CHAPITRE IX
La Conférence de Londres et le règlement des affaires de Belgique. — Mouvements populaires à Paris en avril 1831. — La question du désarmement. — La question polonaise.
Le discours de Louis -Philippe à la députation belge pour décliner l'offre d'uue couronne au duc de Nemours avait heureusement fixé l'Europe. A Londres surtout, TalUyrand recueillait la compensation des risques qu'il avait courus pour maintenir la France dans le concert des grandes nations : « Il faut rester le plus longtemps possible avec les cinq puissances, celte union est féconde en ressources et ne doit pas être difficile à soutenir devant les Chambres. » (1)
Mais combien de questions, et non des moins graves, restaient encore à résoudre à notre entière satisfaction !
En premier lieu, celle des limites que la France trouvait trop vagues, notamment en ce qui concernait le grand-duché de Lu.xembourg ; celle de la répartition de la Dette entre la Belgique et la Hollande. Enfin le choix, qui s'annonçait gros de difficultés, du souverain du nouvel état.
Le gouvernement français estimait qu'on ne devait pas attribuer au Grand-duché tout le territoire que le roi des Pays-Bas y avait ajouté lorsqu'il formait une « provence de son royaume. » Il convenait, à son avis, d'en distraire le duché de Bouillon, donné au royaume des Pays-Bfis et non à la maison de Nassau qui n'avait reçu eu compensation de ses anciennes possessions de la rive droite du Rhin que l'ancien duché do Luxembourg autrichien. Ces territoires ne devaient
(1) Talleyrand à Sébastiani, 24 février 1831.
pas être annexé au nouveau duché, mais réunis à la Belgique. En outre, pour donner aux deux états une juste contigiiité de territoires, il était nécessaire d'établir celle-ci entre Maîstricht et Stephanswerd et entre cette dernière ville et l'ancienne limite hollandaise, où elle n'avait jamais existé. Pour cela, la Belgique renoncerait à certaines portions de territoires qui lui avaient été assignées, et serait indemnisée par des portions équivalentes prises sur l'ancien territoire hollandais, ou sur l'ancien duché de Luxembourg.
Quant à la répartition de la dette entre les deux pays, notre gouvernement, la trouvait inéquitable. La conférence avait pris pour base delà répartit'on les budgets publics des Pays-Bas, qui distribuaient les charges du royaume entre ce qu'on appelait les provinces méridionales et les provinces septentrionales. Or, le grandduché de Luxembourg étant compris dans les provinces méridionales, il était jusle d'en défalquer une portion correspondante à la partie du duché qui ne serait pas attribué à la Belgique. Il existait, en outre, une énorme disproportion entre la dette hollandaise et la dette belge.
Cette question ne pouvait être résolue qu'après un mûr examen. Ces motifs déterminèrent le gouvernement français à n'accepter que sous réserves les protocoles des 20 et 27 janvier. (1)
Le choix du souverain, présentait des difficultés dont il ne serait pas aisé de triompher. La France, devant l'opposition acharnée des Belges, voyait l'impossibilité de la candidature du prince d'Orange (2).
(1) Nous avons mentionné plus haut le protocole du 20 janvier ; quant à celui du 27, il établissait les bases du partage de la dette publique du royaume des Pays-Bas (16/31* pour la Belgique, et 15/3le pour la Hollande,
(2) < Soyons forts et énergiques, écrivait à Gendebien, le 2 2 janvier 1831, van de Weyer, agent belge à Londres, comme nous l'avons été en septembre. Montrer au commerce et à l'industrie qu'ils ne gagneront rien au choix du prince, que les questions sur les limites n'en seront pas plutôt décidées, que la libre navigation de l'Escaut n'en restera pas moins un sujet d'envie pour la Hollande, qui ne cherchera pas moins ù l'entraver par tous les moyens imaginables .. Rappeler aux militaires, qui seraient tentés de se rallier ù lui, la lâcheté avec laquelle il abandonna ses amis, après les avoir compromis, dans la conspiration contre les Bourbons. Parler des horreurs commises à Bruxelles et ù Anvers et qu'un peu d'âme et de courage eussent épargnées à la Belgique, n {Archives du ministère des Affaires Etrangères à Bruxelles).
356 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPK
Nous mettions en avant, d'accord avec le sentiment de Bruxelles, le prince de Naples et, en seconde ligne, le prince Louis de Saxe Gobonrg, nous flattant ainsi, qu'en cas d'élimination du premier, le second porterait les chances avec l'appui de l'Angleterre qui entraînerait les autres états.
Le Roi s'était ouvert de ces projets à l'ozzo (13-25 mars 1831), qui s'y montra hostile, L'Empereur, disait-il, ne reconnaîtrait que le prince d'Orange, et la Belgique elle-même n'aurait jamais de repos aussi longtemps qu'elle persisterait dans l'exclusion donnée à la famille de Nassau. Pozzo ne cessait de s'élever contre cette exclusion qui « avait rendu toutes les questions insolubles. » (1) Il appuyait ses arguments sur le « dénuement » (2) du gouvernement belge qui manquait de tout, principalement « d'ordre et d'union. » (3) Le gouvernement russe tenait le même langage avec plus d'énergie encore (4). Il regrettait « l'accueil trop amical » (3) fait aux députés belges à Paris. A quoi, Mortemart répliquait : « Auriez- vous mieux aimé, qu'au lieu d'être accueillis avec convenance par l'autorité, ces députés, négligés ou rebutés par elle, fussent devenus l'objet de quelque triomphe populaire? >j Quoi qu'il en soit, nos moindres actes, les plus insignifiants mêmes, nous étaient reprochés, a Tout ici est contre nous, ladiplomatie étrangère et les courtisans. On nous a reconnus par craints et, maintenant, l'Empereur tiendra sa parole envers et contre tous. Quant à son amitié, nous ne l'acquerrons également que par la crainte, mais nous pourrons aussi sûrement y compter. Si j'en trouve l'occasion, j'aborderai l'Empereur très sérieusement sur le but de ma mission : une franche union. Je méprise une foule de bêtises de la société et de la police, de taquineries contre le Français, d'absence de cocarde au théâtre; tout cela disparaîtra si je parviens à],me faire comprendre plus haut. » (6)
Ainsi la cour de Russie et l'élite de ce pays nous étaient systémati-
(1) Pozzo à Nesselrode, 3-15 mars 1831.
(2) Idem, 13-25 mars 1831.
(3) Idem, idem.
(4) Mortemart à Sébastiani, 28 février 1831.
(6) Mortemart à Sébastiani, 28 février 1831.
LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 357
quement hostiles. Des Français, sur lesquels ne pesait aucune prévention grave, venaient d'être expulsés d'Odessa, quoique nous ne cessions d'affirmer au Tsar « notre sincère désir de contracter avec le cabinet russe une union aussi complète et aussi intime qu'il pourrait le souhaiter lui même. » (1) Mais il fallait que nous donnions « des gages de stabilité ; jusque-là, sans confiance, il n'y aura que du provisoire... » (2) Un de nos soins les plus importants en ce moment était sans contredit de rassurer les puissances contre tout projet de propagande.
La propagande ! G était la hantise des gouvernements étrangers ; s'en garer, leur dominante occupation. Qu'elle s'épanouisse en France, soit, puisqu'ils étaient impuissants contre elle ; mais, ils prétendaient qu'elle ne passât pas les frontières. Volontiers ils eussent créé, à cet effet, un cordon sanitaire comme pour la peste.
Vaines précautions contre l'idée en marche !
A Berlin, le langage du comte de Bernstorff et d'Ancillon avait perdu de sa raideur première. Ils parlaient bien encore d'une guerre franco anglaise en cas d'acceptation du duc de Nemours, mais non plus, comme jadis, d'une guerre européenne. La Prusse en écartait la perspective de toutes ses forces. Mais, pas plus que l'Autriche et la Russie, elle ne pouvait se résoudre à voir la Belgique former un état indépendant :
« Les ministres de Hollande, de Russie et d'Angleterre concertent avec le gouvernement prussien les moyens les plus propres pour amener le prompt retour du prince d'Orange. » (3) Il y avait dans cette pensée, le désir de maintenir en Belgique le principe de légitimité, mais aussi de « s'opposer au développement de l'influence morale de la France en Europe. » (4) Mortier analyse d'une façon saisissante la psychologie des états européens en regard de la France : « Il ne faut pas se lier pieds et poings liés aux protestations de la Prusse ; les états étrangers verront toujours la France avec jalousie et la considéreront toujours comme le foyer d'un état de choses
(1) Sébasliani à Mortemart, 15 mars 1831.
(2) Mortemart à Sébasliani, 16 et 29 mars 1831.
(3) Mortier à Sébasliani, 19 février 1831.
(4) Idem, idem.
358 LA. RÉVOLUTION DE JUILLBT 1830 ET l'eUROPE
qui, en faisant pour les autres peuples la critique du régime qui les gouverne, en provoque sinon le renversement, du moins la modification. » (1)
La Prusse avait ressenti « un dépit secret » (2) de la marche, générale des affaires belges, mais elle était paralysée par ses embarras intérieurs et financiers, peu favorables pour courir les chances d'une guerre. Le tracé des frontières de la Belgique, tel qu'il avait été fixé par le protocole du 20 janvier, n'était pas fait pour lui déplaire, car il dissipait ses appréhensions au sujet des provinces du Rhin. Mais, pour plus de sûreté, Mortier se demandait s'il n'entrait pas mieux dans notre intérêt de renoncer à exiger la démolition des forteresses belges qui seraient comme un boulevard inexpugnable pour notre frontière du Nord.
Ce point de vue avait déjà retenu l'attention de notre gouvernement. Il semblait disposé à en demander le maintien, si le souverain choisi par la Belgique offrait à la France des garanties désirables. Mais cette question ne primait pas encore dans les travaux de la conférence. Le protocole du 19 février venait de déclarer les arrangements consignés dans celui du 20 janvier « fondamentaux et irrévocables. » Il avait paru à la conférence que, a plus les arrêtés de celle ci étaient constestés d'un côté révoqués, en doute, de l'autre, et faussement interprétés de tous, plus il devenait impérieusement nécessaire de se replacer dans sa véritable position et de constater le maintien de ce qui avait été arrêté jusqu'ici. » (3) En effet, les travaux de la conférence menaçaient de piétiner et de s'éterniser si elle n'adoptait un mode plus résolu, écartant toutes les réticences belges, hollandaises et françaises.
Talleyrand avait assumé une immense responsabilité. Pénétré de l'importance de faire triompher les principes conservateurs et pacifiques qui animaient la conférence, il avait outre-passé ses instructions, estimant que son devoir lui imposait l'obligation de faire consacrer définitivement un état de choses de nature à fortifier la paix.
(1) Mortier à Sébastian!, 19 février 1831.
(2) Sébastiani à Mortier, 6 mars 1831.
(3) Esterhazy à Apponyi, 23 février 1831.
LA RÉVOLUTIOIV DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 359
« Le plénipotentiaire français met le plus grand prix à attacher son nom à un acte qui expose sa manière de voir et ses principes en diplomatie, et cela par la raison même que ceux-ci se trouvent, en grande partie, en opposition avec ceux que professent les organes de la faction dominante en France. » (1)
Il en avait coûté également au cabinet anglais d'accepter ce protocole qui tranchait définitivement avec tout un passé ; mais ce pays avait un besoin de paix, plus impérieux pour elle que pour aucune autre puissance (2). L'accord des états était d'autant plus nécessaire que le régent de Belgique, Sarlet de Chokier, venait d'adresser aux habitants du Grand-duché une proclamation enflammée où il était dit : « Le congrès a protesté contre les actes de la conférence de Londres. »
Fallait-il en inférer, se demandait-on en Europe, que Talleyrand allait être désavoué et que la France refusait de ratifier le protocole du 19 février? Bernstorff prenait avec notre plénipotentiaire un ton plus aigre, déclarant de nouveau que la Russie n'admettrait jamais le principe de non intervention, se plaignant des armements de la France au moment où elle exprimait le désir de voir ajourner par les troupes de la confédération germanique l'occupation du grand-duché de Luxembourg. Leur conflit probable avec les troupes belges ne pouvait que « compromettre le succès des négociations. » (3)
La proclamation de Sarlet de Chokier nous stupéfia. « Les Belges sont des fous, disait Sébastian! à Apponyi et, qui plus est, des fous mal élevés. M. Sarlet de Chokier a commis une faute grossière et inconvenante en publiant sa proclamation et je prévoyais bien les suites fâcheuses et les nouveaux embarras qui en résulteraient. *» (4) Et sur l'observation d' Apponyi que le gouvernement français pouvait
(1) Eslerhay à Apponyi, 23 février 1831.
(2) L'Angleterre, il ne faut pas l'oublier, était alors en pleine réforme parlementaire. — « Depuis la révolution de 1688, les institutions de ce pays n'ont point éprouvé de pareille secousse et la réforme actuelle ne sera que le prélude de bien d'autres changements. » (Behr, agent belge à Londres, à van de Weyer, 4 mars 1831 {Arcinves du ministère des Aff'aircs Etrangères à Bruxelles).
(3) Esterhazy à Apponyi, 4 mars 1831.
(4) Apponyi à Metternich, 22 mars 1831.
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y porter remède par « l'ascendant incontestable » qu'il exerçait en Belgique, Sébastiani reprit vivement : « Vous vous trompez. Nous n'avons aucun pouvoir sur ces gens là ; voilà quelle est notre influence :
« M. Bresson et le général Belliard ayant dîné chez le régent la veille du jour où la proclamation a paru, ils y sont restés jusqu'à dix heures du soir et il n'a été question que d'une conduite sage, mesurée et prudente. Le lendemain, à dix heures du matin, ils ont lu la proclamation dans les journaux ; elles a été amenée par les circonstances suivantes ; le duc de Weimar, envoyé par le Roi en qualité de commissaire dans le grand-duché de Luxembourg, y a adressé une proclamation aux habitants, en leur fixant le terme d'un mois pour se soumettre à l'autorité légitime. Les 18 députés du Luxembourg présents à Bruxelles et informés de cet événement se réunirent aussitôt en conférence et ils rédigèrent la proclamation protestant contre celle du duc de Weimar. Ils se rendirent de suite chez le régent et, en le menaçant de vouloir l'abandonner et se mettre en opposition ouverte contre lui, ils exigèrent qu'il la signât. M. Sarlet de Chokier a cru devoir céder à leurs instances et il a mis son nom au bas de la fameuse proclamation. J'en ai parlé, dans les termes les plus forts, à M. Lehon. (1) Je lui ai dit que toutes les sottises de son gouvernement retomberaient uniquement sur lui sans qu'elles parvinssent à nous compromettre, et que nous finirions par refuser notre appui aux Belges et par les abandonner à leur propre sort. Ceci, je dois néanmoins vous l'avouer, monsieur l'ambassadeur, est bien plus facile à dire qu'à faire ». (2)
La proclamation du Régent avait beau n'être <( qu'un acte de nécessité, de circonstance, qu'une satisfaction donnée à l'opinion publique », elle remua l'opinion européenne et on rnnonçait l'envoi de bateaux anglais dans l'Escaut.
L'entrée des troupes du roi des Pays-Bas et de la confédération germanique dans le grand-duché de Luxembourg ne pouvait manquer de déchaîner la guerre. C'était bien, au fond, ce que souhai-
(1) Envoyé extraordinaire de Belgique à Paris.
(2) Apponyi ù Metternich, 22 mars ISni.
LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eCROPE 361
taient les Belges poussés par le parti du mouvement en France (1). Le moyen de couper court à toutes ces difficultés était de presser la nomination d'un souverain : < L'état présent de la Belgique est essentiellement révolutionnaire disait Sébastian!. M. Sarlet de Chokier, lui-même,n'est que le représentant et lorgane de la révolution. » (2)
La France ne refusait pas, d'ailleurs, de reconnaître les limites belges telles que les stipulations du protocole du 20 janvier les avaient établies, à l'exception pourtant de ce qui concernait le duché de Bouillon ; mais, dans l'esprit de Casimir Périer et de tout le cabinet français, ï exécution matérielle (3) de la délimitation devait être remise jusqu'après l'élection du souverain qui « jurerait, lors de son avènement au trône, de les conserver intactes et de les défendre contre toute agression. » (4)
Un autre danger se dessinait à cette heure. En présence de l'attitude des Belges (5), le roi des Pay>-Bas armait ; la France, donnant une nouvelle preuve de sa loyauté, faisait signifier au régent de Belgique, par Le Hon, que sa détermination de reconnaître le protocole et les stipulations du 20 janvier était « irrévocable. » (6) Bresson attachait une grande importance à cette déclaration sur l'esprit des Belges qui fondaient leur espoir en la France, « d'autant plus, disait notre agent, que jusqu'ici nous ne leur avons parlé que dans leur sens. » (7) Dans l'opinion des plénipotentiaires, à la conférence de Londres, et du cabinet anglais les affaires de Belgique étaient entre nos mains, écrivait Talleyrand à Sébastian! ie
(1) Genflebien et Le Hoq m'oat dit plus d'une fois : « Si vous nous abandonnez, nous serons battus, nous le savons, mais vous finirez par être obligés de faire la guerre avec et pour nous, et pouvons-nous bien ne pas désirer ardemment que les choses en viennent le plus tôt possible à cette extrémité » ? Sébastian! à Apponyi, 22 mars 1831.
(2) Apponyi à Metternich, 22 mars 1831.
(3) Idem, 2 avril 1831.
(4) Idem, idem.
(5) Le Congrès belge ne cessait de continuer ses menaces et ses excès. Il avait envoyé des troupes dans le Luxembourg et provoquait la confédération germanique à la guerre. Dans les villes, rauarchie était complète, partout régnait une sorte de terreur.
(6) Apponyi à Metternich, 7 avril 1831.
(7) Idem, idem.
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18 mars. Le moment était venu de parler un langage positif et de nous dégager de toute équivoque. « Gela vous donnerait, ajoutait judicieusement Talleyrand, bien de l'avantage pour résoudre toutes les difficultés qui s'élèvent dans plusieurs autres parties de l'Europe. » (1)
La France allait donner une preuve plus marquée encore de sa volonté de maintenir l'ordre et la paix. Elle renonçait à appuyer la candidature du prince de Naples, que sa qualité de frère de la duchesse de Berry rendait suspect aux puissances, et acceptait le prince de Cobourg choix considéré comme < le triomphe de l'influence anglaise, » (2j si les forteresses belges élevées contre la France, en vertu des traités de 1815 étaient démolies (3), et si le duché de Bouillon était réuni aux provinces belges. Pour éteindre a jusqu'aux dernières étincelles des ressentiments et des haines allumées par les horribles guerres qui ont désolé le monde pendant 20 ans », (4) nous demandions, en outre, les places de Marienbourg et de Philippeville et généralement les districts que le traité du 20 novembre avait détachés de notre territoire sur cette frontière. Malgré les arguments légitimes, il faut le dire, que faisaient valoir les Belges pour qu'à l'avenir les rapports entre le grand-duché de Luxembourg et la confédération germanique fussent placés sous la souveraineté du nouvel état, nous renoncions à les soutenir, en cette occurrence, pour obtenir nos autres garanties.
On sent combien était grand notre désir en terminer avec cette irritante question. Casimir Périer se déclarait prêt à une action forte et concertée avec les puissances alliées pour contraindre les Belges à accepter les décisions de la conférence. Il déclarait son parfait accord
(1) Talleyrand à Sébastiani. 18 mars 1831.
(2) Sébastiani à Talleyrand, 24 mars 1831.
(3) « Les maintenir, ce serait entretenir à dessein un principe d'irritation sans cesse renaissant. » (Sébastiani à Talleyrand, 28 mars 1831). — La question des forteresses avait d'ailleurs perdu beaucoup de son acuité depuis la déclaration de neutralité de la Belgique. L'habileté de la politique de Talleyrand apparaît aujourd'hui lumineusement, car « la neutralité était le meilleur moyen de finir la question des forteresses » (Talleyrand à Sébastiani, 28 mars 1831). — Que devenaient donc maintenant les critiques adressées il y a quelques mois à Talleyrand ?
(4) Sébastiani à Talleyrand, 28 mars 1831.
LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 363
avec Talleyrand à qui il donnait enfin « carte blanche » (1) ponr tout ce qu'il croirait devoir faire en vue du maintien de l'accord avec les cabinets alliés. Le maréchal Soult lui-même, venant à résipiscence, faisait dire à Talleyrand qu'il « se recommandait à lui pour la conservation de la paix. » (2) Cette démarche du glorieux vétéran des phalanges napoléoniennes ne dut pas peu flatter la vanité du sceptique diplomate qui y voyait une nouvelle preuve de linstabilité des sentiments humains. Il pouvait, de plus, la considérer comme un acte de contrition du gouvernement français envers le négociateur dont les actes à la conférence de Londres avaient si souvent été incriminés (3).
D'ailleurs, si la France avait déçu les Belges par son attitude indécise, le commissaire anglais, à Bruxelles, Ponsonby, n'était pas non plus exempt de reproches. « Usé par la révolution et généralement reconnu orangiste » (4), il avait grandement nui, à Bruxelles, par ses intrigues, à la cause de la paix. Elles avaient créé une atmosphère d'incertitude et de troubles continuels. La France demandait son rappel. Elle remplacerait elle-même le général Belliard, notre commissaire, dont l'attitude avait été souvent maladroite. On pourrait ainsi, peut-être, « ramener les Belges à la raison, » (5)
Les mouvements populaires, à Paris dans les journées des 15 et IG avril 1831 ne pouvaient qu'affermir notre besoin de sécurité extérieure. Ces troubles ne furent pas isolés et durèrent jusqu'à ce que l'action énergique de Casimir Périer en triomphât. Et ce n'avait pas été une tâche aisée, le ministre se heurtant à l'étrange indulgence des tribunaux à l'égard des émeutiers ; dix-neuf d'entre eux, arrêtés lors des troubles qui avaient accompagné le procès des ministres, avaient été acquittés, à la stupéfaction de Casimir Périer et de ses
(1) Apponyi à Metternich, 12 avril 1331.
(2) Apponyi à Metternich, 12 avril 1831.
(3) Ces reproches étaient surtout du feiit de Sébastiani, et quelquefois du Roi, tou8 deux très vacillants, timorés, cédant parfois à toutes les influences. Les mots « d'acteur politique » par lesquels Pozzo désignait Sébastiani n'étaient pas absolument injustes. On a pu le constater déjà dans la question des réfugiés.
(4) Apponyi à Metternich, 12 avril 1831.
(5) Idem, idem.
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collègues, qui escomptaient un emprisonnement de 5 à 6 ans. Et la foule avait acclamé les accusés à leur sortie du tribunal. Les ministres, pour pallier ces faits, les attribuaient « à la misère, au désœuvrement, à des spéculations de bourse. » (1) Il n'en était pas moins vrai que le buste du Roi, avec du foin dans la bouche et un mou de veau suspendu au cou, avait été promené dans les rues.
La minorité révolutionnaire, encouragée par ces événements, sommait le gouvernement de venir au secours de la Pologne, de s'associer aux fureurs de la Belgique et de se tourner vers l'Italie pour y ranimer l'insurrection étouffée par les armes de l'Autriche.
Dans un discours admirable, Casimir Périer avait déjoué ces desseins, aux acclamations presque unanimes de la Chambre. Les révolutionnaires, s'unissant aux bonapartistes pour donner à ces derniers un semblant de satisfaction, le gouvernement ordonnait le rétablissement, sur la colonne de la place Vendôme, de la statue de Napoléon. Mais, comme l'ancienne statue avait été détruite et qu'il fallait en fondre une nouvelle, l'inauguration était différée à une année. D'ici là, les esprits auraient eu le temps de se calmer et les choses de changer de tournure. Plus réel et immédiat était le gage donné par l'abolition de la loi portant peine de mort contre tout individu de la famille Bonaparte, qui paraîtrait en France sans permission « Ce changement, écrivait i'ozzo, ne les autorise cependant pas à venir s'y établir, car ils sont censés en être formellement exilés, et je ne serais nullement porté à croire que leur présence serait indifférente au milieu des éléments combustibles de tout genre qui existent aujourd'hui. » (2)
De toute urgence, pour rétablir l'ordre si gravement compromis, s'imposait l'élection d'un souverain pour la Belgique. « Nous répétons tous les jours aux Belges que le grand duché de Luxembourg ne leur appartiendra pas et qu'ils doivent se soumettre aux décisions de la conférence. Mais les hommes sages répondent qu'il leur faut un gouvernement définitif et régulier en Belgique ; 16 députés de Luxembourg siègent dans le Congrès de Bruxelles; ils y comptent
(1) Apponyi à Meiternich, 19 avril 1831,
(2) Pozzo à Nesselrode, 3-î5 avril 1831.
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beaucoup d'amis ; ils y entretiennent de nombreuses relations ; la proclamation du régent a été leur ouvrage ; en la publiant, il a cédé à leurs exigences... Gomment e.spérer qu'après avoir eu assez d'influence pour la lui arracher, en quelque sorte, ils en manqueront pour tout compromettre et tout bouleverser, aussi longtemps qu'une action régulière émanée de la souveraineté du prince ne viendra pas déjouer leurs intrigues et réduire au silence tous les amis du désordre V » (1)
La Belgique serait, sans doute, amenée à céder une portion considérable de son territoire entre Maestricht et la Hollande. Gomme compensation, la France songeait à lui faire attribuer la Flandre hollandaise, ce qui, on l'espérait, mettrait fin à tout prétexte de collision, relativement à la navigation de l'Escaut et des autres rivières traversant la Belgique. Mais comment faire accepter ces modifications à un pays en pleine révolution manquant de lautorité persuasive d'un Roi habile et ferme ? La nomination du souverain s'imposait d'autant plus que l'attitude agressive des Belges leur avait fait perdre en Angleterre nombre de sympathies. « On les trouve bien peu préparés à recevoir l'indépendance. » (2) Il était
(1) Sébastiani à Talleyrand, 4 avril 1831.
Des discussions d'une violence extrême avaient eu lieu, en effet, au Congrès national belge où de Robaux s'écriait : « Depuis quelque temps, les ministres français, quittant le masque dont ils s'étaient couverts, laissent percer le système de leurre et de duplicité qu'ils avaient adopté envers nous. N'en doutez pas un instant : depuis le premier pas de la diplomatie française dans nos affaires jusqu'à ce jour, tout n'a été qu'une infâme tromperie... Grâce à l'éloquence énergique de Mauguin et du général Lamarque, ces véritables représentants de la révolution de Juillet, le ministère de Louis-Philippe est montré à nu, ses odieux projets nous sont connus... Le gouvernement français trahit la cause des peuples. Il sera frappé de l'anathème des peuples... En attendant, nous combattrons seuls, s'il le faut. La conduite de Louis-Philippe, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, confirme l'opinion que j'avais de lui. Souverain populaire, il veut donner le baptême de la légitimité à sa couronne; pour cela, il sacrifiera tout... Faisons un appel aux nations. La France, que je distingue de son gouvernement machiavélique, est notre amie ; elle nous répondra, n'en doutez pas. »
(Extrait de la Quolidienne du 10 avril 1831.
(2) Sébastiani à Talleyrand, 5 avril 1831.
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malheureusement évident que, loin d'être lavorables à la tranquillité de la France, les Belges avaient le secret désir de « la compromettre avec l'Europe. » (1)
La France continuait à réclamer « l'inaction des contingents fédéraux » ^2) dans le grand-duché de Luxembourg, afin de prévenir un choc possible avec les troupes belges. La Prusse se montrait tout aussi froissée de cette demande que l'Autriche. 11 devenait urgent que les Belges se soumissent aux décisions de la conférence. Notre cabinet ne pourrait plus s'attendre à trouver « beaucoup de complaisance de la part de celui de Herlin, s'il s'agissait encore de lui demander de nouveaux délais pour empêcher la remise absolue du grand-duché de Luxembourg dans la position que les traités lui assurent. »
« Nous avons aussi dans nos états une opinion pubUque à ménager, disait Bernstorff . » (3) Ce ministre avait réitéré sa promesse de modérer l'action de la Diète pour qu'il ne fût rien décidé sur la marche définitive des troupes fédérales dans le grand-duché de Luxembourg, avant que la France n'en fût prévenue On semblait d'ailleurs à Berlin, depuis l'avènement de Casimir Périer dont Bernstorff faisait sans cesse l'éloge, croire à notre bonne foi dans les affaires belges. Il avait fallu bien du temps pour arriver à cette solution. Mais par quelles tergiversations le cabinet de Berlin n'avait-il pas passé dans son désir d'affermir la paix qui lui était si nécessaire pour assurer et augmenter en Allemagne son influence déjà si prépondérante ! Une guerre générale, dans laquelle l'Autriche aurait repris la direction des affaires allemandes, était le danger à conjurer.
La Prusse, on le sait, poursuivait âprement ses négociations en vue de rattacher tous les états allemands à son système général de douanes. Elle voulait être placée à la tête d'une confédération commerciale qui serait un acheminement à la prépondérance politique et à l'exclusion de l'Autriche des affaires allemandes. On annonçait que le grand-duché de Bade allait s'affilier à l'asso-
(1) Talleyrand h Sébastiani, 20 mars 1831.
(2) Mortier h. Sébastiani, 30 mars 1831. (3j Idem, 8 avril 1831.
LA RÉVOLUTION DE JCiLLEÏ 1830 ET l'eUROPE 367
ciatioû commerciale prusso-bavaroise et que la Prusse s'employait également à aplanir le différend survenu entre Munich et Carlsruhe au sujet du comté de Sponheim.
En attendant, Sébastiani avait réuni le 22 avril les représentants des cabinets de Londres, Berlin, Vienne et Pétersbourg, pour délibérer en commun sur l'état des affaires belges et sur les mesures les plus propres à amener leur solution. La France adhérait enfin sans restriction aux protocoles du 17 avril. (1) Voulant prévenir chez les Belges une explosion de mécontentement, Sébastiani avait exprimé le désir que lord Ponsonby et Belliard prévinssent verbalement le régent, le ministère et les membres du Congrès de la décision de la France et les invitassent à accepter le contenu des actes susmentionnés. On leur fixerait un délai allant jusqu'au 1" juin, puis, en cas de i-efus, les puissances, après entente, procéderaient à des moyens coeicitifs. Belliard et Ponsonby seraient, en outre, autorisés à déclarer que, par une conséquence naturelle de l'adhésion au protocole du 20 janvier, Yanloo et la citadelle d'Anv^^rs seraient immédiatement évacuées de part et d'autre.
Mais la France estimait nécessaire, suivant les considérations exposées par le général Belliard, déchanger la Flandre hollandaise contre une portion égale du territoire belge qui ne serait autre que
(1) Ce protocole établissait des différences entre les bases concernant les arrangements relatifs au territoire et qui sont regardées comme irrévocables et celles relatives au partage des dettes et au commerce aux colonies.
Il ordonnait la prompte retraite de toutes les troupes belges qui se trouvaient encore dans le Grand-Duché ; la cessation complète de toute influence du gouvernement belge sur les affaires de ce pays.
Il déclarait irrévocables les arrangements « fondamentaux » compris dans les protocoles des 20 janvier et l'J février 1831.
L'indépendance de la Belgique ne serait reconnue qu'aux conditions t dans les limites résultant du protocole do 20 janvier.
Dans le cas où les puissances lésées dans leurs possessions par le gouvernement belge voudraient prendre des mesures pour faire respecter ou rétablir leur autorité, les cinq cours ne pourront pas respecter le droit de ces puissances.
Seront considérées comme actions hostiles contre les cinq puissances, toute tentative du gouvernement belge ou de ses troupes dirigée contre le territoire déclaré hollandais tel qu'il est déterminé par le prolocole du 19 février.
368 LA RÉVOLCTlOn DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE
Maestricht et le territoire avoisinant cette ville. Cette proposition était avantageuse aux deux pays. Elle assurerait la libre navigation de l'Escaut, l'indépendance de la Belgique et donnerait, comme contre-partie à la Hollande, une population d'environ 70.000 âmes, alors que la Flandre hollandaise n'en comptait que 40 à 50.000.
Dans ce sens, néanmoins, la démarche à faire auprès du gouvernement belge préoccipait Sébastiani ; d'après son opinion, on aurait pu éviter de gros embarras en pressant le choix d'un souverain.
Toutefois, la tentative de conciliation du gouvernement français avait bien impressionné les représentants des cinq puissances, a Elle nous a paru, disait Apponyi, amener une sensible amélioration dans l'état de la question, en ce qu'elle engage sans retour le cabinet français dans le sens des déterminations de la conférence et en ce qu'elle établit à jamais le concours de la France avec les quatre puissances pour l'arrangement définitif de l'affaire belge, le cas prévu et indiqué même où l'emploi de la force deviendrait nécessaire pour atteindre ce but. » (1)
L'attitude de Casimir Périer apportait aux représentants des grandes puissances à Paris plus d'un élément de satisfaction. Comme Pozzo lui disait que les Belges, en attaquant les Hollandais, se mettraient en état de guerre avec les cinq puissances : — « Dites avec les sept, répondit Périer, car il faut ajouter également la Hollande et la confédération germanique ; c'est précisément dans ces mêmes termes que je viens de m'expliquer avec M. Le Hon. »
Ces paroles étaient opportunes car il régnait en Hollande une irritation croissante contre la Belgique, surtout sur la question du Luxembourg. On s'y prononçait contre l'incorporation du grand duché à la Hollande, car le Roi, soutenu par l'opinion publique, maintenait opiniâtrement après neuf mois de négociations, ses prétentions sur les provinces belges qu il n'avait pas perdu l'espoir de récupérer. C'était folie que de penser que l'Europe se prêterait à cette combinaison, la seule, peut-être qui fiit susceptible à l'heure actuelle de déchaîner la guerre.
Mais le roi de Hollande se sentait soutenu occuUement par le Tsar,
(1) Apponyi à Metternich, 25 avril 1831.
LA REVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 369
plus ardent que jamais sur principe de légitimité et il escomptait son appui.
Un souffle pacificateur semblait maintenant passer sur l'Europe ; et c'est la France, sur laquelle avaient pesé et pesaient encore les soupçons de l'Europe entière, qui prenait loyal»;ment 1 initiative d'un désarmement.
En effet, le 22 mai, Casimir Périer et Sébastiani réunissaient en conférence les représentants de la Russie, de l'Angleterre, de la Prusse et de l'Autriche pour les entretenir >< d'un objet très important » (1). qui n'était autre que le désarmement (2). « Tl ne suffit pas, dit alors le ministre, qu'entre toutes les puissances le désir de la paix soit sincère et unanime ; il faut, en même temps, que nous nous placions dans un!^ attitude qui nous mette dans l'impossibilité de faire la guerre. C est par le désarmement seul, et en y procédant sur-le-champ, que nous pouvons y parvenir ; car si nous persistons dans ce développement progressif d'efforts matériels ruineux, l'impulsion donnée par ces grandes armées en présence l'une de l'autre, l'emportera sur de vaines et stériles assurances de paix, et la guefre deviendra le résultat inévitable du maintien de ce système monstrueux d'armement. Veuillez donc, messieurs, demander des pouvoirs et des instructions à vos cours, qui vous autoriseront à entrer immédiatement en délibération avec nous sur l'emploi des mesures propres à effectuer un désarmement progressif et simultané. Nous sommes prêts, de notre côté, à y mettre la main et à opérer successivement une réduction de notre armée, dont le résultat final sera de l'établir sur le pied de paix de 250.000 hommes, et môme de moins encore, si faire se peut. »
C'était net et pratique. Les ministres étrangers promirent d'en référer aussitôt à leurs gouvernements respectifs, ne doutant pas de l'empressement qu ils mettraient « à prêter leur concours à une mesure que chacun d'eux avait constamment appelée de tous ses vœux et au sujet de laquelle les cours d'Autriche et de l'russe avaient même déjà fait des ouvertures confidentielles au cabinet français, » (3)
(1) Apponyi à Metternich, 23 mai 1831.
(2) Idem, idem.
(3) Apponyi à Metternich, 23 mai 1831.
L'Autriche, à cause de ses finances précaires, était prédisposée ainsi que l'Angleterre, à être séduite par cette proposition. Aussi, dès le 17 mai, peu de jours avant la réunion de Paris, Metternich entretenait Apponyi d'une proposition identique, qui devrait être soumise à un congrès lequel serait chargé d'étudier la meilleure marche à suivre. Casimir Périer, qu'Apponyi avait saisi de la question, s'y était montré favorable.
Mais les circonstances étaient moins propices : la guerre de Pologne battait son plein, les Chambres françaises ne devaient se réunir qu'à la fin de juillet, et il importait de connaître, au préalable, le résultat des élections avant de s'engager dans la voie toujours périlleuse d'un Congrès. Périer proposait alors des conférences diplomatiques préparatoires qui feraient gagner du temps. Sébastiani se ralliait à l'idée de Périer et émettait celle d'un accord tendant à renvoyer dans leurs foyers respectifs un certain nombre d'hommes. « Tout commencement d'exécution d'une mesure pareille, disait-il, quelque insignifiant qu'il puisse paraître, nous frayera le chemin au grand résultat que nous avons en vue, celui d'établir nos armées sur le pied de paix. » (1)
Le caractère un peu solennel d'un Congrès, et les difficultés auxquelles il se heurtait faisaient préférer à Périer la communication réciproque des tableaux des états militaires de chaque puissance, en y ajoutant le calcul des réductions qu'elle pourrait opérer et l'engagement de le faire. On travaillerait ensuite sur ce canevas (2) pour arriver à un résultat commun de désarmement. « L'opération résulterait plutôt du sentiment de confiance et de sûreté réciproque entre les puissances que d'aucun engagement spécial. »> (3)
Mais un mauvais sort pesait sur ces rêves pacifiques : les événements d'Italie et de Belgique, prenant un tour fâcheux, allaient ajourner tant de beaux projets. « Nous sommes, en effet, à la veille de voir prendre une tournure décisive aux affaires de Belgique. Le président du conseil a déclaré que la France ne se laissera pas entraîner
(1) Apponyi à Metternich, 30 mai 1831.
(2) Idem, idem.
(3) Pozzoà Nesselrode, 12-24 mai 1831.
LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 371
dans une guerre par l'émeute du Congrès belge contre l'Europe. » (1) Cette question dominant alors la politique européenne, 11 est nécessaire d'en exposer ici les grandes lignes.
La Belgique, quoiqu'elle appréhendât toujours l'entrée des troupes de la confédéra:iou germanique dans le grand-duché de Luxembourg, se refusait néanmoins à faire procéder à son évacuation. Pour triompher des préventions de la Prusse sur le point de l'annexion définitive du Luxembourg au nouvel état, le gouvernement provisoire avait, dès le mois d'avril 1831, multiplié ses assurances pacifiques au cabinet prussien. 11 est intéressant de jeter un coup d'oeil sur les instructions données au baron Bebr, envoyé dans ce but à Berlin.
Il en ressort que la politique belge menait double jeu ; à Berlin on semblait répudier, non seulement tout dessein d'annexion, mais encore de rapprochement étroit avec la France ; à Paris, on offrait une couronne en se confondant dans des témoignages d'attachement.
« M. Behr combattra cette idée qui ne peut que nous êtve fatale dans toutes nos négociations, à savoir que le but de notre révolution serait la réunion de la Belgique à la France. C'est par l'effet de la conquête que la Belgique à été réunie à la France en 1793, à la Hollande, en 1815 ; mais elle repousse lun et l'autre de ces faits. Cependant, si des événements majeurs rendaient son indépendance impossible et qu'elle fût réduite à choisir entre l'incorporation à la France et le retour à la Hollande, alors, alors seulement, elle préférerait s'incorporer à la France... Si la Belgique est déçue dans ses projets d'indépendance, la révolution changera d'objet et dégénérera en un mouvement populaire vers la France. La Belgique ne peut être indépendante et subsister comme telle qu'autant qu'elle obtienne les
(4) Pozzo à Nessclrode, 12-24 mai 1831.
372 LA RÉVOLUTION bE JUILLET 1830 ET l'eUROPE
limites qu'elle demande et qui, en droit, sont les siennes... Privée de Maestricht, de Vealoo, de la rive gauche de l'Escaut et de la province de Luxembourg, la Belgique ne connaîtrait qu'une indépendance de courte durée... Aussi, les [»rotocoles de la conférence de Londres sont-ils contraires au but que doivent se proposer les puissances, en ce sens que la Belgique, constituée dans les limites qu'on lui assigne, accepterait une position nécessairement transitoire. La Belgique, en comprenant dans son territoire le Luxembourg comme ancienne province des Pays-Bas, n'a pas commis un acte d'hostilité envers 1 Mlemagne ; elle a déclaré respecter et a, en effet, respecté tous les droits de la confédération germanique : elle s'est rapprochée ainsi de l'Allemagne et s'est mise à même de s'unir à elle étroitement... La Prusse, plus qu'aucune autre puissance, a intérêt à éloigner toute possibilité de réunion de a Belgique à la France, pour la raison bien simple que la France, maîtresse de la Belgique, ne s'arrêtera pas sur les bords de la Meuse et qu'elle portera nécessairement ses limites jusqu'au Rhin. La Belgique, en restant indépendante, garantit par là même à la Prusse la possession des provinces rhénanes.
Si la Belgique s'est longtemps appuyée sur la France exclusivement, c'est qu'il y avait identité d'origine entre les révolutions de juillet et de septembre ; mais le peuple belge, en se dégageant de la suprématie de la Hollande, n'a pas entendu passer sous celle de la France Le gouvernement belge, aujourd'hui que les événements ont acquis le degré de maturité nécessaire, veut entrer dans un système large, impartial et prouver à lEurope que son indépendance n'est pas purement nominale. » (1)
Le 10 avril. Le Beau, chef du gouvernement provisoire, insiste encore sur ces vues .
« Vos premiers efforts, écrivait-il à Behr, doivent tendre à arrêter, ji suspendre du moins, la marche des trou[ies de la confédération. J'ai la conviction que le premier coup de canon lire dans le Luxcm-
li) iQâtructioas pour le baroa Behr, envoyé à Berlin 3 avril 1831 (,4rchiies deti Affairei Etrungiresà Brnxelles).
LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE S73
bourg culbutera le ministère Périer et entraînera la France dans la mêlée. La Prusse veut la paix ; tout l'atteste. Cela étant, elle sera disposée à comprendre que si le Luxembourg est donné au roi Guillaume, c'est-à-dire à un préfet de la Sainte-Alliance, la France fera la guerre dans un an, dans deux, mais, à cou[) sûr, aussitôt qu elle sera prête et qu'elle aura un peu calmé 1 intérieur. Je doute même qu'avec 1 Allemagne aux portes de la France, les commotions de l'intérieur qui ruinent le commerce et tuent le crédit européen, puissent cesser.
(( Au contraire, si le Luxembourg nous reste, moins la forteresse, dont on peut augmenter pour quelque temps la garnison, la France ne sera pas inquiète et sera sans prétexte pour nous faire la guerre. Ainsi, avec le Luxembourg à nous, chance de paix durable ; avec le Luxembourg au roi Guillaume, chance de guerre imminente... Il n'y a pour nos relations commerciales et politiques que deux systèmes : le système français, le système allemand... Le système français trouve à se réaliser d'invincibles obstacles, reste donc le système allemand... Amsi le Luxembourg resterait c imme un lien avec la confédération, mais vous pourriez jeter en avant qu'il ne serait pas impossible d'y faire entrer un jour la Belgique tout entière, en modifiant certaines clauses du pacte fédéral qui portent atteinte à l'indépendance et à la ;'souveraineté de chaque état et en supprimant toutes les douanes avec les états de l'Allemagne... Attachez vous à démontrer que le possession toujours précaire du Luxembourg dans les mains de Guillaume, peut former obstacle à l'établissement de nos relations commerciales avec l'Allemagne ; faites voir quel immense avantage celle-ci retirerait de l'exécution du projet de construire une route en fer d'Anvers à Cologne, projet auquel je reviendrai sans cesse... Déclarez bien que le ministère actuel est entièrement belge et antifrançais, non comme hostile à la France que nous aimons tous, mais comme antiunioniste, comme voué au principe de Iind6i)endance nationale. » (1}
En allant à nerliu, Behr s'était rencontré avec Cartwright, l'agent anglais, qui ne lui n'avait pas caché que le gouvernement belge met-
(1) Archives des Affaires Etrangères à Bruxelles.
tait toute la diplomatie « dans le plus grand embarras » (1). Allant jusqu'à l'intimidation, Cartwright parla de l'entrée possible d'une flotte anglaise dans l'Escaut. Le baron Behr se contenta de lui assurer avec le plus grand calme que, s'il fallait céder, ce ne serait qu'après avoir « combattu jusqu'à la dernière extrémité. » (2) Behr savait fort bien que la confédération se souciait peu d'en arriver à un conflit.
La Prusse cherchait, avant tout, à éviter la guerre et ses suites incertaines. Il fallait compter avec les décisions de la France 011 le parti du mouvement était encore si puissant. La Prusse, avec une ardeur particulière, avait soutenu les droits de la confédération germanique sur le Luxembourg, entrant en cela dans les vues des puissances qui, cherchant à séparer le Luxembourg de la Belgique, espéraient le séparer ainsi de « l'action plus ou moins sensible de l'influence française. » (3) l-a Prusse et l'Autriche, — cette dernière en qualité de présidente, de la confédération germanique, — étaient les plus intéressées à établir cet état de choses et on pouvait, de ce côté, prévoir une obstination irréductible.
La France, dans son désir de la paix, y sacrifierait sa satisfaction de voir le Luxembourg rattaché à la Belgique et, par là. soustrait à l'action de la confédération germanique. Le président du conseil le laissait entendre à Le Hon, représentant le gouvernement belge à Paris, dans des t' rmes ne laissant place à aucune équivoque. « La Belgique, disait-il, n'entraînerait pas la France malgré elle ; les puissances étaient unies pour la cause de la paix, qu'elles maintiendraient. » Ci) Louis-Philippe, appuyant son ministre, déplorait la résistance des Belges, disant c qu1l entrevoyait pour la Belgique des malheurs dont il lui était bien pénible de ne pouvoir la préserver. » A Paris, Le lion et son collègue Rogier, dont la mission consistait à sonder les vues de notre cabinet, ne recueillirent que le conseil
(1) Archives des Affaires Etrangères à Bruxelles, 24 avril 1831 (Behr à Le Beau).
(2) Behr à Le Beau, 24 avril 1831, idcin.
(3) Le Hon à Le Beau, .5 avril 1831, idem.
(4) Le HoQ à Le Beau, 9 mai 1831, idem.
LA RÉTOLUTIOW DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 875
d'accéder au protocole du 20 janvier « comme moyen de salut. » (1) Il ne fallait pas, leur faisait-on remarquer, que les Belges gâtassent une situation qui s'annonçait belle, maintenant que la Russie, embarrassée par la question de Pologne, voyait s'amoindrir son influence.
Il convenait également de ne pas perdre de vue que la conférence de Londres profitait de cette crise polonaise pour resserrer les liens entre les puissances de l'Europe centrale, d'une part, la France et l'Angleterre de l'autre, et établissait entre elles intelligence parfaite (2). Les conseils des plénipotentiaires incitaient les souverains liés à la confédération germanique à faire temporiser la Diète, qui, excitée par la proclamation du régent de Belgique relative au grandduché de Luxembourg, et les discussions et actes du Congrès, songeait à recourir aux moyens de rigueur « afin de se mettre à l'abri de fout reproche. » (3) La Diète temporisait en effet, car elle voulait pouvoir envoyer, le cas échéant, dans le Luxembourg, des contingents du Holstein, de l'Oldenbourg et des villes hanséatiques, c'est-à-dire recrutés dans les provinces éloignées du théâtre des hostilités.
La conférence avait, d'autre part, donné satisfaction à la France dans la question des forteresses belges. Le principe de la destruction était établi, notamment pour Mous, Charleroi, Marienburg ; la Belgique ne conserverait que quelques forteresses anciennes, telles qu'Anvers. On proposait aussi le principe d'un échange de la Flandre hollandaise contre une portion du territoire belge équivalente en population et en revenu. La conférence, toutefois, et suivant en cela le vœu de la France, voulait que, sans tarder, la Belgique fit choix d'un souverain. Les Belges, instruits par l'expérience, en sentaient eux mêmes l'urgence.
Le Comte de Mérode, l'abbé de Foëre, Vilain XÏV et Brouckhère arrivèrent à la fin d'avril à Londres pour proposer la couronne an prince Léopold, lequel déclarait officiellement que son acceptation daterait du jour oii la Belgique aurait adhéré an protocole des li-
(1) Le Hon à Le Beau, 9 mai 1831 (Archives des A. E. à Bruxelles).
(2) Idem, idem.
(3) Talleyrand à Sébastiani, 16 avril 1831.
376 LA RÉVOLUTioN DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE
mites fixées par les cinq puissances. Il affirmait son parfait accord avec elles.
Aucun choix ne pouvait être plus agréable à l'Angleterre qui, en pleine agitation à propos de la réforme électorale, ne voulait s'engager dans aucune ouverture. Talleyrand tirait parti de la situation. Il avait démontré aux Belges que leur intérêt majeur était d'accepter le protocole du 20 janvier, principe des échanges et de la continuité qui devait être procurée aux possessions de chaque état. Mais, quoique moins intransigeants que leurs prédécesseurs, les députés belges à Londres se trouvaient sans pouvoirs effectifs et, parla, dans l'incapacité de faire progresser les questions intéressant le pays. On sait que la France ne sacrifiait qu'aux intérêts de la paix son désir de voir le Luxembourg incorporé au nouveau royaume belge moyennant une indemnité pécuniaire au roi de Hollande. Luxembourg seule serait restée place fédérale et aurait eu avec Trêves une ligne de communication.
L'entière indépendance du trône belge était pour nous « une question d'alliance et de frontière », et c'était le souci du Roi de donner à la France, à cet égard, toutes les garanties voulues.
Ainsi, de toutes parts, on désirait une solution qui s éloignait toujours, La situation intérieure de la Belgique s'aggravait. Les esprits y fermentaient, surtout dans la ville de Gand. Le gouvernement belge « sans force, sans autorité n'était maître de rien. » (1) Des Français avaient pris à Bruxelles une part effective aux derniers troubles. De l'argent était certainement fourni aux mécontents, car douze de ces Français avaient été arrêtés : 1 un d'eux fut trouvé porteur de 22.000 francs. L'association de Paris correspondait activement avec celle de Bruxelles et lui fournissait sans trêve des armea et de l'argent. « J'engage le général BoUiurd, écrivait le 10 mai Sébastiani à Talleyrand, à répéter aux Belges de lu manière la plus expresse que nous voulons la paix, qu'ils nous trouveront toujours prêts à protéger leur indépendance contre toute injuste agression, mais que nous ne serions nullement décidés à faire la guerre pour les soutenir dans les mesures imprudentes auxquelles ils se laisseraient entraîner...
(1) Talleyrand à Sébastiani. 26 mai 1831.
LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 377
« Quant à la question du souverain, nous n'avons aucunement à y intervenir et notre intention est que le choix du Congrès soitpartaiteraent libre et indépendant, soit qu'il se porte sur le prince de Saxe-Cobourg, soit qu'il se fixe .de préférence, sur le prince de Naples. p (1)
Ces paroles nous mettaient hors de toute suspicion de connivence avec les Belges. L'Europe pouvait juger que nous ne nous écartions en rien de la plus parfaite correction.
La conférence de Londres lasse de tant de tergiversations prit enfin une décision définitive et signa le protocole du 10 mai (2).
Ponsonby, sur ces entrefaites, était venu à Bruxelles pour presser également la nomination du souverain, sans quoi la Belgique sombrerait dans l'anarchie. Pour atténuer près des Belges les rigueurs da protocole du 10 mai, la conférence de Londres se montrait disposée à entamer avec le roi de Hollande une négociation relative à la cession du Luxembourg à la Belgique, à titre onéreux, s'ils acceptaient, avant le 1" juin, les bases de la séparation ; mais que toute agression sur le territoire de ce souverain serait repoussée parles moyens dont les puissancespourraient disposer. La France, satisfaite sur ce point, refusait, toutefois, d'accepter que le grand duché de Luxembourg, après sa réunion à la Belgique, continuât à faire partie de la confédération germanique « combinaison tout à fait contradictoire avec la neutralité dont la Belgique devait jouir. » (3)
On craignait justement que la Hollande ne s'inclinât pas aisément devant ces conditions. Guillaume n'avait pas perdu lespoir que la résistance des Belges lasserait la patience des puissances et qu'ilse présenterait pour lui des chances de guerre. Talleyrand et ses collègue» à la conférence s'ingéniaient à lui démontrer qu'il valait mieux que la Hollande ait avec la Belgique le moins de contact possible, qu'une
(1) Sébastiani à Talleyrand, 10 mai i831.
(2) Ce protocole portait qu'on accorderait au gouveraeinent belge jusqu'au l'"'' juin pour accepter les bases rie séparation établies du 20 janvier, sous peine d'une rupture absolue avec les cinq puissances qui cesseraient de s'interposer auprès de la Confédération germanique afiu de retarder l'adoption des mesures qu'elle était décidée de prendre au sujet dn Luxembourg.
(3) Sébastiani à Talleyrand, 21 mai 1831.
378 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE
forte indemnité pécuniaire serait bien plus profitable à son pays dans la situation de ses finances. Tâche peu aisée : le roi de Hollande tenait tête aux puissances qui arrangeaient ainsi ses affaires à leur gré. Il ne se résignait pas à la perte de quatre millions de sujets ; et il paraissait plus que jamais résolu à faire la guerre, espérant que les Belges lui en fourniraient assez de motifs pour que l'agression ne pût lui être reprochée. Non sans raison, il faisait remarquer qu'il avait adhéré le premier aux bases de la séparation, que les Belges devaient maintenant s'y soumettre et qu'il ne pensait pas qu'on pût « lui proposer aucun échange de territoire, ni aucun arrangement pour le Luxembourg. » (1)
Les Belges, ne négligeant pas de tirer tout le parti possible de cette tension, reprenaient le double jeu que nous avons précédemment signalé. Un agent belge, Michaëlis, résidant à Francfort, en correspondance avec Le Beau, ministre des Affaires étrangères belges, confiait au président de la Diète germanique que son gouvernement désirait s'unir à la confédération. < La Belgique, écrivait-il, ne peut s'unir à la France qu'en abdiquant son indépendance ; elle peut s'unir à l'Allemagne en la conservant et, certes, le royaume de Belgique, compris dans la confédération germanique offrirait plus de garanties que le royaume des Pays-Bas mis en dehors du système geimanique. » (2) Et Le Beau écrivait à Behr, agent belge à Berlin : » Le cabinet de Berlin ne pouvant vouloir dune guerre dangereuse pour la tranquillité des provinces rhénanes, et dont l'unique résultat serait de le détourner de ses vues sur d'autres combinaisons pelitiques, je crois à la sincérité de son désir d'arranger promptement la question. Aidez-y de toute votre influence ; gardez-vous de jamais laisser trace de quelque idée relative à l'adhésion de la Belgique au projet d'entrer, sous le rapport commercial, dans l'union germanique. Cela ne peut aller au delà de conversation intime sans inquiéter et indisposer le cabinet français. » (3) On voit que la Belgique s'efforçait de se concilier la Prusse, se
(1) Sébastiani à Talleyrand, 31 mai 1831.
(2) Talleyrand à Sébastiani, 25 mai 1831.
(3) Le Beau à Behr, 4 juin 1831 (Arch. des A. E. à Bruxelles).
LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 379
mettant même en opposition formelle avec la ligne de conduite suivie par le gouvernement français depuis le jour où, triomphant de tant de difficultés, il avait assuré l'indépendance de la Belgique.
Celte fois, la conférence de Londres, à bo«tde patience, se réunissait le 29 mai et décidait de ne plus faire de concessions à la Belgique. Si le l'^'" juin elle n'avait pas adhéré aux décisions des puissances, l'agent anglais quitterait Bruxelles.
En même temps, celui-ci adressait au Congrès une lettre presque comminatoire qui produisit une impression profond». Il «st vrai que Ponsonby avouait avoir écrit cette lettre « avec beaucoup de précipitation » (l) et sans avoir consulté sur ses termes la conférence qui le rappela peu après. L'irritation du roi Guillaume avait été extrême. Mais le général Belliard, toujours conciliant, accordait un sursis de 8 jours au délai du l^"" juin pour que la Belgique adhérât aux décisions de la Conférence, ce dont notre gouvernement le blâma vivement. On savait que l'agent français quitterait Bruxelles en même temps que l'agent anglais et cette concordance dans les décisions n'était pas sans impressionner les Belges. Mais ils se sentaient encouragés par les propagandistes de Paris «... Ils se flattent qu'ils compromettront le gouvernement du Roi et lEurope et qu'ils amèneront la guerre. » (2). Ces agitateurs puisaient un renouveau d'audace dans l'imminence des élections. Leurs Journaux prêchaient la croisade des peuples contre lestrônesi;les théâtres représentaient des pièces obcènes et impies. Malgré la résistance do la partie saine de la nation, l'action persévérante des ennemis de l'ordre n'était pas sans effet parce qu'elle reflétait les passions les plus viles et les ambitions les plus désordonnées. L'armée elle-même n'échappait pas entièrement à la contagion. Deux régiments en garnison à Tarascon avaient non seulement refuse l'appui que des magistrats sollicitaient au nom de la loi, mais s'étaient mêlés aux agitateurs.
Le Congrès belge ne voulait renoncer à Venloo, ni à Maestricht,
(1) Talleyrand à Sébasliani, 3 juin 1831.
(2) Pozzo à Nesseirode, 21 mai-2 juin 1831.
880 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE
ni au Limbourg. Il n'y avait d'ailleurs de difficultés réelles que pour Venloo et Maestricht, car écrivait Talleyrand à Sébastian!, « Si, comme les Belges l'annoncent, ils étaient propriétaires, avant 1790, des 5/6 du Limbourg, et si 34 communes disséminées dans cette province appartenaient seulement à la Hollande, ce sont des faits que pourront facilement constater les commissaires démarcateur, d'autant plus que le protocole du 20 janvier pose un principe d'échange qui s'appliquera nécessairement aux communes hollandaises qui forment des enclaves. » (1)
Le 4 juin, le prince Léopold de Saxe-Gobourg Gotha était élu par 152 voix sur 196 votants, sous la condition de maintenir l'intégrité du territoire, c'est-à-dire en y comprenant les provinces que la conférence refusait aux Belges.
Le ministère français <( était dans la plusgrande consternation. » (2) Les Belges n'allaient-ils pas arkorer le drapeau tricolore et attaquer la Hollande V Le roi Louis-Philippe serait alors dans l'alternative ou de s'unir aux autres puissances pour des mesures coercitives, nettement blâmées en Fraoce, surtout par l'armée, ou de s'y opposer et de s'attirer ainsi une guerre universelle.
Par deux fois, le président du conseil et Sébastiani avaient réuni les représentants des grandes puissances pour leur communiquer « les périls de leur position. » (3) Ces derniers s'étaient accordés à déclarer que les puissances ne pouvaient aller contre « le bon droit du roi de Hollande la sûreté de l'Allemagne et leurs propres décisions. » (4; La situation devenait critique. Les Belges, en autorisant leur gouvernement à traiter do l'indemnité à accorder au roi de
(1) Talleyrand à Sébastiani, 3 juin 1831.
(2) Pozzo à Nesseirode, 30 mai — 11 juin 1831. {Z)Idem, idem.
{'}) Idem, idem
A la fin de mai 1831, on signalait de Francfort h V Emancipation, le départ pour l'Autriche du président de la Confédération germanique, en vue de sentretonir avec Metternich sur les états confédérés et la question du Liixemt)Oiirg. L'Empereur venait de porter l'armée de 450.000 à 650 OOf» hommes, dont une partie devait être dirigée vers la confédération. En Europe, le bruit d'une déclaration de guerre des cours de l'Europe centrale à la Belgique courait avec persistance. (Voir à ce sujet Quotidienne du 25 mai 1831).
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Hollande pour l'acquisition ou la conservation du Luxembourg, semblaient faire croire qu'ils reconnaissaient le protocole du 20 janvier. Il paraissait douteux que la conférence laissât subsister l'équivoque. Tout en sstimant qu'elle avait agi avec bien de la précipitation dans l'application des mesures qu'elle avait prises, la France, fidèle à sa tactique, ne se séparait pas de ses alliés. Toutefois, s'ils avaient la prétention d'entrer en Belgique, elle occuperait, à son tour, la ligne qui longe notre frontière, au nom des principes qui restaient la base de sa politique.
Voilà où l'on en était au bout de tant de mois de longs et laborieux travaux ! l.a tâche de Talleyrand redevenait di'ficile. Ses instructions lui prescrivaient la conciliation, mai.^ encore fallait-il y garder une mesure qui ne laissât pas paraître l'épouvante d'une guerre. C'eût été singulièrement enhardir le roi des Pays-Bas qui travaillait pour la déchaîner. « Nous ne voulons pas la guerre, disait Talleyrand, mais nous sommes prêts à la faire et nous ne la craignons pas. » (1)
Paris était nerveux. « Tant que les Affaires belges ne seront pas réglées, elles entretiendront parmi nous une agitation morale, » (2) écrivait Sébastiani à Talleyrand qui, une fois de plus, devait mettre en œuvre ses rares qualités diplomatiques. Il n'était guère aidé dans sa tâche parles députés belges venus à Londres ; our offrir la couronne au prince Léopold, car leur inexpérience des affaires était manifeste. Se croyant forts de l'appui des agitateurs de tous les pays, ils avouaient naïvement que la situation actuelle de la France et de l'Angleterre, les échecs éprouvés par la Russie (3) et l'état géaéralde l'Europe leur permettaient l'intransigeance. Tant à Londres qu'à Paris, l'éventualité d'un partage de la Belgique était de nouveau envisagée, mais la France ne la considérait que comme une solution extrême. Le ministère avait fait publier dans le Moniteur du II juin « une sorte d'allocution aux Belges. » (4; La populace de Bruxelles
(1) Talleyrand à Sébastiani, 13 juin 183!.
(2) Sébastiani à Talleyrand, idem.
(3) Le gouvernement russe venait de commander en Angleterre 200-000 fusils ot 2.000 barils de poudre.
(4) Pozzo à Nesselrode, 30 mai-U juin 1831.
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venait, en effet, d'attaquer la maison du général Belliard qui avait reçu l'ordre de quitter la ville en même temps que Ponsonby, et une grêle de pierres s'était abattue contre ses fenêtres.
Une atmosphère d'orage régnait maintenant aussi bien à La Haye qu'à Bruxelles. A Paris, Casimir Périer contenait à grand'peine le parti du mouvement, un instant maîtrisé, et qu'avait exaspéré le discours — maladroit, il faut l'avouer — du prince Léopold aux députés belges : « J'accepte, avait il dit, l'offre que vous me faites ; bien entendu que ce sera au Congrès des représentants de la nation à adopter les mesures qui, seules, peuvent constituer le nouvel état et, par là, lui assurer la reconnaissance des états européens... Une mission d'une si haute importance peut seule me décider à sortir d'une position indépendante et à me séparer d'un pays auquel j'ai été attache par les liens et les souvenirs les plus sacrés, et qui m'a donné tant de témoignages de bienveillance et de sympathie.» (1)
Talleyrand ne s'était pas trompé sur l'effet désastreux que cette harangue produirait en France. Il avait vainement objurgué le prince « de ne pas se montrer uniquement attaché à l'Angleterre dans la réponse qu'il devait faire aux Belges », ïifin de ne pas augmenter les préventions que le public français nourrissait contre lui. Celui-ci protestait aussitôt de ses bonnes intentions à notre égard, et faisait remarquer, qu'après son discours, il avait invité la députation à faire au Congrès cette déclaration, officiellement et fortement : « Je savais que quelques journaux signalaient le présent arrangement comme hostile à la France, que rien ne pouvait être plus faux, que des relations très intimes avec la famille régnante actuellement en France avaient existé depuis de longues années, qu'il n'y avait que peu de pays que je connaissais mieux que la France, y ayant beaucoup habité depuis ma jeunesse et que, loin d'être hostile contre elle, je la considérais une alliée aussi importante qu'utile pour la Belgique ». (2)
Cette satisfaction donnée à la France eut l'effet apaisant que souhaitait Talleyrand. Mais la trêve fut courte. Au milieu de juin,
(1) Talleyrand à Sébastian!, 26 et 27 juin 1831.
(2) Idem, idem.
LÀ RÉVOLUÏIO.N DE JUILLET 1830 ET l'eL'BOPE 383
les troubles éclatèrent de nouveau sous les prétextes les plus insignifiants. « Une nouvelle des insurrections étrangères, un banquet, un procès politique, une rixe de cabaret, ou la querelle d'un passant avec un chanteur des rues... » (1)
Les tribunaux montraient une partialité évidente, acquittant les coupables, lorsqu'il s'agissait de délits politiques. (2) Le Constitutionnel du 16 juin lançait un véritable manifeste d'insurrection. Le Roi, en présence de cet état de choses, abrégeant un voyage qu'il accomplissait dans l'Ouest, rentrait précipitamment à Paris.
Tout portait à croire que le parti bonapartiste, très puissant dans l'armée, s'unissait aux républicains pour préparer une nouvelle révolution : la « licence impunie de la presse » achevait de semer le désarroi dans les esprits comme les agents provocateurs le faisaient dans les rues de la capitale.
Un article, paru dans le « Journal de Saint-Pétersbourg, » du 28 mai, hostile à la France, dénonçait la Monarchie de Juillet comme l'auteur responsable des désordres qui régnaient par toute l'Europe. Cet article suscita à Paris une telle émotion que Casimir Périer manda Pozzo pour a affaire urgente. » (3) L'ambassadeur de Russie trouva le ministre bouleversé. En vain expliqua-t-il qu'on avait travesti en France le sens de l'article et, qu'à Saint-Pétersbourg, les agents de la censure étaient des subalternes inexpérimentés et non les ministres ; le président du Conseil resta sous cette fâcheuse impression, ainsi que ses collègues présents à cet entretien. « Tous témoignèrent leur surprise, je dois dire à la lettre, leur affliction.» (4) Ils décidèrent de demander des explications à Pétersbourg. C'était montrer à cette heure la force de l'opinion p iblique. Pozzo modifiait sensiblement ses sentiments ; lui, jadis si sévère à Charles X et à ses ministres, laissait de nouveau percer dans ses lettres et ses propos quelque animosité contre la révolution de Juillet qu'il avait approuvée au début.
Il assistait à la lutte de Louis-Philippe pour affermir son trône
(1) Thurbau Dangin, Histoire de la Monarchie de Juillet, l, p. 566.
(2) V. dans le Journal des DeôaCs du 16 juin, l'acquittement de Gallois.
(3) Pozzo à Nesselrode, 4-16 juin 1831.
(4) Idem, 4-16 juin 1831.
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et estimait que les gouvernements étrangers ne devaient pas compliquer une tâche prodigieusement difficile : « Le Roi voit dans la conservation de la paix celle de son existence politique. Il s'est donné un ministère dans ce but, tandis que ceux qui visent à détruire ce qui reste encore de l'ordre social, qu'ils ont si fortement ébranlé, travaillent avec fureur pour renverser cet obstacle et se jeter sur 1 Europe lorsqu'ils croient qu'elle est mal préparée à la défense. Les cabinets doivent donc se garder de rien faire ou dira, quand la nécessité n'en est pas évidente, de ce qui risque d'affaiblir la digue qui s'oppose à ce débordement. Leur silence sera, sans nul doute, plus respecté que leurs paroles, surtout lorsqu'elles ne contiendront qu'une polémique impuissante et des critiques sur des choses qui sont jugées par des idées diamétralement opposées... La France n'agira que d'après ses propres , impulsions ou ses perturbations. Les puissances, qui sont destinées à se ressentir de la direction qu'elle prendra, n'ont d'autre système de défense à suivre que celui de se bien reconnaître, de se dégager des entraves intérieures qui paralysent leurs moyens et leurs actions et d'attendre les événements dans cette attitude. 1^ crise sera résolue par la Chambre prochaine, si nous y arrivons. Le combat sera vif ; ses accidents et ses résultats sont incertains et terribles, et personne ne saurait conjecturer et encore moins répondre de ce qui arrivera au milieu d'une nation si inflammable et sans opinions arrêtées, et d'une capitale où la misère et la corruption tiennent des milliers d'hommes à la disposition des plus factieux. Se jeter dans cette mêlée par des écrits rédigés de loin, même dans de bonnes intentions, ce serait se compromettre, ainsi que la cause et les intérêts que nous désirons soutenir et défendre. » (1) La résistance acharnée des Polonais enhardissait visiblement les meneurs. L'insurrection de la malheureuse Pologne servait trop bien les desseins des révolutionnaires de tous les pays qui, en exultant cette cause, y clierchaient profit. « Maintenant, la rébellion de la Pologne est l'objet de l'enthousiasme factice des conspirateurs, et la Russie, de leur haine. » (2)
(1) Pozzo à Nesselrode 4-16 juin 1831.
(2) Idem, 3-15 mars 1831. — Au commencement de mars
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L'arrivée à Paris de Walewsky avait fait hausser le ton aux journaux rév'olutionnaires. Une lettre insérée dans le Constitutionnel ne laissait subsister aucun doute Le roi Louis-Philippe, sous le coup de la pression populaire, commit l'imprudence de demander à Pozzo si l'Empereur rétablirait le royaume. Celui-ci répondit d'abord évasivement, s'appuyant sur son ignorance des décisions de l'Empereur ; mais il crut toujours pouvoir avancer que « la Russie ne ferait pas de sacrifices pour créer une armée qu'elle serait obligée de combattre et de vaincre par des flots de sang, ni de rétablir un ordre de choses dont le fâcheux résultat a été la révolte, la trahison et la guerre. » (1)
Malgré cela, Sébastian i faisait renouveler à Pétersbourg les démarches officieuses et amicales que Mortemart y avait faites en faveur de la Pologne et auxquelles la Prusse et l'Autriche avaient refusé de s'associer. Le 15 mai, il réitérait au gouvernement russe « la franche et complète expression des vœux que nous formions pour la prompte cessation de la guerre qui désolait la Pologne. » (2) Si la guerre cessait brusquement, Mortemart devait se rendre auprès du Tsar et lui demander « de maintenir le royaume de Pologne dont l'existence garantie par le traité de Vienne était devenue par là une stipulation européenne. » (3) Dans le cas contraire, nous étions prêts « à interposer nos bons offices, mais nous ne le ferions qu'autant que le T ar nous en exprimerait le désir et voulant, avant tout, servir ses intérêts et faciliter le rétablissement d'une paix solide et honorable, nous nous abstiendrions soigneusement de toute démarche qu'il ne jugerait pas propre à atteindre ce double but. » (4)
1831, des attroupements s'étaient formés sur divers points de la capitale aux cris de : « Vivent les Polonais, mort aux Russes, guerre aux autrichiens I » Le Comité national polonais redoublait d'efforts pour rallier les hésitants et enflammer les zèles : « Français, nous faisons appel à votre patriotisme. Que les souscriptions se multiplient, que les offrandes arrivent de toutes parts. Songeons aux veuves, songeons aux orphelins que nous ont légués ces héros ».
(1) Pozzo à Nesselrode, 3-15 mars 1831
(2) Sébastian! à Mortemart, 15 mai et 5 juin 1831.
(3) Idem, idem.
h) Idem, 5 juin 1831.
On juge si la situation de la France était difficile, entre le désir de donner, dans une certaine mesure, satisfaction au parti avancé, maintenir les principes de la Révolution française et ne pas indisposer le Tsar.
L'Angleterre nous avait bien fait quelques promesses, mais de là à leur réalisation, il y avait loin, et il était visible que son ambassadeur à Saint-Pétersbourg ne s'occupait des affaires de Pologne « qu'avec une entière répugnance », (1) et que son gouvernement les envisageait, au fond, « avec assez de froideur » .
Le peuple anglais était certes favorable aux Polonais, mais le gou '. ornement ne tenait pas à augmenter ses embarras. Il n'ignorait pas que son rôle dans les affaires de Belgique avait fort déplu au Tsar, non moins que sa condescendance pour la France, et il se souciait peu de voir se tendre davantage des rapports déjà froids. Il [était d'ailleurs presque aussi impossible au Tsar d'aller
(3) A la fin de mai 1831, Sébastiani avouait à Pozzo que les démarches conciliatrices faites par la France à Saint-Pétersbourg n'avaient d'autre but que « celui de mettre le ministère en état de répliquer aux interpellations qui lui seraient faites par ses adversaires à l'ouverture de la sessiou prochaine des Chambres, et de prouver qu'il avait montré toute la sollicitude et l'intérêt qui dépendaient de lui en faveur des Polonais, autant que l'un et l'autre étaient compatibles avec la conservation de la paix et de la bonne amitié qu'il voulait entretenir avec la Russie iPozzo à Nesselrode, 5-17 mai 1831)-
— Le Tsar reconnaissait la loyauté de notre attitude dans les affaires de Pologne et dans les réponses de notre cabinet aux ouvertures des émissaires polonais : « L'Empereur y a été très sensible et il vous invite, monsieur le comte, à témoigner au cabinet français combien il se plaît à accueillir avec reconnaissance une preuve d'amitié si précieuse, offerte dans des circonstances si délicates. » ( Nesselrode à Pozzo, 16 avril 1831).
— Une autre preuve se trouve dans ces réflexions de la Quotidienne (24 mai 1831): « Dans la discussion qui eut lieu îe 30 mars dernier à la Chambre des députés, le général La Fayette, sollicitant le ministère d'adopter une politique qui fût conforme à l'honneur national, le somma de remplir les promesaca faites aux insiirrcctioiis étrangères. Sur quoi, le Président du Conseil interrogea : « Quelles sont ces promesses ? Je demande à M. de La Fayette si c'est lui ou nous qui axions fait ces promesses f Le général répliqua : « Je m'abstiendrai d'entrer dans des détails particuliers, encore moins dans des détails confidentiels.
« Ces paroles du patron des associations laissent-elles le moindre doute sur l'influence que le comité lie Paris a pTi exercer sur les insurrections étrangères et notamment sur celle de la Pologne » ?
LA nÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 387
contre le sentiment national russe si hostile aux Polonais, qu'à Louis Philippe contre le sentiment national français. Une femme influente me disait dernièrement, écrivait Mortemart : « F^lutôt que de céder aux Polonais comme en 1812, le dernier noble marchera avec son dernier cheval et donnera son dernier sol. » (1) Aussi les communications « amicales et pacifiques » (2) de Mortemart, loin de concilier les choses, lui attiraient, au contraire, de véritables animo&ités. « L'opinion russe se prononce fortement pour l'extermination de la Pologne. » (3) Quant à la Prusse, dès le début de la campagne, elle avait pris nettement position contre la Pologne et en multipliait les assurances au Tsar. « Le gouvernement prussien est peut-être celui de tous qui s'est montré le plus défavorable à la cause polonaise par la vigilance qu'il a mise à interdire l'accès du territoire polonais à tous ceux qui ont voulu y porter des armes, des munitions ou simplement le secours de leurs bras. » (4)
Dès le début de mars, la Prusse concentrait sur les frontières de Pologne les troupes retirées du grand duché de Posen, sous le commandement du maréchal Gneisenau, afin d'opérer le désarmement des troupes polonaises qui pénétreraient sur son territoire. L'utilité de cette mesure s'imposait, car l'effervescence était telle dans le grand-duché de Posen que, seules, des forces imposantes pou vaient maintenir l'ordre. Entre les deux cours surtout l'accord était plus complet qu'entre les deux peuples « Les Prussiens voient avec plaisir l'orgueil et la puissance des Russes disparaître dans les marais de la Pologne. » (5) Mais le roi de Prusse, dans ses entretiens avec notre agent, évitait ce sujet « qui lui était pénible. » (6) Son désir était évident de marcher d'accord avec le Tsar : on en trouve la preuve dans l'autorisation qu'il donnait à Paskiévitih, successeur de Diebitsch dans le commandament de l'armée russe, de passer par la Prusse. En outre, les communications personnelles entre les deux
(1^ Mortemart à Sébastiani, 4 mai U;3l.
(2) l'Jem, 22 juin !831.
(4) Instructions données à Flahaiilt, agent français à Berlin, mai 1831. (5; Mortier à Sébastiani, 30 avril et 11 juin 1831.
(6j Idem, idem.
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souverains étaient constantes et s'inspiraient des sentiments les plus amicaux. C'est dire que la Prusse voyait de fort mauvais œilles démarclies des agents polonais à Paris.
Le comité polonais, présidé par La Fayette, continuait à montrer une grande activité, secondé par Walev^sky, Ghodzko et Gzapsky (1). Deux autres envoyés se disant les représentants officiels du gouvernement révolutionnaire polonais, le comte Plater et le général Kniazewic, avaient reçu du prince Gzartorysky l'ordre de solliciter du roi Louis-Philippe une audience pour lui demander sa médiation et celle des autres cours auprès de la Russie, en vue d'une paix définitive sur la base de l'indépendance polonaise. Le Roi et Casimir Périer refusèrent de les recevoir. Un passage de la note que leur avaient remise ces deux envoyés avait pourtant attiré leur attention : « l'Autriche avait insinué aux Polonais, quoique d'une manière indirecte, qu'elle serait prête à se réunir aux autres puissances afin d'offrir sa médiation et d'intervenir entre les deux partis. » (2)
En fait, Metternich ne cessait de déclamer près du maréchal Maison contre le partage de la Pologne, qu'il considérait comme « une faute irréparable du comte de Kaunitz. » (3) En rapprochant ces faits que le Roi et Périer avaient eu la loyauté de signaler à Pozzo, ils ne pouvaient plus douter des sentiments intimes du prince de Metternich, retenu seulement, dans cette circonstance, par la crainte de la Russie et l'impossibilité d'unir toutes les puissances dans une même démarche (4%
En attendant, à Paris, les meneurs s'imaginaient qu'il suffisait « de s'insurger pour vaincre. » (5) Les envois d'armes en Pologne continuaient régulièrement ; on voulait en introduire jusqu'à 200.000
(i) Pozzo à Nesselrode, 22 mars, 3 avril 1831.
(2) Idem, 30 mars — 11 avril 1831.
('i) L'Autriche donnant, d'autre part, des gagea à Saint-Pétersbourg, poursuivait ainsi, comme dans d'autres occasions, une politique à double face. « Depuis le commencement de l'insurrection de Pologne, l'Autriche a tenu envers nous et envers les Polonais eux-mêmes un langage si correct, elle nous a rendu et nous rend encore des services si essentiels..., que nous ne saurions douter un seul instant, de sa bonne foi. » (Nesselrode à Pozzo. 16 avril 1831).
(5) Pozzo à Nesselrode, 18-30 juin 1831.
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SOUS la forme clandestine de machines à filer le coton, contenues dans de grandes caisses et de grands tambours.
Ces expédients ayant été éventés, on prit le parti de cacher les canons de fusils dans des poutres de six pouces d'épaisseur sur 40 pieds de long, et chaque poutre en contenait oOO. Le gouvernement français s'alarmait de ces manœuvres dont Pozzo profitait pour déclarer énergiquement que « les remontrances » (1) du cabinet français à l'Empereur, eu faveur des Polonais, « ne seraient pas écoutées et qu'elles causeraient, avec raison, l'effet le plus opposé à leur but. » (2)
Par cet exposé, on juge des prodiges d'équilibre qui furent nécessaires à notre gouvernement pour se maintenir au milieu de difficultés presque inextricables, au prix de quels efforts furent réglées peu à peu les questions essentielles qui menai^aient à chaque instant de mettre l'Europe en feu. Mais à peine avait-il obtenu pour la Belgique et son indépendance et les moyens de la conserver, que la France allait se trouver aux prises avec une redoutable question. C'est vers l'Italie que vont maintenant se tourner anxieux tous les regards.
(1) Pozzo à Nesselrode, 25 juin, — 7 juillet 1831.
(2) Idem, idem.