir. A Paris, toutes les ressources de ce que Pozzo appelait ironiquement (' le charlatanisme sentimental » avaient été mises en œuvre pour donner deTargent aux Polonais, mais les fonds étaient loin d'affluer. La Fayette n'avait pas craint de réclamer S.OOn. 000 à Sébastian!, puis, modérant peu à peu ce chiffre, il en arrivait à se contenter de 500.000 francs. Gela n'impliquait pas que les sympathies et la pitié générales fissent défection à l'infortuné pays. Pozzo ne parvenait qu'à grand'peine à faire insérer dans nos journaux les actes officiels parus dans le journal de Saint-Pétersbourg. Notre presse supprimait d'ailleurs systématiquement tout ce qui laissait entendre une récrimination contre les rebelles. Sur l'initiative des Polonais de Paris, une souscription fut ouverte : La Fayette y figurait au premier rang, et les révolutionnaires avaient tous répondu à l'appel (3).
(1)14 février 1831.
(2) La Diète voulut contraindre notre gouvernement à déplacer cet agent, mais sans y parvenir.
(3) On citait, entre autres, le général Kniazewic, le comte Louis Plater, le S'' Grzymala et le gentilhomme de la Chambre Linowski, qui venait de quitter son poste à ia Légation de La Haye, pour passer au service des insurgés. Un autre, Gzapsky avait, en outre, sollicité ingénieusement l'attention publique en paraissant dans son costume national aux obsèques de Benjamin Constant. Le discours enflammé qu'il avait
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Les arguments employés par les Polonais pour émouvoir la générosité française étaient, peut-être, plus éloquents que véridiques : « Nous avons besoin de votre assistance, disait leur appel, secourez-nous de votre or, de votre crédit, de votre médiation, de vos troupes. Les armées prussiennes avaient déjà chargé leurs armes contre vous ; elles n'attendaient que des renforts de la Russie, c'est nous qui avons retenu les Russes. Vous, maintenant, coupez la retraite aux Prussiens, sans cela ... ils iront ensemble étouffer cette étincelle révolutionnaire qui est partie de chez vous pour embraser l'Europe. Ne laissez pas l'Autriche diriger contre nous ses baïonnettes. Effrayez-la, braves compagnons d'armes, en vous jetant sur l'Italie. » (1)
« Ces révélations sont assez claires, disait la Quotidienne. N'est-ce pas l'esprit révolutionnaire , cette étincelle qui provoque tout le continent et seul le force à la guerre *? » (2)
En même temps, la Gazette de Varsovie lançait un manifeste où se trouvaient énumérés les griefs des insurgés polonais contre la Russie.
A Paris, La Fayette et Lamarque poursuivaient leur propagande inlassable.
A la tribune de la Chambre, Lamarque, dont l'ambition croissante souhaitait une guerre qui favorisât ses projets, — on assurait qu'il visait le bâton de maréchal — montrait un emportement significatif. « Sans doute, la paix est un bien précieux, mais sans le soulèvement des Belges, sans l'insurrection de la Pologne, qui a cru que notre révolution était le signal de la délivrance des peuples, vous auriez la guerre... Ecoutez ce que l'ambassadeur de France disait le 26 octobre 1814, au Congrès de Vienne : « La lutte existe entre deux principes ; tant qu'une seule dynastie révolutionnaire existera, la révolution ne sera pas terminée : il faut donc que le principe de la
prononcé sur la tombe lui avait valu une ovation. Parmi les Polonais qui devaient quitter Paris pour regagner la Pologne, on citait le nom du comte Walewsky, fort répandu dans la société parisienne, dont il avait acquis toutes les sympathies.
(1) Quotidienne, 9 janvier 1831.
(2) Idem,, idem.
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légitimité triomphe sans restriction. Sans cela point de paix, mais une trêve ». — « Oui, une trêve, affirmait Lamarque, c'est tout ce que vous obtiendrez en sacrifiant vos amis, vos intérêts et votre dignité. »
Et Guizot de répondre :
« On demande ce qu'il y a de changé en France... Voyez la Belgique, la Suisse, la Pologne : voilà les laits accomplis depuis la révolution d'août.
« En présence de tous ces faits, la France ne pouvait pas ignorer qu'elle avait une conduite difficile à suivre. // lui fallait partout défendre son propre principe, avouer les exemples qu'elle avait donnés, et en même temps ne pas porter dans toute VEurope le désordre et la guerre et la révolte.
« Il fallait d'une part que la France, qui venait de s'affranchir, et qui voyait partout son exemple suivi, il fallait que la France fût fidèle à ce qu'elle avait fait ; il fallait qu'elle ne reniât ni sa conduite, ni ses exemples et, en même temps, qu'elle ne se laissât pas accuser d'être possédée de ce démon révolutionnaire qui avait fait déjà reculer la révolution française après l'avoir portée hors de son territoire.
« Le gouvernement sorti de la révolution de Juillet s'est donc trouvé entre deux systèmes :
« Le maintien de ces principes, de la révolution qui leur avait donné naissance, par la voie régulière, par l'influence constitutionnelle, par le spectacle de la liberté d'une part.
« De l'autre part, le système de la propagande révolutionnaire.
« C'est entre ces deux systèmes que le premier ministère qui a suivi le mois de juillet a choisi : il s'est prononcé pour le premier.
« On a plusieurs fois accusé le ministère précédent de n'avoir pas répondu au mouvement général, de ne l'avoir pas alimenté, de ne l'avoir pas poussé jusqu'à ses dernières limites.
« A-t-on donc oublié qu'il y a eu aussi en Europe une réaction républicaine contre l'unité conventionnelle ? Ce fut le même mouvement qui renversa Napoléon ; il ne tomba pas par le fait de la volonté des cabinets, mais par le fait delà volonté des peuples .. . La liberté des nations s'est levée contre cette unité qu'on voulait leur imposer, elle a revendiqué pour les peuples le droit de se gouverner selon leurs besoins, leurs fantaisies, si vous voulez.
Ce principe est celui de la non-intervention. . .
C'est lui qui se leva contre la monarchie de Louis XIV, contre la Révolution, contre l'Empire. Et nous-mêmes, pendant quinze ans, nous nous sommes élevés contre l'intervention delà Sainte- Alliance.
Peu importe le mot d'intervention et le type auquel on peut le reconnaître. On peut intervenir par des négociations diplomatiques, par des congrès ou des sociétés secrètes. Nous avons vu la Convention porter partout ses principes, ses armes. . . , se faire enfin , pour employer une expression triviale : le don Quichotte de l'insurrection et de la souveraineté du peuple.
Une voix. — Comme vous êtes le don Quichotte de la révolution de Juillet.
M. GcizoT. — Oui, je le répète le don Quichotte de l'insurrection... J'ai dit que, partout où elle voyait poindre l'insurrection, la Convention y portait ses armes. C'est au même système qu'on vous appelle aujourd'hui. Avons-nous donc oublié ces coalitions si universelles, non des souverains, mais des peuples *?
«... Je disque, dans l'avenir.. .,lhonneurdela révolution deJuillet sera de s'être confiée à cet exemple. L'insurrection est un mauvais état ; il peut arriver à la liberté, mais ce n'est pas la liberté. Nous voulons, non la révolution, mais la liberté ; non le désordre, mais l'ordre intérieur. Nous voulons que la révolution se présente à l'Europe, V af franchissement , la liberté, la paix à la main. Nous ne voulons pas qu'elle menace qui que ce soit. » (1)
De son côté, le ministre des Finances disait, quelques jours après: « La France veut la paix, parce qu'une guerre, soit de principes, ou soit seulement de territoire entraînerait une conflagration universelle... La France veut la paix ; toutefois, elle ne la veut que parce qu'elle l'a jugée compatible avec sa grandeur et sa dignité... Nous n'avons formé aucun projet d'agrandissement, mais si nous étions provoqués et engagés, malgré nous, dans une lutte nouvelle, nous profiterions de tous nos avantages, et les accroissements de territoire ne seraient plus que la juste compensation de nos efforts et de nos sacrifices... C'est pourquoi, tout en faisant entendre un langage
(1) La Quotidienne, 16 janvier 1831.
LA RÉVOLUTIOiX DE JUILLET 1830 ET l' EUROPE 313
de paix, nous venons demander des ressources pour la guerre. Le gouvernement nouveau avait tout à la fois à réparer nos places, à les approvisionner, à fabriquer des armes, à remonter notre cavalerie, à compléter les rangs de notre armée... Il sera pourvu à ces dépenses avec la somme de 19G. 405.000 francs. Le ministère des Affaires étrangères réclame 500.000 francs d'extraordinaire pour ses dépenses secrètes... Nous avons l'espérance que l'Europe rentrera dans les proportions de forces ordinaires et que nous pourrons réduire les nôtres à ce qu'exigent dans une situation pacifique notre sécurité et notre dignité. »
Ces énergiques déclarations eurent en Europe le retentissement qu'elles comportaient, mais la hardiesse du langage de nos révolutionnaires jetait la suspicion, dans les cours étrangères sur les intentions exprimées à la tribune (d). La France était le terrain oii se livrait le combat libéral des peuples ; la victoire apparente des partisans de l'ordre n'illusionnait pas les souverains et les conservateurs qui réalisaient les chances qu'avait le parti de la guerre contre celui de la paix.
(1) C'est ainsi que le journal La Bévolution disait : « Les peuples avaient les yeux tournés vers nous, nous étions devenus pour eux une étoile polaire ; ils étaient nos amis, nos alliés naturels, ils n'attendaient qu'un signal pour se rendre solidaires et complices de notre révolution. Eh bien ! nous les avons repoussés... Un gouvernement, issu des barricades, a menti à son origine, il a renié son principe et, au lieu de faire appel à la grande famille européenne, il a quêté, à n'importe quel prix, des reconnaissances royales... Oui, les rois européens, en reconnaissant Louis-Philippe, ont imposé à son gouvernement une ligne de conduite, et cette ligne, la voici : « Vous comprimerez, ont-ils dit, tout développement de votre révolution, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. »
(Extrait tiré de La Quotidienne du i février 1831).