CHAPITRE XI
L'émeute en Pologne. — Efforts de la France en faveur des polonais. — Hostilité à leur égard, des cours de Prusse et d'Autriche. — Question du désarmement.
Les mouvements insurrectionnels qui avaient eu lieu en Lithuanie et en Samogitie, les avantages remportés par l'armée polonaise sur les corps de Geismar et do Rosen avaient suscité en France un enthousiasme général.
Au mois d'avril, la force de l'armée Russe était d'environ 250.000 hommes, celle de l'armée polonaise de 133.000. Les libéraux avancés espéraient bien tirer, des succès polonais, des éléments nouveaux pour une campagne en faveur de la guerre.
La position du général Pozzo di Borgo, ambassadeur russe à Paris, devenait des plus délicates. Pris à parti par les membres de la gauche, ceux-ci, allaient jusqu'à l'interpeller publiquement, ce qui n'était pas fait pour atténuer son pessimisme sur la situation intérieure de la France. (1)
'l) Un autre fait était venu aigrir les choses. Le général Guilleminot, ambassadeur de France à Constantinople, en relations étroites avec le parti du mouvement en France, redoutant la guerre, avait pris la fâcheuse initiative de pousser la Porte à se lancer dans un conflit contre la Russie, pour lui p-omettre, dans le cas où elle s'y déciderait, l'alliance de la France et la neutralité, sinon môme l'appui de l'Angleterre. Ce grave incident avait amené, entre le ministre Périer et Pozzo, une tension véritable. Désavoué enfin, Guilleminot fut rappelé, les explications les plus satisfaisantes furent données à Pozzo, et le Corps diplomatique étranger, à Paris, reconnaissait lui-même que « réparation pleine et entière avait été faite à la cour de Russie » (Apponyi à Metternich, 2 mai 183^).
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Les Polonais avaient prononcé la déchéance de l'Empereur et de sa dynastie, ce qui avait excité contre eux la colère des cours. Louis -Philippe se flattait encore, au mois de juillet 4831, que l'empereur Nicolas pourrait accepter la médiation ou l'intervention des cabinets européens et il manifestait le désir d'insister sur le maintien du royaume de Pologne « ce que, disait-il, l'Empereur de Russie, n'a depuis la révolution que vaguement et non clairement promis. »
A ce moment, le gouvernement tremblait à ce point les Chambres, sur cette question, que le Messager des Chambres et le Moniteur allèrent jusqu'à annoncer que « les négociations, entamées par la France au sujet de la Pologne, promettaient le résultat le plus satisfaisant ». (4) Il fallait bien, au momnt des élections, donner une satisfaction à l'opinion publique, mais Pozzo avait été si mécontent de cet incident qu'il s'était empressé de prévenir les représentants de l'Empereur à Vienne, Berhn et Londres de la feinte du gouvernement français. Il s'ingéniait à démontrer aux ministres l'inutilité de leurs efforts à ce sujet, mais, écrivait-il, « toutes mes raisons ont dû céder au besoin que le gouvernement croit avoir de satisfaire la presse et l'esprit révolutionnaire de la Chambre. » (2) Les conversations que Mortemart et Bourgoing avaient avec Nesselrode n'étaient pas plus encourageantes : « Nous ne voulons ni intervention, ni bons offices, disait celui-ci, dans les affaires de Pologne. Seuls, elle^ nous regardent, seuls nous les terminerons. » (3)
Le gouvernement russe devait, de son côté, (ompter avec l'opinion publique qui avait une haine violente contre la Pologne. En Frince, dans les milieux militaires et les sphères gouvernementales, depuis les premiers succès polonais, on tenait l'armée russe en médiocre estime. Ceux-ci avaient même encouragé des agents polonais à tenter un emprunt, mais Périer leur avait nettement déclaré que le gouvernement ne pourrait le garantir.
Vers le 40 juillet, Talleyrand recevait l'ordre de pressentir le cabinet anglais au sujet d'une démarche commune à Saint-Pétersbourg ;
(1) Pozzo à Nesselrode, 2-14 juillet 1831.
(2) Idem, idem.
(S; Bourgoing à Sébastiaui, 30 juillet 1831.
mais notre ambassadeur ne nous laissait aucune illusion sur son issue. « Remarquez, écrivait-il Sébastiani, que vous avez à faire à des gens froids, peu susce[)tiblfts d'entraînement et qu'il ne faut pas que votre proposition soit présentée avec un caractère d'insistance et de chaleur. » 11 semble d'ailleurs que, dans cette occasion, la France eût escompté avec beaucoup trop de présomption le concours de l'Angleterre, car, le 22 juillet 1831, Mortemart dans une conversation, à Pétersbourg, avec l'ambassade-jr anglais parlant de tenir, si c'était nécessaire, « a vervstrong language », « je fus très circonspect dans mes réponses, écrivait à Palmerston lord Heytesbury, et dis à Mortemart qu'il me fallait attendre la réponse de mon gouvernement. » (1 )
Quelques jours après, vu les hésitations de l'Angleterre, le comte Nesselrode dépêchait un courrier à Londres pour porter au prince Lieven « les remerciements du Tsar pour la conduite amicale du gouvernement anglais qui, dil-il, a rejeté les propositions du cabinet du Palais Royal au sujet d'une intervenlion de la France et de l'Angleterre dans les affaires de Pologne. » (2) Grande fut la déception de Mortemart ; l'ambassadeur anglais reçut de son gouvernement de tardives instructions, encore étaient-elles fort vagues. Périer avait également pressenti Apponyi, mais là, comme auprès de Werther, il s'était heurté à un refus formel. « Une démarche d'intervention, lui avait répondu Apponyi, qui, ainsi que celle proposée par le cabinet français, serait basée sur les stipulations de l'acte du Congrès de Vienne, ne pourrait être acceptée ni parles Polonais, parce que leurs prétentions outrepassent beaucoup ce point de départ, ni par l'empereur de Russie, parce qu'aucune violation de traités de sa part n'y ayant donné lieu, il est en droit de la repousser comme inutile et sans objet, à moins qu'il ne veuille se déclarer vaincu par ses sujets révoltés, et forcé par là à leur accorder les concessions demandées. » (3)
A cette heure, la Prusse se déclarait si ouvertement pour la Russie qu'elle donnait l'ordre d'arrêter les Français et les Polonais partis de Paris pour chercher à pénétrer eu Pologne. On avait même
(1) Lord Heylesbury à Palmer3ton2, 2 juillet 183:.
(2) Idem. 4 août 1831.
ii3) Apponyi à Metternich, 10 août 1831.
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étéjusqu'à arrêter Brychzinski, muni d'un passeport visé à Paris et porteur de lettres pour notre consul à Varsovie. Des facilités de toute sorte avaient été accordées par la Prusse aux Russes et contribuaient largement à introduire dans ce pays le choléra morbua qui sévissait depuis longtemps en Russie ; quai-ante vaisseaux Russes avaient pu faire à Danzig des chargements de fourrage, les relations entre les autorités russes et l'armée prussienne étaient fréquentes. Une agence avait pu être établie à Thorn pour le compte de l'armée du Tsar et elle s'était associée àl'une des plus importantes maisons de commerce de Dantzig ; des pontons avaient été établis sur la Vistule pour servir à l'armée russe à effectuer le passage du fleuve aux environs de la frontière
Le gouvernement prussien, de l'aveu même du ministre de Bavière à Berlin, « avait permis également l'extradition de plusieurs millions « d'écus saisis soit à Berlin, soit à Thorn, et appartenant au royaume « de Pologne. » (1)
On conçoit ce jugement de La Fayette : a La Prusse, plus encore que la Russie, a été cause de la perte de la Pologne. »
A cette même heure, la ville de Kœnigsberg faisait parvenir au Roi l'adresse suivante qui produisit sur Frédéric-Guillaume III une vive impression : « Le commerce avec les provinces polonaises infectées, pour l'approvisionnement de l'armée russe, acquiert chaque jour plus de vivacité sur les frontières. On a créé à Kœnigsberg un atelier de boulangerie pour faire des fournitures à l'armée russe. 11 est arrivé sur la rade de Dantzig une flotte nombreuse de transports russes chargés de nattes remplies de farine et d'autres subsistances qui, après avoir subi une quarantaine, doivent être transportées par des barques sur la Vistule. La voix publique est unanime sur ce que l'éruption du choléra à Dantzig et aux environs ne doit être uniquement attribuée qu'au voisinage de ces barques infectées. Mais ce n'est pas assez : la commission immédiate, instituée par Votre Majesté pour veiller aux mesures sanitaires, vient même de proposer à la régence royale de chercher un lieu de débarquement plus commode, près dePillau. pour parvenir à décharger plus promptement et plus facilement les navires susmentionnés et d'envoyer à l'armée
(1) Luxbourg au roi de Bavière, 2 novembre 1831"
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russe, par Le Haff, la Nogatet la Vistule, cette farine (par exception pour cette fois) dans les mêmes nattes, quoiqu'elles soient rangées parmi les objets les plus [susceptibles de propager la contagion, et que les règlements sanitaires prescrivent de les brûler. "
Ils demandent donc au Roi « de défendre ou d'empêcher ce commerce pernicieux avec les provinces polonaises de la Russie, tant qu'elles continueront à être infectées par ces horribles maladies, de cesser au moins les disoositionsnon interrompues prises pour approvisionner les troupes russes qui nous menacent le plus, qui mettent en mouvement tous les leviers de la cupidité. » (1)
On ne peut nier, après cela, la complicité de la Prusse ni s'étonner qu'Ancillon répondît à Flahault, qui le pressait de s'entremettre auprès du Tsar pour la Pologne : « Cette question ne peut plus se décider que par la soumission ou la victoire », et il ajoutait : « La résolution du Roi, à cet égard, est invariable. » (2) II n'y avait aucune illusion à se faire : La Prusse, au nom de la Sainte-Alliance, au nom de la conservation même du statu quo dans ses provinces polonaisas, ne se séparerait pas de la Russie sur ce point. Tout ce que les sentiments généreux de la France pourraient la porter à dire serait inutile.
Une mesure rigoureuse venait d'être prise :
Les biens des sujets polonais de Prusse, passés en Pologne russe, étaient mis sous séquestre. On assurait pourtant que le Roi les leur reudrait à leur retour. Le prince Czartorysky traduisit ainsi le sentiment général : « La conduite que la Prusse a adoptée envers nous a produit presque les mêmes résultats que si cette puissance nous eut déclaré la guerre. Les opérations du maréchal Paskievitch, qui menacent Varsovie et nous obligent de concentrer nos forces sous les murs de la capitale, ne sont basées que sur l'intervention hostile de la Prusse. » (3)
A Paris, cette malheureuse affaire de Pologne devenait un danger pour le gouvernement. A la fin de juillet 1831, on faisait courir le bruit que le Roi avait lui-même annoncé la nouvelle d'une grande
(1) Flahault à Sébastiani, 22 août 1831.
(2) Idem, 25 juillet 1831.
(3) Idem, 28 juillet 1831.
victoire des Polonais en s'écriant avec enthousiasme : vivent les Polonais I Cette nouvelle avait été donnée de Metz comme provenant de Francfort. Il s'agissait évidemment d'une manœuvre venant d'Allemagne et destinée à nous compromettre. Casimir Périer avait démenti le fait avec indignation ,1) ; mais toutes ces rumeurs, si habilement lancées et exploitées par le parti révolutionnaire, créaient à Paris, vis-à-vis de la Russie, une atmosphère de défiance et d'irritation qui ne contribuait certes pas à faciliter la tâche de notre gouvernement.
Mortemart et Bourgoing avaient eu,^d'autre|part, à Saint-Pétersbourg, plusieurs entretiens avec l'Empereur et Nesselrode. Non seulement le Tsar avait répondu par un refus absolu à la démarche française, mais il ne cachait pas qu'il en avait été fort péniblement impressionné. (2) Ces échecs, non moins que l'agitation qui continuait à régner dans le midi de la France, avaient découragé Sébastiani qui parlait de se retirer ; car, en plus de ces embarras, le gouvernement était vivement attaqué, sur la question de la pairie (3), par la droite et les représentants étrangers à Paris.
(1) Apponyi à Metternich, 31 juillet 1831 .
(2) Louis-Philippe, sous la pression de l'opinion publique, avait même délégué à Pétersbourg, Charles de Mornay, porteur, pour le duc de Mortemart, d'une dépêche destinée à être communiquée in extenso à Nesselrode, et contenant « l'offre formelle de la France de tenter une réconciliation entre la Russie et la Pologne ». La réponse de la Russie fut négative : « Si le gouvernement russe se voyait dans l'obligation, disait lord Heytesbury, de faire quelque concession aux insurgés, il ne pourrait jamais prendre la France comme intermédiaire, car il ouvrirait ainsi la porte à cotte puissance qui pourrait ensuite intervenir entre la Russie et ses sujets polonais, dans le cas d'une infraction aux engagements contractés sous les auspices de la France. Ce serait donner à ce pays le droit d'intervenir à perpétuilé dans les affaires de Pologne. »
Et lord Heytesbury ajoutait, non sans raison : « Si les Polonais réussissent à obtenir leur indépendance, la Samogitie, la Lithuanie, la Volhynie, la Podolie, l'Ukraine surtout, seront, un jour ou l'autre, perdues ; quant à la Finlande et aux provinces allemandes, leur possession par la Russie ne tiendra qu'à un fil. La question actuelle est donc de savoir... si la Russie restera une puissance européenne ou sera entraînée à devenir une puissance asiatique ». Lord Heytesbury à Palmerston, 15 juin 1831.
(3) Le ministère se voyait, en ce moment, contraint de proposer luimême l'abolition de l'hérédité de la pairie dans le projet de loi qu'il
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Les fervents de la Pologne provoquaient des émeutes dans la rue.
On a vu que le discours du Roi, à l'ouverture des Chambres, avait été mal interprété par Pozzo et ses collègues, de même que par tous les milieux conservateurs d'Kurope qui n'en voyaient pas ou qui n'en voulaient pas dégager la noblesse des sentiments : « Toutes ces phrases, disait Pozzo, sont un assemblage de mauvaise volonté, d'hypocrisie sentimentale et de machiavélisme. Ma première idée a été de n'en pas parler et d'attendre les événements ; cependant, pour ne rien négliger de ce qui est propre à dévoiler davantage les intentions de ce gouvernement, j'ai demandé au président du Conseil et au général Sébastiani ce qu'ils entendaient par le mot nationalité de la Pologne. Embarrassés comme des gens qui flottent entre la crainte des démagogues, le désir qu ils auraient de nous nuire, et le danger de nous offenser, ils m'ont répondu que toute la phrase ne se rapportait qu'à la Pologne, telle qu'elle avait été constituée par le traité de Vienne. J'ai répondu que c'était déjà un grand inconvénient que d'être obligé de commenter et d'éclaircir un passage qui n'aurait pas dû avoir besoin d'explications, que la nature et l'ordre des mots donnaient lieu à des explications contraires, que les Polonais et les ultra-révolutionnaires les interpréteraient dans leur sens, et que les ministres, par leur ton équivoque, s'étaient préparé des embarras au lieu de rendre leur position plus défendable... J'ai ajouté que, pour ce qui concerne le cabinet impérial, il persistera, quoi qu'il arrive, dans la défense de ses droits et ne consentira jamais que soit la France, soit aucune autre puissance, interviennent dans les affaires de la Pologne, royaume, nation, ou sous telle autre dénomination qu'on veuille la désigner. » (1)
a.lait soumettre aux Chambres: « Nous n'aurions pas 60 voix dans la Chambre pour l'hérédité, disait Sébastiani à Apponyi ; tous nos amis nous abandonnent pour cette question, et, dans la Garde nationale, deux sur cent se prononceraient à peine en faveur de la Chambre héréditaire. » (Apponyi à Metternich, 21 août 1831). — Et Apponyi ajoutait, en rapportant ces paroles à Metternich : « La Chambre héréditaire se regarde déjà comme morte, et la plupart des pairs sont décidés, assure-l-on, à ne plus siéger dès que la nouvelle loi aura été votée ». (1) Pozzo à Nesselrode, 14-26 juillet 1831.
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Exaspéré par les réponses ambiguës de Sébastian! qui, parfois, altérait sciemment la vérité, informé, en outre que la commission de l'adresse de la Chambre des députés se proposait d'opiner pour la reconnaissance de la Pologne, Pozzo avait déclaré au président du Conseil et au ministre des Affaires étrangères « qu'il ne pourrait se dispenser de regarder un vote semblable comme l'avant-coureur d'une rupture entre la Russie et la France. Les ministres me dirent, écrivait Pozzo à Nesselrode, qu'ils s'y opposeraient de toutes leurs forces, et qu'en cas que leurs représentations fussent méconnues, ils se retireraient du ministère, plutôt que de donner la main à une pareille démonstration d'hostilité. » (1)
Quoi qu'il en fût, l'adresse contint un passage relatif à la Pologne.
Mais Pozzo s'était abstenu de faire une démarche à ce sujet. « Accrédité auprès du Roi, écrivait-il le 6-18 aoiat, je dois attendre ses actes et me régler en conséquence. Il m'a dit, ainsi que les ministres, qu'ils ne donneront aucune suite aux expressions équivoques de la Chambre. Leur bonne foi dépendra des événements de la guerre, car leur volonté ne nous est pas favorable. » (f)
Harcelé par le parti du mouvement, le cabinet français proposait à celui de Londres d'intervenir sans délai auprès du maréchal Paskievitch, afin d'éviter à la ville de Varsovie ou les horreurs d'un assaut, ou celles de la famine. D'acres Sébastiani, « c© n'était qu'une pièce de plus au procès, dans le but de prouver à la Chambre des députés et à la nation que le gouvernement n'avait rien négligé de ce qui était en son pouvoir à l'effet d'épargner les malheurs que la prolongation de la résistance des Polonais ne pouvait manquer de faire naître. » (3)
Ce qui n'empochait pas le parti de la propagande d'obséder le ministère. Le général de La Fayette venait de mettre presque en demeure Sébastiani de déclarer à la cour de Berlin que la France voulait que les convois d'armes et de munitions passassent libre-
(1) Pozzo h Nesselrode, 28 juillet — 9 août 1831. {2) Idem, 6-l8août183L
(3) Idem, 19-31 août 1831.
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ment à travers les Etats prussiens pour pénétrer en Pologne. (1) Pozzo était informé que, malgré la surveillance apparente du gouvernement, le bâtiment de guerre, La jeane Caroline, chargé d'armes et de poudre pour le compte du comité polonais partait pour la Baltique (2). C'est sur ces entrefaites qu'était survenue à Paris la nouvelle de la prise de Varsovie qui provoqua, du 16 au 19 septembre, des scènes de désordre.
L'hôtel de l'ambassade de Russie avait été menacé. Des cris de mort avaient été proférés contre Sébastiani et Perler. Un grand nombre de réfugiés italiens avaient participé à ces excès, à tel point qu'on songeait à les éloigner de Paris. Il était clair que les instigateurs de ces mouvements comptaient sur la chute du ministère. Le National du 2 septembre dévoilait les projets des révolutionnaires sur la Pologne. Tout, en ce moment, donnait prétexte aux gouvernements de la Sainte-Alliance pour exploiter nos faiblesses dans le sens d'une union de plus en plus intime : a Paris, écrivait Pozzo, aura un intervalle de calme après le paroxysme qu'il vient d'éprouver, mais la cause d'agitations nouvelles existera toujours. Le Roi est descendu dans l'opinion de tous les partis; aucun, à la vérité, n'est assez fort pour dominer, tandis que tous ensemble contribuent par leur opposition et par leurs divergences à paralyser l'action du gouvernement. Cet état de choses durera longtemps. » (3)
Sans contester certaines de ces vérités, il est permis de dire que la Sainte-Alliance, toujours intransigeante sur sa thèse du pouvoir illimité des Rois, ne rendait pas justice aux efforts loyaux de notre gouvernement pour accomplir son programme d'ordre et de paix à travers tant d'obstacles. C'est pourquoi nos agents, en Russie, s'ingéniaient à démontrer à Saint-Pétersbourg que la modération du Tsar dans les affaires de Pologne aurait une répercussion directe sur la situation, non seulement en France, mais encore en Europe
(1) Pozzo à Nesselrode, 19-31 août 1831.
(2) Idem, 26 août, 7 septembre 1831.
(3) Idem, 9-21 septembre 1831.
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et que le maintieQ de la tranquillité générale en dépendrait, presque entièrement.
L'ambassadeur de Russie, impressionné par les mouvements de la rue, en tirait des conclusions exagérées. Apponyi et Werther soufflaient sur le feu ; pourtant l'énergie de Périer forçait leur admiration : « Il se débat avec assez de courage au milieu des difficultés qui l'entourent ; cependant, tout ce qu'il peut faire, c'est d'empêcher la France de tomber avec précipitation, pour le moment, entre les mains des continuateurs de la révolution qui, de leur côté, lui disputent cette proie avec une activité sans cesse renaissante. » (1)
Il faut aussi rendre cette justice à Pozzo que, beaucoup plus que ses collègues Apponyi et Werther, il servait de cible à une presse dont l'hostilité se révélait presque quotidiennement :
La correspondance de Pozzo reflétait alors l'aigreur de son âme. Il voyait l'Allemagne atteinte par la contagion « les assemblées constituées devenues des foyers de rébellion » : (2)
« A Munich, à Carlsruhe, à Gassel et ailleurs, on disserte et on agit sans frein, on se révolte contre les droits de la Diète et on demande à mettre en pratique les doctrines les plus subversives. » (3) Nous avons vu récemment à quel point les sociétés secrètes et la presse révolutionnaire s'agitaient dans ces régions. Pozzo revenait toujours sur la nécessité d'une union de plus en plus grande de tous les cabinets de la Sainte- Alliance : « L'union de la Russie, de la Prusse et de l'Autriche est, en quelque sorte, devenue une condition de leur existence politique. » (4)
(1) Pozzo à Nesselrode, '25 octobre — 6 novembre 1831.
(2) Idem, 21 octobre — G novembre, 1831.
(3) Idem, 25 octobre — 6 novembre 1831,
(i) Pozzo à Nesselrode. 25 octobre. 6 novembre 183!. « Les agitations auxquelles le gouvernement français est presqre constarament livré, les principes qu'il manifeste, les discours que ses raini.stres pe permettent pour flatter l'opinion dorniuante, ne peuvent que blesser et inquiéter les autres cabinets... Ou est donc forcé d'être toujours sur le qui-vive... L'affaire de Pologne terminée donnera une grande consistance îi l'alliance des trois grandes cours continentales. » De Bray^ ministre de Bavière à Vienne, au roi de BaviiT', 23 août 1?"!.
LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROI'E 439
La hantise de la révolution était telle que beaucoup voyaient dans l'écrasement de la Pologne le moyen pour la Russie de disposer enfin d'uue armée qui pourrait [se porter « de concert avec celles de la Prusse et de l'Autriche partout où l'ordre social et les intérêts des souverains placés dans la garantie des derniers traités, pourraient rexix.'er... » (1)
La chute de Varsovie ne fit que surexciter davantage l'opinion publique en France. Pour lui donner satisfaction, notre gouvernement avait chargé nôtre-agent à Berlin d'insister auprès du cabinet prussien, pour que celui-ci fît appuyer par son ministre à Pétersbourg le langage que le baron de Bourgoing était chargé de tenir au gouvernement impérial en faveur de la conservation de la nationalité polonaise... Bourgoing s'était employé à cette tâche avec un zèle et une abnégation vraiment admirables, un peu plus secondé maintenant il est vrai, par l'ambassadeur d'Angleterre qui, d'après de nouvelles instructions, montrait « un désir plus marqué de parler en faveur de la Pologne et de réclamer la stricte exécution du traité de Vienne. » (2)
Ancillon, ne voulant pas se compromettre, avait encore répondu évasivement aux demandes de notre agent. La France, dans son zèle généreux, sollicitait toutes les cours d'Europe en faveur des Polonais. 1.400 fugitifs venaient d'arriver sur les frontières prussiennes, avec, parmi eux, quarante-quatre personnages plus ou moins compromis dans la révolte, ce qui indisposait et gênait le gouvernement. La France offrait bien de les faire diriger sur nos frontières, mais la Prusse estimait que ce serait accroître, chez nous, les éléments de trouble et de désordre.
(1) De Bray, ministre de Bavière h Vienne, au roi de Bavière, 19 septembre 1831.
[2) Bourgoing à Sébastiani, 8 octobre 1831. L'entrée des troupes russes à Gracovle avait alourdi la tâche de Bourgoing. Les Cracoviens avaient doimé asile h des Polonais du royaume, compris dans la catégorie de ceux désignés par une clause du traité intervenu antérieurement entre la Russie, la Prusse et l'Autriche. La Russie manifestait cepeiulaut l'intention de faire évacuer le territoire cracovien à bref délai par les troupes impériales. Cette opération fut, en effet, fixée au 24 novembre, et une Commission prusso russo-autrichienne devait s'assembler à Vienne pour veiller à ce que Cracovie ne devînt un centre de mécontents.
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Quelques groupes de ces exilés, déjà arrivés en France, avaient été dirigés sur Avignon, puis, par condescendance ou par négligence, on avait laissé quelques-uns d'entre eux gagner Paris. Finalement, sur de nouvelles instances de notre agent, le cabinet prussien s'était décidé à délivrer à ces hôtes gênants, des passeports qui leur permettraient de résider dans les villes d'Allemagne, à l'exception de Berlin, on en France.
Malgré ces quelques concessions que nous faisait la Prusse, on sentait à quel point elle tenait à ménager la Russie.
On venait d'acquérir la preuve que les cabinets de Vienne et de Berlin lui avaient, à maintes reprises, offert leur concours pour l'écrasement de l'insurrection. Le témoignage du ministre de Bavière à Vienne est, à cet égard, irrécusable : « La Prusse et l'Autriche, écrivait-il le 3 septembre 4831, intéressées plus particulièrement à la compression de la révolte polonaise, proposèrent à l'empereur Nicolas de mettre à sa disposition des forces propres à terminer promptement cette lutte pernicieuse. (1) L'Empereur déclina ces propositions. Il ne voulait pas que l'on pût croire ou dire que la Russie avait eu besoin d'un secours étranger.» (2)
Tout comme la Prusse d'ailleurs, l'Autriche s'était ouvertement compromise en faveur de la Russie. Dès le mois de juillet 1831, Talleyrand était informé que les deux gouvernements prenaient les mesures voulues pour empêcher les Polonais de recevoir desvivres et des approvisionnements, alors qu'ils allaient jusqu'à fournir de l'artillerie à l'armée russe elle-même. (3) Plus tard, on passait au général Rudiger la poudre prise en Galicie dans les magasins de l'armée. Mais l'Autriche allait plus loin encore. Non seulement elle désarmait le corps commandé par le général Dvernicki, qui avait passé
1) Une réflexion de l'ambassadeur anglais à Pétersbourg, quelques mois auparavant, met bien en lumière, à cet égard, les sentiments de ces deux états : « Assurer la défense de la Russie contre la France (cette puissance ambitieuse et sans repos, intriguant et usurpant également sous tontes les formes de gouvernement) est le grand objet de la Prusse et de l'Autriche à 1 heure actuelle » (Lord fleytesbury à Palmerston, 30 avriil 1831. Record Office, Londres).
(2) Archives royales de Munich.
(3) Talleyrand à Sébastiaui, 16 juillet 1831.
en Pologne autrichienne, mais elle mettait celui-ci en état d'arresta tien. Les gouvernements français et anglais avaient attiré l'attention du cabinet de Vienne sur l'iniquité de cette mesure, l'Angleterre en termes dilatoires et vagues, la France en termes plus nets. Apponyi avait alors rappelé la convention de cartel existant entre l'Autriche et la Russie : la première s'engageant à faire remettre à la seconde les déserteurs polonais. L'Autriche n'avait donc pas respecté littéralement cette convention. Quant à la restitution des armes et de l'appareil de guerre à la Russie, Apponyi estimait qu'elle était conforme au droit des gens, puisque « la révolte ne pouvait en rien affaiblir le droit de propriété du souverain ». Sébastiani objectait que les détachements russes, ayant pénétré sur le territoire autrichien, n'avaient été ni désarmés ni retenus prisonniers. A cela, Apponyi répliquait que l'Autriche était l'alliée de la Russie, unie à cette puissance par des engagements solennels et que, dans ces conditions, sa conduite était correcte devant tant d'embarras.
Metternich se souvent à regretter le partage de la Pologne qui, au point de vue autrichien, lui apparaissait maintenant comme une faute. « Pensez-vous, disait-il, que, comme ministre, je n'aimerais pas mieux avoir pour voisine une Pologne toujours amie, toujours bren veillante, qu'une Russie toujours envieuse, toujours envahissante » V (1) La lutte contre la révolution l'emportait : « L'insurrection est un exemple que l'empereur d'Autriche ne pourra jamais encourager nulle part ; ses devoirs comme ses intérêts lui prescrivent de préserver ses Etats de la contagion de l'exemple, non moins funeste aux monarchies que tout autre. » (2) - .'
La Sainte-Alliance accusait ainsi sa vitalité, et Bresson pouvait écrire le 31 octobre : « Quant à des refroidissements entre les cours de Prusse et de Russie à un pareil sujet, ou du relâche-
(1) Maison à Sébastiani, 30 juillet 1831.
(2) « Metternich regrette, comme nous, que le partage de î 772 ait eu lieu, et m'a répété que l'impératrice Marie-Thérèse avait été contrainte d'accepter une part dans ce partage pour éviter de plus grands maux, mais il n'en regarde pas moins les stipulations de cette époque comme désavantageuses à la Monarchie autrichienne J'ai vu clairement que sa politique était de ménager la Pologne. » (Maison à Sébastiani, 3 octobre 1831).
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ment dans les liens qui les unissent si étroitement, il n'y faut pas compter. »
Berlin et Vienne n'ignoraient pas, qu'à Pétersbourg, on s'était montré irrité des représentations françaises en faveur des Polonais, et même des protestations, très molles, cependant, de l'Angleterre. Gomme nos agents à Berlin insistaient auprès d'Ancillon pour une intervention de la Prusse en vue de faire rapporter un oukase rendu contre le général Romarino et les officiers de son corps, réfugiés en Galicie et auxquels l'entrée de la Pologne et de la Russie avait été à jamais interdite, Ancillon éludait : « Il différait avec nous sur les moyens à employer, tout en voulant aller au même but. » (1)
De toute évidence, il y avait bien entre les cabinets de Berlin et de Pétersbourg une union « intime, inaltérable. » (2)
En dépit de nos demandes, l'amnistie que venait d'accorder l'empereur de Russie était dérisoire, Elle rappelait celles de Ferdinand Vli, « qui n'avaient jamais amnistié personne.» (3) Toutefois, une entente secrète semblait s'être établie entre la Prusse et la Russie au sujet des corps polonais qui s'étaient réfugiés en Prusse. Le Tsar paraissait décidé à gracier ceux de ces malheureux qui s'adresseraient à sa clémence ; et ceux qui, pour des raisons spéciales, ne pourraient l'obtenir, recevraient des passeports pour le pays de leur choix, mais seraient dans l'obligation de quitter
(1) Bressoa à Sébastiani, 3 novembre 1831.
(2) A ce moment, on signalait à Berlin l'apparition d'un nouveau journal contre- révohitiouuaire. On avait su que cet organe sortait du palais des princes, qu'il était écrit sous leur inspiration et pouvait être considéré comme étant l'expression de leurs doctrines U tenait, à propos de la Pologne, le langage suivant : « Dans le cas où la France croirait pouvoir demander la continuation de l'existence du royaume de Pologne, comme indispensable à l'équilibre européen, on pourrait lui faire observer que les stipulations de Vienne avaient reconnu également, dans l'union de la Belgique et de la Hollande, l'une des conditions les plus essentielles du repos de l'Europe et que cette union avait été placée sous la garantie de toutes les puissances.
« On sait que cette obligation n'est pas celle qui a dirigé, depuis le mois de septembre 1830, la politique du Cabinet français dans la question belge et hollandaise.» (Bresson à Sébastiani, 8 novembre 1831).
(3) Bresson à Sébastiani, 16 novembre 1831.
LA nEVOLUTIO^ DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 443
le territoire prussien. (1) De même, la Prusse, sans rapporter en masse les mesures prises contre les sujets du duché de Posen, qui s'étaient joints aux révoltés, consentait à gracier ceux qui rentreraient individuellement et solliciteraient leur absolution.
Un certain nombre de Polonais, réfugiés à Dantzig, s'étaient, il faut l'avouer, montrés peu dignes de l'intervention bienveillante de la France.
Le consul de France à Dantzig se déclarait fort mécontent de l'attitude de quelques Polonais avec lesquels il avait été en rapports. Ils avaient volé, montré, en d'autres occasions, « une indiscrétion, une inconvenance que je ne saurais définir, disait-il », tenu des propos de la plus grande inconvenance au sujet des événements de Lyon (2). Ces faits avaient déterminé notre gouvernement à cesser la distribution des secours ce qui avait incité nombre de Polonais à profiter des mesures concertées entre la Prusse et la Russie pour regagner leur pays.
Parmi les incidents regrettables un attira particulièrement l'attention : Un officier français, Gallois, réfugié en Galicie avec le corps du général Romarino, voulait faciliter le passage de plusieurs milliers de soldats polonais, même amnistiés, pour susciter un mouvement en France, renverser le gouvernement de Louis-Pliilippe, porter l'insurrection en Allemagne et en profiter pour délivrer la Pologne. Ce complot échoua, notre gouvernement ayant refusé d'accepter ces Polonais qui furent, en Autriche, étroitement surveillés. La France avait décidé de n'accepter que ceux des Polonais qui ne pourraient, « sans danger pour leur vie, » retourner dans leur pays. (3)
Périer ne craignait pas de qualifier ces perturbateurs : « des misé-
1) Sur ;797 officiers polonais des corps de Rybinsky, Rolhland, Giegold et Chlapsky, cantonnés aux environs de Dantzig, Elbing et Marienbourg, ^037 ont déclaré s'en remettre à la générosité de l'Empereur. 733 se sont déterminés à l'expatriation et 27 n'ont point fait connaître leur détermination (Bresson à Sébastiani, 11 décembre !8o!).
(2) V. Dépêche du Consul de France à Dantzig à Bressou, 8 décembre
(3) Entretien de Maison et de Metternich, rapporté par Maison à Sébastiani, 31 décembre iooi.
444 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eDROPE
rables, des conspirateurs, qui ne viennent chez nous que pour exciter des désordres et pour pêcher en eau trouble. » (1)
On juge donc quel accueil le président du conseil résen-^it à la proposition du général La Fayette de créer une légion polonaise. C'était de la part du général un piège dans lequel le gouvernement ne tomba point. Et cela d'autant mieux que NesselTode n'avait pas hésité à déclarer que le Tsar « considérerait un tel corps, sous la dénomination de Polonais, comme un véritable acte d'hostilité contre la Russie, incompatible avec le maintien des relations amicales entre les deux pays. » (2)
Toutes ces piqûres étaient regrettables, et par conséquent exploitées par la Prusse et la Russie ; mais aussi combien dur fut le régime imposé à la Pologne après la guerre !
L'empereur de Russie marquait l'intention de s'appuyer sur le texte littéral du traité de Vienne qu'invoquaient aussi les ministres russes. « D'après eux, il laisse absolument à la disposition du gouvernement russe le mode de ces institutioni et de cette représentation nationale. Une disposition formelle du traité assimile même les obligations contractées sur ce point par la Russie, à celles prises par l'Autriche et la Prusse. Si donc le royaume de Pologne vient à recevoir une organisation semblable à l'une ou à l'autre de celles qui existent pour les deux autres f)arties de l'ancienne Pologne, les puissances qui n'ont jamais fait aucune observation à l'égard des institutions en Galicie, ou dans le duché de Posen, devront reconnaître qu'il a été satisfait à la lettre exacte du traité. » (3)
La Franc© n'acceptait pas cette thèse, mais la volonté de l'empereur de Russie paraissait inébranlable. En dehors même de la haine nationale contre la Pologne, on redoutait fort en Russie que les idées de liberté si chères aux Polonais ne vinssent à s'y infiltrer et à agir sur les paysans russes. « Ce danger disait Luxbourg, ministre de Bavière à Berlin (4), est, à mon avis, le plus grand dont le gouver-
(1) Apponyi à Metternich, 9 décembre 1831.
(2) Nesselrode à Pozzo, 25 octobre 1831.
(3) Bourgoing à Sébaatiani, 20 octobre 1831.
(4) Luxbourg au Roi de Bavière, 27 octobre 1831.
LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eDKOPB 445
nement impérial soit menacé. Une administration rigoureuse, en même temps que paternelle, de bonnes lois franchement et promptement exécutées et l'émancipation successive de la classe productive des paysans, qui est esclave, telle que l'empereur Alexandre lavait projetée, sont les seuls moyens pour procurer au gouvernement rinfluence morale et l'action nécessaire dans les provinces les plu» éloignées du centre. La démoralisation de la noblesse russe et des employés, dont les exactions et les dilapidations ont passé en proverbe, s'opposeront toujours aux intentions bienveillantes do l'autocrate russe. Il faudrait des gouverneurs de province intègres et forts, sûrs de l'appui du gouvernement, revêtus de toute l'autorité nécessaire pour en imposer aux employés subalternes. »
Bourgoing se flattait d'obtenir que l'Empereur n'édictât aucune mesure de confiscation sur les terres qui existaient dans le royaume de Pologne, mais simplement sur les biens possédés par les Polonais dans l'empire. Il avait demandé que tous les Polonais trop compromis pour rester en Pologne pussent passer à l'étranger, que le retour dans leur pays ne soit interdit qu'à ceux qui, depuis la première capitulation, se seraient réfugiés sur le territoire autrichien ou Prussien. Sébastiani recommandait aussi à Bourgoing de u répéter sans relâche » ses démarches. Celui-ci affirmait ses tendances jusqu'à s'abstenir de paraître au Te Deum chanté à Pétersbourg en faveur des victoires russes. Il passait des heures jentières à discuter avec Nesselrode sur les termes du futur projet d'organisation polonaise. Ou sait ce qu'il advint des espoirs de Bourgoing. Nicolas s'appliqua à détruire tout ce qui aurait pu entretenir u les illusions d'une Pologne indépendante » qui, en fait, devenait presque une province de l'Empire russe, et l'amnistie promulguée le G novembre comprenait une telle quantité d'exceptions qu'elle était presque illusoire. « Oubliez-vous, disait Nesselrode à Bourgoing, pour se justifier, combien il est nécessaire en Russie de ne point heurter de front les idées nationales? Oublie-t-on les secousses intérieures qui ont marqué le commencement du règne de l'Empereur, les dangers personnels qu'il peut courir encore, et ne veut-on tenir compte d'aucune des difficultés qu'il a à combattre chez lui ? » (1)
(1) Bourgoing à Sébastiani, 19 novembre 1831.
446 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l' EUROPE
Les passions nationales étaient surexcitées à ce point qu'un gouvernement fût-il aussi autocrate que celui du Tsar, devait les redouter. « L'opinion publique ne pouvait pas, même en Russie, être tout à fait négligée. C'est cette considération qui agit le plus efficacement, en opposition avec les efforts des ministres étrangers. » Une satisfaction y fut donc donnée : « Les Lithuaniens, les habitants delà Podolie de la "Wolhynie ont reçu les peines, qu'en pareil cas, la législaiion russe r.ùt infligées aux sujets russes de langue et d'origine. Un grand nombre de ces malheureux a déjà été envoyé en Sibérie. » (1) Quant à la dissolution de l'armée polonaise, contre laquelle la France avait tant lutté, elle était d'autant plus résolue dans l'esprit du Tear qu'il estimait que la France pouvait considérer cette armée comme étant « l'avant garde de la sienne. » (2)
Pourtant, nos généreuses démarches n'avaient pas été complètement sans effet. On peut dire que c'est grâce à elles, que tout vestige, des anciennes libertés polonaises, n'avait pas entièrement disparu. Que restait-il, en fin de compte de ces libertés V L'oukase du 12 novembre avait presque consacré la ruine de l'industrie polonaise et d'un commerce qui avait pris un essor si brillant. Les plus grandes rigueurs s'appesantissaient sur les provinces russo-polonaiseset d'innombrables familles de la noblesse étaient dirigées sur la Sibérie. « Tous les projets que j'ai annoncés, écrivait Bourgoing, et que le gouvernement du Roi déplorait, seront mis à exécution. » (3)
La Prusse et l'Autriche encourageaient le cabinet de Saint-Pétersbourg, contrairement aux opinions française et anglaise, à substituer des assemblées provinciales aux anciennes formes et Nesselrode ne cachait pas à lord Heytesbury que les voix de ces deux cours « balançaient et neutralisaient celle de la France et de l'Angleterre. » (4)
La Prusse, malgré les promesses qu'elle avait faites, capitulait, en réalité, devant la Russie. C'était l'adoption du système d'entente qui devait, malgré quelques nuages, aboutir à une intimité presque com-
(1) Bourgoing à Sébastiani, ".> novembre '8.31.
(2) Lord Heytesbury h l'almersîon. ï^" octobre 1831.
(3) Bourgoing à Sébastiani, 14 décembre 1831.
(4) Bourgoing h Sébastiani, iO décembre 1831.
LA RÉTOLOTIOIS DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 447
plète et amener, en 1870, l'abstention de la Russie. Cette union, brisée en 1891, démontra la continuité des vues de la politique prussienne qui engendra de cruels mécomptes pour la France (1). En cette circonstance la voix de l'Angleterre avait été faible et nous en étions fort déçus. « L'ambassadeur d'Angleterre, écrivait Bourgoing le 14 décembre, vient enfin de recevoir des instructions : il lui est recommandé d'insister sur les mêmes points que ceux qui m'ont été prescrits. Ses instructions ne lui permettent, toutefois, pas de se joindre aux instances que j'ai faites, même en faveur des auteurs de sanglants attentats, que j'avais conseillé de laisser échapper. »
Il faut d'ailleurs reconnaître que si une certaine presse avait mené en Angleterre une ardente campagne en faveur des Polonais, le gouvernement n'avait guère rencontré d'appui dans le parlement et ce gouvernement, parlementaire par essence, pouvait bien difficilement lutter contre dételles tendances. (2)
(1) Pour jugercomplètement de la question, il est nécessaire de rappeler que les circonstances rendaient presque impossible h la Pologne de se reconstituer. Il eût fallu pour cela que se brisât l'alliance des trois puissances qui s'étaient partagé ses dépouilles. Il eût fallu que l'accord de la France et de l" Angleterre fût assez puissant pour détacher de la coalition l'Autriche. Une Triple- Alliance, ainsi constituée, pouvait seule lutter contre la Russie et la Prusse. Or, l'Angleterre, pressentie à ce sujet, refusa catégoriquement d'entrer dans ces vues. D'ailleurs, le Gouvernement britannique était alors bien décidé à ne pas aider la France à trouver un point d'appui dans l'Europe orientale. Les choses, depuis lors, ont bien changé ! ,
(2) A ce sujet, le Morning Hei-ald tenait le langage suivant, qui exposait bien la situation : « La conduite de notre gouvernement n'a pas été ce que nous aurions désiré, mais probablement notre sympathie pour les Polonais nous eût entraînés au delà des bornes de la prudence et les ministres, peut-être, ont eu raison. Les Polonais, toutefois, ne peuvent dire que leurs agents, en Angleterre, leur aient fait concevoir des espérances mensongères. Les ministres ont déclaré franchement à ces agents qu'il leur était impossible d'intervenir avec espoir de succès. Ils n'ont pas fait, eux, de discours au Parlement pour faire naître des espérances qui ne devaient pas porter de fruits... 11 est probablement tro,> lard maintenant pour que M. Casimir Périer et ses collègues puissent réparer les maux qu'a causés leur inconséquence. » (Extrait cité par la Quotidienne du 25 août 1831).
448 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 BT l'eUROPE
A la fin de l'année 1831, le ministère Périer avait pu, malgré tant de traverses, malgré les obstacles que lui opposaient sans cesse La Fayette et ses amis, (1) se maintenir en selle ; il n'était pas encore au bout de ses peines. Dans le midi de la France, le parti de la légitimité était puissant, organisé sous des chefs résolus et énergiques. Les préfets de cette région étaient pour la plupart sincèrement ralliés au gouvernement ; mais ce n'était « qu'en se plaçant dans une attitude de prudence, qu'ils parvenaient péniblement à maintenir l'ordre et la tranquillité. » (2) Le parti bonapartiste n'était pas non plus sans causer quelque préoccupation à Casimir Périer. Celui ci avait eu vent par plusieurs gouvernements étrangers, par l'Autriche surtout, de certains plans de bouleversement attribués à des personnalités marquantes de oe parti, et on avait pu prendre à Paris quelques précautions.
La loi sur^la pairie avait été pour le gouvernement une source de déboires et de luttes. L'opinion populaire avait, depuis longtemps, condamné l'hérédité de la pairie, et les ministres avaient regardé cette cause comme perdue. Ils n'avaient pas voulu, dans l'intérêt du maintien de l'ordre, en faire une question de cabinet. A la Chambre haute elle-même, Casimir Périer et le Garde des sceaux n'avaient pas craint d'élever la voix pour les raisons impérieuses qui leur semblaient commander l'abolition de l'hérédité. Sacrifice pénible, mais exigé parles difficultés de l'heure î A 33 voix de majo-
(1) «Il y a peu de jours que M. de La Fayette a dit à l'un de ses amis : « Nous arriverons avec le temps, n'en doutez pas. au Ministère. On nous supposait l'intention de faire une guerre d'agression, mais les circonstances ont cLiangé depuis ; nous n'avons plus besoin de provoquer la guerre, nous pouvons nous déclarer pacifiques maintenant ». Et comme on demandait à La Fayette s'il se chargerait de la direction du nouveau ministère : « Oh ! non, fut sa réponse, cela déplairait trop aux Cabinets étragers, mais mes amis seront Ministres, je leur donnerai des conseils, et mon influence sera toute puissante » . Apponyi à Metternich, 9 décembre 1831.
(2) Apponyi à Metternich, 13 octobre 1831.
LA RÉVOLUTION DE jriI.LKT 1830 ET l'eUROPE 449
rite, alors que l'on ne comptait que sur 8 ou 10, la Chambre haute, à la suite d'une «fournée de pairs », qu'on lui avait donnée en gage, avait consommé lo sacrifice Elle escomptait qu'une [)areille abnégation exercerait une influence salutaire sur la Chambre élective et calmerait son ardeur belliqueuse. C'était un sentiment louable, mais sans beaucoup d'action, peut-être, sur une assemblée aussi turbulente, aussi volontaire. Des événements prochains allaient apporter de profondes désillusions.
Les querelles anti-religieuses qui s'étaient produites sur tant de points de la France, depuis 1831 , se manifestaient en pleine Cliambre des députés, ce que ne manquaient pas de relever les gouvernements étrangers.
La loi sur le divorce, venait d'être présentée, et Pozzo en augurait ainsi : « Dans un pays presque entièrement catholique et oii il existe un clergé nombreux, la faculté accordée aux tribunaux civils de dissoudre le mariage produira des collisions dans toutes les circonstances où l'intervention des prêtres était requise. »
La Chambre avait également passé simplement à l'ordre du jour sur une proposition relative à l'observation du dimanche. Ces faits offraient matière aux agents étrangers de nous cribler d'allusions ouvertes ou discrètes, et les souverains y prêtaient l'oreille.
On signalait en Allemagne, dans maintes provinces, surtout dans les petits états de l'ouest, une certaine fermentation encore exploitée contre nous par les ambassadeurs étrangers.
Certes, elle existait depuis longtemps en germe, mais les relations entre les comités directeurs révolutionnaires des deux pays étaient si fréquentes qu'elles se trahissaient.
La France allait pourtant recevoir une compensation à tant de peines, dans le commencement d'exécution d'une mesure à laquelle elle avait ardemment travaillé : celle du projet de désarmement.
Le 1" novembre, Apponyi annonçait à Périer que l'Autriche faisait un commencement dexécution « en renvoyant dans leurs foyers plus de 100.000 hommes, ce qui diminuait de cette masse imposante l'effectif de l'armée autrichienne. » (1)
(1) Apponyi à Metternich, i®"" novembre 1831.
450 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE
Périer avait salué avec une vive satisfaction cette initiative. Ed France, le désarmement était également commencé, des places fortes avaient été dégarnies et des congés donnés ; malheureusement les troubles de Lyon (1) et de quelques départements eu midi avaient fait suspendre momentanément ces mesures bien que les ambassadeurs d'Autriche, de Russie, de Prusse et d'Angleterre aient reçu, en principe, de leurs gouvernements respectifs l'autorisation de signer le protocole de désarmement (2). La suspension de ces mesures s'imposait, non seulement à cause de nos troubles intérieurs, mais aussi des sombres éventualités qui pouvaient être envisagées par suite de la résistance de la Russie, de la Prusse et de l'Autriche de ratifier le traité du 15 novembre.
(1) On sait en quoi consislèreat ces troubles, suscités par la réduction des salaires, le chômage, et qui à Lyon firent prendre les armes à 80 mille ouvriers, auxquels on ne pouvait opposer que mille hommes d'infanterie de ligne et 250 dragons, d'après les témoignages les plus véridiques. Malgré cela, l'ordre se rétablit promptement; mais ce fut un prétexte nouveau pour les diplomates étrangers de nous lancer leurs traits, d'autant mieux que des placards révolutionnaires avaient été affichés dans certaines rues, et, qu'à Strasbourg, on redoutait des menées bonapartistes de la part du général Lalleinund. « Périer, le seul qui ait quelque pouvoir, est sans cesse attaqué, harcelé avec une malignité et une violence sans égales; son caractère ferme, mais irritable, lui fait quelquefois manquer de prudence ou de patience... Le roi a peu de pouvoir par la Constitution ; il n'en a aucun qui dérive de sa consiiiératioa personnelle. Il est difficile de tomber plus bas qu'il n'est dans l'estime et le respect du public. » Ainsi parlait Pozzo. Il est vrai qu'à cette heure, il était tout à fait aigri par l'arrivée à Avignon, Châteauroux et même à Paris d'un assez grand nombre de Polonais, et par les « observations critiques » de Périer sur les mesures prises en Russie à l'égard des Polonais (Pozzo à Nesselrode 16-28 novembre et 18-30 novembre J831).
(2) En fait, les forces de la Russie n'avaient pas dépassé celles du temps de paix. Il ne pouvait donc être question que de les réduire ; de fort peu, mais il plaisait, néanmoins, au Tsar « de se prêter à un acte qui avait pour but d'affermir la jjaix générale, de constater les rapports d'union et de bonne harmonie heureusement établis entre les Puissances, de proclamer itérativement l'indépendance des Etats fondée sur le maintien des trai/'S». (Nesselrode à Pozzo, 25 novembre 1831).
— Le Tsar affirmait encore plus son approbation : Un oukase du 6 décembre accordait un congé définitif à tous les soldats qui, au !«'' janvier 1832, auraient accompli 20 ans de service dans la garde et 23 dans l'armée (dépêche de Nesselrode à Pozzo en date du 20 décembre 1831).
Le 29 décembre, Périer faisait, en effet, aux ambassadeurs cette déclaration que Apponyi rapporta aussitôt à Metternich : « Ilregardait l'effet d'un désarmement général comme paralysé et sans valeur dans l'opinion, aussi longtemps qu'une des questions les plus importantes et les plus décisives dans l'intérêt du système politique européen resterait ouverte et sujette à des chances imprévues. Il nous a dit que le désarmement réel avait déjà commencé à être mis à exécution en France, que des places fortes avaient été désarmées et des congés nombreux donnés, que les troubles de Lyon et de plusieurs autres départements du Midi avaient néanmoins fait suspendre momentanément ces mesures. » (1)
C'était une question de prudence de la part de la France qui se voyait aux prises avec une nouvelle difficulté, suscitée encore par les cours de l'Europe centrale, celle de la démolition des forteresses belges.
On sait que le traité du 14 décembre 1831, intervenu entre les quatre grandes puissances et la Belgique, en dehors de la France, avait stipulé la démolition de Menin, Mons, Ath, Philippeville et Marienburg. Les Belges s'étaient engagés à entretenir les autres places. La conférence de Londres avait convenu de leur remettre quelques millions, reste des sommes consacrées en 1815 à élever des forteresses eontre nous. Le cabinet français avait déjà consenti à la
(1) Apponyi à Metternich, 30 déc. 1831. — La France était tenue à d'autant plus de prudence que les quatre autres grandes puissances n'abandonnaient pas leur système de suspicion. C'est ainsi, qu'en Prusse, on assurait que, contrairement au texte du traité du 20 nov. 1815, nous nous occupions de relever les fortifications d'Huniugue. Sébastiani l'avait nié, c< avec une extrême irritation » à la suite de la démarche d'Apponyi (1). Les dénégations de Périer n'avaient pas été moins formelles; il marquait aussi sou étonnement du nouveau concert des quatre grandes puissances dans cette affaire qui prenait ainsi de « l'importance et une couleur de méfiance et de surveillance en raôme temps qui ne pouvait être que peu agréable au gouvernement français (2). »
— Mais non contents des explications de celui-ci, les représentants à Paris des quatre grandes cours firent partir pour Francfort le baron de KoUer qui constata, après enquête, la parfaite inanité de ces bruits.
(1) Apponyi à Metternich, 28-29 novembre 1831.
(2) Idem, idem.
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démolition des trois premières places. Quant aux deux autres, l'accord semblait possible, bien qu'elles ne puissent être comptées parmi les forteresses érigées aux frais des quatre cours, si le roi Léopold croyait devoir les raser. Mais ce que Casimir Périer ne pouvait admettre, c'était le droit permanent de surveillance que les quatre puissances voulaient s'arroger sur les forteresses qui seraient conservées en Belgique, l'indépendance du roi Léopold devant être complète à cet égard.
Talleyraud lui-même n'avait connu le traité qu'après coup. La thèse de la France était celle-ci : la souveraineté de la Belgique étant reconnue maintenant, les stipulations des traités de 1815 ne sauraient lui être applicables. Les puissances ne pouvaient donc s'arroger sur le nouvel état aucun droit de surveillance. Dans un moment d'humeur, Périer avait été jusqu'à dire à lord Granville : 0 E'i bien ! la France cédera tout aussi peu sur cette question ; elle ne saurait l'accepter dans des formes aussi offensantes. » (1) Mais ne pouvait-on considérer que, de la part des puissances, ce litige constituait une question « d'obligeance et de condescendance » (2) vis-à-vis de la France qui n'avait pas, à cet égard, un droit positif? C'est ce que faisait observer Talleyrand qui, voyant l'horizon s'assombrir en Italie, pensait à aplanir cette difficulté. La France avait un int' rêt trop grand à la démolition de ces forteresses pour ne pas se prêter à certaines concessions opportunes.
N'y avait il pas, peut-être, au fond de cette affaire, des forteresses une intrigue belge ?
L'état de l'Italie n'était pas fait pour rasséréner les esprits. Dans les trois légations de Bologne, Forli et Ravenne, l'anarchie continuait à régner. Le 4 novembre, le cardinal Bernetti avait adressé une note au comte Lutzow, ambassadeur d'Autriche, où il dépeignait la situation sous les plus sombres couleurs. De son côté, le comte de Sainte-Aulaire parlait « de l'audace croissante des factieux et do l'impuissance dans laquelle se trouvait le gouvernement pontifical de la réprimer au moyen de ses propres forces. » 3) « Nous sommes
(1) Apponyi à Metternich, 30 décembre, 1831.
(2) Talleyrand à Sébastiani, '22 décembre 1831.
(3) Appouyi à Metternich, 29 novembre 1831.
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prêts, digait Sébastiani à Apponyi (1), à faire une démarche commune avec vous et avec les puissances qui ont été représentées à la conférence de Rome et à employer un langage sévère et énergique 'pour condamner hautement l'état de révolte auquel sont livrées les légations et pour déclarer que nous sommes fermement décidés à le faire cesser et à rétabUr l'ordre et l'obéissance du souverain légitime dans ces provinces... Le prince de Metternich, connaissant parfaitement le véritable état de choses dans les provinces non soumises encore de l'état pontifical, et pouvant par lui-même aviser aux moyens les plus efficaces de les ramener à l'obéissance et à la soumission, j'attends avec confiance qu'il veuille proposer lui-même la ligne de conduite à suivre et les démarches à faire pour att(^indre avec succès et avec promptitude ce but tant désiré... Nous sommes décidés à parler avec force, à repousser les insinuations quelconques de la propagande, à insister sur la soumission complète et non conditionnelle des sujets révoltés et à établir le point de départ de la reconnaissance, dans toute leur étendue, des droits de souveraineté du Saint-Père, t (2)
Le gouvernement pontifical venait de conclure, par l'entremise des maisons Rothschild, Torlonia et de trois maisons anglaises, un emprunt d'environ onze millions de francs. L'Autriche, dont l'intervention dans ce contrat avait contribué à en amener l'heureuse solution, se flattait qu'il permettrait, sinon de mettre fin à l'anarchie dans les états romains, du moins d'améliorer la situation. Mais on sentait bien que le concert des grandes puissances s'imposait pour faire rentrer tout dans l'ordre. Une conférence des ambassadeurs d'Angleterre de Prusse, d'Autriche et de Russie, tenue dans le courant de décembre sous la présidence de Périer, convint que les représentants des puissances, à Rome, amèneraient le Saint-Siège à leur adresser un exposé complet de la marclie qu'il avait suivie pour rétablir 1 ordre dans les légations et des mesures qu'il avait adoptées pour se conformer au S} stème d'indulgeuce, de réformes et d'amélioration conseillé par la conférence : qu'en réponse à cet exposé,
M) Apponyi à Metternich, 29 novembre 1831. (2} kiem, idem.
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les mêmes représentants, prenant acte des améliorations effectuées et promises, exprimeraient, au nom de leurs cours, la désapprobation de la conduite des agitateurs, dans la forme la plus propre à agir sur leur esprit.
Il est vrai que Périer avait émis la proposition, qu'en cas d'échec des tentatives pontificales pour ramener l'ordre, la France pourrait appuyer également par les armes une intervention armée de l'Autriche. « Le mode de cette participation devra être concerté entre V Autriche, le Saint-Siège et la France, et nous aurions grand soin d'y respecter et ménager toutes les positions, » disait Périer à Apponyi le 29 décembre (1). Mais Apponyi, soutenu par les autres ambassadeurs, s'était vivement élevé contre cette prétention de la France. Il estimait qu'elle manquait de valeur pratique, et que son application, au lieu de résoudre la question, ne ferait que la compliquer davantage. On voit combien la susceptibilité de l'Autriche était encore grande. Tout ce qui pouvait toucher à une intervention française, même aussi légitime, éveillait à l'extrême les préventions des puissances contre nous. Nous étions toujours leur point de mire, même lorsque nos intentions étaient droites et loyales.
L'année 1832 allait voir surgir en Italie les plus graves complications. Il faudra toute la maîtrise et la souplesse de Périer pour que le gouvernement français s'en tirât à son honneur.
(1) Apponyi à Metternich, 29 décembre 1831.