‹ La Révolution de juillet 1830 et l'EuropeChapitre 14 sur 31 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

L'intervention française eu Italie. — Les affaires de Belgique ; Acte des 24 articles. — Rapprochement étroit de la France et de l'Angleterre.

Nous devons reprendre au point où nous l'avons laissée plus haut la marche des affaires d'Italie. L'Autriche était venue à des dispositions plus concihantes et Metternich semblait envisager l'idée d'un commencement de désarmement. Le comte Lutzow avait reçu des instructions formelles pour incliner le Pape vers des décisions de nature à aplanir la voie pacifique. La cour impériale se déclarait prête à tout pour « éviter de susciter des embarras au gouvernement français dont elle sentait parfaitement la position délicate vis-à-vis des exigences de l'opinion publique. » (1)

Ancône avait été évacuée le 15 mai par les troupes impériales. Il fallait continuer cette mesure pour celles de Bologne et de tous les états romains et en venir aux réformes promises par le Saint-Siège. Le gouvernement français tenait essentiellement à ces résultats pour l'ouverture des Chambres : « Un pareil début parlementaire, disait Sébastiani, par lequel nous annoncerions une complète et heureuse solution de la question italienne, nous placerait dans une attitude des plus avantageuses et renfermerait, pour ainsi dire, la garantie anticipée d'une session victorieuse pour le gouvernement. » (2)

Sébastiani escomptait que ces solutions lui donneraient une forte majorité à la rentrée, d'autant plus que le Roi avait été accueilli

(1) Maison à Sébastiani, 12 mai 1831.

(2) Apponyi à Metternich, 4 juin 1831.

LA BÉVOLLTIOW DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 391

avec enthousiasme par les populations de l'ouest qui lui avaient exprimé des vœux de paix et d'ordre.

Metternich proposait que ce soit le Pape qui « par un acte dans lequel il remercierait les puissances du secours qu'elles lui avaient prêté, demanderait que l'évacuation s'achevât. » (1) La France ne se refusait pas à cette proposition, mais elle ne l'acceptait que « dans le cas oii le Saint-Siège abandonnerait le système déplorable où il s'était engagé depuis le 14 avril et publierait enMn une véritable amnistie et donnerait à ses sujets des institutions telles que le réclament les progrès de la civilisation et l'état actuel de la société. » (2)

Louis-Philippe, préoccupé de l'affluence des réfugiés italiens dans le midi de la France, sentait la nécessité pressante de ces mesures. En outre, on se plaignait de la lent- ur de la marche des affaires d'Italia. Il était indispensable de présenter à l'ouverture des Chambres la solution des trois grandes questions actuelles : celles de Belgique, (de l'Italie, et du désarmement. Sur ce dernier point, Metternich, sincère ou non, se déclarait prêt à entrer en délibération avec les représentants des autres grandes puissances. (3) Les rapports de nos agents à Milan etàCarlsruhe signalaient des rassemblements importants de troupes italiennes dans la première de ces villes, dans le Vorarlberg, à Bregenz et à Feldkirch. Il est vrai que Metternich les niait énergiquement, tout en déclarant qu'il y avait au moins 80.000 hommes en Italie. « Il faudrait que je fusse fou. disait il, il faudrait que tout le conseil de l'Empire eût perdu la tête, pour songera une nouvelle guerre avec la France ; ni l'Autriche, ni aucune puissance n'en ont l'idée. Nous voulons tous la paix. » (4)

Mais, en même temps, Metternich entendait faire dépendre l'évacuation complète de Bologne do l'opportunité qu'y trouverait la conférence de Rome qui, se pliant au vœu du chancelier autrichien.

(1) Maison à Sébasliani, 22 mai 1831.

(2) Sébastian! à Maison, 25 mai 1 831.

(3) « Ce que Metternich veut, c'est frapper l'opinion publique en Europe et calmer toutes les inquiétudes qui agitent les esprits et qui, à elles seules, pourraient amener la guerre qu'aucune puissance n'est en état (le supporter ». Maison à Sébastiani, 8 juin 1831.

(4) Idem. idem.

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désirait conserver au moins quelques bataillons pour maintenir la tranquillité jusqu'à ce que le Pape ait pu organiser un moyen de gouvernement. Metternich tenait par dessus tout à ce que la déclaration des cinq puissances garantissant au Pape l'intégrité de ses états, précédât l'évacuation de Pologne parles troupes autrichiennes « pour rendre ainsi au pontife en force morale ce que la retraite des troupes étrangères allait lui ôter en force matérielle. » (1) Cela n'empêchait pas Metternich de protester de la pureté de ses intentions. Il se disait blanc comme neige. îl n'avait jamais songé à exercer aucune des prétentions qu'on lui attribuait sur le Novarais et le Tortonais. 11 faisait même une déclaration formelle à cet égard dans YObservatore Romano du 11 juin.

La France était sans méfiance. Le gouvernement venait de décider que les bâtiments français mouilleraient devant Ancône, en même temps qu'une escadre de 2.000 hommes appareillait pour Civita Vecchia portant l'ordre d'offrir au Pape son aide pour le maintien de la tranquillité dans ses états. L'exécution de ces instructions ne fut pas exempte de maladresses. Le langage d'Alexis de Saint-Priest, nommé chargé d affaires à Parme, à l'égard du gouvernement a itrichien, produisit à Ancône, et même a Vienne, une véritable émotion. Allions-nous au-devant d'un nouveau conflit avec l'Autriche au moment où le ciel avait semblé s'éclaircir? Notre intervention en Italie ouvrait une phase fertile en incidents périlleux.

La présence de nos bâtiments à Ancône avait, eu effet, exaspéré le gouvernement autrichien qui trouvait ses semiments partagés par le cabinet de Pétersbourg. « L'ambassadeur de Russie, écrivait Apponyi, a été aussi surpris qu'indigné de la manière dont les affaires d'Italie, qui semblaient se rapprocher de jour en jour de leur terme satisfaisant, viennent d'être de nouveau compliquées par le manque de savoir faire et l'imprudente précipitation du cabinet français et surtout par la conduite insensée, par le faux zèle et par le langage révolutionnaire d'un agent français, dont le choix pour

(1) Maison à Sébastiani, l" juin 1831.

une mission aussi délicate ne saurait être pardonné à l'imprévoyance des ministres français. » (1)

Pozzo et Apponyi parlaient de « la déloyauté, de la petitesse de vues » de notre gouvernement.

Cependant Sainte-Aulaire avait l'ordre de ne plus insister pour que l'évacuation de Bologne s'effectuât le 17 juin ; le terme en était étendu jusqu'au 20 juillet. « Notre situation intérieure, disait Sébastiani à Apponyi, exige impérieusement que les troupes aient évacué les états pontificaux au moment de l'ouverture de nos Chambres ; c'est une des conditions de l'existence du gouvernement jfrançais actuel dont vous devez désirer le maintien dans l'Intérêt de la paix et de la tranquillité générale. C'est l'unique motif qui nous fait insister sur le prompt départ de vos troupes et vous ne sauriez vousmême en méconnaître l'urgence. » (2)

Metternich, sur ces entrefaites, chargeait Apponyi de provoquer des explications de Casimir Périer et de solliciter lu réunion en conférence des représentants des quatre puissances pour une déclaration formelle de reconnaissance de la puissance temporelle du Pape, qui entraînerait alors la retraite des troupes autrichiennes de Bologne, et pour la discussion concernant le désarmement.

Le premier ministre étant indisposé, ce fut Sébastiani qui reçut cette communication. Il se récria sur les intentions du comte de Saint-Priest, aux paroles duquel on attachait une interprétation calomnieuse, mais qui serait désavoué formellement, si son langage avait été réellement de nature à la faire naître.

Quant à la présence des bâtiments français dans la Méditerranée et l'Adriatique, c'était, déclarait Sébastiani, pour donner une « manifestation publique et solennelle de la déclaration de la puissance temporelle du Pape, que la France avait résolu de faire paraître ses bâtiments dans la Méditerranée et l'Adriatique. » \d) Notre gouvernement ne se refusait pas à la déclaration de garantie demandée par Metternich, mais à la condition qu'elle comprît aussi le maintien « des changements, réformes et améliorations administratives et ju-

(1) Apponyi à Metternich, 11 juin 1831.

(2) Idem, 13 juin 1831.

(3) Idem, idem.

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diciaires réclamées du gouvernement Pontifical et qui auront été non seulement accordés, mais aussi déjà accomplis et mis en exécution, n (1)

Comment notre gouvernement aurait-il renoncé à ces garanties au moment oii une répression terrible jetait l'effroi à Modène et où la sentence de mort prononcée contre Menotti et Borelli, qui avaient pris, comme on sait, une part prépondérante au soulèvement libéral, contenait des paroles violentes contre la France, taxée de « gouvernement révolutionnaire 1 » Il est vrai que ces paroles ne figuraient que dans la minute de cette sentence qui ne devait être publiée qu'à Modène, A la réflexion, la rédaction modifiée fut insérée dans les journaux français et ne contenait pour nous rien d'outrageant. La terreur régnait à Modène. Plus de deux mille procès étaient instruits, suivis de nombreux supplices. Apponyi craignait qu'on attribuât en Italie ces sévices à l'influence de lAutriche, au moment même où la France intercédait pour des amnisties. N'en résulterait-il pas en Italie une explosion de sympathie pour la nation qui se montrait pitoyable ? « Rendez-moi la justice, disait Sébastian! à Apponyi, que je ne vous ai jamais fait aucune mention de l'exécution de Menotti et de Borelli ; c'est une immense faute qui a été commise et dont les funestes effets retomberont sur nous et peutêtre sur vous tous ; mais pouvons-nous souffrir qu'un duc de Modène ose insulter impunément la France, et comment n'avez-vous pas su empêcher une pareille inconvenance '? » (2)

Ainsi, de cette cause extérieure surgissaient pour nous de nouveaux motifs de tension intérieure, le parti révolutionnaire y trouvant prétextes à critiques et à mouvements.

Casimir Périer, miné par la maladie qui devait l'emporter prochainement, se débattait, d'après ses propres expressions, a au milieu des embarras et des alarmes. » (3) Il apprenait les armements de 1 Autriche, énergiquemput démentis, il est vrai, par Metternich et Apponyi ; mais le chancelier autrichien avait si souvent été pris en flagrant délit d'altération de la vérité 1 Le fait cependant s'affirmait. Apponyi l'avouait implicitement. « Nos préparatifs militaires, disait-

(1) Apponyi à Metternich, 13 juin 1831.

(2) Id'in, 14 juin 1831.

{S) Idem, 15 juin 1331.

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il, qui sont loin d'égaler l'activité et l'importance des vôtres n'appartiennent-ils pas plutôt à une attitude défensive, qui indiquerait que ce sont vos attaques que nous redoutons, et que nous voulons être en mesure de repousser. L'état d'agitation qui règne en France ne doit il pas faire entrer dans nos prévisions la possibilité du renversement de l'administration actuelle, et, dans cette supposition, la guerre que la France républicaine et la propagande révolutionnaire déclareraient à tous les gouvernements légitimes, ne doit-elle pas se présenter à nous comme un avenir certain et inévitable V )) (1).

Le gouvernement français avait pourtant obtenu déjà certaines satisfactions ; les réfugiés Romains, arrêtés en mer, à la sortie d'Ancône, avec le général Zucchi, avaient été remis en liberté avecla faculté de se rendre où bon leur semblerait ; d'autre part, toutes les arrestations pour cause d'insurrection n'avaient pas été maintenues. Le cardinal prosecrétaire d'état faisait donner aux gouvernements intéressés des assurances positives sur l'accomplissement prochain des réformes et des changem.ents administratifs réclamés par la conférence. Ces promesses avaient même reçu un commencement d'exécution,mais fort insuffisant encore aux yeux de notre gouvernement, qui, au cours de la conférence tenue à Paris par les représentants des cinq cours de France, d'Autriche, de Prusse d'Angleterre et de Russie, réclamait comme prélude de la garantie demandée, l'abolition de l'article 4 de l'édit du 30 avril, substituant à la peine de la confiscation des peines arbitraires, qui lui équivalaient parfaitement, une amnistie générale, enfin l'annonce aux populations des états du Saint- Siège des changements, améliorations et des réformes dont leur souverain voulait leur assurer le bienfait. Les représentants des cinq cours avaient, en principe, acquiescé à ces demandes légitimes. Sébastiani était d ailleurs en mesure de prouver à Apponyi que l'envoi dans l'Adriatique d'une frégate et de deux petits bâtiments de guerre n'avait rien d'alarmant, et que le comte Alexis de Saint-Priest n'avait pas tenu le langage qu'on lui prêtait. Les agents autrichiens, voulant faire montre de zèle, rédigeaient des rapports, qui sur un fonds de vérité, brodaient des exagérations trop facilement accueillies.

(l)Apponyià Metternich, 'J5juinl831.

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Il en résultait dans cette cour de Vienne un redoublement d irritation et de haine contre les idées révolutionnaires voire, même libérales, qui, naturellement, rejaillissait sur nous. Nous n'avions cependant pas besoin de nouveaux ferments d'excitations.

L^ordre avait encore été troublé à Paris dans le courant de juin. Le général La Fayette adressait aux électeurs de Meaux une lettre qui était un véritable manifeste de «république et de guerre. » (1) Casimir Périer comptait que cette pièce ferait à son auteur « un immense tort dans l'opinion » (2) ; mais tous ces symptômes devenaient préoccupants à la veille de l'anniversaire des « trois glorieuses journées ».

Le gouvernement prit alors le parti de le célébrer lui même La présence en France de plus de 800 exilés romains, sans compter les autres réfugiés italiens, compliquait encore la situation. Ils étaient regardés à Paris comme « de véritables conspirateurs et comme les alliés les plus dévoués de la propagande et du parti qui poussait à la guerre » (2) Notre gouvernement en était préoccupé au point qu'il songeait sérieusement à leur faire signer un acte de soumission au Saint-Siège et à les débarquer à Civita Vecchia oii, disait Sébastian!, le pape pourra « les faire tuer, si bon lui semble. » (3j

Les Chambres venaient d'être convoquées pour le 15 juillet, etSébastiani, redoutant d'être interpellé sur la non évacuation de Bologne par les troupes autrichiennes, déclarait à Apponyi « ne pouvoir résister qu'à la condition de cette évacuation, » (4) Il se sentait donc si faible et désarmé devant l'opinion menaçante qu'il saisissait les occasions où il pouvait, sans trop se compromettre, lai donner une satisfaction. C'est ainsi que notre gouvernement, peu satisfait de l'attitude du Nonce, avait laissé entendre qu'il verrait sans déplaisir son rappel, ce qui donna lieu aux malveillants commentaires des puissances.

(1) Apponyi à Mellernich, 17 juin 1831.

(2) L'acquittemeat de Gallois, mis en accusation pour avoir occupé Ancône par surprise, et pour ses relations avec les révolutionnaires italiens avait surexcilé profondément le parti révolutionnaire. La plupart des juges et des jurés avait reçu des lettres anonymes les menaçant de mort, s'il était condamné.

(3) Apponyi à Metternich, 28 juin 1831.

(4) Idem, idem.

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En réalité, le Nonce était sacrifié parce que, désapprobateur de la révolution de Juillet et des persécutions religieuses, il avait courageusement exprimé ses sentiments dans des cercles officiels.

Pour surcroît de difficultés, la briilan'e situation économique et financière de la Restauration avait fait place à une stagnation du commerce due à l'inquiétude générale. Les sociétés secrètes et surtout le « Club des amis du peuple » enhardissaient leur propagande qui visaient tous les trônes (1).

L'approche des anniversaires de la prise de la Bastille et des trois 4 glorieuses journées » était un motif de préoccupations plus graves que le résultat des élections ; car, les rapports des préfets étant assez rassurants, on comptait sur un succès de « l'opinion des centres ». Enfin les affaires de Pologne ne s'arrangeaient pas. Elles excitaient un intérêt général qui se prononçait dans toutes les classes de la population et qui ne pouvait qu'augmenter à mesure que les Polonais continuaient à opposer une résistance héroïque aux forces russes. (2)

Le Roi au cours d'un voyage dans l'Est y avait entendu acclamer les Polonais. Dans la plupart des discours qui lui furent adressés pendant ce voyage, même son de cloche en faveur de la cause polonaise, sans distinction de partis. Le gouvernement se voyait donc contraint de poursuivre ses démarches officieuses auprès du Tsar, en dépit des efforts de Pozzo pour en détourner le Roi et les ministres.

Louis Philippe avait également constaté, qu'en province, u les employés étaient pour la plupart imbus de principes révolutionnaires. » (3)

(i)Un (les « atfidés » d'Apponyi avait pu arriver à se faire introduire dans la « Société des amis du peuple : » On prouvait à l'auditoire d'une manière évidente que le principe de la révolution de juillet, s'il était reconnu par les peuples, devait amener la chute de tous les rois, que ce mot roi était un anachronisme impie en France depuis les glorieuses journées. Ces discours se gravent, avec des traits de feu, dans la mémoire de tous ces jeunes adolescents que j'ai vus là. Il y avait aussi beaucoup d'officiers et des soldats de la garnison » Apponyi àMetternich, 7 juillet 1831.

(2) Les victoires polonaises avaient été saluées avec enthousiasme à Paris. Notre gouvernement ne pardonnait pas à la Russie ses sympathies pour les Bourbons déchus et son hostilité envers la Monarchie de Juillet.

(3) Apponyi à Metternich, 2 juillet 1831. - Voir aussi notre ouvrage sur La France morale et religieuse sous la Hestaiiration, II, p. 182 et 337, qui signalait déjà cette situation.

De toute nécessité, il fallait annoncer à la prochaine réunion de la Chambre, l'évacuation de Bologne par les troupes autrichiennes et l'œuvre de régénération administrative des états pontificaux. Et cela, d'autant plus que les dernières élections avaient donné au gouvernement une certaine satisfaction, bien que non exempte de craintes. Incontestablement, elles se prononçaient en faisant de la politique de « juste milieu ». « Nous aurons dans la future Chambre, disait Casimir Périer, 120 enragés. 80 flottants, enfin 260, environ, ministériels qui, si on leur demandait : voulez-vous la république, l'anarchie, la guerre civile et étrangère, répondront toujours, par un non décidé ; mais il y aura bien d'autres questions de politique, d'administration et de finance au sujet desquelles nous verrons peut-être ces mêmes députés ministériels se ranger du parti de l'opposition et diriger contre nous des attaques, dont les résultats pourraient bien devenir ceux de notre retraite et de la composition d'un ministère pris dans le parti du mouvement. x> (1) On voit que le ministre ne s'illusionnait pas sur l'éventualité du triomphe d'une minorité bruyante sur la majorité. Une autre question se posait aussi : Le Roi n'abandonnerait-il pas tel ministère, dont il pouvait redouter l'énergie, pour en prendre un autre qui gouvernerait sans secousse et « sans lui imposer une grande et courageuse détermination'? » Casimir Férier avait trop l'expérience de ces défaillances de volonté pour se prononcer sur l'avenir. « J'ignorais complètement le fait, dit-il, quand on lui parlait de cette situation, mais bien loin d'en être surpris, j'ai constamment jugé le palais Royal placé ainsi. Tant pis pour le Roi si je dois me retirer ; je le regarde dès lors comme perdu. » (2)

Le maréchal Soult continuait ses intrigues pour parvenir à la présidence du conseil, et trouvait un appui dans le parti du mouvement qui connaissait ses opinions belliqueuses.

Mais la guerre avait perdu bien des partisans, même parmi les plus enthousiastes de la première heure. Laffitte lui-même n'avait il pas dit : « Ah 1 la guerre; et comment la ferons -nous % Avec des

(1) Apponyi à Metternich, M juillet 1831.

(2) Idem, idem.

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caisses vides et sans crédit ; et contre qui ■? Contre les grandes puis* sances coalisées et complètement armées. Et avec quelles troupes entrerons-nous eu campagne ? Avec celles de Tarascon V Pouvonsnous compter sur l'esprit de l'armée ? Déclarons-nous une guerre d'agression ? sept départements du Midi et cinq de l'Ouest feront aussitôt cause commune avec nos ennemis. « (1) En effet, toutes les nouvelles qui parvenaient du Midi et de l'Ouest représentaient ces départements comme comptant de nombreux partisans de la dynastie déchue. D'autres causes, quoiqu'iudirectes, pouvaient exercer sur l'esprit du peuple une influence préjudiciable aux intérêts de la monarchie ; l'inflexible dureté du duc de Modène pour ses sujets révoltés.

Le supplice de Menotti et de Borelli avait indigné le Roi. et, lorsqu'il en parlait, « tous ses traits portaient 1 empreinte d'une âme profondément blessée. Les lèvres tremblantes, le poing serré..comment, disait-il, ce duc de Modène ose-t-iî braver impunément l'Autriche qui vient de lui rendre ses états, et la France, dont le Roi, reconnu par toutes les puissances, ne consacre son existence qu'à combattre l'anarchie et à en préserver l'ordre social en Europe? » (2) Louis-Philippe, dans sa juste colère, négligeait la part que le parti du mouvement, en France, par ses actes et sa propagande, pouvait avoir dans de tels soulèvements et dans leur répression.

Or il y avait encore, en France, sur les côtes de la Méditerranée, et près des frontières d'Italie, des réfugiés qui saisissaient toute occasion de faire naître ou de favoriser le désordre dans les états italiens. Les instructions du Roi pour qu'ils fussent internés dans le centre de la France, n'étaient pas toujours exécutées. Rimini et Bologne donnaient de nouveaux symptômes d'effervescence. Il devenait urgen t que le Pape fît les réformes si souvent demandées et si souvent promises.

Le cabinet des Tuileries venait de saisir Apponyi ainsi que notre agent à Rome d'un projet visant le raainti<în de la puissance temporelle du Pape, dont il se proposait de faire la déclaration conjointement avec les quatre autres cours, si celui-ci consentait aux réformes

(1) Apponyi à Metternich, 11 juillet 1831.

(2) Idem, 14 juillet 1831.

demandées. Certes, cette déclaration aurait pu être un peu plus explicite aux yeux des représentants étrangers à Paris, d'autant plus que le mot capital de « garantie » (1) n'y était pas énoncé ; mais « l'essentiel, dans cette affaire, disait Apponyi, était d'engager la France dans une même voie avec les quatre puissances pour la déclaration solennelle et rendue publique du maintien de la puissance temporelle du Pape et de l'intégrité du territoire du Saint-Siège. » (2)

Ce qui n'empêchait pas le cabinet de Vienne d'informer Sébastiani que si, après l'évacuation des troupes autrichiennes, toujours fixée au i5 juillet, d'autres désordres se produisaient dans les états pontificaux, il se verrait obligé d'y envoyer de nouveau des troupes. Mais.la ;France était convaincue que l'Autriche n'exécuterait seule aucune démarche compromettante, et que ce ne serait que de concert avec elle, et avec la participation de toutes les puissances, que l'on aviserait aux mesures à prendre. C'était bien là, au fond, les intentions de l'Autriche, et nous en attendions un heureux résultat pour en imposer à la minorité bruyante à laquelle on aurait sans doute à disputer plus d'une victoire parlementaire.

I^'approche de l'ouverture de la session suscitait de vives inquiétudes au sein du ministère, qui se sentait menacé malgré l'énergie de son chef. Le parti républicain était le plus actif, le mieux organisé. « Il est 'audacieux et entreprenant, avouait Sébastiani à l'ambassadeur d'Autriche, parce qu'il n'a rien à perdre et qu'il veut tout gagner, » (3)

Le nom de Napoléon jouissait, il est vrai, encore en France d'une immense popularité, mais on ne pouvait y attacher d'autre valeur que celle « d'un souvenir de gloire passée. » (4)

La nomination du président de la nouvelle Chambre, qui indique, rait ses tendances, était attendue par le ministère avec anxiété. On savait, que l'opposition comptait nombre d'hommes de valeur, tels que le maréchal Clauzel, Odilon Barrot, La Fayette, Cormenin, alors que, dans le parti ministériel, Guizot, Thiers étaient les seuls

(1) Apponyi à Metternich, 1" juillet 1831.

(2) Idem, idem.

(3) Idem, 5 juillet 1831.

(4) Idem, idem.

pouvant être appelés à cette fonction. Quelle serait, en outre, l'impression produite par le discours du trône? Jamais, conception et rédaction n'avaient présenté de plus grandes difficultés. Il faut reconnaître que les graves questions du moment s'y trouvaient abordées avec franchise et énergie. Certaines expressions relatives à l'Italie et au royaume des Pays-Bas étaient peu mesurées ; le passage relatif à la Pologne fut jugé tiède et trop conciliant pour la Russie, ce qui était, d'ailleurs, une véritable nécessité diplomatique (1). En revanche, le jugement porté sur le retour à la république « qualifié de rêve chimérique », fut couvert d'applaudissements. Le gouvernement n'était pas encore au bout de ses traverses. Des complots avaient été ourdis, non seulement pour l'anniversaire de la prise de la Bastille, mais encore pour celui des journées de juillet. Le cortège qui accompagna le Roi lorsque, le 27 juillet, il se rendit au Panthéon pour assister à la fête commémorative des victimes des « Trois glorieuses » présentait un aspect étrange : dans cette foule, des hommes déguenillés, héros et héroïnes décorés, on sentait bouillonner la lie du peuple.

Un incident qui méritait attention s'était produit peu après. Le député Girod de l'Ain ne l'ayant emporté à la présidence de la Chambre que d'une voix de majorité et Dupont de l'Eure ayant été élu vice-président à une majorité énorme sur les candidats ministériels, Périer, se considérant comme atteint, donna aussitôt sa démission. Etait-ce une manœuvre destinée à émouvoir les milieux conservateurs à une heure où il se sentait indispensable 1 Sébastiani manifestait cependant une confiance, peut-être excessive, dans le résultat du choc : « Je ne doute pas, avait-il dit, que nous ne sortirons victorieux de cette première lutte. » (2) Mais, néanmoins, il semblait las, découragé : le pouvoir lui pesait. « Si je n'écoutais que mes intérêts et mes vœux personnels, avouait- il, il y a longtemps que je me serais retiré des affaires et que je me trouverais dans ma patrie. » (3).

(1) Néanmoins, Pozzo avait été froissé au vif de la promesse royale « d'assurer à la Pologne cette nationalité, qui a résisté au temps et à ses vicissitudes ». Apponyi à Melternich, 24 juillet.

(2) Apponyi à Metternich, 30 juillet J831.

(3) Apponyi à Metternich, 30 juillet 1831.

Cette lutte perpétuelle contre tant d'éléments adverses avait achevé de miner la santé, jadis si robuste, de Périer. Le chêne était frappé au cœur même. Déjà on le voyait s'incliner vers la terre.

Le discours du Roi, à l'ouverture des Chambres, avait mal impressionné l'Europe. L'empereur de Russie y avait trouvé 1 occasion d'une violente colère, Nesselrode qualifiant ce discours de « déplorable document d'un système à la fois de prépotence et de déception. » (1) En Russie, on avait interdit aux journaux de le publier, à causedupassage relatif à la Pologne. L'Angleterre l'avait désapprouvé et Nesselrode se prenait à espérer que ce discours pourrait peut-être M contribuer à ramener à la Russie, l'Angleterre. « (:2) Quelle victoire morale ! L'Autriche s'était montrée blessée de la phrase sur l'évacuation des états pontificaux. Mais ne fallait-il pas que le gouvernement français « expliquât la part qu'il avait eue à Tévacua tion des états romains, et, par conséquent, au rétabliissement de l'équilibre en Europe ? » (3)

La nouvelle de la retraite du ministère avait produit à la Chambre, au sein de la famille royale, et dans les milieux de l'ordre, un émoi profond.

La bourse des valeurs avait baissé de 3 à 4 francs, au-dessous notême des cours cotés lors de la mise en jugement du ministère Polignac. En Europe, l'alarme fut grande ; la plupart des cabinets avaient placé en Périer leur confiance ; son départ des affaires pouvait tout remettre en cause.

En Prusse, le Roi était inquiet des événements de France et de la répercussion que lavènement au pouvoir des couches avancées pourrait avoir en Allemagne. Si, dans les états prussiens, l'esprit des populations était sincèrement monarchique, il n'en était pas de même dans le grand-duché de Bade et dans les royaumes de Wurtemberg et de Bavière. D'après des témoins oculaires, le nombre

(1) Nesselrode à Pozzo, l'i août 1831.

(2'l Idem, idem.

(3) MaisoQ à Sébastiani, 30 juillet 1831. Voici les deux passages de ce discours qui avaient le plus porté ; « Ainsi que je l'avais demandé, les troupes de l'empereur d'Autriche ont évacué les états romains... une lutte sanglante et acharnée se prolonge en Pologne... Je me suis efforcé

des partisans de la république y augmentait journellement, même dans les hautes classes de la société ; l'armée y était mécontente et indisciplinée et il y avait lieu de redouter, qu'en cas de guerre, elle ne fît bientôt cause commune avec la France (1).

Quelques mois auparavant, de Bray, ministre de Bavière à Vienne, signalait la propagande active faite par une feuille allemande de Strasbourg en vue de « réviser et de refondre dans un sens démocratique toutes les constitutions germaniques, notamment celles de Bade, de Wurtemberg et de Bavière. » (2) Plusieurs professeurs allemands, tels que Welcher, de Rottech et Schneller collaboraient à cet organe dont les articles étaient lus et commentés ardemment dans certains milieux allemands. C'est dire avec quelle anxiété le cabinet de Berlin suivait le développement de la nouvelle crise française. Pozzo n'était guère rassurant: « Le mot de liberté dans le pays, écrivait-il, est une pure mystification. Le secret est l'invasion et la conquête » (3) Et il préconisait plus que jamais un surcroît d'entente entre les grande» cours européennes, a L'état des choses nous prescrit donc de ^rester unis à la vue de ce qui va se passer dans ce pays et d'écarter, pour ce qui concerne les alliés, comme ils l'ont fait jusqu'à présent, tout prétexte de querelle et de ne nous occuper des événements intérieurs qui menacent de l'agiter qu'autant qu'ils seraient de nature à compromettre les intérêts réels de l'alliance. « (4)

Le Roi avait reçu avec calme la démission de Périer. « Il cherche depuis huit jours, disail-il, tous les moyens de sortir du ministère. Voulez- vous qu'après cela je me jette à ses pieds pour l'y retenir? » (5) La reine se montrait moins résignée.

d'eu hâter le terme. Après avoir offert ma médiation, j'ai provoqué celle des grandes puissances ; j'ai voulu arrêter l'effusion du sang. . et surtout assurer à la Pologne... cette nationalité qui a réstslé au temps et à ses vicissitudes... »

(Il Récit d'un voyageur, connaissant à fond l'AUemague, rapporté par Apponyi, 3 août 1831.

(2) V. de Bray au roi de Bavière. 20 janvier 1831.

(3) Pozzo à Nesselrode, 14-26 juillet 1831. {k) Idem, 14-26 juillet 1831.

(5) Apponyi à Metternich, 4 août 1831.

404 LA RÉVOLUTIOM DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

C'est au moment de ces difficultés que se produisit à l'extérieur un véritable coup de théâtre. Rompant l'armistice, le roi de Hollande, qui ne pouvait se plier aux derniers arrangements, pénétrait en Belgique ; le roi Léopold, affolé, implorait notre secours. A cette nouvelle, Périer retira sa démission. La majorité de la Chambre lui donna alors le témoignage de sa confiance et de sa satisfaction en votant par 282 voix contre 73, l'adresse au Roi, telle que l'avait désirée le président du conseil, qui avait fait de ce vote la condition expresse de son maintien au pouvoir. Le ministre sortait plus fort d'une épreuve qui avait failli faire chanceler son œuvre. Son énergie, sa résolution avaient triomphé d'une assemblée flottante entre les passions ; une main sûre avait saisi le gouvernail au milieu des écueils et des récifs ; on avait confiance d'atteindre enfin le port.

Périer avait aussitôt convoqué les représentants des quatre grandes cours européennes pour s'entretenir avec eux des affaires de Belgique et leur annoncer que le maréchal Gérard avait reçu l'ordre de partir pour Bruxelles pour prendre le commandement de l'armée belge et des troupes françaises. Ce n'était pas sans appréhension que ces représentants s'étaient rendus chez Périer. Leur crainte était que la France ne voulût agir isolément, et ils étaient parfaitement décidés à s'y opposer. (1) Ils redoutaient, en outre, qu'elle ne fût pas « assez forte pour revenir les mains vides de cette entreprise », et qu'entraînée par le parti des conquêtes, elle ne s abandonnât à de nouvelles annexions. C'était le thème de Werther à la réunion qui se tînt chez Sébastiani. Il rappela que le roi de Prusse avait toujours refusé au roi de Pays-Bas l'appui matériel qu'il réclamait, en répondant qu'il ne se séparait jamais de ses alliés ; il demandait donc aujourd'hui l'abstention de la France dans les affaires belges. En outre, les représentants des puissances estimant la force de l'armée belge au chiffre de 60 à 70.000 hommes, la jugeaient suffisante sans que la France se crût obligée d'intervenir. Pourtant notre intervention armée en Belgique présentait aux

(t) Le roi de Prusse s'écriait à cette époque : « Voilà la guerre », et il rentrait précipitamment à Berlin (Maison à Sébastiani, 13 août 18.31).

yeux d'Apponyi un avantage. C'était les mains libres pour l'Autriche à Rome, ou dans les états pontificaux. Il ne remarquait pas, toutefois que le cas n'était pas tout à fait le même et que nous avions établi une différence bien spécifiée entre les états insurgés immédiatement voisins des grandes puissances et ceux qui en étaient éloignés, mais l'argumentation n'était pas, néanmoins, sans valeur et donnait une certaine force aux représentations des ambassadeurs. Périer et Sébastiani s'appliquèrent à les rassurer en certifiant que l'armée française se retirerait aussitôt sa mission accomplie et ils en prenaient, même l'engagement écrit. L'intervention française était, selon eux, d'autant plus nécessaire que, d'après les derniers renseignements, l'armée belge comptait à peine 30.000 hommes et non 60.000, comme on l'avait cru.

La Prusse était, il faut le reconnaître, particulièrement inquiète de l'entrée des troupes françaises sur le territoire belge au moment où se manifestait une certaine effervescence sur la rive gauche du Rhin.

Aussi Werther apprit-il avec satisfaction que Louis-Philippe avait non seulement adressé au Roi des belges une lettre conçue dans le sens le plus « correct » et « confirmant {ileinement les assurances données par les ministres français lors de la conférence, » (1) mais qu'il avait encore fait une démarche auprès du roi d'Angleterre (! pour engager ce souveraine ordonner l'entrée dans l'Escaut d'une escadre anglaise. » (2) Werther demandait plus encore. 11 insistait maintenant pour que le roi des Français reconnût officiellement le droit de la Prusse, intéressée au premier chef dans l'expédition française en Belgique, à « coopérer » (3), si elle le jugeait à propos, à une intervention française en Belgique « ce qui placerait la Prusse dans une même position avec la France. » (4)

(1) Apponyi à Metternich, 5 août 1831. — On évaluait à !25.ono hommes le chiffre des forces dont pouvait disposer le roi Guillaume, dout :;5.000 sur mer. Il venait d'envoyer un agent à Vienne pour se ménager l'appui moral de Metternich ; mais celui-ci l'avait engagé à s'adresser à la Conférence de Londres.

(2) Idem.

(3) Apponyi à Metternich, 8-9 août 1831.

406 LA REVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

Sébastiani n'était pas séduit par ce plan. Il préférait que « l'action matérielle en Belgique fut exclusivement confiée à l'Angleterre et à la France. » (1) D'abord par prudence, l'intervention armée de la Prusse pouvant amener de graves conséquences. Puis, le prestige de la France elle-même aux yeux du monde et aux yeux des Belges n'exigeait-il pas que nous fussions seuls à intervenir militairement sur terre? Les instructions données à M. de Flahault étaient de nature à rassurer entièrement les Puissances ! « Bien que la France, y disait notre gouvernement (2), se trouvât à l'égard de la Belgique dans une situation spéciale, cependant, en envoyant une armée au secours du roi de Belges, elle ne se reconnaissait aucun autre droit que celui qui appartenait également à l'Angleterre, à la Prusse, à l'Autriche et à la Russie, mais spécialement à l'Angleterre et à la Prusse comme puissances voisines ; qu'elle faisait entrer ses troupes en Belgique parce qu'elle était la puissance appelée par le roi des Belges et, en même temps la plus voisine et la plus prête à entrer en campagne ; que le séjour de l'armée française en Belgique ne serait que momentané, de très courte durée, et qu'il contribuerait essentiellement à l'affermissement de la paix européenne ; qu'on venait de presser l'envoi de commissaires belges à Londres pour qu'ils entrent en négociations avec les commissaires hollandais et pour que le but tant désiré d'un traité de paix définitif entre la Hollande et la Belgique soit le plus tôt possible atteint ».

Dans la séance du 13 août, le maréchal Soult, en annonçant à la Chambre que l'armée hollandaise avait eu rapidement l'ordre d'arrêter son mouvement, ajoutait : « Cependant, nos troupes ne reMrent pas pour cela, car il faut que l'exécution ait répondu à la disposition et que nous ayons la certitude qu'il n'y aura pas de retour avant que nos troupes rentrent en France. »

Là était la note alarmaute pour les puissances. Quoi de plus légitime en ce moment que l'attitude française V « Nous ne voulons pas, disait Périer, nous exposer à avoir regagné aujourd hui nos frontières pour rentrer peut-être demain en Belgique ; il n'y a qu'un arrange-

(1) Apponyi à Metternich, 8-9 août 1831.

(2) id., 9 août 1831.

LA RÉVOLCTIOÎ^ DC JUILLET 1830 ET l'kDROPC 407

ment définitif qui puisse nous faire quitter ce royaume avec la certitude de ne jamais plus y rentrer. » (1)

Néanmoins, les représentants des puissances se montraient préoccupés, renouvelant à Sébastiani et à Périer leurs demandes sur l'évacuation immédiate du territoire belge par les français. Lord Granville était particulièrement pressant. La crainte d'une occupation prolongée de la Belgique parla France hantait l'esprit des Anglais. A Londres, on s'était ému de l'entrée de nos troupes en Belgique. « Elle a répandu dans toutes les classes la plus vive agitation et beaucoup de craintes dans le commerce. » (2)

A cette époque, le Tsar avait fait mander à Yelaguine l'ambassadeur d'Angleterre. « 11 m'a semblé, écrivait lord Heytesbury à Palmerston, que la conversation de l'Empereur à ce sujet était empreinte d'une grande modération, et bien qu'il me montrât les graves dangers auxquels l'Europe était exposée et qu'il exprimât la détermination de ne point modifier ses engagements tant qu'il resterait un grenadier à son service, il déclara qu'il s'abstiendrait de toute interveniion directe, tant qu'il ne saurait pas si l'occupation de la Belgique était temporaire ou permanente, et ^si elle n'avait pas pour unique mesure de repousser les troupes qui avaient envahi la Belgique sous les ordres du prince d'Orange. » (3)

Nicolas I" blâmait d'ailleurs l'entrée des troupes hollandaises en Belgique. D'après lui, le roi Guillaume, à bout d'expédients et de ressources, espérait qu'une conflagration générale en sortirait peutêtre et qu'il pourrait en tirer linéique profit. Mais, à un autre point de vue, cet incident si grave servait encore de prétexte à Nicolas pour lancer contre la France des insinuations malveillantes et préconiser une alliance étroite entre l'Angleterre et les cours alliées afin de résister, s'il était nécessaire, « à ci^tte habitude insupportable de se mêler des affaires des autres que la France commençait à étaler aussi bien dans son langage que dans sa conduite. « C'est, disait l'Empereur, l'appui moral de l'Angleterre, plus que son appui matériel

(1) Apponyi à Metternich, 11 août 1831.

(2) Talleyrand à Sébastiani, 7 août 1831.

(3) Lord Heytesbury à Palmerston, 20 août 1831.

qui est nécessaire pour opposer une barrière à l'ambition de la France, ambition que ne pourraient arrêter les autres puissances européennes. » (1) Ainsi la Russie se servait de chaque faute commise en France par les partis extrêmes, de chaque tentative légitime d'intervention de notre pays à l'étranger, pour exciter 1 Angleterre contre nous. Dans sa correspondance avec Nesselrode, Pozzo attisait le feu, représentant la politique anglaise comme incompatible avec la nôtre : « Dès qu'elle voudra s'entendre avec les trois cours, le roi Louis-Philippe renoncera à ses velléités et à ses prétentions révolu tionnaires, ce qui prolongera l'état de paix actuel ou attirera sur lui une guerre européenne qui l'écrasera sans ressources. » (2) C'était aller bien vite en besogne.

Louis-Philippe se trouvait, il est vrai, aux prises avec de terribles embarras ; mais sauf en quelques moments de découragement et de lassitude, il était prêt, à parer aux événements. L'ambassadeur de Russie, encouragé d'ailleurs par le parti ultra, contenait mal sa passion anti-libérale. Maints passages de sa correspondance en apportent la preuve.

L'Angleterre avait d'ailleurs, en ce moment, des motifs impérieux pour ne pas se détacher de nous. Il nous plaît, en cette occurrence, de noter son rapprochement avec la France comme l'un des faits les plus importants et les plus heureux de cette époque. — D'ailleurs, l'influence que l'Angleterre pouvait alors exercer chez nous ne pouvait déplaire à la Russie. On se persuadait que son opposition, plus que tout autre, pourrait arrêter nos ambitions. Sans aller jusque-là, on pouvait croire néanmoins que la possibilité de les entraver « dépendait entièrement des résolutions du gouvernement anglais. » (3)

La Russie, absorbée alors par la révolution de Pologne et une crise intérieure, souhaitait, au fond, de moins en moins une guerre étrangère : « Sa politique est, en ce moment, absolument conservatrice et non agressive. » (4)

Deux conseils de cabinet avaient été tenus à Londres. L'agitation

(1) Lord Heytesbury à Palmerston, 20 août 1831.

(2) Pozzo à Nesselrode, 30 août-11 septembre 1831.

(3) Lord Heytesbury à Palmerston, 25 août 1831.

(4) Idem. 14 octobre 1831.

des esprits en était arrivée « au plus haut degré » (i), et la questioa prenait un caractère « national. » (2) On parlait ouvertement d'un changement de ministère, ce qu'on estimait déplorable au point de vue français.

Nos ministres cependant ne se laissaient pas démonter et cherchaient à apaiser ces alarmes : « Toute l'armée française, disaient-ils, évacuera le territoire belge aussitôt que la conférence de Londres aura obtenu des sûretés suffisantes qu'un nouvel envahissement de la Belgique par le Roi des Pays-Bas n'aura plus lieu. » (3)

Ils ajoutaient que la rentrée des troupes françaises n'aurait aucune connexion avec la question de la démolition des forteresses. (4) C'était aller dans les vœux de la conférence de Londres. Ce qui n'empêchait pas le cabinet de Saint- James de montrer dans la question belge une raideur, (.^) que ne justifiait pas l'attitude de la France, qui s'en montrait blessée. Talleyrand connut à ce moment une situation plus difficile encore qu'aux débuts de son séjour à Londres. Il constatait, en Angleterre, depuis l'entrée des troupes françaises en Belgique, une tt réaction » nettement défavorable. Les ministres anglais disaient : (6) « Le pays est au moment de se croire trompé et alors notre amourpropre blessé ne laisserait plus de prise aux négociations. »

La réforme électorale qui, pendant ces derniers mois, passionnait

(1) Talleyrand à Sébastiani, 15 août 1831.

(2) Idem. idem.

(3) Apponyi à Metteruich, 2.5 août 1831.

(4) Il s'agissait de Mens, Ath, Tournay, Charleroi et Menin, auxquelles le gouvernement français vénal*, d'ajouter Courtrai. Plus que jamais, celui-ci jugeait nécessaire de faire tomber celte ligne de défense, » menace pour notre indépendance et outrage pour notre honneur ».

(5) A la Chambre des lords, le marquis de Londonderry ne craignait pas de dire : « Un fait notoire aussi, c'est que le prince de Talleyrand a déclaré que peu lui importait qui serait roi des Belges, si les forteresses étaient rasées.... Il est clair, dès lors, que l'Angleterre, aussi bien que les autres puissances, ont été jouées par M. de Talleyrand et sont à sa discrétion. .

— « Le noble comte Grey a traité la Hollande, l'une des plus anciennes et fidèles alliées de l'Angleterre, de la manière la plus illégitime... Lorateur ne peut voir tranquillement une alliance aussi monstrueuse que celle des forces de 1 Angleterre et de la France contre la Ilollaude. » (Extrait de la Quotidienne, du 13 août 1831).

(6) Talleyrand à Sébastiani, 19 août 1831.

410 LA REVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

les Anglais n'était plus qu'au second plan. Certes, personne ne voulait de la guerre ; mais une croissante inquiétude pesait sur les esprits. Tout un parti reprochait au gouvernement d'avoir laissé prendre à la France trop d'influence dans les affaires belges. La question commerciale revenait en discussion. N'était-elle pas, en réalité' la plus importante pour le gouvernement anglais *? La crainte de voir la France reprendre sur ce point une situation prépondérante tenaillait le haut commerce de la cité. A cette heure, personne ou presque personne ne songeait plus à s'opposer à la séparation de la Belgique et de la Hollande, car on commençait à comprendre que cette séparation en affaiblissant la Hollande au point de vue commercial, servait, au fond, l'intérêt de l'Angleterre ; mais à aucun prix, on n'admettait que la France en retirât un trop grand bénéfice politique et économique.

Il fallait l'habileté de Talleyrand pour porter une tâche aussi lourde. Pozzo, devant les atermoiements, les hésitations de l'Angleterre, se reprenait encore à douter de ses résolutions. Au début d'août 1831, il considérait ce gouvernement comme « enfoncé dans la route révolutionnaire », et déclarait que a la politique fondamentale de la Grande-Bretagne était « pervertie par la déraison et le jacobinisme des ambitieux et des folliculaires. » (1) Ce sévère jugement ne lui était pas particulier. De Bray, ministre bavarois à Vienne, qui fulminait, parfois, contre les menaces de perturbation européenne, s'en prenait aussi violemment à l'Angleterre, dans une lettre à son souverain. « L'Angleterre, écrivait-il, quoique le point où se discutent les grands intérêts de l'Europe, est aujourd'hui tellement absorbée par sa réforme et ses affaires intérieures qu'elle paraît avoir en quelque sorte, donné sa démission de grande puissance politique... Aujourd'hui le gouvernement anglais est une autorité purement révolutionnaire déguisée sous le nom de réformatrice. Les hommes qui la composent ne sont pas des Anglais, ce sont des doctrinaires, des libéraux, des hommes du mouvement. Or, ces hommes appartiennent à tous les pays. » (2)

(1) Pozzo à Nesselrode, 2i juillet — 5 août 1831.

(2) De Bray au Roi de Bavière, 3 septembre 1831.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPB 411

C'était au moins exagéré : l'Angleterre avait montré dans les affaires de Belgique beaucoup plus de fermeté que deBray ne voulait bien le dire, car elle avait menacé, à plusieurs reprises, la France de la guerre : mais ce langage peint bien les sentiments des représentants des états allemands en Europe. A ce titre, il n'est pas négligeable.

L'empereur Nicolas, môme lorsqu'il n'était pas trop impressionné par son entourage, reconnaissait la loyauté de nos engagements. « Je seconderai vos bonnes intentions, disait-il à Mortemart, à la veille du départ de ce dernier pour Paris, par la fidélité à mes promesses. Je ne puis mettre en doute une parole du Roi ; qu'il regarde aussi la mienne comme sacrée. » (1)

Une détente s'était produite en Russie, quant aux affaires de France, et la ^situation de notre agent à Saint-Pétersbourg s'en améliorait. (2)

La France n'en bénéficiait pas dans la mesure qu'on pouvait en attendre, trop absorbée qu'elle était par ses embarras intérieurs. La composition hétérogène de la Chambre (3), les actes qu'on en redoutait ; l'annonce de projets de loi offrant prise à toutes les interprétations, notamment le projet sur la pairie, les trames légitimistes, bonapartistes, qui s'ourdissaient dans l'ombre (4), laissaient prévoir la chute possible du cabinet Périer.

(1) Bourgoing à Sébastiani, 20 août 1831.

(2) Peu après, le prince Lievea, agent russe à Londres, sr faisait auprès de Talieyrand l'interprète des sentiments de sa cour : « Il a mis dans tout sou langage lexpression de la plus grande franchise. » (Talieyrand h Sébastiani, 24 septembre 1831).

(3) Plusieurs organes anglais, et notamment le Times, présentaient ce portrait de notre Charabre. « Plusieurs d'entre ses membres, disait-il, sont des avocats de province, d'autres de petits propriétaires, quelquesuns mêmes sont des médecins qui ont abandonné leurs patients pour essayer de guérir la maladie de l'Etat, et, enfin, ce qu'on n'avait jamais vu dans aucune des Chambres précédentes, il s'y trouve beaucoup de notaires et de procureurs... TJne grande partie des nouveaux membres, c'est-à-dire la moitié de la Chambre, ne sont ni les représentants les plus riches, ni les mieux instruits, ni les plus graves que leurs concitoyens pouvaient trouver. » (lî^xtrait de la Quotidienne, du 8 septembre 1831).

(4) Metternich venait encore récemment de donner à Périer une preuve de sympathie an lui signalanl certains agissements 'du parti bonapar-

412 LA RÉVOLUTIO> DE JUILLET 1830 ET l' EUROPE

On n'était pas sans remarquer le mépris qu'il professait pour un grand nombre de membres de la Chambre et l'irritation que lui causait leur attitude. (1)

Pourtant, les moindres paroles, les moindres actes de notre gouvernement était soupesés, commentés, critiqués. L'Autriche qui s'était déjà montrée froissée du discours du trône ne le fut pas moins de celui du premier ministre, le 9 août à la Chambre « J'y cherche en vain, disait ce dernier, à l'ambassadeur d'Autriche, les expressions qui ont pu paraître offensantes à votre cour. » (2) Fallait il attribuer

liste ; conversation de Perler avec Apponyi, rapportée dans une dépêche d'Apponyi à Metternich. 5 septembre 1831).

(Il Le 20 septembre, à la Chambre, Guizot dans un discours élevé, avait montré le mal que le parti de l'opposition avait fait à la France. « Par la propagande, la révolution de France s'est aliénée les cabinets italiens ; ni Rome, ni Turin, ni aucune autre puissance italienne ne peuvent èlre alliées de la France... La France, en second lieu, s'est brouillée avec la Papauté ; elle n'est plus à la tête du catholicisme de l'Occident . les Belges n'ont pas fait une révolution pour s'unir à la France et devenir une province française, mais bien un royaume indépendant.. L'opposition a méconnu les vœux du pays en demandant sa réunion...

« On a envoyé des clubs de Paris aux clubs de Bruxelles des correspondants que le gouvernement Itelge a été obligé de chasser... L'opposition s'est également trompée en Espagne, quand elle a voulu tenter une révolution dans ce pays... L'opposition ne s'aperçoit pas, du moins elle ne pense pas suffisamment, que la question révolutionnaire, que la crainte, que la terreur légitime ou illégitime des révolutions dominent l'Europe et remplissent tous les esprits...

u Que les peuples étrangers le sachent bien ; du parti révolutionnaire ne leur viendra ni l'affranchissement, ni la liberté. Ce parti leur promet plus qu'il ne peut leur donner ; il les flatte, mais il les perd. »

(2) Apponyi à Metternich, 2 septembre 1831.

« Le langage de Périer avait été cependant modéré. « En Italie, vous avez vu, disait le président du Conseil, ainsi que nous l'avions annoncé à cette tribune, les troupes de l'Empereur d'Autriche évacuer les Etats Romains... La Romagne est pacifiée .. Des réformes utiles ont été obtenues, en partie grâce à nos négociations. Qu'y avait-il à faire de plus? Les événements d'Italie étaient commencés lorsque notre Cabinet s'est formé , nous avons trouvé L- duché de Modène envabi, les Autrichiens étaient en marche vers la Romagne. Le gouvernement promit alors que s'ils y entraient, ils n'y resteraient pas ; cette promesse a été remplie. . L'Italie respire et, sans nous, elle serait peut-être le théâtre de sanglantes réactions. »

Ce sont sans doute ces dernières paroles qui avaient froissé Vienne,

cette animosité aux attaques d'une cer taine presse contre l'Autriche, franchement impopulaire en France?

Notre gouvernement en était rendu responsable au lieu et place delà révolution de Juillet qui nous avait aliéné presque tous les cabinets d'Europe. Périer ne se laissait pas abattre : « Pourvu que je « sois soutenu par la Chambre, ce que j'ai lieu d'espérer, et que je « puisse compter, en même temps, sur l'appui des puissances et vous « verrez que nous parviendrions à établir le pouvoir monarchique « en France sur des bases fortes et indestructibles, résultat que tous « les états de l'Europe doivent également désirer dans l'intérêt de « leur salut et de leur sécurité. » (1)

Mais pour atteindre à cette sécurité, il eût fallu d'abord que la question belge trouvât une solution complète et définitive. Et l'on en était encore loin. Le roi Léopold venait d'écrire au maréchal Gérard pour lui demander que, malgré la retraite des troupes hollandaises, un important corps français continuât à séjourner en Belgique pour prévenir toute agression nouvelle et parer à toute éventualité. Le gouvernement français avait donné, dès la fin d'août, l'ordre de retrait de 20.000 hommes, quitte à faire rentrer les autres quand les circonstances le permettraient. Sébastiani eût vivement désiré lier cette question à celle des forteresses belges, mais une conversation très animée avec lord Granville l'avait édifié sur les vues de l'Angleterre à cet égard. Le ministre avait fini par dire à l'ambassadeur : « Eh bien ! si nous ne parvenons pas à nous entendre là-dessus avec l'Angleterre, nous nous verrons obligés d'occuper ces forteresses. » « — Si c'est le ministre des Affaires étrangères qui m'adresse ces

mais la fin du discours de Perler, n'était-il pas fait pour la rassurer entièrement? « Si jamais la France s'abandonnait à l'fsprit de faction, au torrent des passions populaires, elle perdrait aussitôt son influence, et c'est par la violence qu'elle serait forcée d'y suppléer... Il est donc vrai de dire que la paix du monde dépend du gouvernement intérieur de notre pays. Nous ne pouvons servir la cause publique qu'en restant fidèles à nos principes et, par conséquent, après que vous vous y serez associés... Vous les connaissez, ils vous sont expliqués, ils le sont a» pays et à l'Europe par ces deux mots, qui répondent à nos amis et à nos ennemis, au dedans et au detiors, ces deux mots qui résument les opinions et les intérêts de la France : i> La Charte et la paix ». (1) Apponyi à Metternich, 2 septembre 1831.

414 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

paroles, répliqua lord Granville, je lui déclare, de mon côté, que l'occupation des forteresses, par la France, amènera inévitablement la guerre avec l'Angleterre ». « Ne prenez pas la chose aussi sérieusement, répondit Sébastiani, c'est confidentiellement, en ami. et non comme ministre, que j'ai entendu vous parler. » (1) Ce n'est pas que dans son for intérieur, lord Palmerston n'approuvât pas l'idée de la France de maintenir momentanément des troupes en Belgique, si les forteresses n'étaient pas occupées, mais il ne voulait pas le laisser paraître (2).

Les plénipotentiaires d'Autriche, d'Angleterre, de Prusse et de Russie venaient de remettre un mémorandum confidentiel et qui, pour l'instant, n'avait nullement le caractère d'une pièce diplomatique, au prince de Talleyrand, par lequel ils réclamaient l'évacuation totale des troupes françaises de Belgique (3). Sébastiani, mis au courant de cette pièce par Apponyi, en avait été très affecté, faisant observera juste titre qu'on ne pouvait compter sur la bonne foi du roi des Pays-Bas, qui venait de violer ouvertement des engagements solennels et qui ne cessait de s'adresser aux quatre autres puissances pour leur demander de le soutenir. Quelle aurait été, d'ailleurs, la situation du cabin* t français devant la Chambre s'il décidait une évacuation prématurée, et devant l'opinion publique

(1) Apponyi à Metternich, 31 août 1831.

(2) /(iem.. Idem.

(3) En Angleterre, plus peut-être que partout ailleurs, de nombreuses personnalités paraissaient redouter encore nos visées sur la Belgique, malgré les assurances si formelles que nous avions données. Le Times disait : « Nous savons parfaitement, et la France le sait aussi, qu'elle voudrait bien avoir les provinces belges ; ce vœu est également celui du royaliste et du républicain... Nous savo .s encore, et la France le suit bien aussi, qu'elle ne manque pas de certains partisans engagés en Belgique, et surtout à Bruxellt>s... Enfin, quoiqu'il soit possible que la France ait été stimulée par des motifs purs et des sentiments d'humanité en marchant en Belgique pour refouler chez eux les Hollandais, nous ne pouvons cependant nier que sa résolution a été prise d'une manière un peu précipitée... Voilà les faits qui oat donné naissance aux soupçons, faits qui résultent, nous l'avouons, plus encore de la situation de la France et de l'opinion nationale, que de la conduite du Gouvernement » (Extrait de la Quotidienne, 29 août 1831).

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUHOPE 415

française, toujours si irritable et susceptible V (1; Il ne pouvait que confirmer sa note du 5 août : « L'armée française rentrera immédiatement en France quand des arrangements définitifs concertés avec les puissances et acceptés par le roi de Hollande et le roi des Belges, auront assuré aux deux pays une paix durable gui peut conserver la tranquillité de l'Europe. »

Le Moniteur venait d'insérer une déclaration de nature à donner satisfaction aux vœux de la conférence : on n'y parlait que d'un séjour momentané sur le territoire belge des 12.000 hommes qui, à la demande du roi Léopold, devaient y rester à sa disposition. Mais Sébastiani et Périer faisaient plus ; ils déclaraient le 10 septembre à lord Granville qu'afin de répondre, dans la mesure du possible, aux vœux de la conférence, les contingents qui occupaient encore la Belgique, allaient recevoir l'ordre d'être de retour en France pour le 30 septembre.

Metternich, dans ses conversations avec Maison, ne paraissait pas attacher la même portée que son représentant à Londres au maintien de notre occupation en Belgique. Les chefs du cabinet prussien semblaient aussi revenus de leurs préventions contre un séjour prolongé d'une partie de nos troupes dans ce pays dès « qu'il paraît nécessaire au roi Leopold (2). « Mais Ancillon recevait néanmoins froidement Duval de Beaulieu, arrivé à Berlin pour notifier l'avènement du Roi. La Prusse se refusait à reconnaître officiellement le roi Leopold sans savoir ce que feraient ses alliés et malgré l'exemple de la France et de l'Angleterre. « De plus, disait Ancillon, la diète de Francfort n'a pu voir sans un fâcheux étonnement que, dans sa réponse aux habitants du Luxembourg, le roi Leopold eût déclaré positivement que cette province ne serait point séparée de la Belgique. » (3)

Le ministère venait d'obtenir, par 100 voix de majorité, un

(1) Le Courrier anglais estimait que si une partie de l'armée française restait en Belgique, cétait pour o faire taire les braillards de la Chambre » (Extrait de la Quotidienne, 2G août 1831).

(2) Flahault à Sébastiani, 8 septembre 1831.

(H) Archives du ministère des Affaires étrangères, à Bruxelles, 3 septembre 1831.

416 LA RÉVOI.UTIO.N DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

vote par lequel la Chambre se confiait « dans sa sollicitude pour la dignité extérieure du pays. » Thiers avait prononcé, à cette occasion, un discours sensationnel.

Périer sortait de la crise, consolidé, et dédaigneux des attaques de l'extrême -gauche et les invectives de quelques énergumènes. On songea donc à reprendre le projet de désarmement qui avait déjà fait honneur à la France. Sébastiani avait réuni, à cet effet, les ambassadeurs étrangers pour leur démontrer que le moment lui semblait venu où les grandes puissances devaient réciproquement se donner des garanties de leur désir de maintenir la paix. La France se déclarait prête à réduire son armée de 430.000 à 2o0.000 hommes. Elle invitait les autres puissances à la réduire dans la même proportion.

Un tel projet, à une heure oîi toutes les suspicions n'étaient pas encore éteintes, était un beau geste de la France, bien fait pour dissiper les derniers nuages. Elle intervenait au moment oiî le général de Clam se rendait de Vienne à Berlin pour y traiter la question pendante depuis plusieurs années, de la réorganisation de l'armée fédérale et oii cette mission était, à juste titre, considérée en France comme «intempestive et inopportune». Cette réorganisation était le but apparent qui masquait un but secret. Il s'agissait surtout d'arrêter des dispositions communes pour le cas de guerre. La mission Clara était, en réalité, la suite des ouvertures que le général prussien de Rœder avait été chargé de faire à Vienne et de celles du général Riihl, à Munich (1). Le langage du comte Bernstorff, à cet égard, ne laissait pas prise au moindre doute. Il fallait que la confédération germanique prît des mesures pour le cas où le parti du mouvement en France viendrait à l'emporter. Il faudrait évidemment. « pour que la paix fût rompue, que l'action partit de la France. » (2) Mais qui ne voit le danger que les écarts continuels du parti du mouvement faisaient subir à notre pays ?

Les rivalités d'influence, si grandes en Allemagne, s'étaient momentanément tues entre la Prusse et l'Autriche, à la suite de l'avè-

(1) Le vicomte de Luxbourg au roi de Bavière. 19 septembre 1831.

(2) Fluhault à Sébastiani, 18 septembre 183!.

LÀ RÉVOLUTION Dï JUILLET 1830 ET L EUROPE 417

nement de la monarchie de Juillet : « On se cache de nous à l'envi, les grands par éloignement, les petits par peur des grands. La Bavière toute prussienne, la Saxe toute autrichienne, la Suède autrefois à notre solde, n'ont plus avec nous aucune affinité. J'aime mieux ne pas cacher à Votre Excellence l'état des choses que de lui faire croire que tous les cœurs s'ouvrent, ou que toutes les glaces se fondent en ceux qui s'imaginent être autrement placés dans les cours du Nord, ou s'abusent, ou craignent de s'avouer à eux-mêmes notre position véritable. » (1)

La mission Clam avait encore un autre but : l'occupation de Gracovie par les trois puissances du Nord, proposée par la Russie pour intimider la Pologne et combattre ainsi les doctrines libérales professées depuis longtemps à l'Université de cette ville.

Néanmoins, la mission Clam n'avait pas découragé le gouvernement français.

C'est le 29 septembre 1831 que la conférence préparatoire eut lieu dans l'hôtel du ministère de l'Intérieur, en présence des représentants des grandes puissances. L'heure était d'autant plus favorable que la lutte parlementaire, qui avait alors repris, se dessinait nettement en faveur du gouvernement et que la Prusse, notamment, affirmait « la sincérité de ses vœux » pour que le ministère pût acquérir une nouvelle force du fait du vote de la Chambre (2).

Les ambassadeurs avaient d'ailleurs reçu déjà au mois de juin des instructions leur permettant de poser les bases d'une entente En principe, les cabinets accueillaient avec faveur cette proposition, sous certaines réserves pourtant. C'était le cabinet de Vienne qui « entrait le plus dans le fond de la question, qui attachait une valeur toute particulière à sa partie morale et qui émettait l'opinion qu'une déclaration commune des cinq puissances fondée sur des principes qui offrent des garanties véritables d'un état de paix moral, devait nécessairement précéder les déterminations à prendre sur le désarmement matériel, qui deviendrait dès lors la conséquence simple, natu-

(1) Bresson, à Sébastian!, 9 novembre 1831.

(2) La Rochefoucauld, chargé d'affaires de France à Berlin, à Sébastiani, 29 septembre 1831.

418 LA nÉVOLUTlON DE JUILLET 1830 ET L EUROPE

relie et facile de la solution morale de cette immense question. » (1) En tout cas, la discussion vint fournir une preuve nouvelle de l'accord des trois cours de l'Europe centrale, car « les instructions des cabinets de Berlin et de Saint-Pétersbourg prescrivaient à leurs représentants d'établir entre eux et avec celui d'Autriche, lors des délibérations avec le cabinet français, l'entente la plus intime et de suivre constamment une marche propre à marquer leur union la mieux démontrée » (2)

L'Angleterre, se trouvant dans une situation toute particulière, ne pouvait évidemment que donner à la proposition son concours moral, mais elle le faisait de grand cœur pour la consolidation de la paix et delà tranquillité générale.

A la conférence préparatoire, la discussion fut empreinte d'une grande cordialité. !1 fut convenu que le gouvernement français expliquerait dans une note précise et détaillée adressée à chacun des représentants des puissances à Paris, ses vues sur le principe de la question du désarmement et le mode projeté de son exécution matérielle sur la base des propositions déjà acceptées au mois de juin Î831 par les grandes cours européennes. C'est ce que le général Sébastiani s'empressa de faire le 2 octobre. Lord Granville seul avait déclaré que l'Angleterre n'ayant pas eu recours à des armements extraordinaires, il ne saurait être question pour son gouvernement d'une réduction de forces au pied de paix habituel, que la Grande- Bretagne n'avait pas dépassé. Pozzo admettait bien, en principe, un désarmement, tout en faisant des réserves sur l'extension que la Russie lui donnerait. La situation de cette dernière différait de celle des autres puissances ; d'abord les distances considérables et beaucoup d'autres motifs qui tenaient aux modalités de ladministration russe, ne permettant pas à la Russie de procéder à un désarmement aussi complet que les autres puissances ; mais elle ne s'opposait certea pas à voir ce qui serait « praticable pour le bien de la paix. » (3) Un grand pas venait d'être fait dans la voie de la solidarité euro-

(1) Apponyi à Melternich, 28 septembre 18:]1.

(2) Idem, 28 septembre 1831.

(3) Pozzo à Nesseli'ode, 15-27 septembre 183L

LA RKVOI.t'TlOH un JUll-LET 1830 BT L EUhOFE 419

péenne sur une question capitale. C'était encourageant pour la manière dont allait se résoudre l'épineuse affaire belge

A la fin de septembre, le gouvernement français retirait de Belgique ses dernières troupes, tenant ainsi scrupuleusement ses promesses antérieures. Nous nous en tirions à notre honneur. La Belgique proclamait hautement son attachement à la France ; elle ne pouvait guère, après de tels événements, «être que notre alliée, elle était en quelque sorte notre satellite, disait Talleyrand. La France ne peut voir, de ce côté, qu'un territoire uni au sien. » (1) Notre intervention rapide et sûre avait prévenu peut-être une guerre générale, fortifié notre situation en Europe, imposé silence à ceux qui nous déclaraient les perturbateurs de l'univers entier. Non sans dépit et sans tristesse, Ancillon, le ministre dirigeant de Prusse, était forcé d'avouer que la France, avait « pendant la paix et sans tirer l'épée. acquis de nombreux et réels avantages. » (2)

Cette situation allait nous servir dans la reprise des travaux de la conférence de Londres. Elle venait, en effet, de s'occuper de la rédaction d'un projet de traité définitif de paix entre la Belgique et la Hollande, dans lequel le principe d'une indemnité territoriale à la Hollande pour la cession d'une partie du Luxembourg <^tait admise.

Cette indemnité devait consister dans une partie considérable du territoire du Limbourg, située sur les deux rives de la Meuse. La France n'y pouvait consentir. Elle estimait ces conditions beaucoup trop onéreuses pour les Belges.

Sébastiani, furieux, parlait de rappeler Talleyrand. Périer, avec plus de calme, prévoyait l'émotion que cette décision de la conférence produirait à Paris et dans toute la France. Il fallait pourtant en finir avec une question si irritante et menaçante pour la paix ; l'armistice conclu avec le roi des Pays-Bas et la Belgique expirant le 10 octobre, toutes les craintes étaient permises si. à cette époque, un traité définitif n'était pas intervenu. Casimir Périer estimait suffisante Ua compensation au roi des Pays-Bas d'un territoire considérable de la province du Limbourg, situé sur la rive droite de la

! Ij Talleyrand à Sébastiani, 2 décembre 1831.

(2) ïliLLEBRAND, Geschichte Frankreichs, t. II, p. 24?.

420 LA »ÉV0LUT10« DE JUILLET 1S30 BT l'bOROPE

Meuse et à laquelle on joindrait une indemnité pécuniaiie. A cette solution, les Belges se résignaient, vu les graves périls auxquels ils étaient encore exposés. En somme, les conditions formulées par la France étaient les suivantes :

« 1" Renonciation entière à la cession d'une lisière de la Flandre « hollandaise, située sur la rive gauche de l'Escaut, et dont la pro- « position avait été faite pour mettre la Belgique à l'abri des inon. « dations hollandaises.

« 2° Cession à la confédération germanique, qui en disposera à « volonté en faveur d'un état allemand, de la partie allemande du « grand-duché de Luxembourg ; ce territoire, avec une population a de 120.000, âmes suivrait une ligne tracée dans la direction de « Longwy, Arlon et Bastogne et qui, de là, serait tirée à droite « jusqu'à la frontière prussienne. Il paraît que, par cette délimita- « tion, la France veut s'assurer sur le territoire belge une commu- {( nication libre et non intrrrompue avec la place de Liège ;

« 3" Cession à la Hollande :

« a) D'un rayon de 1200 toises autour de Maestricht;

« b) De la partie du Limbourg située sur la rive droite de la « Meuse ;

« c) IJ'une échancrure (expression dont s'est servi M. Sébastiani), « dans la partie du Limbourg située sur la rive gauche de la Meuse < et comprenant un territoire d'une étendue très peu différente de (S celle dont la cession a été proposée par la conférence.

« Une route de communication entre Maestricht et Aix-la-Chapelle « serait établie pour la Hollande. » (1)

En outre, la France eût voulu procurer aux Belges la partie de la Flandre hollandaise correspondant aux Ecluses, mais elle n'en faisait pas une condition sine qua non.

La France, en posant ces conditions, agissait aussi pour sa propre sécurité. La réunion à la Belgique du comté et de la ville d'Arlon était fort importante pour nous ; Arlon étant situé dans la partie française du grand-duché, la langue et les mœurs y étaient françaises. 11 était nécessaire qu'Arlon, qui dominait les approches de

(1) Apponyi à Esterhazy, 10 octobre 1831.

LA RÉVOLUTION DE JDILLET 1830 KT l'eL'ROPE 421

Longwy, fût englobée dans un pays neutre « En 1792. disait Sébastian!, la France avait été attaquée et l'invasion étrangère s'y était faite par Longwy. Comment alors le ministère pourrait-il jamais se justifer auprès des Chambres d'avoir négligé la défense d'une place frontière exposée à une invasion ennemie...? Longwy n'est qu'une bicoque, tandis que Luxembourg pouvait être regardée comme la première forteresse de l'Europe. » (1)

A cette communication, Esterhazy écrivait à Apponyi en lui faisant valoir les objections de la conférence aux desiderata de la France :

« Nous osong croire, de notre côté, que la France est déjà redevable à notre condescendance d'aseez grands avantages sous le point de vue militaire sur les frontières d'Allemagne. Près de deux tiers de la surface territoriale du grand-duché se trouveront compris dans la neutralité de la Belgique et, par conséquent, la France obtient de ce côté tous les avantages, et toutes les garanties qu'elle peut désirer raisonnablement. Il est inutile d'ajouter que l'Allemagne, telle qu'elle est constituée aujourd'hui, ne saurait faire ombrage à la France, dont elle ne convoite pas un pouce de terrain. Son systf^me est tout pacifique, et toutes ses combinaisons n'ont qu'un but défensif. Certes l'organisation de la confédération germanique est pour la France la meilleure garantie de paix possible, surtout quand on la voit rattachée à la neutralité de la Suisse et de la Belgique. » (2)

Quel sujet de méditation que ces paroles prononcées il y a 76 ans! C'est par cette même route de Luxembourg et d'Arlon que l'Allemagne devait envahir la France, donnant le plus terrible démenti aux prévisions d'Esterhazy. La Belgique violée, pour offrir une passe plus prompte aux hordes teutonnes se ruant sur Paris : voilà ce que valait, pour une nation fourbe, cette neutralité de la Belgique obtenue avec tant de peine et que le duc de Broglie appelait si justement, le dernier bienfait de la monarchie. A cette heure, on doit au moins justice aux efforts, souvent décriés du ministère Périer, pour garantir nos frontières. La France, en réalité, ne réclamait qu'un

(1) Apponyi h. Mefternich, 15 octobre 1831,

(2) Esterhazy à Appouy, 15 octobre 1831.

422 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

strict miniinum, donnait ainsi la preuve de' sa modération et de sa générosité. Nous n'insistions môme plus pour donner les Ecluses à la Belgique. Ce qui pouvait sembler une erreur, car ce pays restait, dans cette partie de son territoire, à la merci d'un coup de main hollandais par mer, et la Belgique n'était protégée par aucune défense maritime, ce qui eût pourtant été indispensable à un pays naissant et aux frontières mal assises.

Mais là encore, nous nous étions heurtés à l'opposition de l'Angleterre, qui ne tenait pas à voir le droit de libre navigation entre la mer et les affluents du Rhin et de l'Escaut et entre ces deux fleuves, entravé par des questions de neutralité. Dans cette occasion, elle combattait pour ses propres intérêts. Nation maritime par excellence, elle entendait défendre la mer du Nord contre toute entrave.

De Bray, qui avait parcouru une grande partie de l'Europe, et en connaissait bien le fort et le faible, écrivait au roi de Bavière le 9 décembre 1831 : « L'Angleterre a vu avec effroi le développement du commerce et de l'industrie du royaume des Pays-Bas. C'est pourquoi, elle a, avec empressement, saisi l'occasion de ruiner ce pays. Le but est déjà, en partie, atteint. » (1) La liberté de navigation des cours d'eau était la préoccupation dominante du roi Guillaume. Depuis quelques années, le commerce de Rotterdam et d'Amsterdam florissait ; les Belges ne pourraient pas acheminer de grands (produits vers l'intérieur de l'Allemagne ; ce seraient les Anglais qui viendraient faire sans eux toutes les affaires du Rhin.

La conférence finit par se rallier, en principe, aux vues de la France. Le général Pozzo et le baron Werther émettent cependant l'avis « que les propositions du cabinet français se rapprochent tellement de celles de la conférence et qu'il en résulte une différence si peu signifiante en faveur de la Belgique qu'on peut se livrer à l'espoir fondé qu'elles seront acceptées par la conférence et que la question des limites entre les deu.v pays pourra être définitivement conclue sur ces bases indiquées. »

(1) De Rray au roi de Bavière, 9 décembre 1831.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPK 423

Ainsi, les représentants eux-mêmes des cours de Prusse et de Russie rendaient hommage à la politique française.

On était moins sûr de la satisfaction de Bruxelles. I>e duc d'Orléans, averti de l'agitation qui régnait dans certains milieux belges, s'était appliqué lui-même à la calmer, et Sébastiani, interpellé par Le Hon, sur la conduite éventuelle de la France en cas de reprise des hostilités hollando-belges, avait répondu : « Nous vous abandonnerions à vous-même et à vos propres moyens. » (1) Il y avait là matière à réflexion pour les Belges On sait qu'après une longuedi?cussion, les deux Chambres du nouvel état ratifièrent enfin le traité et que le plénipotentiaire belge à Londres lignait le 15 novembre 1831, avec les membres de la conférence, l'acte des 24 articles. Les ratifications devaient être échangées dans un délai de deux mois.

Quant au roi Guillaume, son opposition restait irréductible. En prévision d'événements possibles, un nouveau protocole de la conférence de Londres avait autorisé l'escadre anglaise à paraître devant le Texel et, d'autre part, les troupes françaises devaient entrer immédiatement en Belgique. Certes, le roi Guillaume avait dû se résoudre à un dur sacrifice, mais il restait en possession d'immenses colonies, avec une flotte puissante lui permettant encore de développer son commerce, un peu atteint, il faut le dire : « Les conditions de la séparation sont les moins onéreuses au roi Guillaume que les circonstances pouvaient comporter. » (2) Aveu plein de franchise dans la bouche de l'ambassadeur de Russie.

A Paris, certains représentants des Puissances ne cachaient pas leur espoir que la Belgique « divisée d'opinions et enfermée dans son cercle, prendrait difficilement consistance » et « qu'à la première guerre son existence serait de nouveau mise en question. » Tout cela appartenait à l'avenir; pour le présent, il fallait aboutir, consolider la paix de l'Europe, « faire cesser l'anxiété dont tout le monde était fatigué. 0 (3) Voilà pourquoi la conférence de Londres s'applaudissait de voir les affaires de Belgique toucher à leur terme et procurer ainsi un immense soulagement à l'Europe.

(1) Apponyi à Metternich, 21 octobre 1831.

(2) Pozzo à Nesselrode, 9-21 octobre 1831. {S) Idem, 16-28 octobre ; 831.

424 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPR

Nos rapports avec l'Angleterre étaient, à cette heure, d'une cordialité telle que Talleyrand ne manquait pas une occasion de le signaler. Le roi et la reine d'Angleterre comblaient notre ambassadeur de prévenances : a Les dispositions amicales du gouvernement anglais pour le gouvernement de Sa Majesté semblent se fortifier chaque jour. Les affaires de Belgique ont rendu nos intérêts les mêmes et cela commence à s'étendre aux autres relations... bons rapports avec toutes les puissances de l'Europe et accord intime avec r Angleterre : c'est cette marche là qui fait aujourd'hui notre force. » (1) Il est certain, en effet, que la France unie à l'Angleterre mettait « un tel poids dans la balance pohtique )> que les autres puissances ne pouvaient rien entreprendre contre nous. Plus on allait, plus on constatait que cette union était le gage de la paix européenne. Elle nous protégerait spécialement contre la Russie qui, un peu remise de la commotion polonaise, recommençait à nous suspecter, mais que pouvait-elle devant l'union franco-anglaise?

En revanche, toute question dans laquelle l'Angleterre paraissait nous être opposée (2), réveillait chez les puissances du continent le souvenir de l'ancienne union de l'Europe contre Napoléon et contre la France.

L'entente franco-anglaise montrait déjà ses avantages : elle avait contraint les autres puissances à marcher d'accord avec les deux grands états de l'Europe occidentale ; de plus, elle décourageait la

(1) Talleyrand à Sébastian!. 2'3 novembre 183Î.

(2) Toute la vie nationale anglaise était alors dominée par la question de la réforme électorale qui, après mille traverses, devait enfin aboutir en 1832. La presse conservatrice anglaise et les milieux aristocratiques, encore plus ou moins inféodés à la politique des cours liu Nord, n'inclinaient alors vers nous qu'avec réserve. « Jusqu'à ce que nous puissions découvrir en France au moins les éléments d'un gouvernement fort et raisonnable qui ait assez d'énergie pour comprimer la canaille, et donner de la sécurité à la propriété, nous n'entendons pas, disait, au commencement d'octobre 1831, le Standard, sacrifier d'anciennes ot durables alliances pour nous prévaloir du secours insuffisant d'un pays déchiré par les dissensions. » — Mais ces mêmes journaux ne cachaient pas que le vote du bill de réforme accentuerait encore le rapprochement franco-anglais, et déciderait « de la question d'une alliance. »

L'Europe entière suivait donc avec passion le développement de la lutte parlementaire.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eDBOPE 425

propagande révolutionnaire internationale qui escomptait la division des puissances. « La bonne harmonie qui s'est maintenue entre les puissances a déjà produit les résultats les plus heureux. Depuis quelque temps, il revient d'Allemagne en Angleterre des personnes d'opinions vives, et toutes s'accordent à dire que la propagande se décourage et est tout près de renoncer à ses projets subversifs, ou au moins à les ajourner. Son point de départ était la désunion des cabinets et la guerre qui en aurait été la suite. Au contraire, il les voit aujourd'hui fortement unis, non pas, comme la Sainte-Alliance, dans des vues opposées aux intérêts des peuples, mais dans un système qui n'a d'autre but que le maintien de l'ordre général. » (l)

Le mémoire de protestation, remis par le] roi de Hollande à Berlin et à Vienne, avait rencontré peu d'accueil. Eu outre, l'Autriche redoutait de blesser la France « si bien disposée au sujet des affaires d'Italie. >' (2j

La Prusse songeait surtout à panser ses plaies et à parer à son salut intérieur. Ses idées de libéralisme s'étaient ranimées sous l'influence de la révolution de Pologne. Les sociétés secrètes reprenaient de l'activité. Ce pays eut peut-être fait lui-même sa révolution sans l'affection qu'on portait au Roi pour sa dignité et son courage pendant les malheurs qui avaient assailli le pays de 1807 à 1813. « La Prusse est mûre, mais elle n'agira pas du vivant du Roi... Rien d'aussi singulier que d'entendre les Prussiens déclarer froidement qu'ils ajournent leurs libertés au décès du Roi... Le gouvernement sentit sa position, qui est devenue encore plus scabreuse depuis l'invasion du choléra morbus... Le commerce est nul, les impôts rentrent difficilement... Jugez si on a l'envie d'aller faire une guerre lointaine en laissant derrière soi le choléra et l'épidémie... » (3) En outre, le prince royal, élève d'Ancillon, miirissant de vastes projets, cherchait à grouper autour de la Prusse les intérêts allemands, a Ce prince ambitionne pour elle plus d'indépendance », (4) disait Bressou à Sébastiaui et pour cela une assez

(1) Talleyrand à Sébasliani, 29 novembre 1831.

(2) De Bray au roi de Bavière, 20 décembre 1831.

(3) Behr, agent belge à Berlin, à Le Beau, 2G juin 1831.

(4) BreBBon à Sébastiani, 27 novembre 1831.

426 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

longue période de paix était nécessaire. A tant de motifs s'en joignit un d'un ordre tout différent, mais non moins efficace : l'invasion du choléra morbus qui décimait la population et qui. paralysant le commerce et la rentrée des impôts, ne favorisait pas une agression prussienne.

La paix paraissait bien maintenant définitivement assurée. Aussi est-ce avec une sorte de stupeur que la France apprenait le refus du Tsar de ratifier, quant à présent, le traité du 15 novembre. Nicolas I" entourait cependant son refus de considérations où il restait plus prt^s du point de vue de la conférence que de celui du roi de Prusse, car il avait formellement conseillé au roi des Pays-Bas de s'abstenir de tout acte : « En cas de démarches hasardées, la Hollande ne peut et ne doit s'attendre à aucune espèce de secours ni d'appui de la part de la Russie. » (1) Impressionné par les supplications du roi Guillaume, le Tsar un peu prisonnier de son entourage, ne voulait pas paraître se rallier trop tôt à une cause qu'il n'avait soutenue, à la vérité, qu'assez mollement : il hésitait à se prononcer. Peut-être aussi Nicolas P' conservaitil encore un levain de rancune contre la France et sa révolution, nos bruyantes sympathies pour la Pologne, notre fermeté à l'occasion du récent article de la Gazette de Saint- Péter.<:bourg , les attaques incessantes dirigées contre lui par le parti révolutionnaire. Il ne lui déplaisait pas de laisser la France en suspens, de la mettre dans 1 embarras et de saisir une nouvelle occasion de resserrer contre nous l'union des trois cours de Russie, de Prusse et d'Autriche : « Nous devons abandonner tout espoir d'attirer isolément à nous l'une ou l'autre d'entre elles. » (2) Enfin, la Sainte- Alliance ne cessait d'observer la situation intérieure toujours précaire de la France.

Metternich n'avait pas manqué d'être influencé par les décisions de l'empereur Nicolas. Ses conversations avec Maison indiquaient un certain flottement, il n'osait trop se compromettre; il proposait d'ajourner les ratifications au 15 mars. « Dans cet intervalle, les cinq puissances se présenteront ensemble au roi Guillaume pour

(1) Hourgoing à Sébastiani, .31 décembre 1831.

(2) Bressou h Sébastiani, 1.3 décembre 1831.

LA KSVOr.UTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 427

obtenir de lui Tacceptation des 24 articles, et cette acceptation, disait M. de Metternich, ne peut être refusée. » (1)

Et comme Maison faisait observer au chancelier que le résultat le plus clair serait sans doute la suspension immédiate de tout projet de désarmement, Metternich ne répondit pas.

Les mêmes hésitations régnaient dans le cabinet de Berlin, qui, après avoir montré tant de volonté de ratifier, ne songeait plus maintenant qu'à ménager le Tsar. Au cours d'un dioer donné précédemment chez le ministère de Suède, Ancillonsétait exprimé « avec une précision inusitée sur la conduite du roi Guillaume, lui reprochant de manquer à la conférence qu'il tenait en suspens, sans lui donner réponse aucune, et m'annonçant que la Prusse lui avait signifié qu'elle voulait bien reculer jusqu'au dernier moment sa ratification pour lui laisser toutes les chances favorables d'arranger ses affaires et d'obtenir les termes les plus avantageux possibles, mais que, en définitive, elle ratifierait. * (2)

Le refus du Tsar avait tout modifié.

A Bruxelles, ce fut une cruelle désillusion. Nous avons déjà signalé le double jeu de la Belgique flattant en sous-main la Prusse, tout en redoutant que ces relations trop amicales ne parvinssent à la connaissance de la France. La Belgique commençait à voir quels mécomptes lui apportaient la Prusse et la Russie : « On ne saurait y voir qu'une comédie politique jouée aux dépens de la France, de l'Angleterre et de la Belgique, écrivait le 6 janvier 1832, le ministre des Affaires étrangères belge, à van de Weyer agent belge à Londres, qu'un moyen calculé à l'avance et à dessein pour laisser à lalliance du Nord le temps de mûrir ses projets contre nous. Dans tous les cas, la décision que prendra l'Autriche pourra, jusqu'à un certain point, nous donner la clef de celte énigme. » (3)

a Comédie politique », était bien le mot qui convenait à cette reculade, dont la cause était à Pétersbourg.

Mais le ministère belge était-il, à cette heure, aussi «antifrançais » qu'au moment où Le Beau l'écrivait à Behr, le 10 avril 1831 1

(i) Maison à Scbastiani, 27 décembre 1831.

(2) Bressoii à Sébastian!, S décembre 1831.

(3) Archiver du ministère des Affaires étrangères, à Bruxelles.

428 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 BT l'eUROPE

Sur les instances de Maison, Metternich chargeait Apponyi de déclarer à Paris « qu'aucun des cabinets de Berlin, Vienne et Sainte- Pétersbourg n'avait été dans l'intention de se séparer de ses autres alliés, quant au fonds de la question, et que tous trois continueraient à faire cause commune pour hâter la solution dans l'intérêt de la paix et de la tranquillité européenne. » (1) Apponyi recevait en même temps des instructions afin qu'il usât de son influence auprès de Pozzo pour que celui-ci hâtât l'acceptation du Tsar. Reconnaissons, d'ailleurs, que la Prusse et l'Autriche, tout en maintenant leur entente étroite avec la Russie, ne se prêtaient pas d'une façon illimitée à ses désirs, ne refusaient pas formellement la ratification , m ais proposaient de l'ajourner. C'était moins que ce que voulait l'empereur Nicolas, mais c'était aussi une certaine satisfaction à l'Angleterre qui avait été a vivement irritée « (2) de l'attitude de la Prusse. L'agent russe à Berlin attendait certainement de cette dernière une < condescendance plus absolue » (3) et marquait son désappointement, sans renoncer toutefois à l'espoir que le cabinet de Berlin serait facile à ramener si l'on arrivait à consacrer définitivement les droits de la confédération germanique sur le Luxembourg.

Bourgoing écrivait, de son côté, qu'on désirait vivement en Russie la continuation du désarmement, et que la résistance de la Hollande ne pouvait inquiéter sérieusement. Les dernières négociations à Pétersbourg avaient convaincu le roi Guillaume que, pour une guerre, il ne trouverait nulle part d'appui.

Les pourparlers menaçant de s'éterniser, la France et l'Angleterre, pour forcer la main du Tsar, prirent la résolution de ratifier sans attendre le bon pluisirdes autres cabinets. Nicolas eut l'occasion d'un nouvel emportement, mais la plaie polonaise n'était pas assez cicatrisée pour qu'on courût les risques d'une aventure belliqueuse, et le Tsar chargea Dolgorouki de presser le cabinet de La Haye d'adhérer aux 24 articles. Mais avant de poursuivre les affaires belges, résumons rapidement les dernières phases de l'insurrection polonaise.

(1) Maison à Sébastiani, 31 décembre 1831.

(2) Sébastian! à HresBon, 30-31 décembre 1831.

(3) Bresson à Sébastiani, 31 décembre 1831.

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