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CHAPITRE VIII

Les affaires d'Italie. — Mouvements révolutionnaires en France. Intervention armée de l'Autriche dans les Etats du Saint-Siège.

Au moment même où les affaires de Pologne ensanglantaient l'est de l'Europe, l'Italie, où fermentaient les passions, allait aussi payer son tribut à la révolution (1).

A la fin de janvier 1831. Metternich avait chargé Apponyi défaire connaître au gouvernement français l'importance qu'il attachait au repos de l'Italie, d'où il fallait écarter avec soin la propagande hbérale ; la France devrait surtout s'abstenir de tout encouragement. Sur ce point si redouté, Sébastiani s'était vivement défendu d'une semblable intention et avait affirmé du ton le plus absolu : « Il n'existe pas, il n'existera jamais, tant que je ferai partie de l'administration, des projets d'agression à main armée de la part de la France... Les armements de terre et de mer à Toulon sont un bruit absurde et ridicule. » (2)

Aucun rassemblement de troupes n'avait eu lieu sur les frontières. Les réfugiés italiens, comme on l'a déjà vu, avaient été dirigés sur Châlons et Mâcon. Le gouvernement songeait même à éloigner davantage ces réfugiés et à les diriger vers l'ouest de la France et de là

(1) Lesur semble émettre (Annuaire hhtorique, p. 53 1), une affirmation exacte lorsqu'il dit : « Une conspiration avait été graduellement formée contre les gouvernements établis. Elle devait éclater sur plusieurs points à la fois et avoir pour résultat l'union des différents Etats, l'établissement d'une république et la fédération italienne. »

L'idée dunité, jetée dans la péninsule par Napoléon I", avait germé depuis quinze ans. L'Italie devait, 30 ans plus tard, réaliser son rêve.

(2) Apponyi à Metternich, 30 janvier 1831.

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sur l'Afrique. On ne comptait que peu de réfugiés piémontais dans le département de l'Isère et ils étaient étroitement surveillés. « Comptez, disait Sébastiani à Apponyi, sur l'exacte et consciencieuse vérité de tout ce que je viens de vous exposer... Nous ne sommes pas inquiets pour la tranquillité de l'Italie. \> Paroles trop optimistes qui allaient recevoir un prompt démenti. Sans mettre en cause la bonne foi de Sébastiani, certaines constatations tendent à prouver qu'il n'était pas exactement informé sur le nombre des réfugiés italiens dans les provinces limitrophes de la péninsule. (1) Le comte de Sales, ministre de Sardaigne « voit avec inquiétude le sombre avenir qui se prépare pour l'Europe entière » ; aussi aperçoit-il dans l'accord entre les grandes puissances « le seul et dernier espoir du salut » . (2)

Au commencement de février, Pozzo regardait la guerre « comme inévitable et imminente » (3), non point du fait des puissances du nord et du centre de l'Europe, mais de la France, où disait il, « le premier choc sera terrible et soutenu par un sentiment d'enthousiasme qui est général dans toute la nation. » (4) Il place plus de confiance dans l'Angleterre qui doit être « cultivée, ménagée, cajolée plus que jamais... elle commence à entrer dans la bonne voie. » (b)

La plupart des agents étrangers à Paris en jugent de même.

(1) Un rapport du consul d'Autriche à Marseille déclarait, qu'à Toulon, il y avait environ un millier de Piémontais et de Napolitains << soutenus et salariés par un comité français» (Apponyi à Metternich, 17 février lj;3]). — Ce fonctionnaire appréciait, justement d'ailleurs, l'esprit public dans le Midi de la France ; le haut commerce seul était avec la révolution de 1830, mais le peuple y était contraire. A la suite de la haute bourgeoisie qui espérait tirer parti des derniers événements, la petite bourgeoisie demandait aussi sa part de la curée, des charges et des bénéfices. Quant il la majorité restée fidèle à la monarchie légitime dans la ville de Toulon, l'agent autrichien ne lui accordait qu'une estime mitigée. « Ceux qui la composent, disait- il, ne sont pas les plus intrépides et Ils se soumettent » (Apponyi à Metternich, 17 février 1831). — C'était une minorité disciplinée et turbulente qui l'emportait sur le nombre résignée et docile.

(2) Apponyi à Metternich, 30 janvier 1831.

(3) Idem, 1" février 1831.

(4) Idem, idem.

(5) Idem, idem.

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Apponyi déclarait que « le parti le plus violent, et qui probablement l'emportera sur ses antagonistes, veut la guerre, mais il est obligé d'attendre quelques mois pour se mettre en mesure, n (1)

En attendant, l'explosion se produisait à Modène et à Bologne, menaçant Parme et les autres états du nord. Une semaine suffit pour que le drapeau de l'insurrection flottât à Plaisance, à Ancône, à Rieti, à Ferrare. A Paris, le Nonce déclarait à Sébastiani (2) : « qu'il fallait avant tout ne pas mourir, et que dès lors le principe de nonintervention et toute autre considération cessaient de recevoir une application quelconque » . C'était dire clairement que le gouvernement pontifical ferait appel à d'autres gouvernements si ses propres troupes étaient insuffisantes à la répression. Sébastiani, inquiet, annonça au Nonce que notre ambassadeur à Rome allait être chargé d'offrir au Saint-Siège son appui contre les insurgés. Il s'agissait avant toul d'empêcher que l'Autriche ne prît les devants. Sébastiani jugeait que là était le danger. Un conseil extraordinaire fut convoqué le 16 février pour délibérer en cette grave coujoncture.

Les provinces insurgées n'étaient pas absolument voisines de la France, et l'on sait que le principe de non-intervention, tel que nous l'avions proclamé, s'appliquait surtout aux pays limitrophes. C'est ce qui explique les paroles de Sébastiani qui, autrement, sembleraient contredire ses déclarations précédentes.

La révolution italienne fut accueillie en France par le parti du mouvement avec le même enthousiasme que la révolution belge. Au bal de cour du 12 février, La Fayette, très entouré, avait jdit à haute voix : « Les affaires en Italie vont au mieux, cela marche comme nous le désirons ! Nous avons voulu que, la révolution s'organisât d'abord au nord de l'Italie et que, pour le moment encore, on restât tranquille dans les provinces autrichiennes et en Piémont. 11 nous sera facile d'étendre plus tard ces mouvements insurrectionnels, de même au nord de 1 Italie. » (3)

Un tel aveu éclaire le rôle, dans les événements d'Italie, du parti révolutionnaire français et son action sur les réfugiés.

(1) Apponyi à Mettemich, 5 février 1831.

(2) Idem. 16 février 1831.

(3) Idem, 18 février iSol.

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La révolution de Modène trouvait aussi des sympathies dans des milieux plus modérés. Ou sait que le souverain de cet Etat avait poussé, jusqu'à l'injure, son attitude hostile au gouvernement de Juillet. Non seulement il n'avait pas répondu à la lettre de Louis- Philippe lui annonçant son avènement, mais il la lui renvoya sans la lire. (1)

La Fayette et ses amis mûrissaient leur vengeance, et le leader de notre parti révolutionnaire ne dissimulait pas ses projets : « C'est trop fort, il faudrait lui dépêcher une bonne petite révolution. » (2)

Le gouvernement envisageait l'imminence d'une intervention autrichienne ; les bruits qui couraient à ce sujet, ainsi que la tournure que prenaient les affaires en Italie même, suscitaient « une grande préoccupation d'esprit. » (3)

Sébastiani n'avait pas attendu pour déclarer à Apponyi qu'une intervention autrichienne « pourrait aller pour Modène et Reggio, mais que pour Bologne, le cas deviendrait infiniment grave. » (4) Au conseil du 12 février, où l'on avait délibéré longuement, le maréchal Soult avait montré une grande violence de langage contre l'Autriche. Et sa personne inspirait, comme on l'a vu, d'autant plus de craintes aux étrangers qu'il poussait fiévreusement la réorganisation de l'armée, laquelle venait d'être portée, sur le papier, à 400.000 hommes, dont 240.000 seulement étaient effectivement sous les drapeaux. (5) Louis-Philippe assurait toujours qu'on ne lèverait pas les 80.000 hommes dont on avait décidé récemment l'incorporation. « Le maréchal Soult prédit et promet ouvertement

(î) Sébastiani s'était exprimé ainsi, à la tribune, le 30 décembre. « Le gouvernement a pensé que la dignité du roi des Français ne lui permettait pas de descendre jusqu'à demander raison de l'inconvenance du duo de Modène. »

(2) Apponyi à Metternich, 18 février 1831.

(3) Idem, idem.

(4) Idem, idem,

(5) Plusieurs ambassadeurs, notamment Apponyi, avaient pu se procurer sur l'état de l'armée française et sa mobilisation des renseignements qu'ils devaient à la vénalité. On se contentait de peu à cette époque pour une telle besogne, car, eu transmettant h Metternich « une communication importante » Apponyi déclarait, h ce sujet, qu'il n'avait eu à dépenser que 700 francs (Apponyi à Metternich, 27 février 1831).

la guerre. » (1) Les industriels et le haut commerce en parlaient avec horreur, car ils avaient déjà subi tant de pertes depuis la révolution de Juillet qu'ils entrevoyaient les désastres que provoquerait inévitablement un conflit nouveau.

Soult espérait-il tirer de la guerre un profit personnel, ou escomptait-il un rétablissement de l'Empire qui gardait ses préférences V Le maréchal était d'ailleurs peu populaire. Une atmosphère de suspicion l'entourait. Louis-Philippe le maintenait encore par faiblesse, mais, depuis longtemps, ses sympathies s'étaient détachées de lui. (2)

Les tragiques journées des 14 et 13 février 1831 ne réalisèrent que trop les sombres pronostics de l'étranger sur notre situation intérieure. L'émeute éclata à l'occasion d'un service célébré à Saint-

(1) Apponyi à Metternich, 18 février 1831.

— Dans les départements de l'est et du nord, beaucoup, loin de redouter un conflit, semblaient plutôt le désirer. L'ouest et le midi étaient divisés. Là, les bonapartistes et les royalistes plaçaient leur espoir dans la guerre.

La formation d'une légion étrangère, composée de déserteurs, «destinée à servir hors du continent français >-, avait fait l'objet de longs entretiens entre les ambassadeurs de Prusse, d'Autriche et de Russie. Ils estimaient que l'expression « hors du continent français » était fort équivoque et aurait dû être remplacée par celle-ci : possessions françaises d'outre-mer ». Sébastiani les rassurait en leur disant que cette troupe servirait exclusivement en Algérie, mais qu'on ne le mentionnait pas « pour ne pas faire supposer que la France avait décidé de s'approprier Alger définitivement >•. Ces paroles n'avalent pas été suffisantes pour calmer les appréhensions des représentants de la Sainte-Alliance. — (V. Apponyi à Metternich, 18 février 1831, et Pozzo à Nsselrode, 28 janvier, 9 février 1831).

(2) Le fils du maréchal Soult profitait de l'influence qu'il avait sur son père pour l'exciter à la guerre. Nommé en janA-ier 1831 ministre à Stockholm, il se vantait de vouloir y tenirdes propos belliqueux, à rencontre des protestations de Sébastiani Pozzo en avait averti Nesseirode. l'engageant à mettre le roi Charles-Jean et le cabinet de Stockholm en garde contre « un des coryphées de cette jeunesse prétentieuse qui réunit Torgueil de l'Empire à la licence révolutionnaire » (Pozzoà Nesseirode, 13-25 janvier 1331). — Cette diatribe prouvait combien tout ce qui touchait à Soult excitait de préventions exagérées évidemment à dessein par des agents diplomatiques qui ne cherchaient qu'à nous prendre en défaut, mais partiellement justifiées pourtant.

Germain-l'Auxerrois pour l'anniversaire du duc de Berry. La province ne fut pas indemne, et les journées révolutionnaires eurent leur répercussion à Conflans, Lille, Dijon, Nîmes, Arles, etc. Le mouvement prit, comme toujours, la forme d'une violente manifestation anticléricale. Maintenant on passait de la théorie au fait : les évêchés, les séminaires, les établissements religieux étaient menacés. On avait la preuve de la profondeur du mal. L'anticléricalisme sectaire, qui avait atteint les générations bien avant la chute de la monarchie légitime et avait été un des facteurs de sa ruine, (1) trouvait l'heure propice. Ce n'était encore que les premières étincelles d'un feu qui couvait dans l'attente du souffle hbérateur.

Les hommes, qui avaient traversé la Révolution et l'Empire, voyaient monter une génération dont l'apparente ardeur cachait une âme sceptique et désabusée. Ayant perdu la foi, elle cherche une autre religion qui la déçoit car, sous le nom de liberté, son idéal n'était, en réalité, que l'émancipation du caprice individuel. Alfred de Musset a magistralement décrit cette âme idéaliste, incroyante, pessimiste et orgueilleuse qui se jugeait victime de l'état social. « Qui osera jamais raconter ce qui se passait alors dans les collèges 1 Les hommes doutaient de tout, les jeunes gens nièrent tout... les jeunes gens sortirent des écoles avec le front serein, le visage frais et vermeil et le blasphème à la bouche. » (2) Le gouvernement de Louis-Philippe était resté, pour ain-i dire, passif devant ces troubles. (3) « Il a subi en tout la loi de la faction révolutionnaire, parce qu'il a toléré, justifié même le vandalisme sacrilège avec lequel le peuple frénétique a porté le ravage dans les églises, parce qu'il a prêté son assistance et sa coopération à abattre les croix... » (4) Sébastiani prenait mille subterfuges pour se disculper.

(1) Voir La France morale et religieuse, sous la Restauration, tome II, chap. VIII.

(2) Confession d'un enfant du siècle.

(3) « I e roi ne fortifie nullement sa position » (Pozzo à Nesselrode, 28 janvier — 9 février 1831). Il clierchait à surmonter au jour le jour les difficultés, sans plan d'ensemble, sans direction suivie. « Le ministère est une association de gens médiocres dirigés par des fins et des intérêts particuliers à chaque individu », (Pozzo, ibidem.)

(4j Apponyi à Metternich, 18 février 1831.

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11 n'avait guère convaincu le comte Apponyi qui ne pouvait « se refuser à un sentiment de pitié et de mépris pour un gouvernement qui s'abaissait à de pareils subterfuges pour s'épargner l'aveu de sa faiblesse et de son abjection. » (1) La destruction des calvaires, le pillage des églises avaient été vus par la garde nationale « avec des démonstrations partielles de satisfaction et d'approbation qui caractérisent le mépris pour la religion qui règne dans les classes infé rieures de la population. » (2) Le gouvernement ne pouvant sévir se contentait de chercher à expliquer cette phobie cléricale et à en rejeter les responsabilités sur la soi-disant alliance de Charles X avec les prêtres. Cette manœuvre puérile et vaine excitait l'ironie des représentants des cours qui ne manquaient pas d'opposer à cette étrange argumentation le coup que les ordonnances ecclésiastiques de 1828 avaient porté, sur l'ordre du libéralisme, au recrutement sacerdotal.

A la Chambre, ces événements avaient eu leur épilogue ; on n'avait guère retenu, des explications embarras ées de Laffitte, que le passage oii il démontrait la nécessité de la dissolution. Le discours de La Fayette avait suscité dans le Corps diplomatique une bien autre émotion. Ce di cours n'était qu'un plaidoyer en faveur de la propagande et de l'émancipation des pciiples. « La Fayette reparaît aujourd'hui dans toute son ancienne attitude d'influence et de suprématie. (3) Aussi, on ne sait plus à quoi rattacher l'espoir d'un avenir d'ordre et de tranquillité. « (4) Le Roi se lamentait de ce qu'il

{!) Apponyi à Metternich, 18 février 1831.

(2) Idem, idem.

(3) L'attitude de La Fayette était exploitée contre nous, à Londres, par la Sainte-Alliance, dépitée de ce que l'Angleterre se soit séparée d'elle pour faire cause commune avec nous : « L'association de l'Angleterre à l'alliance est une condition vitale pour tous. La Franco donnera à la guerre, si elle a lieu, le caractère d'une insurrection générale contre les gouvernements ; le reste du monde doit, à son tour, présenter cette alliance comme une conspiration universelle contre toutes les existences et toutes les indépendances. Il faut que le gouvernement et le peuple anglais en jugent de même et que les autres alliés se concertent avec le premier sur ce qui peut le conduire le plus aisément à ce résultat » (Pozzo à Nesselrode, 28 janvier — 9 février 1831).

(4) Apponyi à Metternich, 17 et 21 février 1831.

n'avait pas de ministère efficace, qu'il ne pouvait en former un meilleur et parlait comme un homme découragé et au désespoir.

Louis-Philippe, devant ces courants contraires, en subissait toutes les alternatives. Tour à tour confiant ou désespéré, hésitant ou résolu, il refusait, puis cédait, se laissant finalement porter par les événements. Il alla jusqu'à permettre qu'on effaçât toutes les fleurs de lis des monuments publics, de son palais et de ses armes, ce que son père même, le trop fameux Egalité, avait refusé à la Révolution. Les rapports des diplomates sont pleins de doléances sur l'aspect que présente alors Paris, sur la psychologie du Roi, sur son incroyable faiblesse. Pozzo n'était pas le moins sombre. En marge d'une lettre datée du 3 mars, où il avait fait de la situation un aperçu particulièrement noir, le Tsar avait écrit ces mots : « Quel triste et hideux tableau ! »

On juge aussi des sentiments de l'ambassadeur de Russie lorsqu'il vit l'ambassade menacée par une foule en délire, à la suite de la victoire remportée le 13-25 février par les troupes impériales sur les rebelles polonais.

Une première démonstration, encore sans envergure, avait déjà eu lieu dans la soirée du 9 mars. Mais le lendemain, dans l'après midi, une bande de 800 personnes, composée en majorité d'étudiants, se dirigea sur l'ambassade, criant vengeance et demandant la guerre. Les émeutiers s'arrêtèrent chez La Fayette, « le patriarche du désordre » (1), lequel déclara « qu'il aurait voulu les embrasser tous, mais qu'il n'approuvait pas leur démarche, que le sort des polonais n'était pas désespéré. » (2) De là, ils se dirigèrent vers l'hôtel de l'ambassade russe en vociférant, mais sans stationner ni commettre de dégradatfon matérielle. Dispersés par la garde et la troupe, ils se reformèrent dans la soirée, plus excités encore, lançant des cris de mort, jusqu'à ce qu'ils soient, de nouveau, coupés et dispersés (3). Nombre de Polonais se trouvaient dans la foule effervescente. Le ministère était atterré. De pareils excès ne pouvaient

(1) Pozzo à Ncsselrode, 27 février — 11 mars 1831.

(2) Idem, idem.

(3) Le gouvernement russe semble avoir envisagé, à celte heure, la

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que raviver la haine, à peine atténuée, de la Russie contre le nouveau régime en France. Sébastian! se confondit en regrets près de Pozzo. Sauf chez les comités anarchistes, ces faits ne rencontrèrent qu'une indignation qu'expriment les gazettes elles-mêmes, « malgré l'esprit exécrable qui le» dirige. » (1)

N'était-il pas temps de comprimer enfin le parti de la révolution qui voulait la guerre et qui, pour y parvenir, visait à une révolution intérieure ? (2) Le Roi le comprit enfin. Casimir Périer (3)

question du départ de Pozzo, s'il ne trouvait plus de protection contre les insuites de la foule. C'était évidemment aller bien loin. Nesselrode ne redoutait, d'ailleurs, cette éventualité que si des circonstances telles se produisaiemt, que la Russie fût en mesure « ae démontrer à toutes les puissances combien peu le cabinet du Palais royal était digne de leur estime et de leur confiance puisque, malgré les protestations amicales ou pacifiques qu'il leur prodiguait, il n'avait pas la volonté ou le pouvoir de faire respecter leurs représentants au sein de la capitale » (Nesselrode à Pozzo, 3 avril 1831).

(1) Pozzo à Nesselrode, 27 février — 11 mars 1831.

(2) Plusieurs millif^rs d'exemplaires d'une brochure intitulée i Constitution de la république française décrétée par l'Assemblée nationale en 1793, » ont été imprimés et distribués gratis (Apponyi à Metternich,2 mars 1831). — Laffite était alors de plus en plus discrédité. Sa maison de banque avait fait faillite. L'opinion lui reprochait d'avoir spéculé sur l'état de détresse des finances. Se sentant disqualifié, il poussait à la guerre et à une intervention en Italie. Il disait que si, « dans trois semaines, la France n'intervenait pas dans les affaires d'ItaUe, Louis-Philippe perdrait sa tête » (Apponyi à Metternich. 27 février 1831.

— Le parti bonapartiste était lui-même assez remuant : « Pouvez-vous, disait Palmerstou à Talleyrand,me répondre du maréchal Soult et de tous les anciens généraux qui, regrettant leurs dotations et leurs conquêtes perdues, poussent à la guerre dans l'espoir de les ressaisir? (■ uxbourg au roi de Bavière le 24 janvier 1831.

— Quant au parti légitimiste, ses menées venaient aussi d'être révélées par la lecture que le ministre de l'Intérieur avait faite à .a tribune de la Chambre, le 18 février, d'une instruction secrète envoyée de Londres à la fin de janvier par le parti carliste, et qui n'était autre qu'un appel à l'insurrection et au renversement de la monarchie de Juillet. Une longue émotion avait accueilli la communication de cette pièce qui, selon toute probabilité, avait été saisie par la police dans quelque perquisition.

(3) L'intention de Casimir Périer était bien de s'exp iquer nettement avec les gouvernements étrangers sur la portée du principe de non-intervention. « Je ne veux pas, disait-il à Rothschild, que la France se

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fut appelé au pouvoir. Sa réputation d'énergie, son horreur des désordres révolutionnaires le désignaient dans ces circonstances. Son plan était net mais peu aisé : maintenir la paix, combattre l'anarchie grandissante et, pour ce faire, dissoudre la Chambre et procéder à de nouvelles élections dont « le sort de la France et, en grande partie, celui de l'Europe dépendrait. (1) Louis-Philippe avait consulté Pozzo sur la composition du nouveau miuistère, sans lui cacher par quelles transes il avait passé depuis tant de mois, « mal servi, trahi môme par quelques-uns de ses agents. » (2) Aussi, ajoutait-il, non sans orgueil, « que ce n'était pas un petit mérite d'avoir traversé à lui seul tant de difficultés. » (3) Il cherchait à se justifier des rep oches de n'avoir pas su diriger fermement ses ministères, d'en avoir éîé trop souvent le prisonnier gémissant, mais impuissant.

Il faut reconnaître combien il était difficile au Roi de s'affranchir complètement du parti révolutionnaire avec les chefs duquel il avait été en rapports pendant la Restauration. Pozzo en tombait d'accord lui-rmême ; le séjour de seize années qu'il avait fait en France lui ayant permis de voir tant de choses, de pénétrer tant de consciences, donnait à ses appréciations une indéniable portée. M°" Adélaïde avait poussé son frère à ces accointances, car « de tout temps, elle avait visé à la chute de la branche aînée de sa famille, et elle avait

mette à la tête de toutes les révolutions, que ce soit d'elle que partent tous les bouleversements. Je veux le repos dans l'intérieur et le maintien de la paix avec toutes les puissances... Mais il faut que, de leur côté, les puissances tassent quelque chose pour la France... 11 faut que les questions de la non-intervention et de la paix ou de la guerre soient franchement et positivement abordées avec eux [les cabinets étrangers). Ou bien nous désarmerons tous et sur-le-champ, ou bien la guerre doit être déclarée... Il faut s'entendre ou rompre. Nous, nos voeux les plus ardents sont pour la paix, mais l'Europe doit prendre notre état en considération. (Apponyi h Metternich, 9 mars 18.'^;).

(1) Le roi de Prusse, assez inquiet des événements de France, venait, à cette époque, de déléguer à Paris, Alexandre de Uumbolat « pour suivre de plus près, et sur les lieux mêmes, la marche des choses et le développement des idées » (vicomte de Luxbourg, ministre de Bavière à Berlin, au roi de Bavière, 21 février 1831 j {Archives royales de Bavière).

(2) Pozzo à Nesselrode, 3-15 mars 1831.

(3) Idem, idem.

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d'autant plus d'empire sur son frère que sa prévoyance ou ses machinations s'étaient mallieureusement réalisées. » (1)

11 n'y avait plus un instant à perdre pour redresser la situation. La presse anarchiste ne connaissait plus de frein. Le parti dont elle était l'organe avait formé une association dont le centre était Paris et qui devait avoir des ramifications dans toutes les parties de la France. Son but était de s'emparer du pouvoir et de hâter la guerre civile et la guerre étrangère (2). Des députés, des fonctionnaires étaient affiliés à cette ligue contre laquelle Périer allait engager courageusement la lutte. Sur sa demande, Louis-Philippe avait commencé par destituer le général Lamarque, Odilon Barrot et d'autres chefs du mouvement révolutionnaire. Ces mesures furent un soulagement pour tous ceux qui aspiraient au calme : bourgeois paisibles, financiers inquiets de voir le crédit baisser chaque jour, gens du peuple qui entendaient accomplir leur labeur dans la sécurité du lendemain. Néanmoins, « un sentiment d'inquiétude et de malaise continue à régner dans la capitale, La baisse effrayante des fonds et la stagnation totale du commerce en sont des manifestations irrécusables. » (3) La classe ouvrière, elle-même paraissait maintenant vouloir rester en dehors de l'émeute, frappée qu'elle était directement par tant de troubles intérieurs : « La révolution a épuisé nos ressources matérielles. Notre crédit est perdu, notre commerce est détruit. Nous ne saurions plus continuer à supporter cet état de tension dans lequel nous nous trouvons... Si l'agression de la France n'entre réellement pas dans les vues des cabinets, qu'ils viennent à notre secours, qu'ils nous donnent des garanties de leur désir de

(1) Pozzo à Nesselrode, 22 mars — 3 avril 1831.

(2) La Gazette d'Aiigsbourrj s'exprimait alors ainsi : " La crise ne peut tardera se manifester. Les Français se sotit adjugés le phis détestable de tous les lots: ils ne peuvent vivre sans liberté et, cepeuilaut, ils ne savent pas supporter la liberté. Le spectacle de ces conflits, dont eux-mêmes nepa raissent pas vouloir tirer avantage, sera utile et fructueux pour nous, car, comme nous ne pouvons empêcher les Français de s'entre déchirer, que l'Europe, du moins, en profite pour perfecliouncr sa culture et sa civilisation. Ainsi soyons indépendants et unis, et tenons-nous eu observation autour de ce volcan qui fume, afin de le forcer à se consumer dans son propre foyer (Extrait de la Quotidienne, 2 avril 1831).

(3) Apponyi à MetleruicL, 2 mars 1831.

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conserver la paix, qu'ils nous fournissent des actes propres à en acquérir la certitude. » (1) Ces paroles de Périer à Pozzo avaient produit bon effet. Celui-ci avait exposé au président du conseil toutes les grandes questions politiques comme « offrant une solution prochaine et favorable, pourvu que la France voulût y exercer une influence de modération et de sagesse. » (2)

Parmi les questions exposées par l'ambassadeur russe, il n'en était pas de plus brûlantes que celles d'Italie et de Belgique. Or, en Italie, disait Pozzo, la France n'avait « qu'à laisser fairel'Autriche » et à ne pas entraver « son action tutélaire. » Cette solution, si simple pour Pozzo, nous laissait peu convaincus. Il eût fallu que le subtil diplomate démontrât que l'Autriche, renonçant à ses visées ambitieuses, ne cherchait pas à implanter en Italie son influence exclusive.

Dans les affaires de Belgique, la France avait commis des fautes. Nous savons que, un peu dans un but personnel, mais surtout, — on lui doit cette ustice, — par les avantages qu'il voyait dans une entente étroite avec l'Angleterre, Talleyrand avait parfois dépassé les mesures conciliatrices, ce qui lui créait une fausse position dans la Conférence. Les réticences et les atermoiements du gouvernement français, toujours hanté par la crainte du parti extrême, gênaient aussi notre représentant, ce qui fournissait matière à reproches aux cabinets européens. Quoi qu'il en soit, Périer et Sébastiani, — lequel était maintenu, peut-être à contre cœur aux Affaires étrangères — ne cessaient de réitérer aux représentants étrangers les assurances, de leur volonté « de maintenir la paix politique en Europe. » (3) Au regard du parti du mouvement, il leur fallait redoubler de fermeté; les complications que venaient de susciter les affaires l'exigeaient.

A Paris, dès la fin de février, on avait la conviction que l'Autriche allait occuper Modène ; Pozzo avait même dit au Nonce que

(1) Apponyi à Metteruich, 17 mars 1831.

(2) Idem, idem.

(3) Apponyi à Metternich, 21 mars 1831.

« son gouvernement ne saurait mieux faire que de se jeter dans les bras de l'Autriche. » (1)

Sébastiaui n'avait pu ignorer ces paroles et, interrogé sur ce que le gouvernement français comptait faire dans l'état présent des choses, il répondit : « Rien pour le moment, et si j'étais interpellé là-dessus dans la Chambre, je déclarerais simplement que, sans vouloir prendre un engagement quelconque, nous agirions d'après les circonstances. »

les soulèvements d'Italie avaient produit à Vienne une émotion énorme. « A la manière dont Metternich parle de cette insurrection, il est aisé de comprendre qu'il y voit la question de l'Italie tout entière. » (2) Le chancelier déclarait que l'Autriche ne pourrait rester « spectatrice indifférente de tentatives qu'elle était, à tant de titres, intéressée à réprimer. » (3) Les cercles de Vienne représentaient le duc de Modène comme ^ abhorré » et d'opinions tellement absolutistes qu'il s'était aliéné presque tous se- sujets. Mais l'Autriche restait le champion de l'absolutisme et de pareilles doctrines n'étaient point faites pour lui déplaire. Metternich, lui, avait la conviction que la révolution italienne était faite dans des intérêts bonapartistes. « Dans la position où je me trouve, disait le chancelier, je reçois les confidences de ce parti, comme celles du parti carliste ; tous deux me considèrent comme leur grand prêtre et, à ce titre, je connais tous leurs projets. C'est la suite d'un même plan qui portait le duc de Louchtenberg au trône de Belgique, qui met les membres de la famille Bonaparte à la tête des mouvements de l'Italie et qui maintient la tranquillité à Parme, dont les fauteurs de trouble respectent la souveraine. Mais nous nous refuserons à toute combinaison qui tendrait au triomphe de ce parti qui cherche à nous entraîner en se rattachant au nom du duc de Reichstadt. Nous sommes ici Philippe de la léte aux pieds et rien ne nous fera dévier do la Ugne que nous nous sommes tracée. » (4) 11 était hors de doute que la plupart des mouvements italiens étaient conduits par

(1) Apponyi à Metternich, 20 février 1831.

(2) Maison à Sébasliani, 12 février 1831

(3) Idem, idem.

(4) Maison à Sébastiani, 15 et 21 février 1831.

d'anciens officiers de Napoléon et avaient pour but des mouvements libéraux plutôt qu'unitaires (1). On conçoit donc qu'ils fussent mal vus par l'Autriche, dont les hommes d'Etat nous faisaient grief des publications de nos journaux en faveur de l'insurrection de Modène, et où ils voulaient voir une preuve queles éléments en étaient connus et préparés à Paris. Vohseri>ateur autrichien du 21 février avait reproduit un article du Globe, contenant sur la situation un aveu naïf. (2) Mais la véritable cause de l'iiésitation du gouvernement autrichien portait sur la manière dont son intervention serait accueillie en France. Maison lui avait laissé entendre qu'il rencontrerait des obstacles. C'était la question du principe de non intervention qui se posait dans toute son ampleur. Mais notre gouvernement avait en même temps insinué discrètement qu'il se départirait à cet égard de son intransigeance pour les provinces non limitrophes de la France. Pressé par Pozzo qui soutenait les prétentions de l'Autriche, au nom de la Sainte-Alliance, Sébastian! avait fini par lui dire : « J'ai ma circonscription pour l'application de la non-intervention, c'est la Belgique, le Piémont, l'Espagne et les provinces rhénanes. » (3)

Aussi l'embarras de notre ministère fut-il extrême lorsque Apponyi vint lui lire, dans le courant de février, une lettre de Metternich annonçant l'intention de faire occuper Parme, Modène et même Ferrare afin d'y rétablir l'ordre compromis. Il expliqua : « Ce sont des princes de notre maison que nous défendons, c'est pour ainsi dire dans nos propres foyers que s'exerce notre action tutélaire ; pouvez-vous admettre la supposition que nous contemplions les bras croisés la chute de ces trônes occupés par la fille, par le beau frère de l'Empereur, que notre garnison à Plaisance, placée là pour répondre de la tranquillité des états du prince, permette qu'elle soit impunément troublée par une tourbe de factieux, que

(1) Maison à Sébasliani, 15 et 21 février 1831.

(2) Les grandes cours d'Europe encourageaient l'Autriche de leurs approbations, ainsi que leurs agents à l'étranger. « Les Autrichiens doivent marcher, à mon avis, sans hésitation, pour comprimer la révolte et ne se laisser arrêter ni par les menaces de la France, ni par la guerre » (Pozzo à Nesselrode, 1-13 février 1831).

(3) Apponyi à Metternich, 23 février 1831.

328 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

celle de Ferrare se livre gratuitement à la merci d'une bande de révolutionnaires ? Quant aux états du Pape et du Roi de Sardaigne, ils sont étrangers encore à l'objet des communications que je suis chargé de vous adresser; ne pouvant et ne voulant pas préjuger des intentions de ma cour, permettez que je m'abstienne de toucher cette question dans l'ouverture officielle que je vous fais aujourd'hui. Si vous désirez mon opinion personnelle, je vous déclare sans hésiter qu'il me semble que, dans le cas où le Pape, dans l'impuissance de comprimer la révolte moyennant les forces qui sont à sa disposition' nous demanderait des secours, la voix de l'honneur et le devoir de veiller à la sûreté de nos propres états, nous imposeraient avec une égale force de ne pas les lui refuser. » (1)

Puis, insidieusement, Apponyi avait semblé manifester la crainte d'une restauration bonapartiste en Italie. Sébastiani aussitôt se radoucit. « Vous avez trop d'esprit, reprit alors Apponyi, trop de pénétration pour ne pas juger d'une manière pratique notre véritable position en Italie. Je ne doute pas que, foncièrement, vous n'approuviez entièrement notre manière d'agir et que vous ne condamniez vous-même ce monstrueux principe de non-intervention. D'ailleurs. il n'est pas de votre invention. »

— Mon Dieu ! non, c'est un triste héritage que m'a laissé le comte Mole, qui lui-même, l'a reçu de M. Canning. Maispuis-je faire autrement, dans une attitude que mon prédécesseur m'a léguée et à laquelle il n'y a plus rien à changer dans le moment actuel 1 » (2)

L'ambassadeur de Russie, qui appuyait en toute occasion son collègue d'Autriche, avait élargi la question et abordé celle de l'intervention dans les états pontificaux eux-mêmes : « C'est vous, dit-il, qui êtes principalement intéressé à ce que la puissance temporelle du Pape soit maintenue. Les prêtres doivent être, dans le moment actuel, vos ennemis jurés ; savez-vous pourquoi ils ne vous déclarent pas encore la guerre ? C'est parce qu'ils ont encore à perdre quelque chose. Mais faites qu'ils soient dépouillés de leur avoir, que le Pape se voit contraint de chercher un asile dans un pays étranger et vous

(1) Apponyi à Metternich, 23 février 1831

(2) Idem, idem.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 329

verrez, et alors gare à vous. Ne croyez- vous pas qu'il n'y ait encore de bons catlioliques en France? Tous les mécontents se feront catholiques, et Mauguin et Odilon Barrot suivront la procession avec le cierge allumé, ainsi que le maréchal Soult l'a fait sous le règne de Charles X. » (1)

La diversion était habi'e et de nature à faire réfléchir le gouvernement. C'étaient les rapports de la France elle-même avec les catholiques qui étaient en question et à un moment particulièrement grave. Pozzo avait beau jeu pour démontrer le danger au Roi qui, visiblement, tendait de plus en plus à ménager la Russie et marquait des égards à son ambassadeur. Quinze années de séjour en France avaient d'ailleurs servi la notoriété de Pozzo.

Metternich déclarait quil ne pouvait tolérer la révolution en Italie, parce que, si elle était victorieuse, « elle serait bientôt aux portes de Vienne, qu'il aimait mieux succomber sur un champ de bataille que d'attendre qu'on vînt jusque dans sa chambre lui mettre le couteau sur la gorge. » (2)

A Vienne, la bourse baissait raiidement. On ne cachait pas une appréhension générale. Déplus, un mouvement en Bohême était à redouter. Metternich argumentait, s'emportait et ne perdait pas une occasion de déclarer à Maison que si la France posait, d'une manière absolue, le principe de non-intervention « c'était la guerre qu'elle offrait à l'Europe. » (3) La Russie venait de faire à la conférence de Londres une déclaration analogue.

Bientôt Apponyi fut chargé d'annoncer à Sébastian! la prochaine entrée des troupes autrichiennes à Modène et à Parme. « Maintenant, dit-il, vous voulez étendre la question ; vous me demandez quelle détermination nous comptions prendre à l'égard des Etats du roi de Sardaigne et du Saint-Siège. Je n'ai là dessus aucune communication à vous faire, puisquen réalité, le fait supposé d'une intervention de l'Autriche en Piémont et en Romagne n'existe pas encore jusqu'au moment présent, et que je ne me trouve aucunement autorisé à vous l'annoncer, ou à vous en faire prévoir seulement le prochain

(1) Apponyi à Metternich, 23 février 1831.

(2) Maison à Sébastiani, 21 et 25 février 1831.

(3) Idem, idem.

et probable avenir. Si cependant, vous attachiez de l'importance à être instruit du jugement porté par ma cour sur le principe de nonintervention, que votre cabinet pose comme la base principale de son système politique, je suis prêt à vous le développer avec une entière franchise. Une dépêche de M. de Metternich en renferme un exposé clair et complet. »

A quoi Sébastiani répliquant que l'Autriche voulait exercer une domination absolue sur toute l'Italie, Apponyi reprit vivement : « L'action de l'.Xutriche n'y a jamais été et n'y sera jamais que tutélaire, l'indépendance politique et administrative de tous les états italiens a toujours été consciencieusem<nt respectée par elle. »

Sébastiaini. — Mais comment l'Autriche peut-elle se trouver menacée par les insurrections partielles qui viennent d'éclater hors de son territoire 1 Ne dispose-t-elle pas dans ce moment d'une armée de plus de j 00.000 hommes en Italie?

Apponyi. — L'anarchie ne peut régner et s'établir dans une partie de l'Italie sans que toute la péninsule ne soit menacée en même temps, d'un bouleversement général...

Sébastiani. — L'administration des états itahens est essentiellement vicieuse et incompatible avec les idées et les exigences du siècle où nous vivons... Vous occuperez ces provinces révoltées, vous y prendrez, vous y fusillerez les chefs de l'insurrection ; vous ne parviendrez qu'à y comprimer momentanément le mouvement qui reparaîtra dès l'instant oii la présence de vos troupes n'y répandra plus la terreur. Je vous répète que nous ne pouvons pas voir avec indifférence et sans nous y opposer fortement la marche que vous semblez vouloir suivre en Italie. Je vous déclare, au nom du Roi, que votre intervention armée dans les affaires du Piémont serait suivie aussitôt de l'entrée de nos troupes en Savoie et que nous la regarderions comme une déclaration de guerre. . . Quant à l'occupation de Bologne et de la Romagne par vos troupes, je regarde comme très probable qu'elle deviendrait incompatible avec le maintien de la paix... Tenez- vous tranquille et immobile à Modène et à Parme et cherchons à établir un concert entre nos deux cabinets pour agir d'un commun accord sur les populations révoltées du Saint-Siège dans un sens de conciliation et dans le but de rétablir

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 331

l'autorité légitime du souverain Pontife sans devoir recourir aux armes. » (1)

Scbastiani s'était naturellement récrié sur les prétendues trames révolutionnaires ourdies par les Français à Rome. Apponyi, opposant à ses dénégations les rapports reçus de Vienne, soutenait le contraire. Puis obéissant à l'ordre de Metternich, il avait lu à Sébastiani un passage de la dépêche du Prince qui renfermait la menace « de lâcher le duc de Reichstadt » (2) et de lui permettre de se mettre à la tête du parti bonapartiste si nombreux ; d'ailleurs les membres de la famille Bonaparte ne cessaient d'intervenir auprès de l'Autriche « avec un travail infatigable... pour exploiter la révolution de 1830 au profit du fils de Napoléon. » L'ambassadeur d'Autriche avait pourtant omis à, dessein la dernière phrase de la lettre de Metternich, contenant ces mots : « Nous le tenons entre nos mains. » (3) « Il m'a paru qu'il valait mieux réserver ce dernier coup, le plus accablant, mais le plus irritant aussi que nous puissions porter pour le moment où nous n'aurons plus rien à ménager et où tous les moyens de persuasion auraient complètement échoué. » (4) Ainsi l'Autriche menaçait ouvertement la France délaisser le champ libre aux agissements bonapartistes si elle faisait mine de s'opposer par la force à ses plans sur l'Italie. (5)

Les réfugiés italiens en France montraient de l'activité. Plusieurs se vantaient de recevoir de Bologne des lettres chiffrées qui leur parvenaient sans obstacle par la voie de Milan. Le frère de Menotti, l'instigateur principal de l'insurrection de Modène, avait quitté Paris et traversé le Piémont pour se rendre en Italie. Un autre agitateur napolitain, Perio, s'était rendu de Paris à Lyon pour y concerter avec ses camarades, une incursion en Savoie. Les préfets avaient reçu du Roi, à ce sujet, les ordres de répression les plus formels (1). Les

(1) Apponyi à Metternich, 25 février 1831.

(2) Id'im, idem.

(3) Idem, idem.

(4) Idem, 1"' mars 1831.

(5) A la môme époque des envoyés bolonais sollicitaient l'Autriche de leur donner le duc de Reichstadt pour en faire « un roi de Rome ». Ces propositions avaient été repoussées.

(6) Pour justifier la conduite de la l'^rance, Sébastian! avait placé soug

332 LA RÉVOLUTIOIS DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

agents d'Apponyi loi apprenaient, d'autre part, que 500 affiliés de la société des « Amis de la liberté >' s'étaient rendus dans le nord et le centre de l'Italie pour y organiser la révolution. D'autres devaient débarquer en Sicile.

Il était difficile de nier la participation du parti révolutionnaire français dans les troubles de la péninsule. La position du gouvernement devenait donc particulièrement délicate, car s'il ne les arrêtait pas en vertu du principe de non intervention, les puissances étrangères l'accuseraient de pactiser avec eux ; s'il intervenait, il exaspérerait les passions révolutionnaires et la couronne elle-même serait en danger. Néanmoins, Sébastiani ne faisait plus du principe de non intervention une condition sine qua non pour les étals non limitrophes (1 ) . Il n'enviscigeait pas notre intervention armée à Rome, se bornant à demander les réformes indispensables dans l'administration provinciale des états du Saint Siège. Certaines institutions ne s'adaptaient plus à l'esprit du siècle, tel le ministère de la guerre confié à un prélat « à bas violets », le commandement militaire d'une province à un évêque. La France proposait l'établissement d'états provinciaux analogues à ceux qui existaient en Prusse ; un souverain ecclésiastique avec une administration laïque, à l'exemple des archevêchés de Mayence, Cologne et Trêves. Si la nécessité en paraissait établie, la France enverrait même deux ou trois frégates à Ancône et à Civita Vecchia « pour ajouter au poids

les yeux de Pozzo l'original d'un billet du roi ordonnant de poursuivre les agitateurs. Le général Roguet avait reçu la mission de partir avec deux divisions pour désarmer les perturbateurs et traduire les chefs devant les tribunaux.

(1) Cette question faisait dans les chancelleries, l'objet des discussions les plus âpres. Celles-ci distinguaient entre deux sortes d'intervention : l'une matérielle, l'autre morale. On reconnaissait bien que la France n'interviendrait matériellement qu'à la dernière extrémité ; mais useraitelle de l'interveniion morale? « Celle-ci, disait Ficquelmont, ambassadeur d'Autriche à St-Pétersbourg, à lord Heytesbury, est en pleine opération et agit sur les passions humaines par l'organe de la tribune, de la presse, par le théâtre, de toutes façons et dans tous les endroits oîi l'universalité de la langue française le permettait. Il importe peu aux autres gouvernements que ce fût fait avec la connivence ou en dépit du gouvernement français, le mal vient de France. » (Lord Heytesbury à Palmerston, 25 janvier 1831. Record office, Londres).

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 333

de nos paroles celui d'une attitude imposante » (1), mais nullement dans un but de conquête, le principe de non -intervention étant pour la France « le palladium de son indépendance. » (2)

Apponyi était quelque peu sceptique sur la réussite des projets de Sébastiani visant les réformes souhaitées. ? Les réformes que vous avez en vue, disait-il, renversent essentiellement la forme et la nature du gouvernement auquel vous voulez les appliquer ; elles heurtent et froissent tous les intérêts... elles relâchent tous les liens qui attachent l'autorité spirituelle du souverain Pontife à sa puissance temporelle, dont l'union seule peut maintenir l'existence de ce gouvernement d'une nature composée... Enfin elles seront de véritables concessions faites à la résistance illégale de sujets séditieux, qui, loin de les faire rentrer dans lobéissance, les raffermiront plutôt dans l'esprit de révolte... L'exemple de cette composition avec des populations rebelles sera contagieux pour Fltalie entière; il maintiendra, au lieu de les comprimer, les germes de mécontentement et d effervescence... » (3)

La question des états pontificaux occupait depuis longtemps le conseil des ministres et y soulevait de vives discussions. Plusieurs d'entr'eux, dont les opinions anticléricalistes ne faisaient pas mystère, n'avaient que mollement défendu le Saint-Siège : « Ils n'auraient pas mieux demandé que de le voir renversé. » (4) Le Roi et Sébastiani l'avaient, en revanche, vivement soutenu. Ils se rendaient compte que les catholiques, si nombreux en France, pourraient imputer au gouvernement la responsabilité de ne pas l'avoir assez défendu ; c'eût été alors en France un nouveau ferment de discorde dont le gouvernement n'avait certes pas besoin dans la situation si difficile oii il était déjà. Enfin, le Roi avait fini par convaincre Laffitte et même La Fayette qui « avait retrouvé un petit coin de dévotion dans son cœur, car il était fort occupé à faire relever les croix. » (5)

(Ij Apponyi à Metternich, l®"" mars 1831.

(2) Idem, idem. — La vérité est que ce principe formait pour nous la base du maintien de la monarchie de Juillet. Le roi l'avait d'ailleurs laissé entendre à Pozzo (v. Apponyi à Metternich, i*''mars 1S31.)

(3) Apponyi à Metternich 1" mars 1831.

(4) Idem, idem.

{5) Idem, idem.

Il s'efforçait près d'Apponyi pour obtenir une collaboration francoautrichienne dont Rome aurait été le point central (1), en vue du rétabllssetnent de l'ordre dans les états pontificaux. La tâche de Louis-Philippe, on le voit, était ardue : L'Autriche le rendait responsable de la propagande faite en Savoie et dans les provinces italiennes, quoiqu'il multipUât les ordres aux fins de disperseretde désarmer les bandes en dépit de l'opposition qu'il rencontrait dans le ministère, sans compter les manœuvres occultes pour y contrevenir. Et lorsqu'Apponyi croyait lui dévoiler ces menées, il obtenait du Roi a l'aveu pénible qu'ilnel'ignoraitpas lui-même, et que c'était la trahison ou la tiédeur des employés subalternes dans les départements qu'il fallait en accuser » . Ainsi les mêmes agents qui, sous Charles X, avaient favorisé en sous-main la campagne anticléricale, ou, tout au moins, fermé les yeux sur ses menées, n'avaient pas été déplacés. La monarchie de Juillet avait reculé devant cette exécution et voyait maintenant les fruits de sa pusillanimité.

Maison, de son côté, avait entretenu Metternich de la collaboration franco-autrichienne, si vivement souhaitée par le Roi et le gouvernement, sur le point des réformes à opérer dans les états pontificaux, Metternich ne s'était pas montré éloigné de cette entente conforme, d'ailleurs, aux vues qu'avait exprimées^ en 1815, le gouvernement autrichien. Actuellement, il semblait plutôt enclin à adopter la voie des négociations plutôt que celle des armes, mais il jugeait indispensable, avant toute chose, que les sujets révoltés se soumissent.

Ce qui n'empêchait pas de donner au général Frimont, commandant les troupes autrichiennes en Lombardie, l'ordre d'occuper Modène et Ferrare, et Metternich d'annoncer leur entrée en Piémont si la révolution y éclatait. Et comme Maison lui déclarait que le gouvernement français ne pourrait l'admettre, Metternich répliqua sèchement : « Ce sera donc la guerre. .. Qui peut douter que la révolution, une fois consommée dans ce royaume, les Piémontais ne vinssent nous attaquer en Lombardie '^ » (2) Metternich s'étendit alors longuement sur cette éventualité, puis, visant directement

(1) Apponyi à Metternich, l*"" mars 1831. (2 Maison à Sébasliani, 5 mars 1831.

LA. RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 335

Maison : « Dans cette discussion, la partie n'était pas égale entre nous, car, en traitant aujourd'hui avec moi, vous savez bien que, dans trois mois, je serai encore ici, à moins que l'Empereur luimême ne soit renversé ; mais qui me garantît que, chez vous, les mêmes hommes seront encore au pouvoir et qu'il ne s'en trouvera pas d'autres qui ne tiendront aucun compte des engagements pris par leurs prédécesseurs V » (1)

Il fallait se rendre à l'évidence : l'Autriche était toute disposée, à propos du Piémont, d'engager la guerre avec la France, car elle voyait, pour elle, dans la question de l'insurrection piémontaise « une question de vie ou de mort. » (2)

Mais la question se compliquait. Débordé par l'insurrection qui s'étendait, le Pape lui-même venait de réclamer 1 intervention des troupes autrichiennes. Cette nouvelle, vite propagée, souleva en France une émotion que Sébastiani traduisait ainsi : « Le soulèvement de lopiuion nationale, (en cas d'occupation de Rome) blessée dans son orgueil le plus légitime, dans ses plus intimes sympathies, lui tracerait avec une force irrésistible la seule voie oîi il pût désormais marcher avec honneur. » (3) La France conservait, intangible comme un dogme, le principe du morcellement de l'ItaUe. A cet égard, la restauration et la monarchie de Juillet étaient aussi fermes que l'ancienne monarchie.

Le général Frimont venait de recevoir l'ordre de poursuivre sa marche et d'occuper Bologne. Le fait élait grave. Pour le justifier, Metternich invoquait « de vagues considérations si souvent répétées sur le danger d'une révolution dans le voisinage des provinces autrichiennes » ; mais personne ne se trompait sur la préméditation de l'Autriche. Metternich s'était gardé d'annoncer en bloc l'occupation de Modène, Parme et Ferrare, et y procédait avec une sage progression. Il se défendait énergiquement de toute pensée d'annexion, prêt à s'entendre, disuit-il, avec la France sur les réformes dans les états de l'Eglise, qu'avaient élaborées de concert Lutzow et Sainte-Aulaire, les deux agents fran-. et Autrichien à Rome. La

(1) Maison à Sébastiani, 5 et 8 mars 1831.

(2) Idem, idem.

(3) Sébastiani à Maison, 11 mars 1831.

336 LA nÉvOLUTlON DE JUILLET 1820 ET l'eUROPE

brusque annonce de l'occupation de Bologne ne répondait-elle pas aux nouvelles alarmes suscitées parnos troubles intérieurs "?

Les émeutes survenues en mars avaient fâcheusement impressionné l'Europe, et la cour de Vienne principalement poussait le tableau en noir (1).

L'avènement de Casimir Périer au ministère devait modifier heureusement ce pessimisme voulu. Le Président du conseil commença par déclarer opportunément que la France était disposée à ne plus s'opposer à l'intervention étrangère que par la voie des négociations diplomatiques, et que ses armées ne traverseraient jamais des états neutres pour la sanction de ce principe (2). Il sVn expliquait ainsi à la Chambre : « Le principe de non intervention a été posé ; nous l'adoptons, c'est-à-dire que nous soutenons que l'étranger n'a pas le droit d'intervenir à main armée dans les affaires intérieures d'une nation pour l'intérêt de telle ou tille forme de gouvernement. Ce principe, nous le pratiquerons pour notre propre compte. Est-ce à dire que nous nous engagerons à porter nos armes partout oh il ne sera pas respecté "? Ce serait une intervention d'un autre genre ; ce serait renouveler les prétentions de la Sainte-Alliance ; ce serait tomber dans la chimérique ambition de tous ceux qui ont voulu soumettre l'Europe au joug dune seule idée et réaUser la monarchie universelle.

« Ainsi entendu, le principe de non-intervention servirait de masque à l'esprit de conquête.

a Nous soutiendrons le principe de non-intervention en tout lieu par la voie des négociations ; mais l'intérêt ou la dignité de la France pourraient seuls nous faire prendre les armes. Nous ne concédons à aucun peuple le droit de nous forcer à combattre pour sa cause, et le sang des Français n'appartient qu'à la France.

« Les cabinets qui nous ont précédés ont repoussé 1 intervention armée en Belgique... Cet exemple, nous 1 adoptons... Jamais nous

(1) Voir Maison à Sébastiani, 17 mars 1831).

(2) On sait d'ailleurs combien les membres du Corps diplomatique avaient représenté à Périer les dangers de ce principe de non-intervention, lui disant que la paix dépendait entièrement de la renonciation à cette doctrine ("V. Pozzo à Nesselrode, 3-15 mars 1831.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1S30 ET l'eUROPE 337

ne nous défendrons d'une vive sympathie pour les progrès des sociétés européennes ; mais leurs destinées sont dans leurs mains, et la liberté doit toujours être nationale. Toute provocation étrangère lui nuit et la compromet. De la part des particuliers, c est uo mauvais service à rendre aux peuples ; de la part des gouvernements, c'est un crime contre le droit des gens.

« ... Mais si l'Europe, qui veut la paix, méconnaissait jamais la loyauté de notre politique ; si nos frontières étaient menacées, si la moindre atteinte était portée à la dignité de la France, elle serait aussitôt défendue et vengée...

« L Europe comprendra cette politique, car cette politique est franche et décidée. Elle est le lien du conseil, elle est la condition de son existence... l*ourquoi la sagesse des trônes redouterait-elle cette révolution dont le premier résultat a été de populariser la monarchie en la réconciliant avac la liberté ? >

Dans la même séance, Périer répondait à La Fayette relativement aux documents secrets trouvés à Varsovie et d'où il semblait résulter que la Russie avait ordonné sa mobilisation quelques mois auparavant, en vue d attaquer la France. Tout en donnant de précieux détails sur la mobilisation russe, ils n'apportaient pas la preuve formelle que les troupes russes aient réellement reçu l'ordre de passer la frontière.

«... Je puis vous déclarer ici que si tous les documents qui pouvaient se trouver à Varsovie étaient sous vos yeux, il vous demeurerait démontré que jamais il n'a été question de guerre contre la France. Vous auriez pu voir une réponse de l'empereur de Russie au roi de Hollande qui lui demandait des secours, li'empereur de Russie lui a répondu que, ces secours, il les accorderait, mais à la condition que ses alliés se joindraient à lui. Ces alliés, qu'étaient-ils ? La Prusse, les états d'Autriche. La Prusse, l'Autriche n'ont point consenti à adhérer à ces secours.

« On a, dit-on. trouvé des plans de campagne, des projets de guerre dans les cartons de la chancellerie de Varsovie. Si on ouvrait aussi les cartons de toutes les puissances, on y trouverait sans doute des plans qui établissent le pied de guerre des puissances les unes contre

les autres.

338 LA RÉVOLUTIO?{ DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

« Je ne m'arrêterai pas plus longtemps à des bruits, des conversations, des documents particuliers ; on sent combien de pareils documents sont fugitifs.

« Quant à l'intervention dans les Affaires d'Italie, je suis fâché d'être forcé de le dire, mais le principe de non-intervention a été violé par les Bolonais qui sont venus faire rendre Modène.

<i Quant aux affaires des états du Saint Siège, il existe, en ce moment, des négociations : et la Chambre sentira que je dois me refuser à des explications.

«Mais, je ne crains pas de le dire; où veut-on nous conduire ? Faudra-t-ildonc à chaque bourgade qui secouera le joug d'une autorité importune, nous forcer à verser le sang de la France, à prodigue» ses trésors ? >>

On tenait donc aujourd'hui la preuve que la Russie avait essuyé le refus des alliés de déclarer la guerre à la France : (1) les provocations de La Fayette tombaient devant les déclarations si nettes de Casimir Périer.

11 est vrai que, dans ses entretiens particuliers avec les représentants des puissances étrangères, Casimir Périer s'efforçait d'atténuer ses déclarations, laissant entendre que l'intervention autrichienne pourrait susciter un courant d'opinions assez fort peut-être pour entraîner le gouvernement malgré lui. Apponyi restait incrédule ; les révéla-

(1) Un fait peu connu sur venu à ce moraent.prouve que la Russie était bien refroidie dans ses visées belliqueuses contre nous. Le baron Alfred de Damas était arrivé à Pétersbourg pour porter au Tsar deux lettres : l'une de la ductiesse de Berry, l'autre de Charles X. La Duchesse adjurait Nicolas I®' de ne pas abandonner la cause du roi déchu. Celui-ci recommandait son petit-fils à la protection de l'Empereur. Mais lo dévoué émissaire ne reçut du Tsar aucun encouragement.

Le souverain russe s'était contenté d'affirmer de nouveau « qu'il était impossible à quelqu'un d'avoir une opinion plus méprisable que celle qu'il avait pour Louis-Philippe, qu'aussi longtemps qu'il se maintiendrait sur le trône sans violer ni ses engagements, ni les conditions annexées par l'Empereur à la reconnaissance de son titre de roi des Français, il ne se prêterait h aucune intrigue pouvant diminuer son autorité ».

— Non seulement, le baron de Damas ne reçut pas l'argent qu'il sollicitait, mais il fut invité à quitter Pétersbourg (V. lord Heytesbury h Palmerston, 7 mars lo3l. Record Office. Londres).

Là RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l' EUROPE 339

lions du gouvernementautrichien sur l'encouragement que les réfugiés italiens et la révolution Italienne trouvaient dans la capitale de la France donnaient un prétexte à ses projets. Metternich avait fait remettre au Roi des documents prouvant que l'influence des comités révolutionnaires français « s'était manifestée dans chaque village insurgé en Italie. » (1) Le consul d'Autriche à Marseille avait appris que six eents réfugiés italiens, venant de Mâcon, avaient débarqué à Carrare ; d'autres s'étaient dirigés vers Livourne et Gènes, Le ministère Casimir Périer devait s'employer à entraver ces allées et venues dangereuses, mais il se trouvait, en quelque sorte, prisonnier du passé.

Le plus urgent était de prévenir de nouveaux désordres en Italie en favorisant des réformes à Rome.

11 avait donc été convenu que Sainte-Aulaire et Lutzow s'entendraient avec le gouvernement papal sur les mesures à prendre dans les voies d'une intervention morale et d'une action pacifique pour faire cesser la révolution dans les états du Saint-Siège. Une clause des instructions reçues par Sainte Aulaire est à souligner ; si l'Autriche et le gouvernement pontifical y donnaient leur adhésion, la France s'engageait à envoyer des bâtiments de guerre dans les parages d'Ancône ou de Givita Vecchia pour« ajouter au poids de ses paroles celui d'une attitude imposante et propre à ramener les provinces révoltées à l'obéissance. » Sébastiani se flattait qu'on pourrait arriver à des résultats positifs malgré l'opposition du nonce Lambruschini à ces projets. Il se flattait aussi que les mesures piises pour arrêter la propagande des réfugiés italiens seraient efficaces. « Il y a défense pour eux de s'embarquer dans la Méditerranée, disait-il... Nous avons transmis des ordres télégraphiques dans l'ile de Corse pour y disperser les rassemblements et saisir les dépôts d'armes. Rien ne sera négligé pour paralyser et déconcerter les entreprises de propagande. » (2) Belles promesses! mais dont la complète exécution était aléatoire. Les rapports des agents étrangers signalaient de nom. breuses infractions aux ordres donnés, (3) et que les agitateurs bé-

(1) Apponyi à Metternich, 24 mars 1o31.

(2) Idem, 7 mars 1831.

(3) Le consul général d'Autriche à Marseille observe que « la ma-

340 LA RÉVOLUTIOrf DE JUILLET 1830 ET l'eDROPK

néficiaient de hautes complicités françaises. Certains fonctionnaires confessaient franchement leurs opinions révolutionnaires. Sébastiani avait destitué le commissaire général de police à Lyon, qui avait favorisé les menées des réfugiés piémontais « au moins par son silence. I) (1) Et on savait que ce n'était pas là un cas isolé.

Le gouvernement autrichien, poursuivant ses desseins, avait fait occuper les Légations, cependant que l'Empereur donnait au cabinet français l'assurance que « son vœu était celui du maintien de la paix entre les puissances. » (2) Son sentiment intime était que nous n'oserions pas aller jusqu'à la guerre. (3) « Le gouvernement français, le Roi, personnellement, craignent extrêmement la guerre et ils en voient le danger. » (4) Le Moniteur publiait l'ordonnance relative à la levée extraordinaire de 80.000 hommes « pour calmer l'opinion et pour satisfaire le public ; » (5) mais le secret espoir du gouvernement était que la levée effective n'aurait pas lieu. « Dites bien au prince de Metternich, disait Sébastiani à Apponyi, que nos intentions sont essentiellement pacifiques et que, du moment où la Russie, la Prusse et l'Autriche se déclareront disposées à diminuer leurs armées, nous suivrons cet exemple avec un véritable em-

jeure partie de ces révolutionnaires n'est plus en France et s'est déjà répandue dans toute la péninsule. On a l'air de vouloir maintenir la bonne intelligence, mais on ne veut que lorsqu'il n'est plus temps, toujours dans le même système, espérant faire des dupes pour endormir et gagner du temps » (Kick à Apponyi, 3 mars 1831). — En effet, il s'agissait avant tout de « gagner du temps » sous le ministère Laffitte et d'apaiser par des concessions le parti de la révolution.

(1) Sébastiani à Mortemart, 28 février 1831.

(2) Maison à Sébastiani, 21 mars 1831.

(3) A lord Granville et à Werther, Sébastiani assurait que la guerre était inévitable, puis il rectifiait, lorsqu'on le pressait de s'expliquer, et disait : « très probable. » Ces fluctuations en disent long. Les gouvernements étrangers les prenaient pour ce qu'elles valaient.

(4) Apponyi à Metternich, 8 mars 1831.

(5) Idem, 11 mars 1831.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 341

pressement et nous réduirons l'état de notre armée à celui de 250.000 hommes. » (1)

Il était, en effet, probable que la France ne ferait pas la guerre pour la question des Romagnes (2). Le risque était trop grand d'aggraver notre situation intérieure, et la couronne de Louis-Philippe insuffisamment affermie sur su tête.

Pour accentuer le caractère libéral des conférences qui allaient s'ouvrir à Rome, on songeait à y associer le gouvernement anglais, car le concours des deux gouvernements les plus constitutionnels de l'Europe ne pourrait qu'agir avec un succès immanquable sur les partisans de la révolution ■ et les ramener plus promptement à l'obéissance. Mais était-il bien opportun d'associer à ces réunioDS une puissance protestante qui faisait peser sur certaines populations catholiques de l'Angleterre un joug si dur? On ne pouvait guère voir dans ces insinuations que le désir de flatter plus encore l'Angleterre. « Il ne faut rien lui refuser », disait Sébastiani qui, sentant venir l'heure des concessions, modifiait son opinion première.

Le cabinet Casimir Périer ne regardait plus l'intervention armée de l'Autriche dans les états du Saint-Siège comme une question de guerre, (3) mais seulement comme un surcroît de difficultés. Si une intervention militaire de l'Autriche en Piémont devait être considérée par nous comme un casus helli, il fallait voir sous un autre aspect son intervention dans les Romagnes ; la présence des troupes autrichiennes dans les provinces éloignées de France ne pourrait présenter le même danger.

Périer agréait fort au Corps diplomatique. Apponyi le trouvait

(1) Appouyi à Metternich, 11 mars 18ol.

(2) La Russie se déclarait à cette heure pleinement d'accord avec l'Autriche, ce qui n'aplanissait pas les difficultés que rencontrait notre gouvernement : « Vous ne lui laisserez point ignorer qu'une entière solidarité de vues et d'action existe entre les cours alliées, que, pour sa part, Sa Majesté Impériale, en accepte toutes lea couséquences..., et qu'Elle n'héstierait pas, b^i le cas l'exigeait, à offrir à l'Autriche les secours matériels que l'esprit, sinon la lettre des transactions sur lesquelles repose l'ordre social, doit engager les alliés à se prêter mutuellement. » (Nesselrode à Pozzo, 9 mars 1831).

(3) Apponyi à Metternich, 20 et 23 mars 1831.

342 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

« franc et loyal, incapable de dissimuler et de parler contre sa conviction, voulant le bien avec énergie... ne se faisant aucune illusion sur l'état déplorable dans lequel il avait trouvé les affaires au moment d'en prendre la direction. » (1)

Mais notre gouvernement n'avait peut-être pas assez compté avec l'opinion française, si susceptible en matière d'interventions étrangères.

L'annonce de l'entrée des troupes autrichiennes à Bologne avait donné une nouvelle vigueur au parti de la guerre. Il s'agissait d'une véritable « impulsion nationale », à laquelle obéissait également le parti modéré et éclairé de France (2). On se reprenait à parler de guerre et les esprits se montaient au point de préoccuper le gouvernement. Périer se plaignait amèrement à Werther de la décision prise par Metternich qui avait ainsi « blessé, offensé, humilié > (3) la France qui se trouvait dans une position « insoutenable. » (4) A ses yeux, il n'y avait pas d'autre solution pour éviter la guerre que l'évacuation par les troupes autrichiennes des états de l'Eglise, « excepté Ferrare et Comacchio ; de plus, le rétablissement de l'autorité temporelle du Saint Père devait être l'objet d'une négociation commune entre la France, l'Autriche et le Souverain Pontife. » (5) L'Angleterre appuyait ces vues. Lord Granville ne perdait pas une occasion de dire que l'entrée des troupes autrichiennes à Bologne produirait sur le cabinet anglais une impression « très défavorable, » (6) que, sans doute, l'Angleterre ne pourrait voir « avec indifférence » (7) une armée française forcer le passage du Piémont ; mais qu'elle ne pourrait, dans le moment actuel, vouloir « s'y opposer, les armes à la main. » (8) Il ressortait du langage du représentant de TAugleterre à Paris que, dans cette circonstance,

(1) Apponyi à Metternich, 20 et 23 mars 1831.

(2) Idem, 27 mars 1831.

(3) Idem, idem.

(4) Idem, idem.

(5) Idem, idem.

(6) Idetn, idem.

(7) l'iein, idem.

(8) Idem, idem.

LA RÉVOI.DTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 343

cette puissance ne pourrait faire « cause commune » (i avec les alliés. Elle se liait donc de plus en plus à la cause française, allant jusqu'à désirer que « la pacification du Saint-Siège soit l'objet d'une négociation entre les trois cours. » (2)

Casimir Périer arguait habilement pour justifier le mécontentement de la France. On se souvient que Louis-Philippe, ne se souciant pas de s'aliéner des millions de catholiques français, avait cherché, dès le début de la question, une collaboration d'ordre pacifique franco-autrichienne. Il était inadmissible pour notre dignité de puissance catholique que le rétablissement de l'ordre dans la Romagne et les Légations fût l'œuvre exclusive du gouvernement autrichien. On peut juger de l'effet que cette intervention isolée eût produit sur l'opinion catholique française. Apponyi ne s'y trompait point. « Il est de l'honneur et de l'intérêt de la France, lui disait Casimir Périer, d'empêcher que le rétablissement de l'autorité temporelle du Pape, dont nous sommes décidés à obtenir le résultat, ne soit pas uniquement dû à l'influence de TAutriche et au triomphe de ses baïonnettes ; nous devons y concourir, et c'est par la voix de négociations diplomatiques, auxquelles votre cour a déclaré vouloir participer, que ce but doit être atteint. Cette manière de terminer l'affaire est devenue l'exigence d'un sentiment national en France, que vous offensez, que vous humiliez par votre intervention armée portée au delà de Modène, de Parme et de Ferrare. » (3) La France, nentendant rien brusquer dans une situation aussi difficile, maintenait sa demande de collaboration franco autrichienne. Mais auparavant, la cour de Vienne devait, ajoutait notre ministre, « se replacer dans Vancienne attitude de V occupation de Parme, de Modène, de Ferrare. >i(4)

Au Conseil des ministres, la discussion avait été chaude. A la presque unanimité, les déclarations de Sébastiani à l'ambassadeur d'Autriche avaient été approuvées. La France réclamait de l'Autriche l'évacuation des Etats du Saint-Siège à l'exception de Ferrare et de Gomacchio. Il esta remarquer qu'on ne retrouvait plus dans les déci

(1) Apponyi à Metternich, 27 mars 1831.

(2) Idem, idem.

\Z) Idem, 28 mars 1831.

(4; Idem, idem.

344 LA RÉVOLUTION DE JUILf.ET 1830 ET l'eUROPE

sions du conseil le ton comminatoire employé souvent par Sébastiani dans ses rapports avec Apponyi.

Casimir Périer commençait à dessiner une politique de particulière énergie. Son caractère violent finissait toujours par l'emporter ; il semblait presque vouloir maintenant donner des gages au parti du mouvement. Des scènes très fâcheuses avaient eu lieu entre lui, Werther et Pozzo, à tel point que Pozzo lui avait dit : « Je vois bien qu'après le premier coup de canon, nous serons, vous et moi, bien plus à notre aise. » (1)

L'accord de Pozzo, Werther et Apponyi impressionnait fort Sébastiani. Ils le légitimaient par la nécessité du maintien de la paix et l'espoir que l'écrasement de l'insurrection romaine par l'Autriche empêcherait la France d'envahir le Piémont. Bernstorff, entre temps, protestait auprès de Mortier contre le principe de non-intervention « Ce serait, disait-il, déclarer qu'un souverain qui, par une injuste agression, serait au moment de perdre sa couronne, n'aurait pas le droit de demander des secours à un état voisin ; mieux vaudrait alors la guerre que de nous soumettre à ce nouveau code politique qui proclame la souveraineté des peuples. — » (2) D'autre part, les encouragements que la Prusse donnait à Metternich avaient percé dans le langage de Bernstorff ; on savait qu'entre les deux cours, les communications concordantes s'échangeaient fréquemment sur la question italienne. (3)

(1) Apponyi à Metternich, 29 mars 1831. — « Sébastian! s'est placé dans une attitude à se prononcer, pour ainsi dire, ouverfement partisan de la guerre et de la propagande. V. A. en trouvera une preuve frappante dans la lettre de M. II. Saladin, publiée dans le Constitutionnel d'aujourd'hui » (môme dépêche).

(2) Mortier à Sebastiani, 22 mars î8ol.

{'■<) Est-il besoin de dire que la Russie partageait les vues de la Prusse et de l'Autriche? « La plus parfaite uuanimité d'opinions règne entre toutes les classes de la société russe sur ce sujet, et le courrier russe qui part pour Paris porte la détermination de l'Empereur d'apporter toutes les forces de son empire en aide à son allié autrichien, dans le cas où la France jugerait utile de s'opposer i»ar la force des armes à l'e-vécution des mesures que l'Autriche croit nécessaire d'adopter .. dans le but de ramener la paix en Italie... Cette détermination de l'Empereur n'a pas été iufhiencée par le plus léger sentiment d'hostilité envers la France. L'Empereur a îi cœur de maintenir, si possible, la pai.t en Europe. Tous

Sébastiani, poussé dans ses retranchements, avait rédigé à l'adresse de l'Autriche une note comminatoire pour le retrait immédiat des troupes autrichiennes des Etats du Saint-Siège. Le conseil des ministres, rejetant cette rédaction impérieuse, la transforma en un simple vœu du prompt retrait de ces troupes. Le Roi marqua ainsi sa désapprobation à son ministre des Affaires étrangères en présence de Pozzo : « Mon pauvre Sébastiani a cru être grand orateur €t il ne Test pas du tout. Je veux la paix, je ne veux qu'elle, et nous l'aurons. » (1)

Lord Granville, Pozzo et Werther s'étaient entremis pour qu'aucune formule blessante ne fût employée à l'égard de l'Autriche. On ne mettait d'ailleurs pas de hâte à la lui soumettre, dans l'espoir que l'entrée des troupes autrichiennes à Bologne suffirait à rétablir l'ordre ; elles n'auraient plus alors qu'à se retirer.

La situation présentait, néanmoins, une gravité qui n'échappait pas à Metternich et au gouvernement français. I^laison émettait ridée d'une réunion des plénipotentiaires des cinq puissances qui fixerait les bases sur lesquelles serait arrêté « le plan d'un état de paix solide et durable. » (2)

Metternich se ralliait d'autant plus volontiers à ce projet que les derniers rapports d'Apponyi sur l'attitude du ministère Casimir Périer et les restrictions apportées au principe de non-intervention lui avaient causé une satisfaction telle qu'il fit réveiller l'Empereur au milieu de la nuit pour lui lire les rapports de son ambassadeur. La question de la réunion des cinq puissances le séduisait ; il ne s'en cacha pas à Maison qui écrivait alors à Sébastiani : « Le sort de la paix est entre nos mains ; si, en effet, le ministère du Roi, maintenant notre indépendance, mais respectant celle des autres Etats, sait concilier avec nos libertés intérieures la répression de la propagande au dehors; si, renonçant, pour le moment, à se servir d'individus isolés, dont laction partielle et lente, aujourd'hui sans ensemble, ne pourrait peut être prévenir une collision, presque

ses essais sont dirigés sur ce point » (Lord Ileytesbury à Palmerston, 21 mars !831. Renord Office. Loudres).

('1) Apponyi à Metternich, 'M) mars 1831.

(2) Maison à Sébastiani, 2Î mars 1831.

346 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

chaque jour imminente ; si, se mettant, ainsi que le conseille Metternich, au-dessus de l'impopularité éphémère qui a jusqu'ici poursuivi des réunions du même genre, faites en d'autres temps et pour un autre but, il consent à venir lui-même s'expliquer franchement et catégoriquement avec les autres gouvernements, j'oserai le garantir, la cause de la paix est gagnée. » (1)

On ne pouvait nier que la situation de la France s'était fortifiée, non seulement au dedans mais au dehors, et son action dans le sens de la paix ou de la guerre pouvait être décisive. Il était en son pouvoir de déchaîner l'une au nom de la libération des peuples, ou d'obtenir l'autre. Trop de motifs l'écartaient de souhaiter la guerre, et sa prudence l'amenait sur le même terrain que les états étrangers dans la lutte contre les forces perturbatrices.

Le gouvernement français s'était résolu à faire remettre à Apponyi la note si péniblement élaborée en conseil des ministres. < Le parturiunt montes me paraît assez applicable au résultat obtenu. S* la démarche en elle-même est fausse et regrettable, la note, selon moi, ne laisse rien à désirer par la mesure et la douceur des formes. » Ces paroles d' Apponyi faisaient entrevoir la détente tant désirée aussi bien à Paris qu'à Vienne. L'influence pacifique de Perler avait prévalu, dans la rédaction de la note, sur celle de Sébastiani : « hautain et impératif. » (2) Après avoir rappelé les déclarations précédemment faites par le gouvernement français sur le maintien de la souveraineté du Pape et l'intégrité des Etats d'une puissance « dont l'existence, l'indépendance et le repos étaient d'un si haut intérêt pour toute la chrétienté », la note rappelait les propositions faites à Vienne sur les réformes à introduire dans les Etats du Saint-Siège. Elle demandait, en termes courtois, mais formels, l'évacuation du territoire pontifical par les troupes impériales et exprimait l'espoir que « Sa Majesté impériale faciliterait l'ouverture immédiate des négociations indispen-ables dont les bases avaient été convenues entre les deux cours et dont l'issue favorable ne saurait être douteuse. » (3)

(1) Maison à Sébastiani, 21 mars 1831.

(2) Apponyi à Melternich, 2avrill831.

(3) Aff. Elr. fs. Autriche, 31 mars 1831.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 347

Le gouvernement français accomplissait, par cette note, < une démarclie de position et de lactique intérieure », pensant ains^ désarmer l'extrême gauche qui ne cessait de lui reprocher sa mollesse. Cette concession avait « paralysé et déconcerté l'attaque préméditée du parti libéral. » Casimir Périer, au fond, aurait-il regretté sincèrement le succès de l'expédition de Bologne et la répression de la révolution romaine qui l'eût déchargé d'une lourde préoccupation 1 Le retrait des troupes autrichiennes eut alors sauvé sa politique aux yeux de l'extrême gauche. Sébastian! , en apprenant l'occupation de Forli, Faenza, Rimini, ce qui promettait une rapide évacuation des troupes, paraissait très satisfait, disait Apponyi à Metteruich, de la manière vigoureuse dont nous poussions nos opérations. Le chancelier d'Autriche lui même venait d'apporter à la cause de la paix un gage précieux, en déclarant que le gouvernement n'avait sur les états indépendants aucune « vue de conquête, de prépondérance ou d'influence plus particulière, » (l)et il ajoutait : « Le jour où le repos se trouvera rétabli dans les Etats sur lesquels notre action aura porté, nous serons heureux d'en retirer nos forces militaires. » (2) Enfin les actes de Metternich étaient justifiés par les sollicitations mêmes du Pape au gouvernement impérial de le protéger contre la révolution. Il avait, comme preuve, fourni le texte des instructions transmises à Rome au comte Lutzow pour qu'il prévînt, s'il en était temps encore, l'entrée des troupes romaines dans cette ville.

Les déclarations de Metternich étaient rassurantes et opportunes, en ce moment môme où un manifeste imprimé à Marseille à deux mille exemplaires avait été lancé par les révolutionnaires italiens aux peuples des Deux-Siciles, pour les inciter à se soulever. Trois mille Italiens, recrutés en Corse, n'attendaient qu'une occasion pour rentrer dans leur patrie et y fomenter des troubles. L'essentiel leur manquait : l'argent, et ils songeaient, pour s'en procurer, à ouvrir une souscription dont le succès eût été problématique (3). D'autre part, un fait très grave venait d'être révélé à Apponyi. Le fils de Pœrio, révolutionnaire ardent, avait accompagné à Marseille le gé-

(1) Metternich à Apponyi, 2 avril 1831.

(2) Idem, idem.

l'ii) Kick, consul d'Autriche à Marseille à Apponyi, 25 mars 1831.

348 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l' EUROPE

néral Pepe ; là ils avaient vainement cherché à s'embarquer pour l'Italie et s'étaient alors dirigés sur Paris. Reçu par Casimir Périer, Pœrio se plaignit amèrement de la manière dont la France avait abandonné la cause de la liberté italienne en dépit de ses promesses positives d'appui et de secours :

< — Et qui vous a fait ces promesses, lui dit Périer ? Probablement le général La Fayette et consors ?

« — Pas du tout, les promesses et les assurances dont je vous parle viennent du général Sébastiani ; elles nous ont été réitérées plus d'une fois.

« — Vous vous trompez, c'est impossible ; tout ce que je puis vous dire, c'est que nous ne ferons pas la guerre pour vous. » (1)

Cet entretien, rapidement divulgué, n'était pas pour déplaire à l'ambassade d'Autriche. Son résultat y fut d'y raviver l'antipathie d'Apponyi et de ses collègues pour Sébastiani, qui, par ses compromissions, «s'était rendu odieux à tous les partis. v« (3) Sa duplicité flagrante rendait sa situation intenable.

Autant la dernière note de Metternich annonçant le retrait prochain des troupes autrichiennes dans les Romagnes avait réjoui Périer, qui aimait « à s'abandonner, dès à présent, à l'espoir fondé que les deux cours parviendraient à s'entendre sur les affaires d'Italie (4) », autant Sébastiani lavait reçue froidement mettant en doute la parole de l'Autriche. « Vous savez, disait-il à Apponyi, que les prêtres ont toujours peur ; ils vous parleront constamment des dangers dont ils sont menacés, si même ils n'étaient qu'imaginaires. »

L'évacuation des troupes autrichiennes commençait d'ailleurs par étapes. Si l'on pouvait déplorer que le navire sur lequel s'étaient embarqués les principaux chefs des insurgés ait été capturé par un navire de l'escadre autrichienne, on ne pouvait méconnaître que l'Autriche exécutât ses engagements. Elle laissait toutefois à Ancône et à Bologne u.ie force suffisante pour le maintien de la

(1) Apponyi h Metternich, 6 et 7 avril 1831.

(2) Idem, idem.

(3) Idem, idem.

('») Idem idem.

LA RÉTOLUTION DE JUILLET 1830 ET LEUROPE 349

tranquillité en attendant que le Pape ait pris les mesures nécessaires. L'Autriche avait d'ailleurs mis les détachements laissés à Bologne sous les ordres immédiats des ambassadeurs d'Autriche et de France à Rome, qui demeuraient seuls juges du moment oii s'opérerait l'évacuation. Le Pape, de son côté, inclinait à accorder à ses sujets les améliorations réclamées par la France, l'Autriche et même l'Angleterre.

La publicité donnée par Casimir Périer aux explications de Metternich et d'Apponyi avait produit le meilleur effet, non moins que l'adoption par le prince de l'idée émise par Sébastiani sur la possibilité d'un désarmement ; il se déclarait prêt à en examiner les moyens. La tourmente paraissait donc conjurée. Sébastiani lui-même revenait de ses préventions : « Jamais l'affaire n'a été mieux conduite et plus loyalement terminée, disait-il ; elle cimente à jamais les relations d'amitié et de confiance entre les deux cours ; le premier conflit par lequel elle a commencé ne servira qu'à nous rapprocher davantage, nous avons appris à nous connaître et à noua apprécier. » (1)

Casimir Périer ne se félicitait pas moins de cette solution. « Bien que les bases sur lesquelles reposent nos gouvernements, disait-il, le 16 avril à Apponyi, soient extrêmement différentes, nous n'en voulons pas moins la même chose : la conservation de la paix politique et j'aime à me joindre à l'avis de M. le prince de Metternich que nous y parviendrons par une franche entente et par un échange de vues et de pensées entre tous les cabinets... Nous ne voulons pas la guerre et nous tendons la main à tous les cabinets pour en éloigner le fléau de l'Europe entière. » (2)

La présence de Casimir Périer aux Affaires étrangères avait contribué grandement à rassurer l'Europe entière : la détente était réelle. On le savait loyal, étranger aux intrigues de craintes ou de calculs qui dominaient dans les ministères précédents. Autant Sébastiani était antipathique aux ambassadeurs étrangers, (3) autant Pé-

(1) Apponyi à Metternich, 15 et 17 avril 1831.

(2) Idem, idem-

(3) A cette heure même, Apponyi et Pozzo assuraient avoir la preuve des intrigues que nouait Sébastiani dans le Levant contre l'influence russe,

rier ralliait leurs sympathies. Son langage à la fois ferme et modéré en imposait et rassurait. Casimir Périer se sentait respecté et usait de son franc-parler pour déplorer auprès d'Apponyi le décret de proscription par lequel le duc de Modène venait de prouver le rétablissement de son autorité. La duchesse de Parme, non moins vindicative, avait ordonné la mise immédiate en jugement des chefs de l'insurrection. Ces nouvelles impressionnaient mal l'opinion parisienne qui manifesta une certaine effervescence, surtout à la nouvelle de l'arrestation par les autorités autrichiennes du bâtiment qui portait les chefs de l'insurrection bolonaise, et de leur général Lucchi. On savait qu'ils cherchaient un asile hors d'Italie. A cela s'ajoutaient les vexations sans nombre auxquelles étaient en butte les Français voyageant dans le royaume lombardo- vénitien.

Le ministère Casimir Périer suivait une politique d'apaisement, mais il ne fallait pas compliquer sa tâche par des froissements et des irritations dont l'effet pouvait être de conduire p 'U à peu à une altération fâcheuse de rapports entre les gouvernements.

L'Autriche semblait le comprendre, car non seulement Metternich se déclarait partisan de conférences communes, en vue d'un désarmement (1), mais il intervenait encore auprès dn duc de Mo-

et Pozzo, dont le ressentiment contre le ministre des Affaires Etrangères croissait chaque jour le traitait de« canaille », (Apponyi à Metternich, le 19 avril) — Appouyi et Pozzo étaient d'ailleurs d'accord sur tous les points. Qu'était donc devenu l'antagonisme austro- russe de 1829 ? Il avait fait place à une confiance illimitée entre les gouvernements et leurs agents diplomatiques (Apponyià Metternich, 19 avril 1831.) — Guilleminot.dont Pozzo 88 plaignait si amèrement à Gonstantinople, fut désavoué, comme on le verra, par la suite, pour avoir complètement outrepassé les instructions du ministère ; mais on ne peut, néanmoins. que constater l'extrême suspicion dont nos moindres actes étaient entourés dans l'Europe entière, souvent exagérés, dénaturés. L'entente parfaite entre les trois cours de Russie, de Prusse et d'Autriche ne pouvait, que favoriser cette situation. Malgré les apparences d'amélioration en France, lAutriche continuait îi estimer « qu'à aucune époque antérieure, l'Europe ne s'était trouvée dans une position plus périlleuse pour le corps social tout entier; un déplorable esprit de vertige menaçait de bouleverser les institutions « (Melternich h Apponyi 8 avril 1831.) — Ces théories obligeaient les gouvernements à s'entendre, à se confier leurs vuei.

(!) 11 y avait alors un contingent de près de 110.000 hommes en Italie et le gouvernement autrichien voulait le porter à 200.000.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPB 351

dène par l'entremise de l'archiduc Ferdinand d'Esté, son frère, pour prévenir une réaction poliiique trop accentuée. Metternich en cela suivait les vues que lui avait exposées Sébastiani.

Ceq i avait surtout indigné le Palais royal, c'était la mesure des confiscations « parce qu'elle était faite pour nourrir dans les populations d'Italie un sentiment de haine contre leurs souverains légitimes, disait Sébastiani. » (1)

Les ambassadeurs de France et d'Autriche marchaient donc pleinement d'aceordsur ce point. Metternich, soulignant ces dispositions, écrivait lui-même aux souverains rétablis pour « leur donner le conseil d'écouter les voix de la clémence et de s'abstenir de mesures acerbes. » (2) L'Empereur, sans prendre encore d'engagement à l'égard des chefs de l'insurrection italienne arrêtés sur le transport capturé parles Autrichiens, décidait cependant que les 20 sujets autrichiens trouvés à bord seraient conduits en Amérique où aucune poursuite ne pourrait être exercée contre eux s'il- ne quittaient le territoire américain. (3) Il faut dire que. dans les provinces papales.

(1) Apponyià Metternich, 3 mai 18r-!l.

(2) Maison à Sébastiani, 17 avril 183].

(3) L'édit, publié le 14 avril par le cardinal Bernelti, établissait des Cours prévotales militaires et civiles et abolissait, en apparence, la peine odieuse des confiscations pour lui substituer celle équivalente des amendea arbitraires.

Dans la question de l'amnistie, le Pape avait également pris des mesures qui ne satisfaisaient pas le gouvernement français. On avait établi des systèmes de catégories pour les individus compromis dans la révolulion. Or, le général Sébastiani, peu suspect de tendresse pour notre Restauration, faisait, à ce sujet, entre le gouvernement pontifical et le gouvernement de la Restauration un tableau qui était fort à l'éloge de ce dernier. Il en ressortait que, sur une population de 32 millions d'àmes le nombre des Français jugés et condamnés après les Cent jours ne s'élevait qu'à 38, alors que, d'après les prévisions, 7 h 800 sujets romains impliqués dans la révolution seraient punis. (Apponyi à Metternich 10 mai 1831). — Voilà une statistique probante tissez pour confondre ceux qui s'élèvent avec tant de véhémence contre les rigueurs de la Restauration.

D'autre part, l'édit du 30 avril, représenté comme apportant des modifications à celui du 14, apparaissait au gouvernement français comme « une œuvre de déception ( t de mystification politique » (Apponyi à Lutzow, 23 mai).

le feu couvait toujours sous la cendre et que l'attitude de plusieurs hauts dignitaires ecclésiastiques était suspecte. Grégoire XVI paraissait animé des meilleures dispositions, pour collaborer aux réformes promises.

A Paris, le discours prononcé par Casimir Périer avait tranquillisé l'opinion ; à Berlin, on s'applaudissait de pouvoir compter « d'une manière certaine sur le maintien de la paix. » (l) L'Observateur autrichien, organe du gouvernement, disait : « Oui, toute l'Europe veut le maintien de la paix politique ; les gouvernements se réunissent dans ce vœu avec tous les gens bien intentionnés. Le seul parti qui veut la guerre est composé d'individus poussés par un fanatisme aveugle ou par un désir sans bornes de pouvoir et de domination. C'est en France qu'ils peuvent devenir les plus dangereux, car, de tous les états, la France est le plus agité. Les élections prochaines vont donc décider entre les amis de la paix et ceux qui poussent à la guerre. » (2)

L'Empereur François se félicitait : « Toutes les puissances partagent

Il obligerait plus de deux mille fugitifs à chercher asile dans les pays étrangers et ce serait, sans doute, en France, qu'ils seraient venus échouer, grossissant ainsi le nombre de nos réfugiés politiques.

La France présentait ces desiderata :

1" La renonciation entière du gouvernement romain à rétablissement de classifications ou de catégories pour juger et punir ses sujets rebelles ;

2° L'abandon de la stipulation contenue dans l'art. IV de l'édit du 14 avril et confirmée dans celui du 30 avril, concernant les amendes substituées à la peine de la confiscation ;

3° La rentrée dans leurs foyers, sous certaines conditions, de « tous les absents, compromis. »

4° L'exclusion d'un certain nombre de personnes de l'amnistie ;

5" Pour toutes les autres, amnistie générale et entière (Voir Apponyi à Lutzow, 23 mai 1831).

Sébastian! et Périer ne cachaient pas leur mécontentement contre Sainte-Aulaire et la Conférence, en général, qui avaient, selon eux, cédé avec trop de facilité aux <« insinuations du parti prêtre » et qui n'auraient jamais dû accepter l'édit du 30 avril, contre lequel Sir Brook Taylor, délégué anglais, avait été le seul à protester. L'entourage du Pape était d'ailleurs peu disposé à modifier le système actuel.

(1) Maison à Sébastiani, 23 avril 1831.

{2) Idem, 24 avril 1831.

LA BÉrOLDTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPB 353

mes sentiments à l'égard de la paix. Le roi de Prusse est comme moi , il ne veut que le repos. L'empereur de Russie est dans la même pensée. Doutez-vous donc des dispositions de l'empereur Nicolas 1 Eh bien ! moi, je vous en réponds. » (1-2)

Le printemps de l'année 1831 s'accompagnait d'une sorte de printemps politique. Les souverains libéraient peu à peu leur esprit de l'idée de la guerre et semblaient s'habituer au nouveau régime que s'était donné la France. La persévérance, l'habileté, la souplesse de Louis-Philippe avaient triomphé des premières difficultés.

En Belgique aussi l'horizon se dégageait, mais lentement; la réalisation de ses complètes aspirations se heurtant encore, comme on va le voir, aux résolutions des Puissances.

(1) Maison à Sébastiani, 25 avril 1831.

(2) La Suisse avait conçu de si grandes craintes au sujet de la guerre que, le 25 février 1831, le général en chef de l'armée fédérale écrivait au bourgmestre en charge du canton de Bâle : « Le degré de résistance que pourra opposer à l'ennemi, en cas d'attaque, la place de Bâle est un des éléments essentiels des dispositions que je suis appelé à prendre pour la défense de la partie nord-ouest de la Suisse. Je prends, en conséquence, la liberté de vous prier de vouloir bien me faire connaître quel secours, tant en personnel qu'en matériel, pourrait être mis à ma disposition de la part du haut commandement du canton de Bàle, le cas échéant d'une attaque réelle contre la ville. » {Archwes d'Etat à Bâle).

— D'autre part, la Diète de la Confédération Helvétique ayant cru devoir également formuler une déclaration officielle de neutralité, les ministres de Russie et de Prusse, lui en exprimèrent leur étonnemeut : << Sa Majesté Impériale, écrivait le 5-17 mai 1831 le baron de Séverine, ministre de Russie, n'a pu se défendre d'un sentiment de peine et de regret en voyant que, d'une part, la Confédération Helvétique se livre à des appréhensions qu'aucun danger imminent ne justifie et que, de l'autre, pour manifester l'intention de remplir les devoirs que lui impose sa neutralité, elle prend une attitude belliqueuse envers les puissances mêmes qui, les premières, ont proclamé le principe de cette neutralité et eu ont garanti le maintien inviolable ».

Le 1*^ juin 1831, le baron d'Otterstedt, ministre de Prusse, faisait, au nom de son gouvernement, une déclaration analogue {Archives de Bâle).

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