‹ La Révolution de juillet 1830 et l'EuropeChapitre 16 sur 31 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Vers la solution des affaires de Belgique. — Expédition d'Ancône. — Mouvements insurrectionnels en France. — Résolutions de la Diète germanique à l'égard des états confédérés. — Complications en Orient. — Entrevue de Milnchen-Grœtz. — Symptômes de détente générale.

L'année 1831 s'était terminée en laissant plus compliquées et plus difficiles encore qu'au début du gouvernement de Juillet les questions qui agitaient l'Europe. Tout portait à croire que le refus de la Russie de ratifier le traité du 15 novembre serait imité par l'Autriche et la Prusse,

Ainsi se trouvait retardée, pour un temps dont on ne pouvait pré voir la durée, l'œuvre de pacification que la France avait espéré pouvoir accomplir et dont elle escomptait les avantages. Après tant de protestations de réconciliation générale, l'Europe conservait une attitude de plus en plus belliqueuse. Désarmera-t-on, ou arraera-t-on de plus bel e V Telle était la question qui se posait au commencement de cette année 1832 qui devait être si fertile en événements. Il n'apparaissait pas, même aux plus optimistes, que le moment était proche oii les peuples seraient allégés de l'apparat militaire qui absorbait leurs ressources.

Pour soutenir cet écrasant fardeau, les rois empruntaient ; et l'inquiétude des capitalistes provoquait de continuelles perturbations de la rente sur les marchés européens.

A tous ces embarras, s'ajoutaient ceux suscités par les querelles des partis qui. eux non plus, ne désarmaient pas.

A travers les polémiques les plus violentes, la presse constitutionnelle s'entendait cependant avec la presse républicaine sur un point : toutes deux, pour des raisons opposées, reprochaient au gouvernement de Juillet de n'avoir pas porté ses fruits.

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Voici le tableau que Pozzo traçait, pour Nesselrode, de l'état intérieur de la France, et le jugement peu flatteur qu'il portait sur Louis-Philippe :

a Les affaires intérieures se traînent au milieu des inquiétudes et des alarmes de tout genre ..Si la conviction de la paix donnait un terme à ces incertitudes, il serait plus facile au gouvernement, malgré sa faiblesse, de contenir la turbulence démagogique...

« La Chambre des députés vient de voter la loi qui fixe la liste civile. Les débats en ont été amers pour le Roi, mais il a obtenu assez d'argent, ce qui est pour lui la première des consolations. Si on ajoute à ces 12 millions [que la Chambre venait de voter les anciens apanages et sa fortune particulière, qui lui ont été conservés, le million voté pour son fils et les biens qui se sont accumulés par tant de successions dans cette maison, il réunira environ 22 millions par an, dont il thésaurisera au moins la moitié, parce que l'avarice est sa passion dominante, mali^ré tous les torts quelle cause à sa considération politique... » (1)

Les considérations de Pozzo sur les questions intérieures donnent également une juste idée des embarras que rencontrait Louis- Philippe et de la manière dont lui et son ministre les abordaient suivant les particularités de leurs caractères très scrupuleusement observés par l'ambassadeur russe :

*< ...Les ministres voudraient gouverner et conserver la paix. Leurs adversaires tentent de se mettre à leur place et de déclarer la guerre. Nonobstant les dispositions pacifiques du Roi et de son cabinet, l'un et l'autre n'osent, cependant, se séparer du principe révolutionnaire dont ils émanent. Ainsi, lors même qu'ils combattent pour ne pas tomber dans l'excès, leur force est paralysée par la position fausse où ils sont placés, qui ne leur permet pas de s'élever à outrance contre les suites naturelles du mal qu'ils ont fait et les réduit à ménager les obstacles qu'ils opposent à celui que d'autres voudraient faire encore.

« Périer n'est point complice de la propagande, mais il ose à peine la désavouer. 11 ne veut pas la guerre. Cependant, après avoir

(1) Po^zo à Nesselrode, 3-i5 janvier 1832.

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sollicité le désarmemeni, il diffère d'en signer la promesse formelle parce qu'il craint qu'on ne l'accuse de renoncer aux moyens de se faire craindre par les puissances étrangères.

« Doué de talents naturels et, en général, d'un caractère honorable, il vit dans une frayeur continuelle d'être soupçonné de trop de tolérance ou de condescendance envers les puissances étrangères et de ne pas faire assez respecter le nom français... Sa vivacité et souvent sa violence éclatent dans cette position critique et malgré qu'on puisse, jusqu'à un certain point, répondre de ses intentions habituelles, il n'est personne qui oserait se rendre garant de ses résolutions soudaines et même de celles qu'il est capable de prendre pour faire servir sa popularité à soutenir son orgueil. Dès qu'il arrive un incident qui oblige l'un ou l'autre Etat à se prêter quelque secours rnuluel, il se plaint qu'on le met dans l'embarras et qu'on donne des armes à l'opposition ; il prédit et menace même de grands malheurs et veut intervenir dans ces démêlés intérieurs, quoiqu'il sache qu'ils sont provoqués par cette même opposition qui travaille à le détruire, mais dont il voudrait émousser les traits en la ménageant aux dépens de l'Europe monarchique... »

Après avoir indiqué les raisons de solidarité qui unissaient, pour la conservation de leurs ministères réciproques, les cabinets de lord Grey et de Casimir Périer, Pozzo conclut à l'égard de ce dernier : « Tel est le premier ministre avec lequel l'Europe légitime s'escrime depuis environ un an pour conserver la paix. Il n'y a nul doute que sans l'appel de ce personnage au pouvoir la guerre aurait éclaté. »

Le roi Louis-Philippe est, par le ministre russe, assez durement malmené :

« ...Il peut arriver des événements qui le portent à céder et à justifier sa faiblesse en la cachant sous le voile du patriotisme : Roi à la têtp d' intUiitions républicaines, il a une existence impossible à définir. C'est une anomalie qui dure parce que rien n'est prêt pour lui être substitué : mais tous les partis le défient et le menacent... » (1)

En face de ce tableau, il est intéressant de placer celui que Apponyi mettait sous les yeux de Metternich :

(1) Pozzo à Nesselrode, T.\ janvier — 4 février 1832.

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« Depuis l'abolitioa de l'hérédité de la pairie, quia frappé cette institution, dernier faible boulevard de l'aristocratie française, d'un coup mortel, la faction républicaine a relevé sa tête audacieuse et elle a fait d'immenses pas dans son entreprise de subversion et de dissolution sociales. La royauté est maintenant devenue l'objet de ses attaques ouvertes les plus acharnées... La royauté, traînée dans la boue par la discussion scandaleuse de la liste civile, la protestation des 164 contre la qualification de sujets, enfin le procès de la société des Amis du peuple et le discours séditieux que vient de prononcer le sieur Raspail, président de ce club, sont autant de symptômes effrayants de l'audace croissante du républicanisme. M. Casimir Périer qui, comme Votre Altesse l'observe avec tant de vérité, est la seule tête qui exerce encore le pouvoir en France, pourra-t-il continuer à lutter avec succès contre cette masse d obstacles et d'éléments destructifs? Pourra-l-il, en établissant son point de départ de la révolution, parvenir à atteindre un but d'ordre et de stabilité t C'est une question qu'on s'adresse tous les jours en tremblant. Dans chaque session de la Chambre des députés, on voit une minorité radicale opprimer et menacer d'entraîner une majorité faible et timide.

« M. Casimir Périer nous disait l'autre jour, dans une conférence où il venait de réunir les représentants des quatre cours : « Le gouvernement en France nest jamais tué par les partis ennemis, il l'a été constamment par ses amis. Nous périrons, non par les carlistes ou les bonapartistes, mais par les ultras libéraux. »...

« La complication des questions de la politique étrangère augmente encore les embarras de la position ministérielle et on conçoit l'irritation qui doit en résulter à 1 égard des relations diplomatiques. L'expiration du 15 janvier sans que le traité du 15 novembre soit ratifié par les cinq cours, la question des forteresses non résolue encore, la signature du protocole pour le désarmement ajourné indéfiniment. Comment sortir de ce surcroît d'embarras ajouté à ceux 4une attitude insoutenable dans l'intérieur V » (1)

(1) Apponyi à Metternich, 12 janvier 1832.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUBOPE 45«»

Il est certain que la France n'était pas encore remise de la soudaine commotion qui avait bouleversé ses traditions ; tiraillée dans tous les sens, suspectée par tons les gouvernements, elle en était encore à chercher son équilibre. Il faut convenir que l'Europe ne l'y avait point aidée, tout occupée qu'elle était à se garantir ellemême, et la méfiance sur des intentions qu'on ne cessait do lui assurer pacifiques, revêtait le plus souvent la forme de l'hostilité.

Et malgré tout, preuve manifeste du ressort et de la vitalité admirables de ce peuple assiégé par de si sombres perspectives, non seulement le commerce et l'industrie sortaient du marasme où les avait jetés la révolution de Juillet, mais un immense et efficace effort était parvenu à mettre l'armée sur un pied de guerre imposant ; le matériel de guerre était renouvelé ou complété. Paris, si éprouvé, avait repris son aspect séduisant, sa grâce subjuguant ceux-là mêmes qui réprouvaient le plus les idées dont il était l'ardent foyer.

Il faut, pour se faire une idée exacte de l'intensité de l'animation qui y régnait aux premiers jours de l'année 1832, se rapporter au tableau qu'en traçait Heine (1) :

« Paris, cet hiver, est toujours l'ancien Paris, la belle ville dès merveilles qui sourit avec tant de grâce au jeune homme et console doucement le vieillard... On rit, on danse, partout éclate la plaisanterie légère, la moquerie la plus gaie, et, comme nous sommes en carnaval, beaucoup se déguisent en doctrinaires, se griment la figure avec un pédantisme à mourir de rire. »

Sous ces dehors rassurants, l'angoisse se décelait pourtant dans les réunions, les salons oii l'embarras de la diplomatie touchant les affaires belges était commenté et discuté.

On n'ignorait pas que la Russie avait désavoué ses plénipotentiaires à Londres et pressait sur les cabinets de Vienne et de Berlin, qui demeuraient hésitants ; les complications survenues dans cette négociation inquiétaient les esprits. Apponyi rapportait à Metternich la conversation qu'il avait eue à ce sujet avec Casimir Périer à l'issue d'une audience du corps diplomatique.

« L'empereur de Russie, m'a-t-il dit, joue le sort de l'Europe. Il

(1) Heine. De la France (1832).

460 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

ne craint pas d'embarrasser et de compromettre toutes les positions; il entraîne la Prusse dans une voie déloyale ; ce cabinet qui avait déclaré d'une manière positive et solennelle à Londres, à Paris et à La Haye qu'il donnerait sa ratification au traité, emploie maintenant le raisonnement argutieux que le refus d'une des puissances de ratifier lui faisait regarder le traité comme nul et non avenu... L'Angleterre marchera avec nous ; elle est fermement résolue de ratifier ; nous sommes dans notre bon droit et à l'abri de tout reproche... Je vois bien que l'Empereur veut depuis longtemps la guerre ; et que, trop faible pour la faire seul, il a l'intention d'y entraîner les autres puissances... »

Apponyi concluait : « Il me semble que, dans le moment actuel, nous devons attacher une haute valeur à éviter tout ce qui pourrait troubler, ne fût-ce que momentanément, nos bonnes relations avec la France et à prévenir surtout le résultat qui découlerait immédiatement d'une union plus étroite entre la France et l'Angleterre (1).

En attendant, lord Palmerston prévenait lord Heytesbury que le protocole restait ouvert pour permettre aux plénipotentiaires de Prusse d'Autriche et de Russie, d'attendre l'autorisation de leurs gouvernements pour l'échange des ratifications.

<( Le plénipotentiaire prussien est déjà en possession de la ratification de son souverain, mais il ne l'échangera que lorque les plénipotentiaires des autres puissances auront le droit de le faire. J'ai de bonnes raisons pour croire que les plénipotentiaires autrichiens sont dans les mêmes conditions, et que si les ratifications de la Russie arrivaient ces deux puissances traiteraient de suite. » (2)

A Berlin, Bresson rappelait à Ancillon que M. de Bulow, à Londres et M. de Werther, à Paris, avaient promis formellement la ratification pleine et entière du traité du 15 novembre, par la Prusse.

Ancillon louvoyait, se retranchait derrière un ajournement pendant lequel la Prusse, disait il, mettrait tout en œuvre pour éclairer

(1) Apponyi à Metternich, ?, janvier 1832.

(2) Palmerston à Heytesbury, 31 janvier 1832.

LA RKVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'kDROPE 461

le Tsar. Le ministre d'Angleterre secondait les efforts du nôtre pour amener le cabinet de Berlin à abandonner cette conduite « louche et équivoque. » (1)

A ce moment, un courrier russe se rendant à La Haye passa par Berlin où il laissait entendre que sa mission près du roi de Hollande était toute de conciliation. Il était permis d'en douter, car la politique de Pétersbourg n'apparaissait pas plus franche que celle de Berlin et on n'ignorait rien des sentiments intimes du ïsar pour ce qui touchait la résistance du roi Guillaume aux décisions de la conférence de Londres.

Nesseirode s'ingéniait aussi à calmer les alarmes^de Bourgoing. « Le cabinet prussien, disait-il, nous a mal compris en prenant pour un refus un simple ajournement. Tout s'arrangera, soyez-en sûr... Le roi des Pays-Bas s'est vu enlever la plus belle partie de ses Etats, c'est bien le moins que nous formions des vœux pour qu'on n'ajoute pas de clauses qui grèvent d'une servitude onéreuse les provinces qu'on lui laisse. » (2)

La Russie, affirmait-il, a le plus grand désir de voir s'aplanir des difficultés qui la forcent à ajourner sa ratification et espérait qu'il arriverait de Londres ou de La Haye quelque combinaison admissible. Toutefois, il apportait cette restriction : <i Nous sommes décidés à ne reconnaître le roi Léopold que lorsque le roi des Pays-Bas l'auralui même reconnu. »

C'est avec amertume que les feuillets belges relataient les ménagements dont le roi Guillaume devenait l'objet :

« On sait que les destinées de l'Europe sont maintenant dans sa main. On le flatte pour l'engager à mollir, à se relâcher sur quelques points de ses justes prétentions. Cependant, on ne se dissimule pas, qu'appuyé comme il est par la Russie et presque certainement par les deux autres cours du Nord, il restera inflexible et persistera avec fermeté à réclamer son droit. » (3)

Quant à l'Autriche, depuis la chute de Varsovie, elle avait témoigné au Tsar une condescendance contrastant avec l'aigreur qui, pen-

(1) Bresson à Sébastian!, 3 janvier 1832.

(2) Bourgoing à Scbastiani l" janvier 1832.

(3) Extrait de la Quotidienne, 8 janvier 1832.

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dant la dernière guerre contre la Turquie, présidait aux relations des deux cours. Son hésitation à donner sa ratification au traité du 15 novembre apparaît à Maison « comme une nouvelle preuve de l'extrême déférence avec laquelle on reçoit à Vienne l'impulsion donnée par le cabinet de Saint-Pétersbourg. » (4) On pouvait conclure que, divisées sur certains points, les trois cours du Nord s'entendaient cependant sur les grandes questions européennes. Elles voulaient avant tout se concerter et s'unir contre l'ennemi commun : la révolution, dont elles plaçaient le foyer en France. Cette résistance n'entamait pas, cependant la volonté du cabinet des Tuileries qui exigeait l'effet du traité du 15 novembre.

Il estimait, en outre, qu'en fléchissant sur le point qui visait les places fortes, il eût donné une sanction tacite au système de 1815. « Nous ne pouvons, déclarait Casimir Périer à Talleyrand, renoncer à soutenir que la fondation, l'indépendance et la neutralité de l'Etat belge étant une œuvre commune à la France et aux autres cours, celles-ci n'ont aucun droit à contracter en dehors de nous, avec cet Etat.sans altérer son caractère de puissance neutre, un acte engageant sous un point de vue quelconque l'avenir politique de ce même Etat... La France a compris que, depuis que la neutralité de la Belgique avait été proclamée, la propriété des places fortes et le droit d'en disposer étaient nécessairement dévolues à ce pays ; mais elle a compris également que s'il convenait au roi Léopold de démolir telle ou telle des forteresses construites et armées eu 181 5 aux frais des quatre cours, cette résolution pouvait donner lieu à une négociation entre elles et lui. » (2)

Le ministre terminait cet exposé en protestant qu'il était inébranlablement décidé à repousser tout ce qui rappellerait un passé désavoué par la France, et qu'il fallait, de toute nécessité, que le traité des places fortes fût annulé.

Talleyrand multiplia ses démarches à Londres et communiqua bientôt au cabinet français une note qui était tout ce qu'il avait pu obtenir concernant le traité des places . Il exposait qu'il é ait impossible

(1) Maison àSébastiani, 12 janvier 1832.

(2) Périer à Talleyrand, 3 janvier 1832.

Ul MTOLUTIOrf DE JUILLET 1830 ET L EUROPE 46 3

que les plénipotentiaires revinssent sur un acte qu'ils avaient déjà envoyé à leurs cours, et s'attachait à démontrer que la convention du 14 décembre avait été conçue dans le même esprit que le protocole du 17 avril dont le gouvernement du Roi s'était montré satisfait.

Cette note qui, en réalité, ne modifiait rien, contenait cependant une phrase d'une appréciable importance : les plénipotentiaires déclaraient, en effet, que leurs cours entendaient rester parfaitement unies à la France.

Talleyrand accompagnait l'envoi de cette note de réflexions qui démontraient son ardent désir que rien ne vînt troubler nos bonnes relations avec l'Angleterre : « Je le répète encore aujourd'hui avec toute la force dont je suis capable ; plus nous avons des raisons de croire que la Russie a des intérêts trop différents des nôtres, plug nous devons nous rapprocher de l'Angleterre. Avec l'Angleterre, la France, of fensivement et défensivement peut tout. Je vous conjure de ne pas perdre de vue cette vérité que je regarde comme renfermant toute notre politique actuelle. A aucune époque de notre histoire, la France n'a eu l'avantage que ce nouveau système peut lui donner. Il fera la gloire et la sûreté de notre nouvelle dynastie. La France et l'Angleterre marchant dans un accord intime imposeront toujours à l'Europe et vaincront beaucoup de résistances...

« Il est possible qu'on vous dise que la Russie ne serait pas éloignée de chercher, dans de nouvelles combinaisons, le moyen de rétablir ses anciens rapports avec la France. Ne cédez pas, Monsieur, à cette considération, il faudra bien des années pour que la Russie oublib l'adhésion morale que la France entière a donnée aux événements de Pologne. Ce que veut la Russie, c'est de nous séparer de l'Angleterre, et les autres puissances, qui vont cependant bien avec nous, ne seraient pas fâchées de nous voir nous affaiblir en restant seuls; car elles savent bien que, pendant tout le temps que les deux gouvernements resteront unis, leur influence dans les affaires politiques de l'Europe ne sera plus ce qu'elle a élé depuis quinze ans... (I) »

Casimir Périer, malgré U note des plénipotentiaires et les explications de Talleyrand, persistait à ne pas consentir aux traités des places

(1) Talleyrand à Casimir Périer, 4 janvier 1832.

464 I,A RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eDROPE

fortes. Lord Heytesbury informait !ord Palmerston que Nesselrode l'avait entretenu des difficultés qu'il rencontrait avec la France : « Le général Pozzo a informé son gouvernement que M. Périer était si irrité, et particulièrement contre l'Angleterre, par la convention ayant trait aux forteresses, qu'il a envoyé son frère à Londres pour déclarer que, si la France n'était pas admise à prendre part à la convention, il ne consentirait jamais à ratifier le traité belge >. (1)

L'incertitude où on se trouvait en ce qui concernait les forteresses aigrissait les rapports avec Londres, et rien n'indiquait une solution prochaine. TuUeyrand en imputait la faute à la France et ne le dissimule pas dans sa correspondance intime : « Les grandes et principales difficultés dans cette question ne sont venues ni de la Belgique ni de la Hollande, mais bien de la France elle-même qui veut toujours embrouiller les affaires par ses doubles intrigues ».

Les cours de Berlin et de Vienne ne paraissaient pas attacher une importance très graude à la conservation ou à la démolition des places de Philippeville et de Marienbourg, et n'approuvaient pas le secret du traité conclu avec le roi Léopold pour la démoliîion des forteresses.

Talleyrand revint à la charge en développant d'autres raisons militant en faveur d'une acceptation : la résistance de la France ferait, disait -il, le jeu de la Russie qui ne chercherait qu'à créer autour d'elle des complications. En outre, l'obstination du cabinet français pourrait altérer fâcheusement la cordialité de ses rapports avec celui de Londres. Quelle serait alors la politique de ce dernier ? '< Je voyais dans une intelligence bien établie avec l'Angleterre tous les avantages réunis, l'Europe maintenue dans une paix profonde, notre politique prenant un essor qu'elle n'a pas encore eu jusqu'à ce jour ... L'Empereur, lorsqu'il rêva le partage du monde, voulait le faire avec l'Angleterre. Ce n'est qu'après avoir été repoussé par elle qu'il tourna ses vues vers la Russie avec laquelle il n'a pas pu l'effec, tuer... Le gouvernement du Roi peut néanmoins adopter tout ce qu'il y avait de grande et haute politique dans ce premier plan en formant avec l'Angleterre une union étroite et imposante ; mais je le répète, avec un sentiment d"in(iuiétude que je ne peux pas vaincre,

(1) Lord Heytesbury à lord Palmerston, 4 février \8'i2.

ce résultat auquel nous sommes arrivés me semble gravemencompromls si nous nous écartons de cette puissance dans un moment décisif pour le règlement des affaires de la Belgique... *) (1)

Talleyrand craignait si fort que cette question du règlement des affaires de Belgique ne réagit défavorablement sur nos relations avec l'Angleterre qu'il pensa un moment venir en France pour exposer lui-même ses considérations au Roi ; mais ce voyage eût, dans l'état des choses, jeté quelqu'inquiétude à Londres. Il se décida à envoyer son secrétaire muni de ses précises recommandations. Il est à remarquer que sa lettre à Casimir Périer présente un haut intérêt, non pas seulement par l'importance des idées politiques qu'il y expose, mais encore par la fermeté du ton, parfois même péremptoire, employé pour imposer ses vues.

C'est à ce moment qu'Apponyi fit connaître officiellement à Paris que sa cour, celles de Russie et de Prusse avaient pris la résolution d'ajourner la ratification du traité de Londres. Talleyrand fut avisé d'avoir à profiter de cette circonstctnce pour essayer de faire de la ratification de la France une condition des changements que le gouvernement du Roi voulait apporter à la conveutiou sur les places fortes de Belgique.

Casimir Périer avait formellement déclaré que le cabinet ne se départirait pas de son attitude touchant une question qui se rattachait pour la France à un objet d'amour-propre.

L'entrevue qu'il eut à ce sujet avec Palmerston n'amena pas le résultat cherché et notre ambassadeur, constatant une certaine froideur dans les réponses du ministre anglais, objurgua de nouveau le cabinet français de céder sur un point qui pourrait « ébranler un système si nouveau qui a pour ennemis tous les ennemis de la France. » (2)

Le parti libéral anglais s'inquiétait de cette situation, et un de ses organes, The Courier, disait : « Il est fort à regretter que, dans un moment où le ministère français est obligé de lutter contre des factions intérieures, on fasse courir le bruit qu'il ne trouve pas ici tout

(J) Talleyrand à Périer, 7 janvier 1832. {•l) Idem, idem,

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Tappui auquel il a le droit de prétendre... il n'est que trop évident que. dans le but avoué de maintenir la paix, on fait au parti antilibéral, chez nous, des concessions tant étrangères qu'intérieures qui ne peuvent être que très préjudiciables aux intérêts des français. » (1)

Pour tâcher de résoudre ces difficultés, le délai fixé pour la ratification du traité du 13 novembre fut prolongé jusqu'au 31 janvier.

En Russie comme en Prusse régnait une grande irritation contre l'Angleterre (2). Palmerston avait, en effet, déclaré que, ce délai passé, si la cour de Prusse ne s'était pas décidée à échanger ses ratifications, « l'Angleterre et la France formeraient une union bilatérale en réservant toutefois aux autres puissances la faculté d'y accéder et se chargeraient de l'exécution du traité du 15 novembre. »

Ancillon affectait de ne voir dans cette déclaration qu'une menace « car. disait-il, une semblable résolution entraînerait une guerre que les trois puissances continentales ne pourraient évif.er qu'en répudiant tout sentiment d'honneur et de dignité. » (3)

D'autre part, le maréchal Maison faisait connaître à Sébastiani que l'Angleterre avait fait à Vienne d^ graves représentations sur les événements pouvant résulter de la non ratification du traité. Metternich qualifiait de « niaiserie » la proposition du cabinet britannique de ratifier sans le concours de la Russie. Néanmoins, il se montrait inquiet et disait au ministre de Hollande récemment arrivé à Vienne : v( Croyez-vous que nous irons faire la guerre à cause de vous ? On se tromperait étrangement à La Haye si on avait une telle

(1) The Courier. Extrait de la Quotidienne du 12 janvier 1832.

(2) Cette irritation se traduisait, chez nombre de diplomates, par des lamentations excessives sur la politique intérieure de l'Angleterre sur laquelle on rejetait toute la cause du mal : « Lord Grey, portant dans le gouvernement toute l'immoralité de sou caractère, excite les passions populaires contre cette courageuse et puissante aristocratie qui, depuis plusieurs siècles, a fait la force et la prospérité de l'Angleterre... Cette dernière, absorbée dans le système d'une réforme dangereuse, a donc perdu, en quelque sorte, la tradition des véritables intérêts du paya et provoque aujourd'hui des résultats qui, naguère, auraient excité toute l'animadversion de sa politique » (de Bray au roi de Bavière, 30 janvier 1832).

(3) Bresson h Sébastiani, 1"" février 1832.

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pensée. Non, certainement, nous ne la ferons pas ; vous pouvez le mander à votre maître. » (1)

Cependant Talleyrand avait réussi à obtenir une seconde note plus satisfaisante au sujet de la question des forteresses.

Aussi, fût-ce avec une satisfaction non déguisée que, au milieu d'un grand bal au ministère de l'Intérieur, notre premier le ministre donna communication aux représentants d Angleterre, de Prusse, de Russie et d'Autriche de la nouvelle d'une déclaration signée par les quatre cours qui terminait la question des forteresses d'une manière entièrement satisfaisante pour la France.

La déclaration, en maintenant du consentement de l'ambassadeur de France à Londres, la démolition des cinq forteresses : Mons, Ath, Menin, Philippeville et Marienbourg, reconnaît l'inviolabilité de la neutralité et de l'indépendance de la Belgique, et elle n'applique le droit de surveillance des quatre puissances qu'aux forteresses démolies.

« Maintenant expliqua Casimir l^éritr, l'affaire des ratifications se trouve bien mieux placée: l'accord des quatre cours sur la question des forteresses et leur condescendance pour la France établissent de nouveau et resserrent l'union entre les cinq cours ; la conférence est solennellement maintenue, et l'on peut, dès à présent, se livrer à l'espoir fondé que les ratifications des trois cours ne tarderont pas à arriver. « (2)

Talleyrand prenait texte de ce succès pour insister sur la nécessité de resserrer nos liens avec l'Angleterre. « Nous serons ainsi, disaitil, dans le vrai système de politique extérieure qu'a dû créer la révolution de Juillet. » (3) Il démontrait, en s'appuyant sur les informations qui parvenaient à Londres, que l'entente des cabinets de Berlin et de Vienne sur l'affaire des forteresses visait surtout à nous refroidir avec l'Angleterre. Metternich, fidèle à sa tactique, cherchait à alarmer l'empereur Nicolas sur la situation de la France qui n'offrait, selon lui, aucune sécurité, et dont le gouvernement « n'était pas encore établi. »

(1) Maison à Sébastian!, 12 janvier 1832.

(2) Apponyi à Metternich, 26 janvier 1832.

(3) Talleyrand à Casimir Périer, 25 janvier 1832.

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Les efforts de TalleyranJ aboulireut enfin, et il eut la satisfaction de voir conclu, le 31 janvier, l'accord entre le cabitift français et le cabinet anglais pour l'écliauge des ratifications du traité du 13 novembre.

Mais rien ne laissait encore prévoir le moment où la Prusse et l'Autriche y adhéreraient à leur tour.

Cette attitude créait à notre ministère une situation des plus difficiles. On lui reprochait de tenir la France en haleine pour reculer la solution ; on était las des protocoles ; la confiance et la prospérité ne pouvaient renaître tant que les affaires extérieures seraient dans ce provisoire ; on allait jusqu'à l'accuser < de mettre la révolution en gage dans les mains des cabinets. > La preuve en était donnée par l'attitude, à Paris, des ambassadeurs des grandes puissances qui fréquentaient exclusivement les milieux légitimistes, les salons de résistance, comme on les appelait.

Les préparatifs de l'expédition d'Ancône achevèrent de soulever les protestations des libéraux qui exigeaient que le gouvernement s'intéressât à la révolution italienne. Quand, dès le commencement de janvier, se manifestèrent les premiers symptômes de l'insurrection des Romagnes, Metternich avait fait répondre à Casimir Périer, qui proposait l'envoi de troupes françaises à Ancône, qu'il espérait qu'une simple démonstration militaire suffirait à rétablir l'ordre. Il proposa seulement qu'une frégate et un brick de guerre français se joignissent à la démonstration des vaisseaux autrichiens dans l'Adriatique. « Les vaisseaux des deux puissances réunis dans un même but rempliraient l'effet moral que tient en vue M. Périer » avait dit le chancelier autrichien. (1)

La nouvelle de l'entrée dans la Romagne, le 31 janvier, de 8.000 hommes de troupes autrichiennes produisit le plus fâcheux effet à Paris. Metternich prolestait de n'agir que par une nécessité politique et par le besoin « de réprimer les excès auxquels s'étaient portées les troupes papales après leurs premiers avantages. » (2) Son attitude, cependant, devant notre ambassadeur, était des plus embarrassées.

(1) Metternich à Apponyi, 13 janvier 1832.

(2) Maison h Sébastiani, 31 janvier 1832.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 469

Des notes demandant l'évacuation des terres non autrichiennes furent envoyées à Vienne, mais les troupes qui occupaient Bologne ne reçurent aucune instruction à cet égard.

I.e gouvernement français donna alors l'ordre d'embarquement à Toulon de troupes destinées à occuper Ancône. « Nous allons eu Italie, disait le ministère français, pour prévenir le mal et faire en sorte que les Autrichiens n'y restent pas plus longtemps qu'il convient aux intérêts de l'Europe. »

Metternich s'efforçait de démontrer à notre ambassadeur (( qu'à son avis, c'était une faute ; que nous allions apporter la révolution en Italie, que nous savions bien pourtant que, eux, ne pourraient tolérer là une révolution ; que c'était donc la guerre. >• A quoi Maison répondait que " l'envoi de nos troupes en Italie était une satisfaction légitime due à l'état de 1 opinion publique en France, et noua était, d'ailleurs, conseillée par le besoin d'obtenir une garantie. » (1)

Il ajouta que l'accord existant entre les cabinets de Vienne, Pétersbourg et Berlin excitait en France une défiance que pouvait seule calmer 1 1 mesure que venait de prendre le gouvernement.

Metternich, à bout d'arguments, et sensiblement impressionné, déclarait, quelques jours plus tard, à Maison « qu'il se lavait les mains de ce qui pourrait arriver. »

Kn même temps, il écrit à Apponyi que « d'une question simple de sa nature, la démarche du gouvernement français fait une affaire compliquée » et, rappelant que l'Autriche avait donné assez de preuve de sa loyauté : « notre conscience est parfaitement tranquille. » (2) Il prenait, d'ailleurs, acte de la déclaration de la France que ses troupes se retireraient en même temps que les troupes autrichiennes.

Apponyi ayant fait remarquer à Casimir Périer que, " dans le cas même où notre intervention dut être réclamée impérieusement, l'arrivée de l'expédition française ne saurait avoir lieu que bien postérieurement à l'époque où sa coopération aurait pu être nécessaire )/ , le président du conseil lui fit cette réponse peu équivoque :

(1) Maison à Sébastiani, *j février 1832.

(2) Metternich à Apponyi, 22 février 1832.

et Qu'est-ce que cela vous fait ? Ce n'est ni dans des vues de conquête ni même pour combattre les insurgés que nous voulons occuper Ancône, c'est uniquement pour prendre une part quelconque à votre intervention, pour empêcher que celle-ci ne soit exclusivement autrichienne, enfin pour faire acte de présence en Italie. »

Mais alors, répliqua Apponyi, w Cette expédition serait considérée comme sans but ultérieur et. pour trancher le mot. comme une véritable farce ; vos troupes arriveraient après que tout se trouverait être terminé. »

a — Eh bien tant mieux, répliqua le ministre, elles ne s'en iraient que d'autant plus vite. » (1)

Apponyi ne se tint pas pour battu :

« Si jamais le pape vous répondait qu'il n'avait pas besoin de vos troupes et que des secours non demandés et imposés équivalaient presque à des hostilités ; que feriez-vous ?

'( — Nous répondrions au Pape, dit en riant Casimir Périer, que sa réponse ne saurait nous convenir. « Vous savez qu'il y a des cas extraordinaires où l'on n'hésite pas à se mettre au-dessus de certaines considérations. » (2)

Le chancelier d'Autriche ne manquait pas non plus de prendre prétexte de l'occupation d'Ancône pour prolonger la résistance de l'Autriche à ratifier le traité du 13 novembre, et disait sans ambages à Maison qui réclamait des précisions :

« Et pourquoi ferions nous quelque chose qui soit dans l'agrément ou la convenance d'un gouvernement qui nous traite comme fait actuellement le vôtre en Italie'? » Puis il invoquait les paroles du pape qui avait répondu à Sainte-Aulaire « qu'il n'avait aucune raison de craindre que l'Autriche prolongeât plus qu'il ne convenait aux intérêts de sa souveraineté l'occupation de ses états. »

Enrésumé, Maison comprenait bien que l'aigreurde Metternich était surtout provoquée par la crainte de la direction que prendrait notre occupation s'il survenait un changement de ministère. Aussi parlat-il fermement. « Serait-ce, dit il au chancelier, qu'on s'imaginerait

(1) Apponyi à Metternich, 26 janvier 1832.

(2) Idem, 30 janvier 1832.

çn Europe que la France n'est plus qu'un cadavre inanimé autour duquel doivent se dérouler les événements sans qu'il lui soit donné d'y prendre part? » (1)

De Berlin, Bresson signalait la déplorable impression produite par le débarquement de nos troupes à Ancône. Ancillon considérait cet acte comme « un très grand malheur » et comme il arguait à notre ambassadeur de la « violation des principes », celui-ci crut devoir lui faire remarquer que « !a Prusse cependant approuvait l'intervention de l'Espagne en faveur de Don Miguel. »

Mais c'est surtout en Russie que l'émotion prit la forme la plus acerbe.

Pozzo avait avoué à Nesselrode qu'il espérait bien que l'Autriche aurait rétabli le calme avant l'entrée des Français en Romagne et estimait que « la prétention de Périer de se mêler de tout et de prendre part à ce qui est étranger à la France méritait la plus sérieuse considération. Les protecteurs de la propagande exigent de lui d'assister les assiégés : il a le mérite de s'y refuser, et cependant, pour satisfaire la vanité révolutionnaire, il veut intervenir et s'associer au pouvoir qui doit les comprimer. C'est une conduite qui blesse l'Autriche et qui, loin de satisfaire ces ennemis du ministère, leur offre l'occasion de lui reprocher qu'il agit contre les soi-disant patriotes de concert avec une puissance absolue. La raison aurait dû lui conseiller de ne pas s'en mêler, mais les hommes de Juillet, quelles que soient les nuances qui les distinguent, ne peuvent rester stationnai res. » (2)

Quelques jours après, il rendait compte à Nesselrode d'une conversation qu'il avait eue avec Louis- Philippe : < Il a défendu son expédition d'Ancône par des motifs qui dévoilent à la fois la prétention de se rendre populaire par l'attitude qu'il est décidé de prendre envers les puissances, et surtout sa tendance innée à désirer des révolutions partout. Nul doute qu'il regarde les gouvernements e.xistants comme difficile à réconcilier avec le sien, et qu'il ne cherche à favoriser, autant qu'il ose le faire, ce qui peut les troubler ou lesaffaibUr. »

(1) Maison à Sébastiani, 25 février 1832.

2) Pozzo à Nesselrode, 23 janvier-4 février 1832.

472 LA RÉ?0LUT10?< DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

Pozzo ne se faisait pas illusion sur la marche que suivrait fatalement l'esprit révolutionnaire dans les autres nations : tout au plus, pensait-il, pourront-elles gagner quelque délai avant les atteintes de la contagion :

« L'attitude du gouvernement anglais à cet égard est l'encouragement le plus dangereux. Il a rendu la France complice de ses projets contre le Portugal et la Péninsule, en général, se l'est associé sur la question de la Belgique et lui livre, en quelque sorte, pour récompense, son ancienne politique et ses relations avec le reste de l'Europe. D'ailleurs, tous deux désirent des réformes ou des révolutions et s'entendent à les favoriser plus ou moins, chacun selon son rôle partout où elles arrivent. Leurs embarras intérieurs seulement empêchent qu'ils ne les soutiennent plus ouvertement...

C'est ainsi que nous passons un jour après l'autre sans confiance dans l'avenir et avec la chance de voir arriver d'un instant à l'autre des perturbations les plus dangereuses. » (1)

Nesselrode avait dit à Bourgoing : « L'Empereur, Monsieur, me charge de vous faire connaître combien il désapprouve ce qui vient de se passer à Ancône. Gomme signatrice des traités qui forment aujourd'hui la base du droit public européen, il me charge de vous exprimer toute sa désapprobation pour un acte qui blesse tous les droits, tous les usages des nations ». (2)

Notre chargé d'affaires répliqua avec fermeté qu'il ne souffrirait aucun blâme sur les actes du gouvernement français, d'autant plus que la France avait, elle aussi, « de sérieux reproches à faire à la Russie sur sa conduite depuis dix-huit mois. » Les griefs se croisaient. Nesselrode se plaignit des instigations des comités français sur les populations italiennes et polonaises, que les gazettes françaises insultaient à chaque page la Russie, que les théâtres traînaient sur la scène la famille impériale (3). La conclusion de cet

M) Pozzo à Nesselrode, l"-2.3 février 1832.

(2) Bourgoiug à Sébastiani, 22 mars 1832.

(3) Le Tsar se montrait particulièremeat froissé des agissements du Comité national permanent, formé par les Polonais et en n^clamait, à Paris, la dissolution, allant jusqu'à menacer de rappeler Pozzo. Il n'était pas moins mécoateat •■ des représentations qui paraissaient depuis quelque

entretien sans aménité fut que « les relations des deux cours n'étaient pas aujourd'hui d'une nature assez amicale pour que le ministre de France continuât à jouir seul avec l'amljassadeur d'Autriche du privilège de se rendre tous les jours aux parades. » (1)

Rien n'avait été négligé de la part des représentant?; de Russie, de Prusse et d'Autriche en France pour empêcher l'expédition d'Ancône qu'ils n'hésitaient pas, entre eux, à qualifier de « ridicule équipée ». Lorsqu'ils furent convaincus de l'inutilité de leurs représentations, ils ne songèrent plus qu'à faire avorter « cette croisade révolutionnaire » de manière à ce qu'elle devînt « un objet de risée et de mépris de l'Europe entière. » (2)11 «'agissait de trouver le moyen d'évacuer les troupes autrichiennes des légations avant que le drapeau tricolore n'eût été déployé à Ancône.

Notre gouvernement était informé par Maison de la pénible impression qu'avait produite à Vienne sa détermination et du mal que ce dernier avait eu pour convaincre Metternich des motifs impérieux qui l'avaient provoquée.

Le cabinet des Tuileries demeurait assez mystérieux sur le nombre des bâtiments et le nombre des troupes qui composeraient notre escadre, et sur la direction de ses mouvements. Le bruit courait que des bâtiments anglais viendraient renforcer les nôtres.

D'autre part, des personnes, soi-disant bien instruites, prétendaient que toute l'expédition était simulée et que sa destination pourrait bien avoir un but tout différent de celui qui lui était attribué ; on parlait d'un projet visant la conquête de Constantine sous le commandement du duc d'Orléans.

Cependant la réponse négative du cardinal Bernetti à la proposition du cabinet français relative à l'expédition d'Ancône n'avait pas été interprétée dans un sens formel par notre gouvernement et n'avait rien modifié dans sa décision.

Casimir Périer avait répondu à Apponyi qui lui demandait s'il pastemps sur les théâtres de l'aris et qui n'avaient d'autre but que de flatter la haine aveugle que le public français a vouée à la Russie et h ses souverains » (NesseU-ode à Pozzo, 25 janvier 1832).

(1) IJourgoing à Sébastiimi, 22 mars 1832.

(2) Apponyi à Metternicli, 13 février 1832.

474 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUP.OPE

serait outre les volontés du Pape : « Le Souverain Pontife a tort de nous répondre ainsi. C'est dans son intérêt même, dans celui du rétablissement de son autorité et de sa tranquillité dans ses états qu'il devrait désirer notre présence. Au reste, ajouta-t-il en riant, nous ne nous sommes adressés qu'au souverain spirituel qui ne peut jamais refuser l'hospitalité à qui la lui demande. »

Les circonstances qui entourèrent l'entrée des Français dans Antône accentuèrent le mécontentement du Tsar, et lord Heytesbury le signalait à son gouvernement d'une manière qui témoigne que les rapports de Vienne ne les avaient pas atténuées à Pétersbourg : (1)

« Il paraît que les troupes françaises débarquèrent par force, violant la quarantaine aussi bien que les autres lois, et occupèrent la ville. Ils prirent possession de la citadelle après avoir menacé la garnison de la passer au fil de l'épée, si elle ne se rendait pas. Ils l'obligèrent ensuite à prendre la cocarde tricolore et firent illuminer la ville.

« Le gouvernement autrichien, dans sa communication à la cour de Russie, a représenté ces procédés comme une offense, non seulement à Rome et à l'Autriche mais à l'Europe entière, et comme une violation de la loi des nations, laquelle ne peut tolérer une attaque aussi imprévue à l'égard d'une puissance amie — surtout pendant ^ paix.

{( Il est absolument superflu de dire l'impression profonde produite ici par cette nouvelle. On sent que, bien que, ces procédés peuven* n'avoir pas été spécialement autorisés par le gouvernement français, lisseront, dans la suite, justifiés et supportés par lui. D'uucôté, l'Autriche ne peut admettre ni l'occupation d'une aussi importante forteresse qui est la propriété d'un état indépendant, son allié, ni la révolution dans tout le centre de l'Italie. Une collision est inévitable- Dans cîe /cZ/es circonstances, la Russie n'abandonnera certainement pas son alliée. »

Nessolrode n'avait pas laissé s'échapper cette occasion de démontrer

(1) Lord neytesbury à Palmerston, 14 mars 1832 (Record office, Londres.)

LA RÉVOLUTIOrV DE JUILLET 1830 ET l'eUROPR 475

à l'ambassadeur anglais que la France occupait peu à peu tous les points importants de laMéditerranée, d'abord lacùted'Afrique, d'Oran puis la Grèce et enfin Ancône. Lord Heytesbury avoue l'embarras qu'il à Bône. éprouva quand Nesselrode lui demanda si « de tels accaparements seraient agréables à la Grande-Bretagne et si elle les approuvait. » « Je fus obligé, dit-il, à me borner à des généralités, n (1)

Les explications de Bourgoing calmèrent Nesselrode ; mais l'irritation était telle à la cour de Russie (2) que ce dernier augurait ainsi de la situation que rencontrerait à Pétersbourg le duc de Trevise qui venait d'être nommé pour remplacer Bourgoing : « 11 lui faudra une grande dose de fermeté en même temps qu'un esprit conciliant pour vaincre les difficultés dont il sera entouré à son arrivée. » (3)

A la vérité, cette irritation était plus factice que réelle, si l'on en croit ce qu'écrivait peu après l'ambassadeur anglais : « La préservation de la paix est plus désirée par ce pays que partout autre. (4) »

L'Autriche, cependant, ne négligeait rien pour envenimer les choses Lord Heytesbury en eut la preuve par un document que lui communiqua Ficquelmont, ambassadeur d'Autriche, et dont celui-ci devait également donner connaissance à Nesselrode. L'ambassadeur anglais le jugea si important quil en prit une copie pour son gouvernement. Ce document apporte une telle preuve des moyens équivoques dont se servait Metternich pour exciter la Russie contre la France qu'il convient de le citer in-exlenso. Il résumait, d'après Ficquelmont, la conversation confidentielle d'un ministre français avec une haute personnalité autrichienne : « C'est un non sens de donner pour principe politique celui de la non-intervention quand on est chargé des intérêts de la France. Il ne faut pas trop se perdre dans l'établissement des principes ; mais il ne faut pas oublier que notre pratique est l'occupation, qu'il faut remettre en honneur. Un pays comme la France, compact et placé

(l)Lor(l Heytesbury à Palmerslon. 1 1 mars 1832.

(2) Le Tsar était indigné. Il faisait dire à Pozzo de suivre Apponyi, si ce dernier quittait Paris (Nesselrode à Pozzo, 2 mars 1832).

(3) Lord Heytesbury à Palmerslon, 2i mars 1832.

(4) Idem.

476 LA KÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

comme il l'est avec 32 millions d'habitants, ne peut s'empêcher de profiter des commotions politiques qui se passent autour de lui. Il occupe, et, selon le résultat des événements, on se retire ou l'on reste en possession. Alger et laMorée que nous avons dû occuper sont encore en notre possession et changent notre position dans la Méditerranée. Alger exige, pour ainsi dire, d'avoir, pour nous en assurer, le point maritime intermédiaire de Mahon. Eh bien, une grave com plication dans les affaires de la Péninsule peut nous forcer non d'intervenir comme le veulentles hommes systématiques, mais à procéder à une occupation qui nous procurera un point de plus dans la Méditerranée. » (1)

La méconn.aissance du capitaine de vaisseau Gallois, commandant l'expédition d'Ancône, des ordres qu'il avait reçus, ainsi que nous l'avons vu précédemment, motivèrent une protestation du prolégat contre la manière dont s'était accomplie l'occupation et contre les procédés violents dont le commandant militaire et les troupes papales avaient été l'objet.

Le pape témoigna son mpcontentement, mais la proclamation du général Gubières qui remplaça Gallois, désavoué par le gouvernement, produisit un excellent effet et apaisa le Souverain Pontife. Sébastiani avait, en effet, dit à Apponyi en lui exprimant ses regrets sur la manière dont l'occupation de la ville avait eu lieu. « Le commandant Gallois est un fou auquell'exécution d'une telle commission n'aurait jamais dû être confiée ; qu'au reste, les instructions données à cet officier lui avaient enjoint de ne pas débarquer les troupes françaises à Ancône avant qu'une personne envoyée par M. de Sainte-Aulaire pour donner l'ordre de leur débarquement et pour y assister ne fût arrivée. »

Mais c'est de la bouche même du roi Louis-Philippe qu'il faut te' nir l'exacte vérité sur cette pénible affaire : « Il faut avouer, disait-il, à Apponyi que, dans cette entreprise, tout nous a été contraire : les éléments mêmes nous ont favorisés et contrariés en dépit de nos vœux, car les vents qui devaient protéger la navigation du général Gubières ont fait arriver notre escadre avant lui à Ancône, ce qui est

(I^LordHeytesbury àPalmerston, G avril 1832 (Record office, Londres.)

la véritable cause du malheureux succès de notre expédition. Jamais affaire n'a été conduite avec plus de légèreté et d'imprévoyance ; croiriez vous que Gallois est le frère de celui qui a commandé un corps de cavalerie en Pologne et qui, en-^uite, a intrigué et espionné chez vous à Vienne ! Et c'est àun tel homme qu'on a confié le commandement de l'escadre lorsqu'il s'agissait de l'exécution d'une affaire des plus délicates et des plus épineuses... Mon gouvernement est non seulement étranger aux mesures regrettables qui ont été prises par les officiers commandant l'expédition, mais il n'hésite pas à les frapper de sa désapprobation. » (1)

Metternich, prétendant que la modération dont il faisait preuve dans les affaires d'Italie le faisait accuser «de se laisser jouer », exhalait sa mauvaise humeur dans ses lettres à Apponyi et qualifiait l'expédition française de « violation indigne des droits de souveraineté du pape. » (2) Toutefois le rappel de Gallois elles ordres donnés pour que nos vaisseaux quittassent Trieste et Pirano calmèrent Metternich.

L'expédition d'Ancône inquiétait profondément Talleyrand qui poursuivait fiévreusement à Londres des démarches en vue de la ratification des puissances du traité du 15 novembre.

Répondant à une dépêche de Casimir Perler lui mandant que l'Autriche était évidemment blessés des mesures que le gouvernement du Roi venait de prendre par suite des événements de la Romagne, Tayllerand déplorait qu'on se soit trouvé dans la nécessité de les employer avant que le traité du 13 novembre n'ait été ratifié par l'Autriche et les deux autres cours.

(;) Apponyi à Metternich, 12 mars 1832.

(2) Maison à Sébastiani, 14 mars 1832. — Cetfe lettre, qui devait être confidentielle, fut lue à Maisoa par Metternich. Sur la protestation du premier. Metternich répondit qu'elle n'était pas destinée à la publicité.

Ces incidents n'étaient pas de nature à apporter de l'aménité dans les rapports de la Russie avec le gouvernement de juillet. Casimir Périer avait beau affirmer à Pozzo « qu'il fallait que le drapeau tricolore soit eofin reconnu comme un symbole de paix et d'aide, » celui-ci répliquait : « Nous pleurerons constamment la restauration avec des larmes de sang, parce que nous avons vu en cela une véritable et durable garantie de paix et d'ordre social et que, depuis sa chute, la paix et l'ordre sont cons- \amraent troublés et compromis. » Apponyi à Metternich, 6 mars 1832.

478 LA REVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

« Nous avons, dit-il, un intérêt majeur à ce que les puissances se réunissent et forment, pour ainsi dire, de leurs ratifications une sorte de faisceau Une fois ce résultat obtenu, nous nous trouverions bien plus libres dans notre action en Italie. » U rappelle une maxime anglaise dont le sens est qu'on ne doit jamais s'occuper de deux choses importantes à la fois.

Talleyrand avait obtenu de Palmerston qu'il donnât des directions à lord Seymour a(in que celui-ci s'employât près du Pape à empêcher des complications franco -autrichiennes. Notre ambassadeur estimait que cette démarche aurait aussi pour résultat de démontrer l'excellence de nos rapports avec l'Angleterre. Il comptait également que le langage de l'ambassadeur anglaisa Vienne ne serait pas sans effet. En même temps, il exprimait son regret de n'avoir pas en sa possession quelque document qu'il eût pu montrer comme preuve que le Pape ne mettait aucun obstacle à l'occupation de nos troupes. U ne se dissimulait pas que l'opinion publique désapprouvait notre démarche, qu'elle avait fait une immense sensation en Angleterre, et que ceux mêmes qui avaient de bonnes dispositions pour la France montraient une grande inquiétude au sujet des affaires d'Italie. Elles accroissaient, disait-il, les embarras parlementaires actuels occasionnés par les discours sur le Bill de réforme.

On s'accordait à blâmer les procédés du commandant Gallois et, quelques-uns des plus chauds partisans de la France laissaient échapper l'accusation de « projets ainbitieux et subversifs ».

Talleyrand résumait ainsi les dispositions du cabinet britannique : « Il nous secourrait si nous étions injustement attaqués, mais il se refroidirait bien vite si l'esprit d'entreprise réveillait des souvenirs qui deviendraient bientôt des craintes réelles dans tous les cabinets de l'Europe. « (1) La discussion qui avait eu lieu sur ce sujet à la Chambre des Communes avait, dit Tayllerand, reporté l'attention sur Alger : « J'en éprouve quelque regret. Nous devons préférer que notre position sur la côte d'Afrique reste, pour ainsi dire, oubliée. » (2)

Suivait une très subtile exposition de la politique du Saint-Siège

(1) Talleyrand à Sébasliani, 22 mars 1832.

(2) Talleyraud à Périer 3 mars 1832.

LA RET0LUT10r< DE JUILLET 1830 ET L EUROPK 479

ainsi que les prévisions de notre ambassadeur sur le résultat de l'expédition :

(( Vous connaissez trop bien la politique du Saint-Siège pour vous faire illusion sur des concessions arrachées par la nécessité. Son pouvoir est composé de deux principes, l'uu religieux, l'autre temporel ; les engagements qu'ils prennent sont différents : l'un ne lie jamais complètement l'autre. Le pouvoir spirituel se résigne, attend, et réserve au pouvoir temporel de dire qu'il n'a jamais cédé qu'à la force, ce qui lui fournit, quand l'occasion lui devient favorable, des formes pour revenir sur ce qui a été promis.

« De l'analyse de cette combinaison, il résulte qu'il a toujours des ménagements à garder avec une puissance qui, dans sa faiblesse relative, peut lutter, et l'a fait de nos jours avec succès, contre les plus grandes forces de l'Europe.

« Ces considérations me portent à croire que le gouvernement du Roi n'atteindra pas le but qu'il s'est proposé en Italie, ou ne l'atteindrait que momentanément, et serait dans le danger d'affaiblir ses relations avec les différents cabinets s'il faisait dépendre la conclusion des affaires d'Ancône des concessions administratives que l'on chercherait à faire obtenir au sujet du Saint-Siège. » (1)

Pris assez violemment à parti au sujet des affaires d'Italie, Casimir Périer avait donné à la Chambre des députés (2) l'explication suivante : « L'expédition a été faite dans l'intérêt général de la paix aussi bien que dans l'intérêt politique de la France. Elle a pour but de donner une activité nouvelle à une négociation à liquelle concourent toutes les puissances pour assurer la sécurité du gouvernement pontifical et la tranquillité de ses états. » Au reproche qui lui était fait de favoriser la propagande révolutionnaire de la France, il répliquait : « Il n'y a plus lieu à des guerres do principes ; les nations ne veulent plus être exposées à des collisions que pour des intérêts politiques, commerciaux ou de territoire. »

En somme trois questions également irritantes se trouvaient soulevées par l'expédition d'Ancône: question politique, question reli-

(1) Talleyrand à Sébastiani, 26 mars 1832.

(2) 8 mars 1832.

gieuse, question révolutionnaire. Celle d'Alger, également populaire et prêtant aux susceptibilités nationales, venait encore s'y greffer à la suite de la discussion soulevée à la Chambre des lords Elle fut l'occasion d'une interpellation au ministère, le 11 mars ; on voulait connaître ses intentions sur notre récente conquête. Le député Mauguin reprocha au ministre son ton imprécis et ne craignit pas de dire : « Le gouvernement n'u pas pris parti parce qu'il a reculé devant les cabinets européens... il craint que quelque cabinet n'élève la voix et ne se plaigne... Dans toutes ses actions, il ne voit que l'étranger et ses doléances... Cependant il faut prendre un parti, il faut que le ministère se décide. La possession d'Alger dans des mains françaises importe à toute l'Europe. »

On suspectait les cabinets du Palais-Royal de sacrifier aux intérêts de lîAngleterre notre belle conquête, et le Journal des Débats se faisait aussi l'écho de ces plaintes :

« A l'heure actuelle, il n'est permis à aucune puissance pas plus à l'Autriche, à l'Angleterre qu'à nous-mêmes de s'agrandir, de s'étendre au dehors, sans justifier, au moins diplomatiquement, ses projets d'établissement, sa conduite extérieure... Nous avouons la nécessité de mettre l'Europe (lisez \' Angleterre) de notre avis, et espérons lui faire comprendre que ses intérêts seront servis plutôt que compromis par l'admission d'un pouvoir européen au sein des états barbaresques.

a Nous désirons que l'Afrique ne soit pas présentée comme la terre promise, qu'on n'e.xagère pas ses bienfaits pour accabler ensuite la France de regrets si wie hypothèse à laquelle nous ne voulons pas croire se réalisait. On ne doit annoncer aux peuples que ce qu'on est en mesure de leur donner. » (1)

A ce moment, l'agitation provoquée en Angleterre par le bill de réforme inspirait cette phrase piquante à Robert Peel, à la Chambre des communes : « L'agitation provoquée par le désir d'une réforme parlementaire a été causée par la révolution de France et par le désir que les maladroits paillasses de l'Angleterre avaient d'imiter les gracieux mouvements des arlequins français. »

^1) Les Débats, 22 mars 1832.

Suivait un pitoyable tableau de l'Etat de la France dont voici la conclusion : « Vous voyez les conséquences de ses réformes. Il y aurait folie à les imiter. ■> (1)

Mais, de toutes les affaires qui préoccupaient les chancelleries, celles de Belgique étaient envisagées comme la clef de voûte de tout les arrangements politiques de l'Europe.

La Russie, voulant prouver son désir d'arriver à une solution, avait envoyé le comte Orloff à La Haye pour tenter d'amener le Roi à une conduite plus conciliante (2). C'était, du moins, le but avoué de ce voyage qui ne laissait pa^ dinquiét'r beaucoup le ministère français. Sur l'instigation de Casimir Périer, Pozzo avait été pressenti sur la nature des instructions d'Orloff ; mais on n'avait pu en tirer aucune précision.

Cependant, sur la demande de l'envoyé du Tsar, Pozzo lui avait donné tous les renseignements utiles à sa mission, mais il s'était bien gardé de communiquer à Périer les pièces qui composaient les instructions reçues par Orloff... Il craignait d'abord la susceptibilité ombrageuse du ministre qui n'aurait pas douté que tout était concerté et décidé d'avance ; il ne redoutait pas moins l'usage que ferait à Londres Talleyrand des renseignements qu'il ne manquerait pas de recevoir.

(!) Extrait tiré de la Quotidienne du 27 mars 1832.

(2) Il semblait bien qu'à ce moment, moins que jamais, ni la Russie, ni la Prusse, ni l'Autriche, ne souhaitassent une guerre pour le roi des Pays- Bas. " S. M. Néerlandaise, écrivait de Bray au roi de Bavière, le 30 janvier 18 ;'2, a bien jugé les opinions particulières des trois souverains, deux desquels lui sont attachés par les liens d'une étroite parenté ; nul doute que les souverains né regardent comme une injustice et ne déplorent comme un malheur ce qui arrive à la Hollande. Mais ils ont été dominés par une considération supérieure, celle du maintien de la paix générale. » — Et le 13 février, de Bray ajoutait : <• La Prusse est animée du plus vif désir de conserver la paix. C'est à ce sentiment que le roi a porté de grands sacrifices. C'est ce qui lui a fait supporter, sanctionner, approuver beaucoup de choses, que la Prusse eût désirées meilleures qu elles ne le sont, mais qui, dans les circonstances, ont paru être le moindre mal possible. » {Archives royales de Bavière).

La Prusse, réfrénant momentanément sa haine de la France, se recueillait et se refaisait en vue des luttes suprêmes déjà pressenties et espérées.

482 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l' EUROPE

De sa conversation avec Périer, Pozzo put se persuader que, dans le cas d'un refus du roi de Hollande de se résigner à une séparation douloureuse, l'Angleterre et la France n'hésiteraient pas à l'imposer par la force ; c'est cette éventualité qu'Orloff devait essayer de prévenir. Et, avec sagesse, Pozzo concluait : « La dissolution des Pays- Bas est, sans doute, une des plus funestes conséquences de la révolution de Juillet; mais c'est un fait accompli. La prudence consiste à rendre cette révolution la moins nuisible possible à ceux qui en souffrent. Cette modification dépend du roi des Pays-Bas. Si Sa Majesté la rejette, elle se lance dans l'inconnu où elle sera seule et sans ressource efficace de la part de qui que ce soit. » (1)

D'ailleurs, Pozzo pouvait constater que chaque jour accroissait l'intimité de la France avec l'Angleterre et, avec amertume, il ne prévoyait aucune chance de la voir s'amoindrir :

« Un changement de ministère, en Angleterre, ne semble ni probable, ni prochain... Quant à la France, son gouvernement actuel n^est pas aussi imminemmeut caduc qu'il paraît l'être. L'impossibilité de lui en substituer immédiatement un autre qui conserve une ombre d'ordre public le rend, en quelque sorte, nécessaire. Ses rapports intimes avec l'Angleterre lui donnent de la considération. Les plus fougueux et les plus vaniteux sont flattés de se trouver, si j'ose le dire, en si bonne compagnie, de manière qu'une révolution soudaine n'est pas à présumer. » (2)

Orloff s'acquittait avec autant de fidélité que d'intelligence de la mission du tsar Nicolas, mais il se heurtait à l'obstination de Guillaume de Hollande qui, visiblement, escomptait un conflit général à la faveur duquel il reprendrait ses droits. Pozzo ne se méprenait pas sur les conséquences probables d'un échec d'Orloff : « Malgré les embarras que cette résistance va causer au gouvernement anglais, je crains qu'il ne prenne les déterminations les plus extrêmes, exclusivement de concert avec la France... Le roi Louis- Philippe, qui regarde toute entente avec la Grande-Bretagne comme le plus grand honneur et le plus grand bonheur qui puisse lui ar-

(1) Pozzo à Nesselrode, 16-28 février 1832. Extrait des renseignements donnés au comte Orloff.

(2) Idem, idem.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 483

river, sera fier de couvrir de nouveau la Belgique de ses soldats... tout l'éclat de la mesure lui appartiendra et rien ne contribuera davantage à le relever de la déconsidération personnelle où il est tombé. . Si nous étions dans d'antres temps, personne n'oserait imaginer qu'un cabinet anglais, quelle que fût sa composition, mènerait les Français en Belgique, leur permettrait de s'emparer de toutes les forteresses de ce pays, de se rendre maîtres d'Anvers et de faire la guerre à la Hollande. Mais il existe une telle combinaison de circonstances fâcheuses, de faux intérêts, et de susceptibilités personnelles qui s'attachent à cette malheureuse affaire qu'il n'est pas permis d'exclure des futurs contingents les événements les plus en opposition à la politique fondamentale de l'Angleterre. » (1)

Talleyrand, plus heureux, apprit du prince de Lieven qu'Orloff l'avait informé des prétentions inrecevables qu'il avait reçues du roi Guillaume en réponse à sa mission conciliatrice. L'envoyé de l'empereur de Russie avait dit que si rien n'était changé à ces propositions, il laisserait à La Haye une déclaration qu'il communiquerait ensuite à la conférence et qui contiendrait un exposé de la conduite de l'Empereur, exposé se terminant par ces mots :

« Si le Roi ne change pas de résolution, l'Empereur l'abandonnera à son sort. »

La mission d'Orloff porta enfin ses fruits : le IG avril, la Prusse et l'Autriche donnaient leur ratification au traité du 15 novembre.

Enfin, le 5 mai, le prince de Talleyrand annonçait que les ratifications de la Russie avaient été échangéee dans la nuit vec celles de la Belgique et que le prince Orloff était parti emportant avec lui le traité revêtu de la signature du roi Léopold.

Nesselrode avait dit à Bourgoing en lui annonçant cette heureuse nouvelle :

« Enfin, nous voyons l'horizon politique s'éclaircir de toutes parts. » (2)

(1) Pozzo à Nesselrode, 9-21 mars 1832.

(2) Bourgoing à Sébastiani, 16 avril 1832.

484 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1330 ET l'eUROPE

Le 20 avril, les deux chambres avaient reçu la déclaration royale que la session parlementaire était close.

Avait-elle justifié les espérances conçues à son ouverture ? jAvaitelle exécuté sou programme de maintenir l'ordre à l'intérieur et d'assurer au dehors une paix compatible avec l'honneur de la France ?

Sur ce second point, voici le bilan qu'elle présentait au pays : la campagne de Belgique, le blocus de Lisbonne et l'expédition d'Ancône. Ces événements dont se prévalait la politique de « juste milieu » avaient, en effet, donné satisfaction à notre amour-propre national, mais n'avaient guère modifié notre situation intérieure qui demeurait trouble et incertaine.

L'atmosphère tragique créée par la récente épidémie de choléra, et, qui avait dominé les préoccupations de la politique, commençait à se dissiper quand, victime du fléau, Casimir Périer succomba le 16 mai. Paris fut frappé de stupeur, les affaires tombèrent dans une stagnation complète tandis qu'une certaine agitation gagnait les esprits. La disparition de « cette figure sombre, qui s'était placée si hardiment entre le peuple et le soleil de juillet » (1) prenait non seulement aux yeux de la France, mais encore de l'Europe entière, une importance extraordinaire. (2)

Pozzo, rappelant le courage et l'impétuosité de Périer, déclare

(î) Heinb. De la France, 1832.

(2) Luxboiirg écrivait le 9 mai 1832 au roi de Bavière: •• La perte irréparable de M. Casimir Périer parait certaine. Des hommes capables en France, il était presque le seul qui, par ses antécédents et son caractère honorable, fût en état de lutter avec succès contre l'hydre révolutionnaire. Toutes les nouvelles et lettres de Paris dépeignent cette capitale et la France entière sous les plus sombres couleurs. Rien ne paraît assuré. Tout est vague, incertain, flottant. Le moindre hasard, la moindre explosion menacent de mettre en feu la France et le monde entier... La maladie, sans espoir de guérison, du duc de Reichstadt délivrera, s'il succombe, la France d'un drapeau, d'un point de ralliement de plus, de celui du Bonapartisme. » {Archives royales de Bavière).

LA RÉVOLrxiON DE JUILLET 1830 ET l' EUROPE 485

« qu'il sera difficile désormais de lancer un pareil gladiateur dans l'arène qui va s'ouvrir. »

Pozzo en prévoyait comme conséquence immédiate une modification dans les relations anglo-françaises et Récrivait à Nesselrode « ... Le cabinet anglais se tromperait s'il voulait compter sur aucun système probable ou rationnel de ce pays à l'avenir. Il est à présumer que le cabinet de Londres ne s'aveuglera pas au point de méconnaître ces vérités. Il avait basé sur Périer toutes ses nouvelles relations avec cette cour ; maintenant que la pierre angulaire est détruite, il ne saurait compter sur rien et doit craindre de se compromettre avec une propagande hostile et révolutionnaire qui veut la guerre, le bouleversement et les conquêtes et nullement la continuation de l'état, quoique précaire et transitoire, où l'on voudrait maintenir l'Europe... Je ne cesse de transmettre aux représentants de l'Empereur à Londres tous les faits et toutes les observations propres à définir le véritable état de choses ici, et à démontrer que Périer, une fois hors des affaires, toute la machine politique basée sur sa personne s'affaiblit graduellement pour s'écrouler en définitive. » (1)

Quelques jours plus tard, il faisait un exposé très sombre des intrigues et des compétitions ouvertes par la mort de l'illustre homme d'état : « Le ministère, privé de son chef et presque entièrement de l'action de Sébastian! et dAgoult, voit sa faiblesse et sa déconsidération augmenter. Le Roi prend infiniment plus de part aux affaires que Périer ne lui en avait laissé la faculté durant sa présidence ; l'intervention directe de Sa Majesté n'ajoute pas à la force de son gouvernement et l'expose à la critique amère et malveillante de la presse ultra-révolutionnaire. L'armée conserve jusqu'à présent une grande soumission aux ordres supérieurs ; elle a contracté plus d'esprit militaire qu'il y a quelques mois. Autrefois, il lui fallait l'exemple de la garde nationale pour résister aux émeutes et pour faire usage de ses armes contre les révoltés ; maintenant elle n'hésite pas et les emploie selon que ses chefs lui ordonnent. Il éclate presque journellement, tantôt sur un point, tantôt sur un autre de

(1) Pozzo à NcBselrode, 22 avril-4 mai 1832.

486 LA RÉVOLUTIO.N DE JUILLET 1S30 ET l'eUROPE

la France des troubles et des désordres. Si les royalistes en sont les auteurs, le gouvernement les poursuit à outrance ; lorsqu'au contraire c'est le parti du gouvernement qui les provoque, il n'a pas le courage d'agir de même. » (1)

L'opposition releva la tête comptant sur la revanche prochaine des échecs subis sur tous les points de son système. Le compte rendu de ses griefs, présenté par Odilon Barrot, constitue un véritable acte d'accusation contre les hommes du cabinet du 13 mars. « Ce cabinet, disait il, n'a tenu aucune de ses promesses ; ce système de quasi légitimité laissait la France dans un état provisoire. Au dedans la guerre continue ; au dehors la Sainte -Alliance plus menaçante que jamais. »

Rien n'était changé dans la situation qui, un an plus tôt, angoissait tous les esprits.

Les passions politiques étaient avivées par la presse (2) ; quelques journaux prophétisaient la coalition prochaine des puissances européennes et dénonçaient la recrudescence de leurs armements ; d'antres, au contraire, préconisaient le désarmement, toutes les

(1) Pozzo à Nesselrode, 2-14 mai 1832.

(2) La diplomatie étrangère fulminait non seulement contre les excès de notre presse, mais aussi contre ceux de quelques journaux des petits Etats allemands. De Bray écrivait de Vienne au roi de Bavière, le 8 mai 1832 : « La licence effrénée d'une presse inépuisable dans ses efforts contre tout ce qui peut assurer l'existence de l'ordre social, une propagande active et infatigable dont les agents et les correspondances agitent toute l'Europe, tels sont les maux contre lesquels le gouvernement français actuel lutte pour son propre compte, mais dont il ne peut, ni ne veut garantir les Etats européens, soit limitrophes, soit éloignés de la France... Ce sont moins les armées de la France qui sont redoutables que ses principes et son exemple... Ainsi, malgré le vœu sincère des gouvernements pour la paix, il faudra toujours s'environner de précautions coûteuses et vivre dans une espèce de qui-vive perpétuel. » (Arc/nVes royales de Bavière).

Peu auparavant, Luxbourg insistait auprès du roi de Bavière pour que la Diète germanique « s'occupât sérieusement et finalement d'une loi générale sur la presse, rédigée de façon que tous les gouvernements allemands, les constitutionnels, comme les non constitutionnels, puissent l'adopter et l'introduire chez eux. » Luxbourg au roi de Bavière. 21 février 18S2. — On sait que cet objet devint, quelques mois après, l'une des plus grosses préoccupations de la Diète de Francfort.

LA RÉVOLUTIOPr DE JDILLET 1830 ET l'eUROPE 487

questions irritantes devant être solutionnées par un accord définitif sur la question belge.

L'écrasement de la Pologne (1) laissait désormais à la Russie une liberté d'action susceptible de l'amener à des décisions redoutables. Pozzo le laissait entendre : « L'Empire reste dégagé de toutes les entraves possibles et, dans la position gigantesque où il se trouve, il a de nouveau associé ses éléments de force et de sûreté à ceux des deux autres puissances voisines de manière à ne former qu'un ensemble homogène de principes, de résistance ou d'attaque contre la France considérée comme foyer de la révolution... Notre premier soin doit être de préserver et de tenir dans le giron de l'alliance les gouvernements et les peuples que la France n'a pas encore contaminés. » (2)

Pozzo jugeait l'entreprise de la duchesse de Berry inopportune et plutôt préjudiciable aux intérêts de son fils : « C'était redoubler la fureur du parti du mouvement contre les partisans de la dynastie légitime et le mettre à portée d'exiger du gouvernement, qui, dans le fond, déteste les royalistes plus qu'aucun autre des partis qui divisent le pays, les mesures les plus sévères... Cette opinion est celle de tous les gens sensés, attachés à l'ancienne dynastie ; mais, comme d'ordinaire, ils ne sont ni consultés ni écoutés... (3) >> Pozzo terminait sur cette réflexion décourageante : t ... Je n'ai jamais vu qu'aucun membre de cette famille infortunée se soit mêlé de ses

(1) Cet écrasement avait encore contribué à ranimer en France les sympathies pour la nation qui, à peu près seule, dans l'Orient européen, s'était inspirée vraiment des principes de la culture latine. Un article du Patriote franc comtois (l"mars 1832) montre combien les Polonais étaient dans le Doubs l'objet de prévenances nombreuses : « Chacun à Besançon a voulu prouver aux Polonais combien on honorait leur courage, on plaignait leurs malheurs et les aider dans la position où ils se trouvent. L'ignorance dans laquelle ils sont, en général, de la langue française, est un des premiers obstacles à l'amélioration de leur sort et sa connaissance sera pour eux un véritable bienfait. MM. Froment, professeur au collège royal de Besançon et Vallonton d'André, candidat au saint Ministère, ont, les premiers, offert à ces braves, do leur apprendre gratuitement le français. »

(2) Pozzo à Nesselrode, 8-20 avril 1832.

(a) Idem, 28 avril-lO mai 1832.

488 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

propres affaires sans les avoir perdues avec les personnes qui y ont été compromises... » (1)

Le mouvement insurrectionnel de la Vendée avait augmenté la confusion. Enfin les journées de juin achevèrent de justifier ce passage du Compte rendu d'Odilon Barrot : « La Restauration et la Révolution sont en présence. »

Les obsèques du général Lamarque servirent de prétexte à une manifestation des réfugiés espagnols, italiens et polonais. Ces derniers surtout excitent un enthousiasme déhrant : déjà retentissent les cris de : A bas Louis-Philippe 1 Vive la RépubUque !

Il fallut les mesures les plus sévères pour réprimer l'émeute. Louis-Philippe se montra énergique, ce qui, remarque le comte Medem, remplaçant prorisoire de Pozzo, « était difficile pour un gouvernement qui n'est qu'un produit de ces mêmes principes révolutionnaires qu'il est appelé à combattre maintenant pour ne pas succomber. » Et, sceptique, il ajoute : a II est vrai que la grande majorité de la France n'est ni royaliste, ni républicaine ; elle est avant tout égoïste, n'aimant par sentiment aucun gouvernement, mais tolérant de ce qui lui assure la plus grande masse de bonheur matériel. Mais aussi elle est la portion la plus passive de la nation, tandis que c'est la minorité qui s'agite et s'agitera toujours, aussi longtemps que l'autorité ne sera pas assez puissante pour lui imposer delà crainte ou du respect. » (2)

L'Europe suit avec anxiété les événements de Paris. La Gazelle (T Augsbourg se fait l'écho de craintes qui s'élèvent en Europe, dans un curieux article où il apparaissait que les souverains, si montés contre le gouvernement de Louis-Philippe, tremblaient cependant de le voir renverser. La perspective de la proclamation de la République dominait leurs répugnances pour le Roi citoyen : (3)

« Les troubles de Taris, des 5 et 6 de ce mois, sont considérés ici comme les précurseurs d'une grande catastrophe que la France devra

(1) Pozzo à Nesselrode, 22 avril-4 mai 1832.

(2) 31 mai-12 juin 1832.

(3) Extrait de la Quotidienne du 8 juillet 1832.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'BUROPE 'i89

subir sous peu de temps et qui pourra entraîner la proclamation de la République.

« Par ce motif, des instructions et des ordres spéciaux ont été c xpédiés tant à nos missions étrangères qu'aux commandants des divers corps. Les premiers sont chargés d'insister auprès de toutes les cours où ils sont accrédités sur les dangers qui rendent dès à présent nécessaires les mesures de précautions, afin d'être prêt à tout événement et à ne pas se laisser surprendre par les circonstances.

« Notre ambassade, à Paris, doit elle-même avoir reçu l'ordre de s'entendre avec le ministère français afin de lui in8[iirer dans les puissances étrangères une confiance qui lui permettra de s'occuper exclusivement des affaires de l'intérieur, et d'épargner, s'il est encore possible, à la France les horreurs d'une nouvelle révolution. On ne demande pas mieux ici que de voir Louis- Philippe affermi sur son trône et tenir en respect les partis toujours en effervescence, car on est convaincu que sa chute livrerait V Europe entière aux plus icrrihles convulsions. Mais on craint, et avec raison, que les esprits ne soient trop animés en France et qu'il ne possède pas assez de force pour conjurer l'orage.

« On assure que c'est là l'aspect sous lequel M. Pozzo di Borgo voit les affaires de France et, à son avis, la plus grande prudence devient nécessaire pour ne pas se laisser devancer par les événements. Notre armée va être mise en situation de pouvoir, d'un moment à l'autre, se porter dans tous les sens. »

L'attitude de l'Anglsterre avec le gouvernement français faisait l'objet des appréciations les plus diverses.

Son amitié était qualifiée « d'équivoque et de dangereuse ».

Les journaux qui y étaient hostiles s'exprimaient avec une violence particulière :

« L'Alliance de la Fpance avec l'Angleterre n'est, en réalité, à nos yeux qu'une chimère... Tout ce qu'on peut espérer de notre constante rivale c'est une neutralité équivoque... il serait puéril de croire qu'elle travaillera jamais à faire du bien à la France. » (1)

(1) La Quotidienne, 18 juillet 1832.

4 90 LA RÉTOLUTIOK DE JUILLET 1830 ET l' EUROPE

A Londres, remarque spirituellement Heine, « M. de Talleyrand semble être araignée et mouche en même temps. »

La correspondance de notre ambassadeur signale sans cesse l'importance qu'y prenaient les nouvelles de Paris ; la crainte se faisait jour que les embarras du gouvernement de Louis-Philippe ne servissent de prétexte au roi de Hollande pour s'opposer au traité du 15 novembre. Le soulèvement de la Vendée occupait les esprits bien que le Times affectât de le considérer sans importance et, qu'à Londres, on qualifiât la duchesse de Berry de « folle dangereuse ». (1)

Le cabinet anglais tenait surtout à conserver son accord avec la Prusse, la Russie et l'Autriche en ce qui concernait l'adoption des moyens propres à agir sur le roi de Hollande, mais il ne dissimulait pas qu'il ne recourrait aux mesures de coercition qu'une fois toutes les voies de conciliation épuisées. Trop d'intérêts liaient les deux peuples.

Talleyrand louvoyait : il sentait que l'action de la France, pour faire exécuter le traité du 15 novembre, ne pouvait se passer du concours de Tx^ngleterre. Cependant l'entrevue qui eut lieu à Compiègne entre Louis-Philippe et le roi Léopold, et dont la conclusion fut les fiançailles de la princesse Louise, fille de Louis- Philippe, avecle roi des Belges, semblait une garantie de maintien de la paix générale.

Talleyrand, à ce moment même, recommandait qu'on tînt secrets les préparatifs de jonction des forces navales de la France et de l'Angleterre, faits en vue d'une démonstration sur les côtes hollandaises. « Cette réunion, disait-il, frappera d'autant plus qu'on y aura été moins préparé. » (2) Telles claient les instructions qu'il laissa en quittant Londres, pour prendre un congé de quelques mois, à Mareuil chargé de le remplacer. Cet intérim allait être occupé par une grave question.

Les destinées politiques de l'Allemagne étaient mises en jeu par les dernières résolutions de la Diète germanique. Ces résolutions, en

(1) Talleyrand à Sébastiani, 10 juin 1832.

(2) Idem, 19 juin 1832.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 491

plaçant dans la dépendance absolue de la Diète les Etats confédérés, en réduisant jusqu'à l'anéantir presque leur régime représentatif, achevaient de renverser l'organisation allemande, telle que l'avaient consacrée le Traité de Paris et le Congrès de Vienne. En s'inféodant ainsi à l'Autriche et à la Prusse, les souverains allemands, alléguaiton, ne cherchaient qu'à se préserver contre l'esprit révolutionnaire qui progressait dans leurs états. Mais quand même c'eût été là 1© motif véritable, le cabinet français le jugeait insuffisant pour briser l'œuvre des puissances qui avaient voulu établir un équilibre indispensable au repos de l'Europe.

Cette question primait toutes les autres. On considérait maintenant la conférence de Londres « comme une puérile diversion destinée à amuser des oiiifg des chancelleries. « Nous assistons aujourd'hui, dit la Quotidienne (1), à une reprise de la Sainte- Alliance... Il ne faut pas s'y tromper, c'est une nouvelle ligue d'Augsbourg qui vient d'être conclue contre nous, et c'est la crainte du principe révolutionnaire qui a tenu la main de toutes les parties contractantes pendant qu'elles signaient... Ne voit-on pas maintenant que le Rhin est le Rubicon entre le principe révolutionnaire et l'Europe ? »

Et peu de jours après : « l'Angleterre sera ici avec l'Europe parce que son intérêt l'a jetée, malgré son cabinet, du côté de l'Europe. Que le ministère soit Whig ou Tory, on sait qu'en Angleterre on n'a qu'une manière d'envisager les questions extérieures, et toujours dans l'intérêt du pays. On ne cherche pas quel rapport elles peuvent offrir avec telle ou telle opinion, quel avantage elles présenteraient pour les vues de tel ou tel parti ; on ne s'enquiert que d'une chose, c'est de;; résultats qu'elles peuvent avoir pour la Grande-Bretagne. » (2)

La France, tout en reconnaissant aux Etats la légitimité de pourvoir à leur tranquillité, entendait veiller à l'œuvre des traités.

« Nul doute, écrivait notre ministre à Marcuil, que les vues de l'Angleterre sur cette question ne soient conformes aux nôtres » ;

(1) Quotidienne, 17 juillet 1832.

(2} Idem, 29 juillet 1832.

et il le chargeait de pressentir lord Palmerston sur la marche que suivraient les deux gouvernements.

Pozzo avait quitté momentanément Paris pour se rendre à Pétersbourg, et le comte Medem, qui le remplaçait, renseignait son gouvernement sur les démarches faites à Paris par les ministres de Prusse et d'Autriche qui avaient reçu des ordres précis pour sonder les vues du cabinet français relativement aux affaires d'Allemagne : (1)

« Le comte Apponyi et le baron Werther eurent hier avec Sébastian! un entretien dans lequel ils lui déclarèrent que jamais l'Autriche et la Prusse n'accorderaient à la France le droit de se mêler des affaires intérieures de l'Allemagne ; que la Diète userait en toute occasion en plein des pouvoirs que lui concédait l'acte fédéral et que les cabinets de Vienne et de Berlin étaient résolus à ne jamais transiger sur ces droits. » (2)

Sébastiani chercha à établir quelles étaient les limites de ces droits accordés par le Pacte fédéral, insistant sur le point essentiel que la Diète ne pouvait intervenir dans les affaires intérieures d'un Etat de la Confédération si elle n'en avait été soUicitée par l'Etat en cause.

Cette condition ne pouvait être admise, répliquaient Apponyi et Werther, car elle n'était pas stipulée sur l'acte fédéral. En réalité, ce que ces derniers voulaient surtout affirmer, c'était c l'accord énergique qui existait entre les cours de Vienne et de Berlin dans

(1) Peu après, 28 juia 1832. Medem, chargé d'Affaires russe, recevait l'ordre de rester en plein accord avec ses collègues de Prusse et d'Autriche « si le gouvemcmeut français, écrivait Nesselrode, pour soutenir ses injustes prétentions par la force des armes, s'engage dans une lutte avec les deux puissances protectrices et garantes naturelles du repos de la confédération germanique, la Russie est décidée à partager les chances de cette lutte avec ses deux alliés et se considérera dès lors comme en état d'hostilité ouverte avec la France. Conséquemment, si le gouvernement de Louis-Philippe croit de son intérêt d'éviter une guerre continentale, il devra abandonner à la Diète de pourvoir à la sûreté intérieure de l'Allemagne par telles mesures qu'elle jugera conformes à sa législation et ne point chercher à troubler l'Autriche et la Prusse dans l'accomplissement de leurs obligations fédérales. »

(2) Le comte Medem à Nesselrode, 9-21 mai 1832.

leur volonté de maintenir Tindépendance complète et entière de la Diète germanique. » (1)

De son côté, notre ministre à Berlin, Bresson, dénonçait la coopé" ration de la Prusse aux résolutions de la Diète (2).

« Grande par elle-même, disait-il, la Prusse sait qu'elle ne se placera sur le premier rang des puissances que par l'ascendant qu'elle exercera sur les Etats inférieurs de l'Allemagne... Elle se montre inépuisable en ménagements, adroite, souple... cependant dans la politique intérieure, si la liberté ne la réclame pas pour soutien, elle ne la comptera pas pour ennemie ; dans ses relations au dehors, elle resta sincèrement et absolument allemande et flatta ainsi le sentiment national que le dur régime de Napoléon a ranimé^ aux dépens de la France, dans les cœurs germaniques. » (3)

Ce jugement de notre ministre est confirmé par ces paroles de Heine : « J'observais avec inquiétude cet aigle prussien, et pendant que d'autres vantaient sa hardiesse à regarder le soleil, moi je n'étais que plus attentif à ses serres... Cette Prusse ! Elle sait tout mettre à profit, même Ijs révolutionnaires... ; elle a fait

(1) Le comte Medem à Nesselrode, 9-21 mai 1832.

(2) Le général autrichien, comte Clam, dont nous avons antérieurement signalé la venue à Berlin, venait d'y rentrer pour prendre part à des conférences militaires avec le cabinet prussien, le général bavarois de Hertling et un général wurtembergeois. Ces conférences étaient hautement approuvées à Munich.

Il semblait donc qu'au printemps de 1832, ce ne fut pas seulement une coopération diplomatique et politique qui s'élaborât entre Vienne, Berlin et les petits Etats allemands, mais encore la reprise de la coordination militaire, déjà préparée l'année précédente en vue de l'éventualité d'une guerre européenne. Cette coordination aboutit après de longs pourparlers et des allées et venues du comte de Clam, car Luxbourg écrivait à sou souverain le 28 décembre suivant : a L'organisation militaire de la Confédération germanique, que les dernière conférences militaires à Berlin ont complétée, le parfait accord qui subsiste si heureusement entre ses principaux Etats, élèvent l'Allemagne au premier rang. » {Archives royales de Bavière).

— L'action de Clam ne se bornait d'ailleurs pas seulement aux affaires militaires ; poussé par Metternich, qui cherchait à reprendre, à tout prix, son ascendant en Allemagne, il s'occupait aussi de la « totalité des affaires germaniques » (Luxbourg au roi de Bavière, 1"" octobre 1832).

(.3) Bresson à Sébastian!, \S juillet 1832.

494 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

servir dans ces derniers temps ses démagogues les plus fougueux à prêcher que l'Allemagne allait devenir prussienne. » (1)

Bresson résume sa pensée : « L'Allemagne, refaite, comme ou le médite, chechera et trouvera inévitablement son point d'appui à Berlin ; c'est là que sera pour elle le véritable centre de gravité. » (2)

Notre ministre à Berlin insiste sur la prudence qui doit présider à nos communications avec les divers gouvernements d'Allemagne. Les paroles d'inquiétude des ministres de France, accrédités dans les Etats secondaires, lui ont été rapportées par Ancillon, notamment celles visant l'augmentation des forces bavaroises dans les provinces rhénanes.

Autour de la Diète, une vive polémique s'engagea entre journaux français et prussiens. La Gazette d'Etat de Prusse réplique au Constitutionnel qui avait jeté un cri d'alarme : « Ils s'imaginent qu'on ne cherche qu'un prétexte pour placer des troupes entre le Rhin et la frontière de France; ils croient qu'on veut poursuivre par le glaive les principes qu'ils défendent... On trame une croisade contre leurs institutions, le Rhin est le Rubicon des deux systèmes... » On peut songer à attaquer la France'? Comment?... Non! de tout ce que les feuilles françaises annoncent, il n'en est pas un mot dans les résolutions de la Diète. » (3) Dans le même journal un article semi-officiel sur les affaires d'Allemagne feignait, pour les journalistes français, un dédain sous lequel on sentait percer la crainte de leur influence :

(' De même qu'on va chaque jour au théâtre, et qu'on en emporte les impressions sans beaucoup y réfléchir, de même, on lit chaque jour, et comme ils viennent, les journaux de Paris sans consacrer une attention particulière à leur contenu. Ou écoute légèrement ce qu'ils disent avec légèreté. Mais comme c'est peut-être là précisément la cause de l'immense influence qu'ils exercent sur la formation et le développement de l'opinion publique en Europe, il est

(1) Hbinb, ouvr.cité.

(2) Bresaon à Sébasliaui, 1 juin 1832.

(3) 9 août 1 832.

utile de temps à autre d'en signaler l'esprit par un exemple bien évident. 11 serait difficile d'en trouver un plus frappant que celui que nous ont donné les journalistes français à l'occasion des dernières résolutions de la Diète. (1)

En exposant ses vues sur l'attitude de la France, Bresson convient que, depuis la révolution de Juillet, nous ne sommes pas bien placés pour entrer en négociations avec les gouvernements d'Allemagne.

Bresson doit subir toutes les récriminations du Chancelier prussien pour les démarches faites par le gouvernement français près des cours secondaires allemandes au sujet des déclarations de Francfort (2).

Le langage de notre représentant fut ferme et sans ambiguïté. Jamais nous n'abdiquerions notre position de grande puissance

(1) Extrait de la Quotidienne du IG août 1832.

(2) Les paroles, pourtant pleines de mesure du baron Moutier, notre ministre àMunicti, avaient soulevé les protestations delà Prusse, de plus en plus unie avec la Bavière qui la tenait jour par jour au courant des moindres faits. Ancillon chargeait alors officiellement Werther de protester à Paris en des termes que de Bray, ministre de Bavière à Vienne, rapportait aussitôt à son souverain (8 mai 1832) : « Ce que le ministère Bavarois n'a pas cru devoir répondre au baron il est de toute nécessité que le gouvernement, français l'entende et l'apprenne de la part des Ministres des deux grandes cours d'Autriche et de Prusse à Paris... Il faut combattre, dans son principe, et dès les premiers symptômes, une ingérence que nous ne pouvons admettre et qui exposerait le raidi de l'Allemagne, oii les esprits n'ont déjà que trop d'affinités avec la propagande, à de véritables dangers. Le gouvernement français doit se rappeler que les cabinets de l'Europe, bien loin de reconnaître, en général, son prétendu système de non intervention, qui consiste à s'arroger le droit d'intervenir partout pour empêcher l'intervention, ont déclaré, dans toutes les occasions, que celte doctrine attentatoire aux premières bagnes du droit des gens et incompatible avec l'indépendance de tous les Etats, était une doctrine hostile, qu'ils repoussaient de toutes leurs forces.

« Le gouvernement français se rappelle que Loxda XIV a divisé l'Allemagne pour l'affaiblir à son profit, et Bonaparte pour l'asservir à son sceptre, et il essaie d'entrer dans la même route... C'est aux premiers symptômes d'une marche aussi désastreuse, aux premières tentatives de cette critique insidieuse, que nous devons nous opposer... Il ne faut pas lui permettre de se méprendre un moment sur la li^^ne de conduite que la fédération tiendrait si la propagande et sa plus fidèle alliée, la licence de la presse, parvenaient h exciter des troubles sérieux dans quelque partie de l'Allemagne » {Archives royales de Bavière). — Ainsi l'un des

496 LA RÉTOLBTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

européenne qui a le droit de s'immiscer dans les questions pouvant l'affecter aussi directement que les conséquences du Protocole de la Diète (1).

Dans quelle mesure pouvions-nous compter sur l'aide de l'Angleterre pour agir sur les cours de Vienne et de Berlin ? Mareuil, qui avait été chargé de pressentir lord Palmerston, indiquait qu'il y avait chez les membres du cabinet anglais quelque répugnance à se mêler directement à cet incident. Ils voulaient terminer les affaires de Hollande avant de prendre part à celles de l'Allemagne.

Peut-être aussi les informations que recevait le cabinet de Londres sur les sentiments du Tsar l'incUnaient-il à une prudente expectative. Voici, en effet, comment, d'après lord Heytesbury, on appréciait à Pétersbourg les événements d'Allemagne : « L'esprit révolutionnaire qui s'est fait sentir au dernier meeting d Hambach et l'état de révolte des Etats du sud-ouest de l'Allemagne ne sont pas sans inquiéter le gouvernement russe, et j'ai bonne raison de croire que des observations ont été faites aux différentes cours allemandes sur la nécessité de réprimer par de vigoureuses mesures la trop grande liberté de la presse, ainsi que de détruire cet esprit d'insubordination lequel, s'il est souffert, conduira à une révolution générale de l'Allemagne.

(' On pense que les troupes sont en bon état et fidèles à leurs gouvernements ; leur attachement à l'état actuel des choses a été renforcé par Ihostilité bien évidente qu'ont montrée les libéraux à toutes les armées régulières dont ils prêchaient la dissolution immédiate. On croit qu'on peut tirer avantage de cette impression favorable en agissant promptement et vigoureusement. Si les forces des petits princes allemands ne sont pas suffisantes, ils n'hésiteront pas

effets immédiats de la révolution de 1830 fut d'unir l'Allemagne qui, jusqu'à la fin du xviii'' siècle, avait été si divisée; à cette époque, on voyait déjà poindre cette pensée d'unité nationale que la politique de Napoléon encouragea si imprudemment. La Prusse allait maintenant travailler à relier tous ces Etats sous sa direction jusqu'au jour oij un Bismarck saura réaliser l'unité complète, préparée par nos lourdes fautes.

(1) Bresson au comte d'Agoult, 24 août 1832.

LA RBTOLUTION DE JUILLKT 1830 ET l'eUROPE 497

à demander aux autres princes plus puissants l'appui de leurs troupes. »

Quant à l'attitude de la France, lord Heytesbury ne laissait subsister aucun doute sur la manière dont on accueillait, en ces circonstances, son principe de non-intervention : « Les prétentions de la France de ne souffrir l'intervention d'aucune puissance dans les affaires intérieures des autres pays sont absolument inadmissibles. La France ne peut pas s'arroger le droit de protéger toutes les révolutions et tous les révolutionnaires. Il est impossible qu'on ne résiste pas à une telle tentative, dût cette résistance provoquer une guerre générale au sujet d'une chose si injuste. Le résultat de cette guerre ne semble pas effrayer le gouvernement russe. » (1)

Le cabinet de Londres était aussi en présence d'embarras intérieurs, car l'effervescence causée par la question du Bill électoral était grande et revotait une forme jusque-là inconnue à l'Angleterre, o Ce qui était effrayant, disait à Mareuil une femme de l'aristocratie anglaise, c'est que le moh ne cherche plus à s'élever jusqu'à nous, mais qu'il nous tire par les pieds pour nous mettre à son niveau. » (2)

Peu de temps après l'arrivée de lord Durham envoyé en mission extraordinaire à Pétersbourg, on annonçait à Londres un certain refroidissement entre le cabinet anglais et celui du Palais Royal et qu'il était question d'une alliance avec la Russie. Le Courrier anglais, (3) se faisant l'écho de ce bruit, en tirait les conclusions suivantes : « Ce serait un motif de profonde douleur pour tous ceux qui désirent le maintien de la tranquillité qui règne maintenant dans la plus grande partie de l'Europe, car on est généralement convaincu que l'accord politique et social, qui a si intimement et si avantageusement uni la France et V Angleterre dans un lien cVintérêt commun, a été le principal moyen par lequel on a timpêché les éléments de discussion qui abondaient de tous côtés d'éclater en une guerre générale.

{!) Lord lïeytesbury à Palmerston, 6 juillet 1832.

(2) Mareuil à Sébastiani, 17 août 183?.

(3) Extrait de la Quotidienne du 13 septembre 1832.

« ... Il est si évidemment de la politique de la France de resserrer et non de relâcher les liens qui l'unissent à l'Angleterre ; elle est si forte par leur union et, dans les circonstances actuelles du continent, elle serait si faible sans elle ; d'un autre côté, il est si évidemment de l'intérêt de l'Angleterre de maintenir la paix de l'Europe, qu'il n'est guère possible de concevoir comment deux états qui ont tant de motifs pour rester unis pourraient se brouiller.

« Mais l'Angleterre et la France sont les maîtresses du monde et leur puissance sera naturellement employée à conserver la paix à laquelle elles doivent tendre également. Séparées..., l'Europe, d'une extrémité à l'autre, serait immédiatement exposée à toutes les menaces d'une guerre dont personne ne peut prévoir l'issue, mais à laquelle on ne peut penser sans frémir. Il ne serait pas facile d'imaginer un plus grand malheur pour le monde civilisé que ne le serait un trouble sérieux ou prolongé dans le lien naturel qui, par bonheur, les unit aujourd'hui. »

Cependant pour prouver l'accord de vues du cabinet anglais avec le cabinet français, lordDurham, pendant son voyage en Russie, avait été chargé d'une note visant le traité de Francfort pour le cabinet de Berlin. Il en donna préalablement connaissance à Bresson qui informa bientôt notre gouvernement que, conformément à ce que Ancillon avait laissé pressentir au Chargé d'Affaires d'Angleterre, la note du cabinet britannique avait été refusée. (1)

L'Autriche également, par la voix de Metternich, déniait nettement à la France le droit d'intervenir dans les affaires des gouvernements étrangers, « elle qui trouvait si mauvais que les gouvernements étrangers se mêlassent des siennes. »

Le ministre profitait de cette occasion pour exhaler son amertume et aiguiser toute son ironie contre lord Durham, mettant ainsi la patience de Maison à l'épreuve. Aussi Sébastiani recommandait-il à notre ambassadeur : « Je désirerais que vos réponses fissent quelque peu sentir à M. de Metternich qu'il parle au représentant d'un gouvernement uni aujourd'hui par les liens les plus étroits à la politique du cabinet de Londres. » (2) Maison protesta que son langage

(1) Bresson à Sébastiani, 23 septembre 1832.

(2) Sébastiani à Maison, 30 août 1832.

Là nÉvoLL'Tion DE JUILLET 1830 ET l'europe 499

avait été celui qui convenait, et que l'Empereur de Russie avait été si bien convaincu par l'attitude de lord Durham, de l'union parfaite des cabinets de France et d'Angleterre, que ses projets étaient peut-être ébranlés.

Un autre événement vint tendre davantage nos rapports : le projet de Charles X de «'établir en Autriche avec sa famille. L'Empereur s'était formellement engagé à n'y pas l'accueillir tant que la duchesse de Berry serait sur le territoire français. Or, le maréchal Maison apprend que tout est prêt à Gratz pour recevoir la famille royale. Il rappelle ses engagements à M. de Metternich qui se dérobe « derrière le droit du gouvernement impérial de recevoir dans ses Etats qui il voulait. » (1)

Des motifs de froissement continuaient donc d'exister entre le cabinet de Paris et les cours de Vienne et de Berlin.

Les sentiments de la Russie s'étaient-ils, du moins, modifiés à notre égard ? Le rapport très circonstancié de l'entretien que Bourgoing eut avec l'empereur Nicolas, lors de son audience de congé, en donnera la note exacte. Ce document est curieux, car il vise tous les événements qui occupaient à ce moment l'Europe et donne exactement sur eux l'opinion de l'Empereur. A ce titre nous croyons devoir le donner presque in extenso :

«... L'Empereur m'a reçu dans ce même cabinet du palais deYélaguine, où j'avais eu, il y a deux ans, avec lui, au- moment même de notre révolution, une conversation oii il avait laissé voir ses regrets et ses inquiétudes dans toute leur impétuosité. C'est à cette conversation qu'il a fait allusion dès le début de notre entretien :

« — Ce que je vous disais à cette même table, il y a deux ans, n'a pas changé, car je ne change jamais ni do principes ni de manière de voir. — Je le regrette vivement, Sire, ai-je repris, je pouvais concevoir, il y a deux ans, en présence d'événements si graves et de toutes les chances inconnues qu'ils soulevaient à leur début, je pouvais concevoir l'inquiétude que Sa Majesté a exprimée. Cependant, Sire, à la fin de cet entretien que Votre Majesté veut bien rappeler, elle avait compris qu'Elle devait se résigner. J'étais entré dans ce ca-

(1) Maison à Sébastian!, 16 septembre 1832.

500 LA RÉVOLUTIOiS DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

binet avec la crainte de voir interrompre les relations de la France et de la Russie et j'avais remporté l'assurance qn'on n'en viendrait pas à cette extrémité. Le temps et les événements ont marché depuis cette époque et je voudrais voir mes espérances suivre le progrès et les améliorations de notre situation à tous. — De» améliorations, je n'en vois point ; je vois la société tout aussi agitée aujourd'hui qu'alors, et à chaque instant quelque nouvelle cause de redoublement — Votre Majesté avouera cependant que les événements du 6 juin témoignent de la force du gouvernement du Roi.

« — Oui, si vous aviez continué : mais qu'est-ce que cette sévérité d'un jour suivie de tant d'indulgence, de tant de faiblesse dans les jugements ? Il est bien facile. Sire, de critiquer une position aussi compliquée que celle contre laquelle nous luttons, du moins, avec un courage constant. Il est bien facile de dire que la justice aurait dû se montrer plus rigoureuse, mais il ne faut pas poser ici la question. Il faut se demander si les factieux de tous les partis ont reçu, oui ou non, une rigoureuse leçon des événements du 6 juin... La leçon qu'ils n'oublieront pas leur a été donnée par le combat lui-même. . . — A la bonne heure, mais certes l'impunité dont ont joui les coupables n'est nullement rassurante. — Cette pitié qui s'est emparée de nos juges et celle qui se manifeste dans l'opinion le lendemain d'une victoire sanglante est conforme au caractère français ; mais le dévouement éprouvé de nos troupes et l'excellent esprit de la population armée, voilà. Sire, ce qui fonde en moi une entière sécurité. »

« L'Empereur n'a rien répliquée cette réponse. J'avais du reste compris à l'avance que, sur cette question, non plus que sur toutes les autres ; ce prince ne voulait, ni ne pouvait être convaincu, ni ramené.

«J'ai déjà eu souvent occasion d'exprimer à Votre Excellence l'opinion de plus en plus affermie que nous n'avons à attendre de lui que les dispositions les plus défavorables et les jugements les plus partialement erronés. Il ne connaît ni ne comprend la France ; les idées les plus opposées au véritable état des choses sont les seules qu'il admette. Heureusement, léloignement des deux pays rend ces dispositions forcément inaclives, et, par conséquent, nous avons peu de souci à en prendre... Ce qu'il importait de reconnaître c'est jus-

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'bUROPI 501

qu'à quel point cette permanente irritation d'un caractère aussi décidé a pu se maintenir effectivement jusqu'ici et pourra se maintenir par la suite dans les bornes d'une malveillance purement inactive. » L'Empereur revenant à son reproche éternel de propagande a continué :

« Comment voulez-vous que je me rassure *? On me répète sans cesse que vous avez les meilleures intentions envers l'Europe : j'attends toujours que des preuves viennent à l'appui de ces assurances, et, à tout moment, des événements comme ceux d'Ancône, quelque démonstration par laquelle vous appuyiez les révolutionnaires allemands, en un mot quelques nouvelles exciiations ou de nouveaux actes de propagande viennent nous rappeler que nous devons continuer à nous méfier.

« — Sire, cette discussion sur la propagande a été épuisée jusqu'à la satiété... Le gouvernement du Roi est resté constamment pur de toute excitation de ce genre... Quant aux écrits et aux paroles de quelques-uns de mes compatriotes, le bon sens de la nation française oppose, il faut bien le dire, cette éventualité d'une propagande à l'éventualité d'une coalition de souverains, et ici nous serions complètement dans notre droit de défense légitime.

« — Gomment, s'est écrié l'Empereur, avec une grande chaleur, comment ces inconcevables idées d une coalition agressive peuventelles exister chez vous "? Comment peut-on y croire que nous vou" Ions vous attaquer si vous restez tranquilles ? N'avons-nous pas assez prouvé le contraire depuis deux ans et notamment par notre condescendance inouïe dans les affaires de la Belgique ? Gomment, après cela nous croire des idées d'agression ?

« — ... Moi qui ai eu, dans ces derniers temps, l'avantage d'entendre les opinions des deux capitales, d'aller d'un camp à l'autre, je puis certifier à Votre Majesté que ces inquiétudes me paraissent aussi vives et d'aussi bonne foi d'une part que de l'autre. C'est cette pensée d'une Europe qui se prépare à attaquer ce que nous avons fondé, c'est cette agitante pensée que les journaux présentent sans cesse à la nation. Cette méfiance réciproque est, selon moi, la véritable maladie de notre époque et il faut s'attacher à la détruire des deux parts...

502 LA RÉVOLUTION DB JUILLET 1830 ET l'eUROPE

« Abordant successivement toutes les questions qui s'agitent en ce moment, l'Empereur a dit à propos des réfugiés polonais : « Il avait été question chez vous de former des corps de ces réfugiés. J'espère bien qu'on y a totalement renoncé. Votre Majesté peut être persuadée que les assurances données à plusieurs reprises à Son ambassadeur seront fidèlement gardées. — Je l'espère bien, car je ne pourrais regarder de pareils enrôlements que comme une véritable déclaration de guerre, et, bien certainement dans ce cas. les relations des deux pays seraient interrompues. J'en dirai de même à l'égard de ce qui se passe en Belgique. Je ne reconnaîtrai certainement le roi des Belges que lorsqu'il aura renoncé à faire passer à son service les Polonais qu'il peut enlever à l'armée prussienne stationnée dans les provinces rhénanes ; je vous dirai même que cette conduite inquiète vivement le roi de Prusse... »

« J'ai répondu que le fait des enrôlements polonais en Belgique m'était absolument inconnu, mais que, quant à la reconnaissance du roi des Belges, elle avait eu lieu de la part de la Russie par l'apposition de sa signature au bas du traité. M. de Nesselrode, auquel j'ai rapporté ces paroles de l'Empereur, n'a voulu y mettre aucun importance et m'a dit en souriant : « Reconnaître le roi des Belges, mais c'est chose faite de notre part. Ne nous attachons pas à cette façon de parler de l'Empereur... Peut-être a-t il voulu dire qu'il n'entrerait en relations politiques par l'envoi réciproque de ministres que lorsque serait remplie la condition qu'il vous fait connaître. »

Il a ensuite été question de la possibilité d'un recours à la voie des armes pour vaincre l'obstination du roi Guillaume...

« Si cette extrémité arrivait, me dit l'Empereur, je ne m'en mêlerais pas assurément, mais je protesterais contre les actes de rigueur de la France et de l'Angleterre... Cet ébranlement, en ne considérant que le point de vue commercial, aurait certainement pour vous un contre-coup funeste. Au reste, je le répète, je suis trop loin pour m'opposer à une pareille mesure, je ne pourrais envoyer du secours, mais je me bornerais à protester. »

L'Empereur m'a parlé ensuite avec une très grande inquiétude de l'état de l'Angleterre : « Je regarde ce pays, a-t-il dit, comme à la

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 503

veille d'une révolution complète et certainement, s'il entre en convulsion, votre pays s'en ressentira.

« — Je pense, quant à moi, Sire, que les embarras que nous pouvons encore avoir à combattre sont indépendants des siens. La seule chose ([ui puisse nous empêcher de nous tranquilliser tout à fait, ce serait de nouvelles incertitudes sur les intentions des puissances à notre égard... — Répétez donc bien une fois pour toutes à vos compatriotes que ni moi, ni les autres souverains ne voulons attaquer si vous ne cherchez point à le faire. Ajoutez que, dans ce dernier cas, nous serions tous unanimes. En ce qui vous concerne, je vous ai parlé assez franchement pour qu'on ne me suppose pas d'arrière-pensée : je vous ai dit, il y a deux ans, et je vous répète encore aujourd'hui, quelle est ma manière de voir sur ce qui s'est passé en France : le principe que j'ai invoqué alors m'est et me sera toujours cher, et, selon moi, il est la seule condition de stabilité.

« — • Je ne suivrai pas Votre Majesté sur ce terrain de discussion ; mes devoirs et mes sentiments me l'interdisent : ce qui s'est passé en France n'a besoin ni de défense, ni d'apologie : cela ne regarde que la nation française... Vouloir tenter une lutte pour cet objet ce serait commencer une guerre dont Votre Majesté ni ses enfants ne verraient la fin. — C'est possible, interrompit très vivement l'Empereur... Quelle que soit l'opinion sur l'avenir de votre pays, je n'ai rien à y voir : il en arrivera ce qu'il plaira à Dieu : nous sommes loin, très loin l'un de l'autre et nos relations peuvent rester ce qu'elles sont depuis deux ans...

« — Restons dans les termes d'une froide réserve, telle est la conclusion que je tire fort à regret de l'entretien que je viens d'avoir avec Votre Majesté. » (1)

L'empereur Nicolas ne faisait donc pas mystère de ses sentiments. En cas de rupture générale, sa solidarité serait complète avec les cours de Vienne et de Berlin ; nous devions le considérer comme le plus acharné de nos adversaires éventuels. Mais, un point était rassurant : les finances de la Russie n'étaient pas en état de supporter des dépenses de guerre, et Nesselrode s'unissait au ministre des

(1) Bourgoing à Sébastiani, juillet 1832

504 Là RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eOROPE

Finances, Cankrine, pour plaider à Pétersbourg la cause de la paix.

Dans ses conversations avec Trévise, notre nouvel ambassadeur, il s'étonnait de l'attitude de la France en face des résolutions de la Diète : comment pouvait-elle voir avec déplaisir les efforts communs de la Prusse et de l'Autriche pour s'opposer à l'envahissement de la démocratie qui menaçait les petits états d'Allemagne?

Trévise profita des dispositions de Nesselrode, moins hostiles que celles du Tsar, pour lui demander le rétablissement du cérémonial usité autrefois envers l'ambassadeur français. Combien aurait il été heureux a de voir se rétablir entre nos souverains les formules consacrées par des traditions respectables... et de faire, à l'avenir, présider à leurs relations directes ces égards que l'état de guerre autrefois ne devait même pas interrompre. » Le comte de Nesselrode ré pondit en souriant : « Laissez faire le temps, croyez-moi, tout s'arrangera suivant vo8 désirs. » (1)

On ne pouvait non plus mettre en doute, confessait Trévise, le rôle de conciliation que tenait à Pétersbourg, Pozzo. Mais connaissant l'humeur versatile de l'Empereur, 1 habile diplomate devait souvent louvoyer et céder devant l'orage, quitte à revenir ensuite exposer ses idées. Concevait-il réellement quelque sympathie pour le gouvernement de Juillet ? Peut être. Mais ce qui est certain, c'est que Paris exerçait sur lui une attraction incontestable et qu'il tenait essentiellement à y retourner. 11 avouait avoir placé la plus grande partie de sa fortune en France.

Nesselrode exposait alors au prince de Liéveu des considérations dont on saisira toute l'importance : « Votre Altesse n'ignore pas combien l'influence de la France depuis la révolution de Juillet a réagi d'une manière alarmante sur l'état de l'Allemagne, principalement sur les provinces qui avoisinent le Rhin... L'Autriche et la Prusse ont reconnu le besoin de fortifier le lien qui unit entre eux les membres de la confédération, d'imprimer, à cet effet, plus d'énergie aux résolutions de lu Diète, enfin de mettre, à la disposition de cette dernière, des moyens efficaces pour qu'elle puisse ré-

(1) Trévise à Sébastiani, 18 août 1832

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 505

primer au besoin par la force des armes les troubles qui viendraient à éclater dans l'intérieur de l'Allemagne et que l'autorité locale ne réussirait point à étouffer... »

L'Empereur, instruit par elles de leurs délibérations communes, s'est plu à leur offrir à son tour une nouvelle preuve de la sollicitude qu'il ne cesse de vouer au maintien de l'ordre social. Dans cette intention, Sa Majesté a jugé nécessaire de se rendre compte par ellemême et des obstacles que l'exécution des décrets de la Diète auraien' à craindre de la France et des dispositions avec lesquelles ils pourraient être jugés en Angleterre.

Quant à la résistance que le gouvernement français essayera peut-être d'y opposer, nous avons cherché à la réduire à sa plus ji38te valeur. Nous navons point négligé d'en calculer le danger probable, nous n'en n'avons point non plus exagéré les chances. Nous avons examiné avec calme les moyens d'action que nous aurions à employer si le gouvernement français cherchait à s'arroger sur l'Allemagne un droit d intervention que les traités lui refusent et que nous sommes fermement résolus de ne pas lui concéder... i^Empereur est résolu de prêter une assistance réelle à la Prusse et à l'Autriche si le gouvernement français prétend empêcher les deux puissances fédérales de remplir leurs engagements envers la Diète. . . Il résulte en dernière analyse que l'action régulière du pouvoir fédéral, aussi longtemps qu'elle ne rencontrera pas d'obstacles de la part de la France, ne deviendra jamais un motif qui puisse porter atteinte à la paix générale. Le danger de la voir compromise ne commencerait que le jour où le gouvernement de Louis-Philippe, contraire aux principes qu'il a proclamés lui-même dans tant d'occasions, se permettrait d'étendre au delà de ses frontières une influence que l'Angleterre est intéressée la première à contenir dans de justes limites... C'est dans ce sens que Votre Altesse voudra bien s'expliqui r envers ^ord Palmerston lorsque les représentants des cours de Vienne et de Berlin auront été appelés à aborder les différentes questions auxquelles la présente dépêche se réfère. » (1)

(\) Copie jointe à une dépêche de lord Durhara à Palmerston, 2 août

506 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eDROPE

Visiblement, la cordialité des rapports de notre ambassadeur avec lord Durham était mal supportée en Russie. Ce dernier, cependant, ne perdait aucune occasion de la manifester ouvertement. Au cours d'une promenade en voiture, pendant les mancBuvres de Krasuoie- Selo, le hasard plaça Trévise près de lorJ Durham qui lui dit : « Monsieur le Maréchal, voilà donc laFrance et l'Angleterre ensemble. Je regrette que l'Europe ne puisse nous voir ainsi. » (1) Lord Durham avait pour mission de faire comprendre à Pétersbourg la politique actuelle de l'Angleterre qui était la conséquence de sa réforme parlementaire. L'Angleterre, disait-il, a jeté sa béquille. Un horizon nouveau s'ouvrait devant elle ; une conformité d'intérêts et d'opinions la rapprochait désormais de la France. La Prusse et l'Autriche avaient cherché à faire peser sur la Russie, qui s'en défendait hautement, la responsabilité des décisions de Francfort. Certes, il était naturel que la Prusse, qui ne s'illusionnait pas sur l'amitié des provinces rhénanes, et que l'Autriche, entourée d'états troublés et remuants, cherchassent à s'appuyer sur la Russie.

Mais bien différente était vis-à-vis de cet état la situation de la France et de l'Angleterre. Elles ne prétendaient pas imposer à d'autres pays leurs doctrines, et ce qu'il y avait de mieux à faire était de garder de part et d'autre une sage neutralité ; c'était de Pétersbourg, « le point central où aboutissent et d'oii sortent les déterminations des puissances du Nord », (2) que devaient partir les paroles de sagesse. Lord Durham avait donc fait parvenir à Metternich et à Ancillon des conseils de prudence.

Lord Durham, avec sagesse, représentait auTsaret àNesselrode que le meilleur moyen de désarmer la révolution était de se décider aux mesures qu'exigeait l'état des esprits en Europe et de faire des concessions. L'intervention militaire de la Prusse et de l'Autriche présentaitde graves périls, car laFrance, certainement, ne l'envisagerait pas avec indifférence. Si, par malheur, le sang venait à couler en Allemagne, le gouvernement français serait peut-être obligé d'obéir au courant de sympathie qui se manifesterait et prendraitpart au conflit.

(1) Le duc de Trévise à Sébastian!, 12 août 1832.

(2) Jdem, 19 septembre 1832.

Lord Durham venait d'établir à Pétersbourg, comme il le devait faire ensuite à Berlin, l'alliance de la France et de l'Angleterre et laissait entendre les conséquences qu'elle devait avoir dans les affaires de l'Europe.

Pozzo, qui avait quitté Pétersbourg pour regagner son poste à Paris, était à ce moment même à Berlin et donnait à Bresson des assurances formelles d'une ère plus paisible. « Les choses, disaitil, n'en étaient plus au point oii elles étaient en 1830... Nous avons tous besoin de la paix, les uns pour se consolider, les autres pour fermer leurs plaies. » (l)En ce qui concernait les affaires de France, il montrait le plus compltt optimisme et estimait qu'après la solution de la question belge, on verrait renaître la prospérité « comme par magie. » Notre ministre se félicitait de l'intimité confiante de ses rapports avec Pozzo et en donnait cette preuve à d'Agoult : « Nous dînions hier l'un à côté de l'autre chez le ministre des Affaires étrangères. Je n'ai qu'à me louer, me dit Pozzo, de la politique du cabinet prussien, mais, de sa cuisine, c'est une autre affaire. » (2)

Bresson ne tarda pas d'ailleurs à démêler la ligne de conduite de Pozzo à Berlin. Il s'y présentait en exprimant le désir de voir s'affermir le gouvernement de Juillet, lequel, estimaitil, avait donné depuis dix-huit mois des garanties incontestables. Mais pourrait il lutter contre les partis intérieurs V Cette réserve sur l'avenir concluait à une étroite alliance de sa cour avec Berlin et éloignait toute pensée de rapprochement avec nous. (3)

Les instructions données à Pozzo semblaient coïncider avec celles reçues par lord Durham, arrivé aussi à Berlin, en ce qui concernait les . affaires de Belgique, que l'émotion suscitée [)ar les négociations de Francfort avaient fait quelque peu languir. Ancillon avait pris l'engagement avec lord Durham, eu présence de Bresson, d'agir dans le sens de la solution la plus prompte

(1) Bresson au Comte d'Agoult, 1 «'' septembre 1832.

(2) Idem, 6 septembre 1832.

(3) Idem, 18 septembre 1832.

508 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 183u ET l'eUROPE

solution qui aurait pour base la libre navigation de l'Escaut. Après quoi, l'envoyé britannique dit au ministre des Affaires étrangères de Prusse « que la résistance opiniâtre du roi Guillaume rendait, en quelque sorte, ridicule l'Angleterre et la France et qu'il était temps d'y mettre ordre. » (1) Bresson appuya par cette réflexion « que la France ne reculerait pas d'une semelle. Il nous importait trop de fermer la plaie qui nous rongeait depuis deux ans. » (2)

« Toutes les puissances, ajouta Ancillon, ne peuvent que vouloir la consolidation de ce qui existe aujourd'hui en France, car, après cela, ce serait l'enfer ! » (3) [Quel pas avait accompli la monarchie de Juillet!] Mais pour le rendre définitif, il importait de régler la question belge. Depuis près d'un an que le traité avec la Belgique avait été conclu, on avait épuisé toutes les ressources de la négociation pour amener le roi de Hollande à un arrangement. Toujours sur le point d'être conclue, la question beîge se trouvait à cette époque ramenée au point d'oiî elle était partie (4). C'est à l'Angleterre et à la France qu'il appartenait de faire sanctionner le traité du 15 novembre ; leur action commune entraînerait l'assentiment des autres puissances. En admettant qu'elles s'abstinssent d'y prendre part, du moins ne pourraient-elles y mettre obstacle.

Talleyrand, de retour à Londres, s'employait activement pour décider le cabinet anglais à intervenir sans retard en Hollande, de concert avec la France : mais lord Palmerstou recevait de lord Durham des informations de nature à retarder sa décision. Voici comment le journal de Francfort exposait la situation créée par ces hésitations qui pouvaient se terminer par un conflit général. « Le

(1) Bresson à Sébastiani, 27 septembre 1832.

(2) Idem, idem.

(4) La conférence de Londres et les innombrables protocoles qui en résultaient devinrent, en Angleterre, comme en France, un thème inépuisable de railleries. La Quotidienne du 24 octobre 1832 contient une chanson intitulée : Séance de la conférence où les ambassadeurs des cinq grandes puissances sont tour à tour ridiculisés, particulièrement M. de Talleyrand qui apparaît comme une sorte Deus ex machina.

LA RÉYOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eCROPE 609

gouvernement d« fait qui régit la Belgique est reconnu par les puissances.

« L'Angleterre l'a établi, la conférence l'a confirmé, la France l'a affermi par ses armes et consolidé par son alliance. Seul contre tous, que peut faire le roi des Pays-Bas ? Il peut, ne nous le dissimulons pas, prendre conseil de son caractère, l'un des plus fortement trempés de l'Europe. Guillaume pense que la politique qui a dépouillé la Hollande de ses colonies en lui adjoignant la Belgique, ne peut ravir la Belgique à la Hollande sans rendre à celle-ci ses colonies...

« Guillaume pense que la France seule empêche les Belges de retourner sous la domination de la maison d'Orange.

« Entre les décisions solennelles de l'Europe et les prétentions du roi des Pays-Bas, nous n'irons pas nous constituer arbitres ; la seule force est destinée à décider maintenant de la question... Ce dernier cas est à craindre. Il est possible que le canon seul réduise Guillaume et la Hollande. Or, ce premier coup de canon porté contre un monarque qui défend sa souveraineté contre un gouvernement établi à la suite d'une révolution ne risque-t-il pas de retentir un peu loin ? Nous ne prenons pas parti ni pour Léopold, ni contre lui : mais n'est-il pas probable que le roi Guillaume trouvera aussi en Europe des amis et des alliés t »

Voici quelles étaient, en effet, les vues que le Tsar avait pressé lord Durham, dans une conversation qu'il avait eu avec cet ambassadeur, d'exposer à son gouvernement : « L'Empereur, disait ce dernier, semblait alarmé à la pensée d'une nouvelle invasion des troupes françaises en Belgique et me poussa avec la plus grande énergie dans l'idée de faire occuper Anvers et d'y établir une garnison anglaise. Il me semble attacher une grande importance à nous voir seuls en possession du poste le plus avantageux pour nous dans le cas oii, plus tard, nous serions en guerre avec la France aidés en cela par les autres puissances. Sa Majesté me confia qu'elle n'avait aucune confiance dans la stabilité des institutions actuelles de la France. C'est alors que je suggérai à Sa Majesté que le meilleur moyen d'éviter de donner à la France une raison d'envahir la Belgique, serait une telle exhibition des forces réunies des puissances alliées, que le roi de Hollande comprendrait qu'il ne peut refu-

510 LA RÉVOLOTIO?» DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

ser plus longtemps son adhésion au traité de novembre. » (1) Enfin le 12 septembre, le Tsar s'était longuement entretenu avec lord Durham de toutes les questions européennes. En rapprochant cet entretien de celui que l'Empereur avait eu quelques mois plus tôt avec Bourgoing, il n'apparaît pas qu'une détente sur les choses de France se soit produite dans son esprit et qu'il ait pris confiance dans nos déclarations Mais ce que cette entrevue met en relief, c'est l'habileté des argum nts de Durham se servant des craintes mêmes du Tsar pour le détourner d'une lutte possible avec la France. « Depuis le jour où l'Empereur avait reconnu Louis- Philippe, il n'avait cessé de se tenir sur ses gardes craignant toujours ce qui pourrait survenir par suite de la mauvaise foi du roi des Français. » « Sa Majesté me dit que ses sentiments étaient tout différents vis à-vis de l'Angleterre et qu'il plaçait au plus haut dans son estime notre honneur et notre bonne foi. » Sa Majesté ayant fait allusion à l'état de l'Allemagne et à la politique des divers gouvernements composant la confédération, je saisis l'opportunité du moment pour appeler son attention sur les effets salutaires et pacifiques que pourrait avoir son influence sur l'état des affaires en Europe... je lui dis que je ne pouvais pas croire que c'était l'intérêt de la Russie de se laisser toujours mettre en avant par l'Autriche comme l'instigatrice de mesures, qui, dures et sévères, pouvaient être considérées par l'Autriche comme nécessaires dans sa situation particulière, mais ne pouvaient pas l'être pour la Russie. Que le résultat de tout cela était que l'Empereur supportait tout l'odieux, toute l'impopularité d'actes dont il ne pouvait tirer aucun bénéfice mais qui, au contraire, pouvaient être pour lui une source de dangers.

« Je remarquai que Sa Majesté me donna pour raison de supporter le système du prince de Metternich, qu'il voulait réprimer le principe de révolution et d'anarchie en l'empêchant de pénétrer dans ses Etats.

u Jo lui lis observer que, dans le cas d'une guerre avec l'Allemagne, la Russie serait appelée par l'Autriche à prendre les armes. Quelle que lût la nation victorieuse, on peut supposer, qu'au cours de la

(1) Lord Durham à Palmerston, 18 juillet 1832.

LA RÉTOLUTIO.N DE JUILLET 1830 ET l'eUROPB 511

lutte, plusieurs officiers et soldats russes pourraient être faits prisonniers par les armées françaises. Ces derniers, conduits en France, après avoir été un certain temps en contact avec les idées ultralibérales, révolutionnaires et républicaines, reviendraient certainement imbus des principes que Sa Majesté considèrent si dangereux. » (1)

Enfin, après de longues hésitations, lord Palmerston signa une convention considérée comme une alliance offensive et défensive (2). Cette convention n'était qu'un ultimatum aux rois de Belgique et de Hollande d'avoir à se soumettre au traité du 15 novembre qui avait tracé les limites de leurs territoires respectifs. Si au 13 novembre, le territoire belge n'était pas entièrement libéré, des troupes hollandaises, une armée française les en expulserait et occuperait la citadelle d'Anvers.

Les ministres de la^conférence se montrèrent blessés de ce que cette convention eût été signée à leur insu par lord Palmerston et Talleyrand. Les trois puissances du nord refusèrent de s'y associer : la Hollande la repoussa formellement. Une armée française se concentra aussitôt dans le nord sous le commandement des ducs d'Orléans et de Nemours.

Le 26 octobre, notre ministre de la Marine donnait ordre à l'amiral Ducrest de Villeneuve d appareiller sans délai pour se rendre en rade de Spithead avec les bâtiments : Suffren, Calypso, Médée, le Résolu, V Ariane et la Bayonnaise. La démonstration hostile devait consister à arrêter sur la côte de Hollande les navires hollandais et, à cet effet, établir le blocus aux embouchures de l'Escaut, de la Meuse et du haut Texel. La fin de cette communication était un rappel à la plus complète harmonie entre les escadres alliées. (3)

Quelle serait l'attitude des cours du Nord ? Bresson affirme : « Le gouvernement du Roi peut, en toute sécurité, du côté de la Prusse, marcher droit à son but, bloquer les ports, délivrer Anvers

(1) 12 septembre 1832 (Lord Durham à lord Palmerston).

(2) Talleyrand au duc de Broglie, 22octubre 1832.

(3) Le ministre de la marine à l'amiral Ducrest de Villeneuve, 26 octobre 1832.

512 LA RÉVOLCTIO?» DE JUILLET 1830 ET l'bUROPE

et aflranchir le territoire belge, laissant intacte seulement la question du Luxembourg (1). « La Prusse, d'un autre côté, se montrait satisfaite de l'avènement du prince Otbon de Bavière au trône de Grèce, et applaudissait à l'heureuse solution due aux efforts de la France, de l'Angleterre et de la Russie.

Tou' autre était le sentiment de l'Autriche. La décision prise en commun par la France et l'Angleterre pour déterminer le roi Guillaume à accepter le protocole de la conférence, soulevait les récriminations de Metternich (2).

« Ainsi donc, disait-il au maréchal Maison, vous vous séparez de nousetvous vous décidez à agir seuls avec l'Angleterre... L'on n'aperçoit donc pas à Paris les conséquences d'une telle résolution ? On ne voit donc pas qu'on refoule sur elles-mêmes les trois puissances dont on s'isole, qu'on les met à leur tour en position et en devoir

(1) Bresson au duc de Broglie, 22 octobre 1832. Nous avons déjà signalé les avances que le gouvernement belge faisait sous cape à la Prusse. A l'automne de 1832, elles deviennent plus significatives. Dans les instructions données au général de Merx, agent belge à Berlin, en date du 26 août 1832, il est dit, en effet : <« Les avantages qu'une union plus intime avec les états prussiens doit infailliblement entraîner pour la Belgique, n'ont pas besoin de démonstration... Une seule chose est requise pour que notre attente ne soit pas trompée : la liberté de V Escaut... Cette rivière libre, nous n'avons pas à ciaindre que les produits de la Prusse prennent la route de la Hollande ; ils prendront nne direction moins dispendieuse et plus courte et notre commerce s'en alimentera... On a trop perdu de vue dans le passé notre origine germanique »... Et après avoir réfuté les bruits persistants d'une annexion possible de la Belgique à la France, le gouvernement belge déclarait : « Il n'y a pas un vrai Belge qui voudrait de ce suicide politique.»

Ainsi, en 1832, moins de 80 ans avant le crime allemand, c'était la Belgique glorieuse martyre de 1914, qui montrait elle-même aux convoitises commerciales delà Prusse la route d'Anvers! Etnunc enidimini... Dès sou premier entretien avec Ancillon, M. de Merx comprit que l'opinion de celui-ci était faiteau sujet de la rupture hollande belge. Il dut entendre que << c'était dur pour le roi Guillaume d'avoir perdu ses plus belles provinces... que la Prusse, pour son compte, avait fait les plus grands sacrifices au maintien de la paix en Europe, malgré que ses affections les plus chères ai^nt dià tant souffrir de ce changement subit dans les Pays-Bas, mais qu'enfin cette révolution était chose accomplie... » (11 septembre 1832) (Archivesdes Affaires étrangèresà Bruxelles). (2) Maison à Sébastiani, 28 septembre 1832.

LA RÉVOI-UriO.N UE JUILLET 18^0 ET LEDKOPE 513

de prendre, de leur côté, des mesures... Vous n'aurez pas moins rompu l'union des cabinets par une mesure prise ab irato, par un acte, qu'en vérité, je ne saurais même appeler un coup de tête, car il y a manque de tête de l'avoir fait. » Puis, il objectait les sacrifices déjà consentis par le roi Guillaume. Sur quoi, le maréchal Maison répliquait par la nécessité d'avoir à présenter au.v Chambres quelque chose de plus positif que les espérances tant de fois reproduites d'une solution prochaine. Cette raison n'était pas pour calmer M. de Metternich qui s'exclama : « Faudra-l-il donc que chaque fois que vous serez malade chez vo«s, ce soit les autres qui se coupent un membre ! » (i) Et, pour préciser son accord avec la Russie, l'empereur d'Autriche remettait à Pozzo qui, en quittant BerUn s'était arrêté à Vienne avaut de rentrer en France, la grand croix de Saint-Etienne.

En dépit de cette véhémente mauvaise humeur, le maréchal Maison était convaincu que l'Autriche n'apporterait aucun obstacle extérieur à l'action de la France et de l'Angleterre.

Les salons viennois n'essayaient pas môme de masquer l'animosité qu'on y ressentait pour la France et surtout pour le gouvernement de Juillet. On y chuchotait que Pozzo nétait pas aussi animé de bons sentiments à notre égard qu'il l'affirmait ; qu'au fond, il était avec nos ennemis déclarés. Il aurait été, disail-on, jusqu'à prononcer ces étranges paroles : « Il n'y a qu'à prendre patience ; le moment où tout cet échafaudage s'écroulera en France ne peut être éloigne. Ce n'est plus qu'une question de temps. » (2)

D'un autre côté, le maréchal A-aison avait acquis la certitude qu'on avait reçu à Vienne des ouvertures de la Prusse dans le but de soutenir le roi de Hollande. Si Metternich n'était pas entré dans cette voie, il ne fallait pas y voir une preuve de meilleure disposition à notr« égard : les embarras financiers de l'Autriche lui commandaient seuls la prudence. Puis, la question italienne la préoccupait fortement. Les esprits fermentaient plus que jamais dans la péninsule ; le Saint Siège avait vainement épuisé tous les

|1) Maison à Sébastian!, le' octobre 1832.

(2) iMaison au duc de Broglie, G novembre 1832.

514 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPI-,

moyens propres à assurer aux puissances et à lui-même des garanties de sécurité. Il fallait que l'Autriche maintînt son occupation pour garantir ses possessions. Pour les mêmes raisons, lea troupes françaises ne pouvaient évacuer Ancône et le cabinet de Vienne supportait difficilement notre résolution.

En Russie, la politique, par rapport à la Hollande, « était toute d'entraînement de passion. » On y était hollandais dans l'âme et si, en désespoir de cause, on se résignait à supporter qu'une mesure coercitive fut prise contre le roi de Hollande, les vœux et les sympathies allaient vers lui. Tous les événements qui avaient compliqué les affaires belges et amené la préparation du blocus, finissaient par provoquer une violente explosion de mauvaise humeur contre la France. Visiblement la Russie cherchait à entraîner la Prusse dans des voies favorables à la Hollande. Lagrenée, qui avait remplacé le maréchal de Trévise, avait dû renoncer à entretenir le chancelier de Russie sur ce point, tant il le trouvait irascible. Il ne mettait pourtant pas en doute que la Russie serait bien forcée de se résigner devant l'assentiment de la Prusse et de l'Autriche. Notre ambassadeur avait vainement cherché à obtenir quelque déclaration catégorique de l'ambassadeur d'Autriche et du chargé d'affaires de Prusse ; il s'était heurté à un mutisme absolu ; Les deux diplomates subissaient à tel point l'ambiance hostile à la France qu'ils « cessaient presque, dit Lagrenée, d'être à Pétersbourg l'expression

fidèle du système adopté par leurs cours. » (1)

Quant au ministre des Pays-Ras, il cherchait à mettre à profit

cette situation pour achever de brouiller les cartes et d'amener une

complication générale.

La situation était délicate et souvent pénible pour Lagrenée qui

constatait que, rarement, la malveillance envers nous n'avait atteint

un si haut degré. L'isolement de notre ambassade était absolu, la

presque totalité du corps diplomatique suivant l'impulsion donnée

par le Tsar et les salons de Pétersbourg.

(1) Lagrenée au duc de Broglie, 21 novembre 1832.

Telle était, en France, la situation extérieure au moment où, à l'intérieur, la composition du nouveau ministère excitait les partis et décliaînait toutes les intrigues. Jamais, en effet, œuvre n'avait été plus délicate et plus ardue. De ce ministère, disait-on, devaient sortir les destinées de la France. Lorsqu'à travers mille difficultés le cabinet fut composé, les récriminations éclatèrent de toutes parts. Les journaux de l'opposition le déclaraient impossible : il n'avait, disaient-ils, ni accord, ni unité. Les uns gratifiaient le gouvernement actuel de quasi-monarchie, les autres de quasi-république.

M. de Broglie, ministre des Affaires étrangères, et Guizot à l'Instruction publique, étaient les plus discutés ; c'était surtout leur passé qui servait de base à toutes les attaques. Soult, au département de la guerre, affirmait que le système politique adopté par son prédécesseur demeurerait le sien.

L'ouverture de la session de 1832 eut lieu le 19 novembre. Le discours du Roi, très acclamé, exposait la situation : confiance dans de meilleures dispositions des puissances étrangères, un état économique redevenu excellent, dispositions prises, de concert avec l'Angleterre, pour faire respecter par la Hollande le traité du 13 novemble, le fils du Roi se mettant lui-même à la tête des troupes qui se disposaient à entrer en Hollande.

Le nouveau cabinet agréait à Metternich, qui en exprimait ainsi sa satisfaction au maréchal Maison : « Je serai avec eux le ministre de Louis -Philippe». (1) Lemaréchal restait sceptique, il savait trop dans quelle mesure il convenait de faire fonds sur cet enthousiasme, qui n'empêchait pas, d'ailleurs, le chancelier de se répandre en doléances sur les mesures prises contre la Hollande. Il en attribuait toute l'initiative à l'Angleterre qui, « se mettant à la tête de la propagande, déclarait la guerre à l'ordre social d'un bout à l'autre de l'Europe. » Il reconnaissait que la France cherchait « à contenir sa

(1) Maison au duc de Broglie, 28 octobre 1832.

èlG l.A liÉVlUX'ilON Î>E JUILLET 1830 LT l'eUUOPB

révolution », tandis que l'Angleterre « cherchait à étendre l'action de la sienne. » (1) Nous étions pris à son piège, disait-il, c'était à nos dépens qu'elle prenait l'avantage de la situation. Puis, fidèle à son système qui consistait à éveiller les suspicions, il affirmait qu'on ne se faisait pas faute à Londres de souhaiter ouvertement de voir l'opinion extrême arriver en France à la direction des affaires. Il est probable que sir Frédéric Lamb, l'agent anglais à Vienne, entendait, en sens opposé, une semblable antienne.

Le maréchal Maison était en but aux procédés les plus désobligeants de l'ambassadeur de Russie ; ils s'étaient surtout manifestés au cours d'une réception des plus cordiales faite à Blacas en l'honneur de qui Tatiseheff avait donné un dîner d'apparat auquel il s'était efforcé d'imprimer un caractère d'hostilité contre l'ambassade de France.

L'impression produite en Prusse par les paroles du Roi à l'ouverture des Chambres avait été excellente. Ancillon déclarait à Bresson que ce discours « était le premier où les cabinets étrangers ne pussent rien trouver à reprendre, que tous les ménagements y étaient gardés. » (2) Notre ministre informait en même temps le duc de Broglie que le gouvernement prussien s'était décidé, snr l'injonction du gouvernement anglais, à reprendre la note qu'il avait précédemment refusée à lord Abercombie, agent anglais, au sujet des décrets de Francfort.

La Prusse, disait Bresson, a adopté avec la plus absolue sincérité une politique pacifique ; elle l'avait surtout [)rouvé en toutes les circonstances où le Luxembourg était en question. L'Autriche et la Prusse faisaient des droits indiscutables de la Confédération, un moyen d'annuler les stipulations territoriales du traité du 15 novembre. Il serait d'une politique adroite de donner une satisfaction partielle à la Confédération en faisant une question à part du Luxembourg allemand. Il ne faut pas oublier, appuyait notre ministre, que « la Dièle est aujourd'hui un instrument entre les mains de l'Autriche plutôt qu'entre celles de la Prusse. » (3)

(1) Maison au duc de Broglie, 23 novembre 1832.

(2) Bresson au duc de Broglie, l*' décembre Î832. ^

(3) Idem, 7 décembre 1832.

LA RÉVOLCTlOiN DE. JUILLET 1830 ET l'eUKOPE 517

D'ailleurs, l'irritation qu'on avait constatée en Prusse et qui n'était que la répercussion de celle de Vienne, commençait à se dissiper. En vain Metternicli essayait -il de l'entretenir, répétant en toute occasion que « le mal était en France et qu'il fallait prendre le taureau par les eornes. »

L'Autriche se servait de la Diète, où l'influence de la Prusse était prépondérante, pour stimuler ce pays trop prudent à son gré. Le chancelier de Vienne craignait sur toute chose que la Prusse ne se rapprochât de la France, ce qui aurait peut-être marqué le commencement d'une alliance. Il est certain que là eût été son intérêt. En assurant ainsi sa véritable position en .Allemagne, ses principes se seraient modifiés naturellement dans un sens libéral. Quoi qu'il en fût, rien ne se faisait à Berlin sans l'aveu de l'Autriche.

Avec la plus grande perspicacité, Bresson renseigne ainsi le duc de Broglie sur les fluctuations de la Prusse : « Celle-ci a deu.x politiques, celle des temps calmes et celle des temps menaçants. Au sein d'une paix à peu près assurée, il lui importe moins de ménager l'Autriche. Elle appelle à elle les Etats secondaires de l'Allemagne : elle sait mieux composer avec leurs principes, mieux les comprendre, elle se rapproche d'eux, elle parle presque le même langage, elle les enveloppe par des intérêts matériels, elle se fait le véritable centre allemand. Ainsi entourée et soutenue, elle lutte contre l'Autriche ; elle est son égale. C'est à c • point que l'a trouvée la révolution de Juillet.

Mais, quant à cette paix succèdent les agitations des peuples, le réveil de la France et le doute de l'avenir, la Prusse ne se sent plus alors assez forte du seul concours des sympathies de l'Allemagne et elle se rejette dans les bras de l'Autriche. » (1)

(i) Bresson au duc de Broglie, 17 décembre 1832.

Î/Autriche avait très habilement exploité l'état d'esprit de certains étals du sud de l'Allemagne pour chercher à ramener à elle la i^-asse, la détournant ainsi de ses visées ambitieuses qui étaient de devenir la directrice de la politique allemande. La Prusse était soutenue dans ses aspirations par la plupart des petits États allemands et surfout par la Bavière. Il importait donc à l'Autriche de maintenir la division entre l'Allemagne du Sud et rAllemague du Nord, au grand détriment de la Prusse. Cette manœuvre no trompait pas la Bavière, qui dénonce ainsi le piège. « Ceux

518 LA RÉVOLUTIO.N DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

Ce système pouvait encore se compliquer d'un troisième facteur : la Russie, dont la politique, en certaines circonstances, trouverait son point d'appui sur celle des deux puissances. Mais quel fonds pouvait- on faire sur la Russie, si on s'en rapporte à l'opinion d'Ancillon ? « La politique de l'Empereur qui écoute les premières impressions est souvent toute de passion. Ce prince parle bien et aime beaucoup à parler. Il parle à tout le monde. L'expression la plus forte lui semble toujours la plus vraie. Ce qui tombe de lui est relevé et circule. Il en résulte qu'il blesse et irrite. Pacifique d'intention, il est guerrier en paroles. » (1)

La pénétration d'Ancillon s'exerçait moins facilement sur le souverain qui mettait à ce moment en émoi toutes les chancelleries de l'Europe : le roi de Hollande. « C'est, disait-il, un nouveau Guillaume le taciturne. La reine même des Pays-Bas ne sait rien des intentions de son royal époux. Quoi qu'il advienne, que peut faire la Russie sans passer sur le corps de la Prusse, et la Prusse n'est pas une puissance qui se laisse passer sur le corps. » (2)

Le cabinet de Berlin, avec des protestations pacifiques, se tenait soigneusement à l'écart de l'action de la France et de l'Angleterre. M. de Broglie estimait que la France ne devait pas montrer trop

qui connaissent à fond le théâtre de Berlin, et ses principaux acteurs, écrivait, le 25 septembre 1832,1e ministre de Bavière à Berlin, à son souverain, n'en sont pas moins convaincus que le système politique, tel que l'avait conçu le comte de Bernstorff, le général Witzleben et le feu ministre des Finances de Molz, finira par triompher de tous les obstacles... La division de l'Allemagne que la France et toutes les puissances qui suivent l'ancien adage divide et impera ne perdent jamais de vue, la séparation en Allemagne du midi et Allemagne du nord que des politiques et des écrivains aveuglés cherchent encore à faire prévaloir, sont funestes et perpétuent l'isolement et le manque d'ensemble entre les États de deuxième et (le troisième ordre de la Confédération... Votre Majesté pénétrée, dès son avènement au trône, de la nécessité d'adopter un système germanique qui assnrât, en môme temps, à la Bavière, d'une manière permanente, la sécurité et l'influence auxquelles l'autorisent ses forces matérielles, sa position géographique, a d'abord tourné ses regards vers la Prusse... » [Arctaves royales de Bavière).

(i) Bresson au duc de Broglie, 8 janvier 1833.

(2) Idem, idem.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 519

d'empressement : « La Prusse, disait-il, se hâtera de nous offrir son concours pour ne pas rester dans un isolement et une inaction dont sa considération politique aurait beaucoup à souffrir. »

Quant à la cour de Vienne, son rôle était facile à percer : elle ne voyait dans toutes les difficultés et les incertitudes provoquées par les affaires des Pays-Bas qu'un moyen propre à exciter au sein des gouvernements la terreur des principes révolutionnaires, terreur qu'elle saurait exploiter au bénéfice de son influence.

Nos troupes reçurent enfin l'ordre de pénétrer en Belgique et de s'emparer de la citadelle d'Anvers restée en possession de la Hollande depuis le commencement de la querelle. La fameuse citadelle bâtie par le duc d'Albe, lors de la révolte des Pays-Bas, était une des plus fortes de l'Europe et commandait la ville : une garnison de 4.000 hollandais sous les ordres du général Chassée la défendait.

Aussitôt que la Prusse connut le passage de la frontière par les Français, elle fit aussitôt traverser le Rhin par des troupes d'observation pendant que nous rassemblions sur la Moselle des réserves et que le gouvernement hollandais levait la landsturm. Dans le quadrilatère formé par le Rhin, la Moselle et la Mer du Nord, près de 500.000 hommes allaient se trouver aux prises au nom des deux principes qui divisaient l'Europe.

Le maréchal Gérard, qui commandait l'action, épuisa tous les moyens parlementaires pour obtenir pacifiquement la reddition de la place. Il dut l'attaquer, ce qu'il fit avec des ménagements inouïs pour épargner à la ville les horreurs du bombardement. Enfin, le 23 décembre, le général Chassée capitula. Nous étions maîtres désormais du noyau de la résistance hollandaise. La paix de l'Europe échappait encore une fois au danger créé par la présence face àface d'une armée française et d'une armée étrangère.

La prise de la citadelle d'Anvers est l'événement le plus important et le plus heureux du gouvernement de Juillet. Eu flattant notre amour-propre national, il imposait, en quelque sorte, une

520 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

trêve à la violence des partis intérieurs. Le pays se ressaisissait : les chambres poursuivaient paisiblement leurs travaux et n'avaient réellement subi d'assaut de l'opposition qu'au sujet des journées de Juin qui avaient provoqué deux interpellations mouvementées. Mais la situation extérieure restait toujours sombre. Un regard jeté sur l'état de l'Europe suffira pour s'en convaincre : L'Italie gémissait sous l'occupation étrangère ; Français et Autrichiens étaient bien décidés à ne rien y abandonner de leurs positions ; les incertitudes de l'Espagne se changeaient en angoisse quand on considérait les conséquences qu'entraînerait la mort de Ferdinand VII qui inclinait chaque jour vers la tombe. Quant au Portugal, la rivahté de Don Pedro et de don Miguel s'y était transformée en querelle de principes : c'était l'esprit de réforme qui luttait contre le système conservateur qui avait engendré tant d'abus. Les chances des deux partis semblaient à peu près égales.

La Turquie se débattait entre deux périls : l'agression égyptienne et la protection de la Russie. L'Europe était attentive, car il apparaissait clairement que, sous des apparences généreuses, cette dernière ne chercherait qu'à entretenir la discorde pour affirmer sa prépondérance en Orient. On sent quelles conséquences graves pouvaient naître d'uo tel conflit.

Pozzo venait d'arriver à Londres, envoyé, disait-on, pour renseigner l'empereur Nicolas sur le véritable état de la Grande- Iretagne, les renseignements qu'il tenait du prince deLiéven et de Matuszewic étant contradictoires. Il voulait en toute connaissance de cause régler les rapports de son gouvernement avec le cabinet anglais. C'était, en réalité, la dernière et nécessaire étape du voyage de Pozzo à travers l'Europe. Talleyrand signalait au duc de Broglie la méfiance avec laquelle, en ces circonstances, on avait accueilli Pozzo. La froideur des sentiments était dissimulée sous les politesses protocolaires, et notre ministre, qui s'y associait avec réserve, marque finement son attitude : t Je veux prendre pour sa véritable opinion tout le bien qu'il se croira obligé de me dire de la France et du gouvernement du Roi. » (1) Broglie répondait qu'il croyait qu'on exa-

(i) Tulleyraml au duc de Brocriie, •". janvier IP-So

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 521

gérait à Londres les visées de la Russie et jugeait la question moins grave que ne la voyait Talleyrand. Elle se résume, disait-il, à mesurer les concessions à faire au Pacha d'Egypte. Dans cette conviction, notre intervention se bornerait à les faire accepter tandis qu'on ferait ressortir à la Turquie la nécessité de s'y résigner.

Mais le point noir le plus immédiat était celui de la question belge. La prise de la citadelle d Anvers n'avait pas fait faire un pas vers la solution. La Hollande était toujours soumise au blocus maritime et exerçait ses représailles sur l'Escaut. Rien n'était changé dans l'attitude adoptée par la France et l'Angleterre depuis la convention du 21 octobre. Les puissances du nord, après de platoniques protestations, s'étaient inclinées devant le fait accompli : « Personne, disait Talleyraud, ne peut nier que cet événement [la prise d'Anvers] n'ait donné une grande force aux gouvernements actuels de Belgique, de France et de la Grande-Bretagne. C'est de ce moment que la Belgique peut vraiment compter son existence comme état indépendant. La France en éprouve les bons effets par la marche des discussions devenues plus faciles dans les Chambres ; le ministère anglais soutenu par les nouvelles élections prend chaque jour plus do force... » (1)

M. de Broglie donnait des instruclions à Talleyrand pour qu'un concert de la France et de l'Angleterre, aplanît rapidement les difficultés soulevées sur ce point par les cabinets du nord et, au besoin, il ne faudrait pas reculer sur une détermination énergique. Le cabinet de Berlin tergiversait. Il prenait toujours le mot d'ordre de Vienne et, selon l'expression du maréchal Maison, « essayait de maintenir une position intermédiaire entre le système de Vienne et l'Angleterre. » (2) Mais, ajoutait-il, « il ne tenait pas la balance avec assez d'impartialité. » L'influence de Metternioh sur Ancillon avait une répercussion fâcheuse dans ses rapports avec notre ministre ; quoiqu'ils fussent meilleurs que ceux que nous entretenions avec l'Autriche, ils étaient pourtant loin d'être conformes à notre désir. Moins bonnes encore étaient les dispositions du cabinet russe.

■ !) Talleyrand an duo de iU-oglie. (i janvier 1833. (2) Maison au duc de Broglie, 5 janvier Iboo.

Après quelques semaines d'une détente produite par la satisfaction qu'avaient causée à Pétersbourg les ordres donnés par le gouvernement du Roi pour la dissolution des comités polonais, une nouvelle a'greur se manifestait depuis la prise de la citadelle d'Anvers. A cette nouvelle, l'Empereur s'était écrié en s'adressant au ministre de Hollande au cours d'une réception : « Les choses ne se passeraient pas ainsi si j'étais plus près de vous. » (1) Ce fut l'occasion de nouveaux froissements entre notre agent à Pétersbourg et les ministres de l'Empereur.

Nesselrode jugeait que le système de politique extérieure adopté par la Grande-Bretagne rompait ses anciennes traditions (2). L'allusion à notre alliance était claire, et le chargé d'affaires Anglais la relevait en proclamant que le rapprochement des deux nations, trop longtemps désunies, était « la seule garantie possible de la tranquillité de l'Europe ; tant que cette union existerait, leur volonté sera prépondérante et efficace : il dépendra d'elle de régler le présent et diriger l'avenir. »

Il fallait bien reconnaître que le mécontentement de la Russie ne venait pas d'intérêts politiques contrariés, mais était dicté par ses prétentions injustifiées. Lagrenée laissait passer l'orage; maintes fois, il avait signalé « l'extrême mobilité des impressions de l'Empereur et la tendance de son cabinet à concentrer volontairement ses vues dans un horizon de quelques jours. » (3)

Et notre ministre ne se méprenait pas sur ce nouvel horizoa : c'était la Turquie. (4) « On ne voit plus qu'elle à Pétersbourg, on ne parle plus que d'elle. C'est une idée fixe qui a succédé sans transition à la préoccupation exclusive dont avait été précédemment l'objet la maison d'Orange. Que vont faire la France et l'Angle-

(1) Lagrenée au duc de Broglie, 9 janvier 183.S.

(2) L'hostilité de la Russie contre la France et lAngleterre perçait dans le langage des diplomates russes: « On remarque avec peine qu'une certaine antipathie entre le cabinet de Saint-Pétersbourg et les gouvernements actuels de France et d'Angleterre augmente et se manifeste dans toutes les occasions. 11 est heureux que la distance qui les sépare géographiquement soit au moins proportionnée à leur disjonction politique » (Luxbourg au roi de Bavière. 26 décembre 1832).

(3) Lagrenée au duc de Broglie, 30 janvier 1833.

(4) Idem, idem.

terre, demande -t-on de toutes parts'? » Nouvelle saute d'humeur : le gouvernement du Roi apparaissait tout à coup plein de force et de stabilité.

L'opinion publique, plus puissante qu'on ne le croyait généralement dans cette autocratie, était fort surexcitée par les événements de Turquie. De même que pour lui donner satisfaction, l'Empereur avait châtié pli-s durement la Pologne qu'il ne l'aurait voulu, de môme il cherchait sur ce point à flatter les susceptibilités populaires. Nesselrode travaillait visiblement à entraîner la France dans les vues de la Russie au sujet des affaires d'Egy{ite. La dépêche suivante qu'il adressait le 26 mars à Pozzo en fait foi :

« Après tant de preuves de modération de notre part, le gouvernement français jugera maintenant s'il ne lui conviendrait pas mieux d'entrer franchement dans nos vues que d'agir contre nous dans les affaires d'Egypte. En choisissant l'un ou l'autre de ces deux partis, le ministère français, nous aimons à le croire, prendra en considération une vérité que nous ne cherchons pas à dissimuler : Cest que les événements qui concernent la paix du Levant n'ont jamais été décidés et ne le seront jamais sans la Russie... »

Les circonstances étaient donc favorables pour incliner l'empereur de Russie à faciliter la conclusion du conflit hollando-belge. Sur le communiqué officieux des nouvelles propositions de la France et de l'Angleterre, le Tsar aurait dit que, sans préjuger de la réponse du roi de Hollande, son consentement était d'avance acquis à ce qu'auraient réglé les parties intéressées. On saisit aisément l'importance d'une telle déclaration. On marchait d'autant plus sûrement vers l'accord définitif que le roi Guillaume constatait dans son royaume la lassitude d'une semblable situation. Cette interminable suite de projets el de contre-projets exaspérait ses sujets dont les intérêts avaient tant souffert depuis deux ans.

Son plénipotentiaire à Londres, M. van Zuilen, soutenait que la libre navigation de l'Escaut, objet de ces longues négociations, ne dépendait pas de leur volonté, mais de circonstances qu'ils ne provoquaient pas. C'était un commencement de soumission. On sentait quelles étaient les craintes à La Haye : on pouvait redouter que, d^une révolte, la royauté elle-même fut renversée et remplacée

524 LA UÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

par un stadthoudérat. Toutes les puissances étaient intéressées ellesmêmes à s'opposer à cette éventualité grosse de dangers, car elle modifierait la politique de l'Europe. Des liens étroits de parenté unissaient Guillaume de Nassau avec le roi de Prusse et l'empereur Nicolas. Jamais ces derniers ne laisseraient s'établir en Hollande un gouvernement sur la ruine de la maison de Nassau.

Le roi Guillaume ne pouvait plus prolonger une lutte devenue insupportable à ses sujets et dangereuse pour la paix de l'Europe ; le dénouement s'annonçait proche.

Le gouvernement du Roi jugeait avec raison qu'il avait décidément accompli de grands progrès dans l'esprit des nations, et ce n'est pas sans droit que M. Guizot prononçait ces paroles, le 22 février, à la Chambre des députés : « Il est incontestable, que moralement, la Sainte-Alliance a perdu, beaucoup perdu, que l'influence de la France, l'influence de nos idées, de nos institutions a toujours été croissante et que bien que l'organisation matérielle de la Chambre ne soit pas changée... sous le point de vue moral, l'état de l'Europe est complètement changé. A partir de 1815, c'était, en effet, la Sainte-Alliance. C'était le système de réaction contre les idées constitutionnelles qni étaient en progrès ; depuis 1830 c'est, au contraire, le système des idées constitulionnelles qni est en progrès... C'est lui qui est aujourd'hui la puissance prépondérante de l'Europe. » Guizot résumait ainsi les résultats de la politique suivie depuis la révolution de .luillet à travers tant de récriminations, tant d'objurgations :.sans bouleversement de l'Europe, sans guerre dont les risques eussent été incalculables, elle avait réussi à imposer se» idées ; les peu[)!es les avaient d'abord adoptées avec enthousiasme, les souverains avaient dû s'incliner. Telle était, au commencement de l'année 1833, la situation morale de la France devant l'Europe. Lafitte, le 1" mars, exposait à son tour la situation matérielle : « Notre crédit, après avoir résisté aux plus grandes secousses, s'élève et grandit de nouveau avec rapidité. »

Le rapprochement de l'Angleterre n'était pas étranger à cet heureux état de choses. Le cabinet anglais estimait qu'aux bons résultats d'une entente politique, on pouvait joindre ceux d'avantages commer-

ciaux. Le peuple anglais s'était presque unanimement déclaré pour les doctrines du gouvernement de Juillet ; il n'oubliait pas qu'il en pouvait tirer profit. Talleyrand faisait connaître à Paris le désir des commerçants anglais de voir modifier les relations de douanes avec la France afin de donner plus d'extension au commerce. Il eu faisait ressortir les avantages, la nécessité. Les liens qui unissaient les deux pays devaient se resserrer de toutes façons, car « ... c'est cette alliance qui, en créant une force nouvelle en Europe, réprime toutes les intrigues du Nord et donne un véritable point d'appui à tous les intérêts de la société. »

Il est permis de dire qu'à ce moment, après tant d'agitations et d'inquiétudes, le ciel de l'Europe se serait tout à fait rasséréné si, du côté de l'Orient, ne grandissait l'orage dont nous avons plus haut signalé les premiers frissons.

On ne pouvait, en effet, se faire illusion sur le motif réel du brusque changement d'attitude de la Russie. Déjà, le 21 janvier, Broglie, revenu de son premier optimisme au sujet de la question d'Orient, déclarait à Talleyrand que, pour sauver la Porte et entraver l'intervention de la Russie, le concours immédiat de l'Angleterre était indispensable. Le principe directeur de cette médiation était « d'empêcher que la Russie n'ait aucun prétexte plausible pour occuper », à titre d'auxiliaire de la Porte, Gonstantiiiople, les deux détroits et les provinces de l' Asie-Mineure. » (1) Talleyrand ne pouvait rien préciser encore, quant aux décisions de l'Angleterre : 0 II ne faut pas perdre de vue, disait-il, qu'ici les affaires intérieures du pays passent avant toutes les autres, quelqu'intérêt d'ailleurs, que puissent avoir ces dernières. » (2)

Les cabinets européens se montraient satisfaits des résolutions de la France dans une circonstance oii tous étaient i)lus ou moins intéressés, et qui répondaient surtout au désir général de ne pas voir se lever une nouvelle affaire. L'attitude irrésolue de l'Angleterre soulevait au contraire un mécontentement qu'on ne cachait pas dans les chancelleries. Le vent avait singulièrement tourné depuis

(1) Le duc de Broglie à Talleyrand, f'! janvier 1833.

(2) Talleyrand au duc de liroglie, 3i janvier 1833.

526 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

un an. Après avoir incriminé le gouvernement français d'avoir exercé une influence décisive sur le cabinet anglais, voiei, à cette heure, que c'était l'Angleterre qu'on dénonçait comme voulant imposer sa prépotence. En réalité, l'Europe entière s'effrayait de cette entente et les cabinets manœuvraient pour l'anéantir.

La Russie se montrait alarmée des dispositions prises pour entraverses projets en Turquie. L'amiral Roussin, nommé ambassadeur à Gonstantinople, avait réussi à faire éloigner la flotte russe, ce qui avait augmenté l'audace d'Ibrahim, qui déclarait audacieusement : e Je suis maître d'aller faire boire mon cheval dans le camp de Scutari. » La Porte, effrayée, déclarait s'en remettre à la vieille amitié de la France.

L'empereur Nicolas niait toutes les visées ambitieuses qu'on lui prêtait, — on rappelait à tout propos le fameux projet grec de Catherine II — et, affirmait à ce sujet à Ficquelmont, ambassadeur d'Autriche: « J'ignore si Catherine a jamais conçu le système qu'on lui prête et, pour ma part, je puis vous affirmer que les archives impériales n'en conservent pas la moindre trace : mais en supposant que ce système ait existé, je vous donne ma parole de souverain que j'ai adopté, moi, et que je suivrai invariablement le système contraire. » (1)

Rn mê;ne temps, Apponyi communiquait àBroglie une lettre qu'il avait reçue de Metternich, et dont la teneur avait aussi pour but de rasséréner le gouvernement du Roi. Il démontrait que la confiance qu'avait l'Autriche dans les actes de la Russie, touchant son rôle en Orient, devait être rassurante, car elle était en ceci la puissance la plus intéressée ; qu'elle s'emploierait, le cas échéant, à prévoir les complications que les actes de l'amiral Roussin pouvaient pro voquer. Broglie accueiUit ces ouvertures en déclarant que nos actes avaient été conformes à notre langage, que notre volonté ferme était d'assurer à l'état ottoman son intégrité morale aussi bien que son intégrité matérielle. Or, il considérait que l'intervention de l'empereur Nicolas constituait une atteinte à l'une et à l'autre qui entraînerait rapidement la ruine de la Porte. L'amiral Roussin s'était

(1) Bussières, Chargé d'affaires de France à Vienne, au duc de Broglie, 28 mars 1833.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 527

conformé exactement aux instructions qu'il avait reçues : ne recourir aux moyens extrêmes qu'après avoir épuisé toutes les tentatives (le conciliation entre le Sultan et le Pacha d'Egypte.

L'empereur Nicolas ne pouvait se froisser d'une attitude exigée par l'intérêt général. Le mécontentement qu'il en témoignait était-il, d'ailleurs, réel ? Tout porte à croire que ce n'était pas de son plein gré qu'il s'était engagé dans cette voie, que l'intervention de la France le dégageait devant l'opinion de son peuple et que, selon le jugement de Lagrenée, « il serait charmé d'avoir, pour rappeler ses flottes et ses troupes, un prétexte plausible et de nature à sauver sa dignité. »

Il faut considérer que la situation créée à la Russie depuis 1815 ne lui facilitait pas la résistance, l.agrenée fait sur ce point un tableau des plus intéressants : « L'immense étendue du pays et la concentration des forces militaires vers les gouvernements qui se rapprochent davantage de l'Europe, laissent un grand nombre de provinces privées de tout moyen de répression pour les cas de résistance à l'autorité, ou de désordre imprévu... Un symptôme plus grave encore fut l'insurrection partielle des colonies militaires... Dans cette monarchie toute militaire, le relâchement ou l'oubli de la discipline entraînerait infailliblement la dissolution de l'état. Malgré la vigilance du gouvernement et la sévérité de ses mesures, il n'a pu parvenir à dompter entièrement l'esprit libéral qui se développa en Russie par suite de la campagne de 1814 et de l'impulsion, qu'à cette époque, l'empereur Alexandre donna si imprudemment aux idées d'indépendance et de liberté. Les déclamations les plus furibondes des journaux de France et d'Angleterre contre les institutions de ce pays et l'état de dégradation morale où elles maintiennent ses habitants ne rencontrent nulle part plus de créance et de sympathie que chez certains gentilshommes du gouvernement de -Moscou et de l'intérieur qui vont, dans leur fureur d'innovation, jusqu'à calomnier leur patrie. La plupart des Russes qui ont été élevés ou qui ont voyagé longtemps à l'étranger se font comme un point d'honneur d'en rapporter des opinions et des doctrines incompatibles avec le régime sous lequel ils sont appelés à vivre... En Russie, où le Prince réunit sur sa tête toutes les attributions et tous les pouvoirs, le sort de l'empire peut dépendre souvent de la destinée du souverain. »

52S LA KÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

Voici maintenant le portrait que notre ministre trace du tsar Nicolas : (' On ne peut refuser à l'empereur Nicolas des qualités éminenteset de louables intentions, on lui reconnaît un cœur droit, une âme noble et élevée. Son amour pour la justice et sa fidélité à sa parole sont passés en proverbe parmi les Russes... Gomme homme privé et comme époux, l'Empereur reproduit à l'autre extrémité de l'Europe le tableau de ces vertus dome>!tique8 que les Français admirent sur le trône... Jeune, actif, jouissant d'une santé robuste, doué de formes séduisantes et des avantages d'un extérieur vraiment remarquable, s'expriment avec grâce et facilité et possédant surtout cette éloquence populaire qui remue les passions de masses..., l'empereur Nicolas est, en un mot, pour la Russie, une individualité spéciale, telle qu'il ne s'en rencontre pas deux en un siècle. »

De tout ce qu'il observait à Pétersbourg, Lagrenée concluait : « On peut prévoir que, dans les cabinets étrangers, le terme de la prescription appro he pour tous les souvenirs qui remontent au temps de la Restauration. » (1)

Rien ne pouvait mieux servir un rapprochement de la France et de l'Autriche que la question d'Orient, car plus que la France, celle-ci s'y trouvait directement intéressée ; mais la nature de leur éloignement avait des causes si profondes qu'il ne fallait pas se bercer d'illusions. Depuis trois ans, nous éprouvions son infatigable défiance, L'Autriche seule avait échappé à la tourmente révolutionnaire qui agitait l'Europe depuis la révolution de Juillet et, pour cette raison, semblait, dit de Droglie, « le grand centre auquel devaient se rallier les ennemis du libéralisme, où ils devaient venir prendre des directions et chercher un soutien. » C'est pourquoi, en dépit des motifs qui auraient dû amener une détente, Metternich gardait sa réserve systématique.

le rôle de notre ambassadeur ne pouvait donc être que celui d'un observateur afin de démt^ler ses menées ténébreuses. Ce n'était pas chose facile à raison de la situation qui lui était faite à la cour de Vienne où tout le corps diplomatique modelait son attitude sur celle du Chancelier. Il n'était pas jusqu'à l'ambassadeur d'Angleterre qui

(1) 26 juin et 2 juillet 18.03, Lagrenée au duc de Broglie.

LA IIKVOLUTIO.N DE JUILLET i830 ET l'eUROPK 529

ne subît l'ambiance au point de ne pas refléter, dans ses rapports avec Sainte- Aulaire, notre nouvel agent à Vienne, les sentiments de son gouvernement pour la France. Metternich avait cru devoir prévenir notre ambassadeur, dès son arrivée à Vienne, de ne point prendre d'humeur, de <« n'attacher aucune importance à des nuances presque imperceptibles », l'avertissant que la « société de Vienne vivait dans une indépendance que le gouvernement n'avait ni la volonté, ni le pouvoir de dompter. » (1) Cette déclaration était plus intéressée que juste. Talleyrand, qui en eut connaissance, la réfutait ainsi : « Je m'étonne un peu d'entendre parler de l'opinion publique de Vienne ; mes souvenirs, mes relations actuelles m'avaient laissé croire qu'à Vienne il n'y avait pas d'opinion publique. Il y a bien une opinion de société ; mais cette société est une, elle n'est pas divisée, et c'est M. de Metternich qui la dirige (2).

Trois jours après que Sainte-Aulaire eût écrit ce rapport, un incident pénible vint justifier les précautions oratoires de Metternich. La quaUté du personnage en cause augmente encore la discourtoisie de l'incident. Au cours de la visite d'arrivée de notre ambassadeur, l'archiduc Maximilien d'Esté, cousin et beau frère de l'Empereur, lui dit : a Ma position m'impose le devoir do vou8 voir ! »

Sainte-Aulaire se retira avec beaucoup de dignité en manifestant à Metternich sa volonté de n'avoir désormais aucune espèce de relations avec l'Archiduc. (3)

Le chancelier d'Autriche, cependant, laissait entendre à Sainte- Aulaire que la marche du gouvernement du Roi était appréciée à Vienne... « Nous observons avec plaisir les progrès de votre gouvernement, nous jugeons sa position intérieure et extérieure meilleure aujourd'hui qu'en 1832, et en 1832, elle était déjà de beaucoup meilleure que l'année précédente... Nous ne pouvons nous dissimuler, par exemple, que l'esprit révolutionnaire, fort calmé en France depuis deux ans, prend des développements chaque jour

(1) Sainte-Aulaire au duc de Broglie, 13 mai 1833.

(2) Talleyrand au duc de Broglie, 9 avril 1833.

(3) Sainte-Aulaire au duc de Broglie, 18 mai 1833.

530 LA RÉVOLCTION DE JUILLET 1830 ET l'eL'ROPE

plus menaçants dans les états d'Allemagne, qui ont reçu des constitutions nouvelles... Je ne suis pas l'ennemi des constitutions, mais je suis l'ennemi du chaos ». (i)

Et comme Sainte-Aulaire faisait remarquer que la différence des principes des gouvernements français et autrichien pouvait amener des divergences dans leur manière de juger les événements européens, Metternich repartit en riant : « il y a de très bons ménages de religions différentes vivant ensemble dans la plus parfaite intimité, sans autre ménagement que de ne point parler théologie. >

Quant aux préoccupations européennes causées par la question d'Orient, Metternich estimait que le lieu désigné pour se concerter à ce sujet était Vienne à cause de sa situation géographique. Cette question ne pouvait se régler qu'en commun, chacune des puissances inspirant quelque jalousie aux autres, l'Autriche devant nécessairement défendre le Sultan contre un vassal en révolte. La France tenait surtout à prévenir, pour le sultan, le danger d'un trop puissant protecteur. Quant à l'Angleterre, on comprendra facilement qu'elle ne laisserait pas entre les mains de la Russie la clef des Dardanelles. Metternich avait l'ambition de débrouiller tous ces fils.

Une autre question vînt à ce moment se greffer sur celle de Constantinople. Elle intéressait au plus haut point la France, puisqu'il s'agissait de sa récente conquête : Alger.

Le maréchal Clauzel, en en saisissant la Chambre des députés, le 18 juin, exprimait des prévisions que l'avenir devait justifier : « Si je parle souvent [eut-être d'Alger à la Chambre, c'est que je m'en suis beaucoup occupé. C'est que je sais plus que tout autre l'avantage que la France pourrait retirer de cette belle possession, c'est que je suis convaincu qu'Alger peut être, doit être pour la richesse et la prospérité de la France ce que les grandes Indes ont été pendant plus d'un siècle pour la prospérité de l'Angleterre. »

L'orateur estimait que si, par ses efforts, il avait pu contribuer à la colonisation d'Alger, il croirait avoir plus fait pour la patrie que

(1) Sainte-Aulaire au duc de Rroglie, 13 mai 1833.

par vingt victoires sur l'Allemagne ou la Prusse. Kt il terminait en posant cette question : « Voulez-vous coloniser Alger V Voulez-vous abandonner ou céder Alger ?» Le président du conseil lui ayant répliqué que l'intention du gouvernement était pour le moment d'occuper sur la côte d'Afrique trois points principaux, mais que, 'îelon les circonstances et les nécessités, on pourrait dans l'avenir y ajouter trois autres points d'occupation.

« — Je répéterai, dit le maréchal Glauzel, que le gouvernement n'a lait aucun engagement avec aucune puissance, qu'il est entièrement libre de faire tout ce que l'honneur et l'intérêt de la France pourront exiger... Que sa conduite dans ce pays et sur toute la côte d'Afrique est d'affermir l'occupation et de n'y avoir rien à craindre contre tout venant. »

Ces fermes paroles ne manquèrent pas de soulever quelque émoi à Londres. Déjà lorsque, peu de temps auparavant, la Chambre avait abordé cette question, Talleyrand écrivit à Broglie que lord Grey lui avait fait observer que le langage du maréchal Glauzel était de nature à causer des embarras à la Chambre des Pairs qui devait prochainement traiter de la question. Le gouvernement de Charles X avait fait sur ce sujet à l'Angleterre des promesses formelles qu'avaient révélées lord Aberdeen et qui ne permettaient pas à la France de prendre des engagements aussi positifs.

Talleyrand avait rassuré lord Grey en lui laissant entendre qu'on avait simplement songé à ne faire de ce territoire qu'une « colonie de répression ». Il était difficile de vérifier qu'elles avaient été au juste les promesses faites par Polignac, mais Talleyrand, toujours soigneux de prévenir des difficultés compromettantes pour notre alliance avec l'Angleterre, faisait observer qu'une question irritante portée à la nouvelle Chambre des communes provoquerait une discussion, peut-être très fâcheuse. Déjà notre gouvernement s'était opposé au projet douanier qu'il lui avait récemment soumis : insister sur la question d'Alger serait au moins imprudent : « J'ai plus d'une fois regretté, ajoutait-il, que dans notre Chambre des députés, on ne comprît pas mieux les véritables intérêts de la France et qu'on soulevât imprudemment des questions pour lesquelles le silence serait utile. »

Un évéuement important détourna bientôt l'attention de l'Angle-^ terre et la fit sortir de l'espèce d'indifférence et de froideur qu'elle avait témoigné jusque-là pour la question d Orient : Orloff avait fait signer à Constantinoplfc, le 8 juillet, un traité qui constituait un véritable protectorat de la Russie sur la Porte qui lui en remettait en quelque sorte les clefs. Ce traité qui n'avait pas été publié portait que, en cas de nécessité, la Porte s'engageait à fermer les Dardanelles aux vaisseaux étrangers. Le mécontentement de l'Angleterre fut vif. Un courrier fut immédiatement envoyé à Gonstantinople oii lord Ponsonby porta les représentations du gouvernement britannique : ce traité bouleversait tous les rapports de la Porte et de ses anciens alliés « l'Angleterre ne pourrait plus la reconnaître que comme dépendante de la Russie et, en cas de guerre, elle serait obligée de traiter l'empire ottoman comme un ennemi. " (1)

Toute l'animosité qu'inspirait en ce moment en Russie la politique du gouvernement anglais s'aviva de ce nouveau grief. Lord Palmerston, qui venait de prononcer au parlement un violent discours sur les affaires de Pologne était un objet de haine. « Le jour de sa chute deviendrait un jour de fête pour le cabinet de Pétersbourg », écrivait Lagrenée.

Les rapports de la Russie avec la France en subirent le contre-coup et Lagrenée se fait ainsi l'écho de l'opinion russe : « 11 est temps d'ouvrir les yeux sur l'alliance de ces deux nations redoutables dont l'action constante et progressive finirait par démocratiser l'Europe Elles s'appuient déjà sur la Belgique d'un côté, sur le Portugal de l'autre. L'Espagne cédera bientôt à la contagion de l'exemple. »

Un fâcheux revirement s'était produit dans les relations avec notre ambassadeur. Les antipathies qui s étaient tues un instant se dévoilaient ouvertement ; il pouvait entendre les plus dénigrants propos. Ils haussèrent encore de ton lorsqu'on connut à Pétersbourg la manifestation affectueuse de l'Angleterre lors du voyage que le roi Louis-Philippe entreprit à Cherbourg le 21 août 1833. La présence dans le [lort de navires et de yachts anglais, dont les marins

(1^ Talleyraad au duc de Broglie, 5 août 1S33.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET L EUIUJPE 5oo

fraternisaient, était un indice frappant de la sympathie qui avait rapproché les deux peuples. C'est à ce moment que parvint en France une grave nouvelle. Lagrenée informait le gouvernement du voyage arrêté de l'empereur de Russie afin de se réunir au roi de Prusse et à l'empereur d'Autriclie.

L'émoi fut grand en Europe où l'on commenta diversement les causes et les effets probables de co congrès de souverains. Ces réunions cependant avaient été fréquentes depuis la révolution de Juillet et toujours dans le même but : se concerter sur l'attitude que ces souverains devaient garder en face du foyer révolutionnaire, c'est àdire la France, pour circonscrire l'incendie, faire une sorte de chaîne sanitaire autour de leurs états. Bien qu'il n'y ait jamais eu de communication officielle, on était complètement renseigné sur l'esprit qui amenait ces rencontres en apparence fortuites ou dissimulées sous le prétexte de visites familiales.

Déjà le 14 août à Tœplitz au château de Theresienstadt, le roi de Prusse et l'empereur d Autriche avaient eu une entrevue oii la présence d'Ancillon et de nombreux diplomates avait excité une curiosité mêlée d'inquiétude. Celte entrevue fut courte, car le soir même le roi de Prusse rentrait dans ses états. On pouvait donc considérer la réunion des souverains comme une préparation à celle qui, à la fin d'août, fut annoncée avec fracas.

Que sortirait-il de ce conciliabule de têtes couronnées ? Pour comprendre ces inquiétudes, il est nécessaire à ce moment de jeter un coup d'oeil sur l'état de l'Europe, que les événements de Juillet avaient si profondément modifié. Le second accès de la révolution de 1789 vit, en effet, se vérifier toutes les prédictions qu'on avait d'abord exagérées du prince de Metternich, et anéantir en partie l'œuvre du traité de Vienne.

Le rapprochement de l'Angleterre et de la France avait bouleversé le système qu'on avait tout lieu de croire inébranlable au moins pendant de longues années.

L'Autriche contre balançait la perte de son alliée par les appuis qu'elle avait retrouvés sur le continent. Sûre de l'esprit de ses populations et de la vigueur de son gouvernement, elle regardait avec sérénité souffler autour d'elle la tourmente révolutionnaire. Sa poli-

534 LA RÉVOLUTIOrv DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

tique constante, depuis trois ans, avait été de contrecarrer en toute occasion celle du cabinet des Tuileries. On l'avait vu dans la question belge qui approchait de son dénouement.

La Prusse, malgré les ressentiments qu'avaient fait naître les menées de l'Autriche, à la faveur desquelles elle avait substitué son influence dans la Diète germanique, s'était rapprochée, par prudence, de sa voisine. Tous les petits souverains allemands, pris entre la fermentation révolutionnaire de leurs sujets et la capitulation devant une protection redoutable, s'étaient résignés, au moins en apparence, ainsi qu'en témoignaient les décrets de Francfort, bien que nous sachions à quel point leurs regards se portaient vers la Prusse. Le marché avait été le même en Italie oii les craintes des petits souverains avaient entravé le mouvement qui les inclinait vers la France, et assuré la domination autrichienne, malgré les efforts et les actes de notre gouvernement.

L'ère des révolutions se rouvrait en Espagne où Ferdinand VII, presque agonisant, reconnaissait sa fille Isabelle, au mépris de la loi salique et des droits de don Carlos, qui en appelait au peuple.

En Portugal la lutte était bien près de se résoudre à l'avantage de don Pedro « mannequin delà cause révolutionnaire », disait Metternich. Une intervention espagnole pouvait se produire soudainement et nous forcer à envoyer des troupes au delà des Pyrénées.

La Suisse ne laissait pas de préoccuper l'Autriche. Car chaque jour voyait s'accroître la force du parti qui demandait des modifications profondes dans le pacte fédéral, ce qui était susceptible de modifier dangereusement la politique intérieure de la Confédération helvétique.

La question était grave, car si la neutralité de la Suisse se trouvait mise en cause, les états voisins de la France, le Piémont, l'Autriche se trouveraient, par ce fait, dans une situation respective toute différente. La France s'était placée en dehors de toutes les combinaisons des agitateurs.

Chaque succès de la politique autrichienne marquait un échec dans notre diplomatie.

Quanta la Russie, devant le péril polonais toujours imminent, elle avait dû oublier le ressentiment inspiré par la conduite de l'Autriche

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'hOROPE 535

dans les affaires d'Orient, et il faut bien le dire, devant cette sorte de terreur des doctrines libérales que lui semblait incarner la France.

En résumé, l'Autriche s'était relevée plus forte de la crise qu'elle avait subie eu 1821, à l'heure où, dans l'orgueil de succès faciles Mettemich avait, par ses exigences, imposé à l'Europe un joug devenu intolérable. Déjoué dans tous ses plans, le Chancelier les avait vus alors se retourner contre lui. La révolution de Juillet lui servit de tremplin.

A la faveur des appréhensions qu'elle inspirait, l'Autriche avait reconquis sa place, et ce résultat elle l'avait obtenu en se posant comme an rempart entre la tradition monarchique et les idées libérales triomphantes.

Dans cet état de choses, les hypothèses s'échafaudent. De quoi sera faite la concertation projetée ? De quelles affaires traitera-t-on particulièrement? Celles de Belgique, d'Espagne, de Portugal, de Suisse sont bien faites pour attirer l'attention. Il y a aussi les difficultés, toujours aiguës au sein de la Confédération germanique, la haine et la vengeance de la Pologne, spectre terrifiant. Puis la question d'Orient, éternel et insoluble problème. Enfin la nécessité de neutraliser l'alliance franco-anglaise par le contrepoids de celle des trois cours du Nord.

Toutes les chancelleries d'Europe sont en rumeur. Il fallait, pensaient-elles, un motif bien puissant pour déterminer l'empereur Nicolas à se déplacer ainsi dans un moment où sa vie était à la merci d'un complot. Ses sujets eux-mêmes ne s'expliquaient pas l'opportunité de ce voyage et ne dissimulaient pas leurs craintes sur le danger de l'influence de Metternich sur l'esprit de l'Empereur.

Il ne faut pas oublier que l'amitié de l'Autriche n'était plus populaire en Russie et, sous des apparences de sincérité, inspirait la méfiance. On y craignait surtout les combinaisons élaborées entre Ancillon et Metternich, la souplesse de ce dernier pour les faire accepter et attacher la Russie au char de l'Autriche. L'Angleterre envisageait plus froidement la prochaine entrevue.

Après mille traverses, l'empereur Nicolas, le 9 septembre, se joignait à l'empereur d'Autriche et au Prince royal de Prusse à Miinchen Grâtz, où l'avait précédé M. de Nesselrode. De ce bourg de Bohhno

636 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

sur lequel les yeux de l'Europe étaient fixés semblaient devoir sortir ses destinées. Qui remporterait dans la lutte suprême ; les souverains ou les peui>les ? Souverains, ministres, diplomates délibérèrent dans le plus grand secret. Rien ne transpira de leurs conversations, rien ne parvint aux oreilles de la France aux écoutes, car elle ne se trompe plus : C'est elle qui est le pivot de toutes les préoccupations, qui doit être visée dans toutes les conclusions.

Or, les conclusions devaient tout d'abord faire l'objet d'une déclaration collective au gouvernement français de l'accord parfait des trois souverains absolutistes. Le roi de Prusse, facteur principal de l'union du duc d'Orléans avec Hélène deMecklembourg, et qui depuis inclinait visiblement vers la France, insistait pour qu'on atténuât l'effet de cette déclaration en décidant que chacune des trois cours remettrait à son ambassadeur à Paris une note particulière conforme bien entendu à celle des deux autres puissances. Bref, après de longues discussions et tergiversations, les souverains se séparèrent sans que rien fut irrévocablement décidé.

Les événements intérieurs occupant l'attention de la France l'avaient détournée de la conférence de Mûnchen Gratz au point qu'elle était presque oubliée. La situation se présentait moins heureuse qu'au début de l'année. Le dénouement des troubles de la Vendée, l'arrestation de la duchesse de Berry et les polémiques engagées à ce sujet remplissaient les journaux.

La duchesse de Berry avait obtenu de l'Empereur la permission de se rendre à Prague. Cette Houvelle mit en émoi le gouvernement français, bien que le cabinet de Vienne ait demandé des assurances contre toute démonstration « ne reconnaissant à personne le droit de faire dans ses états une autre politique que la sienne. » (1) Un si grand nombre de royalistes fidèles avait demandé des passeports pour se rendre à Prague, que Sainte-Aulaire crut devoir insister

(1) Sainte-Aulaire au duc de Rroglie, l*"" octobre 1833.

LA KÉVOLITION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 537

pour que le gouvernement mit des obstacles à cet exode. A quoi Metternich répondit : « Franchement quand vous ne voulez pas empêcher huit ou neuf cents royalistes de faire dans l'intérêt de leur cause tout ce qui leur passe par la tête, vous ne pouvez [)as exiger que nous prenions ici vos intérêts plus vivement que vous ne les prenez vous-mêmes et que nous acceptions la responsabilité dont vous déclinez l'odieux.

« La duchesse de Berry restera à Prague si elle s'engage à s'y tenir tranquille et à renoncer h la politique provocante de M. de Chateaubriand. » (1)

L'opposition, un instant réduite au silence, reprenait une force nouvelle en se servant du proj- 1 des fortification do Paris présenté à la Chambre de députés. La presse se rejetait âprement dans la lutte qui avait subi quelque trêve en présence des difficultés extérieures Broglie fut donc grandement étonné quand, le II octobre, le chargé d'affaires d'Autriche, Hiigel, se présenta chez lui et lui donna communication d'une dépêche qu'il venait de recevoir de Metternich. Ce document contenait en subs'ance que les souverains des trois cours avaient éprouvé dans la conférence de Mïmchen la solidité des liens qui les unissaient et la conformité de la bienveillance de leurs vues h l'égard des autres puissanses. Mais que si elles admettaient le prosélytisme des idées par des voies pacifiques, toute tentative faite pour bouleverser les institutions en vigueur dans les états de l'Europe les trouverait unies pour la défens- commune. « Dans le cas où le gouvernement français, qui a bien su se défendre lui-même des agressions des révolutionnaires, ne réussirait pas désormais à déjouer les machinations auxquelles ils se livrent sur son territoire contre les états étrangers, il pourrait en résulter pour quelques-uns de ces états des agitations et des désordres intérieur^ qui les mettraient dans l'obligation de réclamer l'appui de leurs alliés ; cet appui ne leur serait pas refusé et toute tentative qui aurait pour but de s'y opposer serait envisagée par les trois cours comme une hostilité dirigée contre chacune d'elle. » (2)

(1) Saiute-Aulaire au duc île Broglie, '.""octobre 1833. fi) j»"" novembre ];^33. Note communiquée par de Broglie à Saintc- Aulaire.

538 LA nÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eL'UOPE

Broglie répondit à Hûgel qu'on ne pouvait prétendre que nous nous écartions des principes de nos institutions pour calmer les inquiétudes et les susceptibilités de nos voisins. Que s'il était des pays tels que la Belgique, la Suiss» ou le Piémont, ou la France ne supporterait à aucun prix une intervention des forces étrangères, il en était d'autres où, sans l'approuver, et en des circonslances particulières, elle ne mettrait pas d'opposition absolue. D'ailleurs, ajouta sèchement notre ministre des Affaires étrangères : « chaque fois qu'une puissance étrangère occupera un territoire indépendant, nous nous croirons en droit de suivre la ligne de conduite que nos intérêts exigeront. » (1)

Cette réponse catégorique sembla impressionner Hiigel qui s'efforça de convaincre Broglie que la note qu'il lui communiquait était conçue dans un sens bienveillant et en donnait pour preuve certains passages où Melternich prodiguait des éloges au gouvernement français.

Le lendemain, les représentants de Prusse et de Russie se présentèrent avec une note identique comme fonds, mais différant comme termes. Ils reçurent, sur un ton appropriée l'attitude de chacun des messagers, la même réponse que Hiigel.

La précision du langage de Broglie ne permettait pas aux trois cours de biaiser. Après avoir protesté de leurs bonnes intentions, affirmé que leur note ne contenait rien de blessant pour le gouvernement du Roi, ergoté sur quelques termes de la réponse de notre ministre, les communications officielles prirent fin sur cet objet. L'entrevue de Miinehen avait abouti à ce résultat que les trois cours absolutistes tournèrent leurs efforts vers leurs difficultés et leurs embarras respectifs, laissant enfin la France affermir le gouvernement qu'elle s'était librement donné.

Une lettre de Lagrenée, datée du 31 décembre 1833, constitue un document très significatif de la transformation des sentiments de la cour qui, depuis trois ans, nous avait le plus marqué d'hostilité. Quand on annonça à Nesselrode l'arrivée du maréchal Maison en le priant de fixer l'heure où il pourrait recevoir le nouvel ambassadeur

(1) l"" novembre 1833.

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du Roi, il s'écria : « — Le plus tôt possible, car il arrive sous des auspices bien favorables. L'année qui va commencer sera plus heureuse, je l'espère, que l'année qui se termine. Leé complications s'effacent, les aspérités s'adoucissent.

« Quand on est si pn s de s'entendre, on doit finir par se rapprocher. Si tel doit être le résultat de la mfssion de M. le maréchal Maison, qu'il soit le bienvenu. » (1)

Que les temps étaient changés !

Les événements certes avaient contribué à cette heureuse évolution, mais une large part en revient aussi à notre diplomatie qui était parvenue, dans la situation la plus tendue, à écarter tout incident qui aurait pu amener les plus redoutables complications. Dans une atmosphère nettement hostile, nos ministres surent déployer un tact, une présence d'esprit, une souplesse qui, en sauvegardant la dignité de la France, leur permit de sortir à leur honneur de cette redoutable épreuve.

Et maintenant, arrêtons-nous et eisayons de conclure. Quelle a été, sur l'évoluiion de la politique extérieure de la France, et, d'une façon générale, sur ses destinée», l'action de la révolution de Juillet V

D'abord, elle a reformé la Sainte -Alliance que l'habileté de la po litique de la Restauration avait sinon ruinée, tout au moins fortement ébranlée. A la fin de la Restauration, la Russie s'est rapprochée de la France ; l'Autriche est chaque jour eu plus mauvais termes avec la Rassie ; la Prusse, qui panse ses blessures et aspire à supplanter, dans la prépondérance en Allemagne, l'Autriche détestée, travaille secrètement contre elle et lui smscite dans l'ombre mille entraves, protestant, d'aiileurg. de son amitié pour la France. On ne pouvait certes avoir en elle qu'une confiance limitée ; mais elle n'en ébranlait pas moins les bases de l'ancien accord des grandes puissances de l'Europe contre nous.

Arrive la tempête de 1830. Qu'en pense l'Autriche

(1) Lagrenée au duc de Broglie.

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Reproduisons à ce sujet, les dépêches de Metternich à ses agents, que nous avons réservées pour cette fin de volume. « Un état où des catastrophes pareilles à celles dont nous avons le malheur d'être aujourd'hui les témoins ont pu se présenter avec une aussi grande facilité, et où la haute œuvre a pu se consommer avec autant de promptitude, un Etat, en un mot, où ee qui vient de se passer a été possible a, certes, depuis longtemps, été placé fort près de sa perte. L'existence du danger, et d'un danger éminent, m'a, en effet, occupé à peu près exclusivement, dans le cours des deux dernières années. Ma correspondance diplomatique en fait foi... Le sage cabinet prussien pensera certainement avec nous qu'il faut user dans le moment présent d'une grande réserve, étabUr une entente entre les grandes cours et présenter à la France en révolution la digue d'une imperturbable union morale. Ce n'est que dans ces voies que la paix de l'Europe pourra peut-être encore rester assurée : hors de cellesci, il n'y a plus de salut. »

Voilà ce que le chancelier autrichien écrit le 8 août 1830 au baron de Werner, chargé d'affaires d'Autriche à Berlin. — Et à Fiquelmout, ambassadeur austro-hongrois à Pétersbourg : (1) a S'il reste encore un remède, il ne peut plus se trouver que dans la force, la sagesfie et Vimion des premières puissances. C'est à cette ancre de salut que s'attache notre dernière espérance et vous connaissez trop l'Empereur, notre maître, pour douter que, s'il fait un appel à ses alliés, il saura aussi y répondre lui-même. Heureusement, monsieur l'ambassadeur, les mêmes paroles nous ont-elles été adressées de Saint-Pétersbourg...

«Le monde n'est ainsi pas encore privé de toute ressource... Le grand art pour les Empires sera aujourd'hui de vivre plus longtemps que l'ennemi ; celui-ci porte dans son sein bien des éléments de sa propre destruction ; le but n'est ainsi point placé à une distance impossible à atteindre, mais ne nous dissimulons pas que la route qui seule peut nous y conduire est hérissée de difficultés extrêmes, avouons-nous le fait afin de vaincre les obstacles. » — Et encore : « La révolution ressemble à un volcan, et il est dans la nature des vol-

(1) 17 septembre 1830 {Archives d'Etat à Vienne).

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cans de s'éteindre et, par suite, de s'affaisser. I.a question est de savoir si cet affaissement se fera dans le cratère ou si le déversement aura lieu sur des lignes divergentes. Dans l'une et l'autre hypothèse, il faudra que les puissances prennent une attitude défensive, mais forte, soit pour aider l'affaissement du volcan vers le centre, soit pour empêcher, le plus qu'elles le pourront, son débordement sur une terre étrangère. Pour atteindre ce but, elles doivent songer à prendre une attitude militaire. » (1)

Et quel jugement porte Pozzo le 18/30 novembre 1831 ? « L'inquiétude que le gouvernement français témoigne de notre union est une raison de plus de la rendre encore plus compacte et indissoluble, s'il est possible ; c'est elle qui tient la France actuelle en respect et qui, seule, peut garantir l'indépendance et la sûreté des états de l'Europe contre les empiétements et les invasions de ce pays qui ne manquerait pas de les tenter, et de les mettre à effet s'il ne craignait pas de rencontrer une résistance invincible et de s'exposer à une punition désastreuse. »

De son coté, Guizot disait à la tribune de la Chambre le 11 août 1831 :

« Depuis six mois, l'Europe subordonne toutes ses résolutions à l'état intérieur de la France; tout y est en suspens jusqu'à ce que notre politique intérieure prenne un caractère décidé, définitif.

« Vous êtes étonnés de la lenteur que mettent les Autrichiens à évacuer l'Italie. Savez-vous quelle était la cause de cette lenteur, de cette hésitation V On attendait le résultat des élections de France.

« Vous vous étonnez de voir l'Angleterre hésiter à s'engager dans un traité à 1 égard de l'émancipation de la Pologne ?

« L'Angleterre, avant de s'engager dans une si grave affaire, avant de s'allier à nos vues, peut-être a besoin de savoir si le sort de la France est définitivement fixé.

« Vous désirez le désarmement général ? L'Europe en a besoin ; mais ce désarmement est subordonné à l'état intérieur de la France. Ce désarmement ne pourra s'effectuer que lorsque vous inspirerez à l'Europe confiance et sécurité.

(l) 13 octobre ISCO {Arcldres d'Etat à Vienne).

a C'est chez nous qu'est la destinée de l'Europe. A mon avis, 1 Europe a raison d'hésiter ; elle a compris le caractère nouveau qu'avait le gouvernement nouveau de la France ; elle attend pour voir s'il trouve sympathie ou répugnance dans la nation.

« La prépondérance des idées et des institutions sur la diplomatie et sur la force des baïonnettes, tel est l'état de l'Europe ; Cesl par V empire qu'exercent les idées qw [se décide aajourdliui l'Europe. Eh bien, le siège de ces idées est en France ; nous l'avons proclamé vingt fois pour nous en glorifier ; ne l'oublions pas aujourd'hui qu'il s'agit d'en tirer profit.

« C'est donc de l'état intérieur de la France que dépendent aujourd'hui la paix ou la guerre. L'Europe elle-même le proclame. »

Cette Sainte-Alliance que, de 1815 à 1830, nos différents gouvernements avaient tout mis en œuvre pour saper, elle revit donc elle agit, elle va presque jusqu'à la fin du xix° siècle, sauf à de courts intervalles, peser sur l'Europe et peser surtout sur la France.

Cette reconstitution d'une alliance qui nous fut, au fond, si fatale, n'est pas l'un des plus grands maux de la révolution de 1830. A côté d'elle, il est un fait plus grave encore et dont les conséquences ont été irréparables : la formation progressive de l'unité allemande. Après iSiS, nous l'avons vu, la Prusse est dans une période de recueillement. C'est tout ce qu'elle peut faire dans l'état où l'ont laissée les guerres napoléoniennes. Elle alimente en silence sa haine de la France ; mais déjà, à cette heure le grand projet de l'unité allemande germait. Des efforts occultes, mais tenaces, étaient tentés pour grouper en un faisceau les petits états allemands et les exciter contre la maison d'Autriche. Sur cette grave question, les documents que nous avons trouvés dans les archives de Munich sont vraiment lumineux.

Le 7 janvier 1830, le vicomte de Luxbourg, agent bavarois à Berlin, écrit au roi de Bavière : « Les dispositions du cabinet de Berlin pour nous sont toujours les meilleures ; il fera tout ce qui dépendra de lui pour répondre à la noble confiance de Votre Majesté. Dans mes lettres et rapports précédents, j'ai cherché à indiquer la position relative où se trouvent la Prusse et le Wurtemberg, vis-à" vis de la Bavière et du pays de Bade. Le roi de Wurtemberg es

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notre principal allié ; il a un intérêt majeur etdirect à atteindre le but ; il est, par conséquent, plus spécialement appelé à se faire l'avocat de la Bavière, tant à Berlin qu'à Garlsruhe. o

Et de nouveau, le 11 février 1830 (1): «Votre Majesté aura de la peine à croire combien il faut de temps et de soins pour ramener les petits princes interposés à leurs véritables intérêts... or, l'accession et la concorde de ces princes de Saxe nous sont nécessaires pour arriver au but qui, sans cela, ne serait atteint qu'imparfaitement... Sa Majesté le Roi, ainsi que le prince et la princesse royale me témoigneot chaque fois le plus vif intérêt pour la santé de Votre Majesté. Je ne parle pas des personnes les plus marquantes du gouvernement qui, toutes, s'accordent à vous regarder comme le souverain de l'Allemagne sur la tête duquel se concentrent le plus d'espérances. » Et le 3 mai : « Les intentions de la cour de Berlin pour la Bavière sont, je le répète, les meilleures.

« La persévérance de Votre Majesté, sa constance de suivre la route que, dans sa sagesse. Elle a tracé à son ministère porteront de bons fruits, j'ose le garantir, et tourneront à sa gloire comme à l'honneur et au profit de la Bavière. Il faut seulement laisser au temps le soin de mûrir et de compléter ce qui, dans ce moment-ci, ne peut qu'être ébauché. » Et le 3 juin, à l'occasion de l'envoi dune mission bavaroise à Berlin (mission Armansperg) : « Ce ministre pourra confirmer à Votre Majesté, ce que, dans mes précédents rapports, j'ai eu l'honneur de lui mander sur les dispositions amicales de Sa Majesté prussienne, sur les vues sages et bien combinées du cabinet de Berlin, sur le prix enfin qu'on attache dans ce pays-ci aux bons rapports qui subsistent si heureusement entre deux pays, que leur propre intérêt, autant que l'honneur et l'indépendance de l'Allemagne entière appellent à une alliance intime et permanente. »

Ainsi, dès avant la révolution de Juillet, nne entente franche et loyale se dessine entre la Prusse et certains petits états, les plus importants d'entre eux, ceux auxquels leur position géographique as-

(1) On sait qu'à cette heure des négociations importantes s'élaboraient en vue d'accords commerciaux entre la Prusse et certains petits États, dont deux ou trois traitaient, en outre, de questions de frontière.

suraiten Allemagne une place exceptionnelle. On comprend donc que notre révolution, la menace qu'elle faisait peser sur les provinces rhénanes, le trouble qu'elle apportait dans les relations internationales, aient hâté l'union plus complète encore de la Prusse et des petits états, aplani les divergences, préparé une fusion que la main de Bismarck devait réaliser quarante ans plus tard.

Voici ce qu'écrivait, le 26 juin 1831, Behr, agent belge à Berlin, à Le Beau :

« A cette époque (fin de 1830), Diebitsch (1) lut envoyé comme on sait, à Berlin. Il y resta près de trois mois, choyé et fêté par la famille royale. Dès lors, ou tâcha de travailler l'opinion publique. L'armée fut facile à persuader, et l'on sut profiter habilement de l'ancienne haine des Prussiens contre les Français, pour les animer contre la Belgique, en leur persuadant que la révolution belge n'avait pour but qu'une réunion k la France. Pour le gros de la nation, on employa les journaux. Un observateur a dit : vi Si je puis répéter une fois par jour à quelqu'un la chose du monde la plus absurde, sans qu'il ait le droit de me contredire, il la croira dans deux ans. » (2)

Cette haine, dont parle Diebitsch, elle fit, en effet, alors explosion. Elle fut, il est vrai, rapidement contenue, car la Prusse cachait son jeu ; elle ne se sentait pas alors en mesure d'affronter une guerre, et nous savons quelle déception elle causa au Tsar ; mais ce renouveau de haine se propagea dans toute l'Allemagne. Il parvint jusqu'aux couches les plus profondes; on sentit déjî entre la Prusse et les petits états cette communauté de vues et d'action dont le premier effet fut, peu après, la conclusion du Zollverein.

Si l'on en voulait une preuve nouvelle, qu'on lise ces lignes adressées le 6 février 1832 par Luxbourg au roi de Bavière, préoccupé alors, non moins que la Prusse, de l'excitation révolutionnaire et de la licence de la presse constatées dans plusieurs petits états allemands. « Nos conférences avec les plénipotentiaires prussiens sur

(1) Délégué russe.

(2) Archives des Affaires étrangères à Bruxelles.

LA REVOLUTIO.-S DE JDILLET 1830 ET L EUIIOPE 545

l'unioii commerciale projetée seront reprises très incessamment... L'Allemagne entière est attentive à cette importante négociation. L'agitation des esprits et l'inquiétude des petits états allemands interposés, tels que les duchés de Saxe, Nassau, Francfort, sont parvenus au plus haut degré. Il est temps d'y mettre lin, de couper court à beaucoup d'intrigues et de manigances. L'Allemagne entière, lorsqu'elle verra son commerce, son industrie et ses produits dé" gagés de toute entrave, rendra grâce à Votre Majesté, au roi de Prusse et à celui de Wurtemberg.

Sans la volonté ferme et l'union entre ces trois augustes têtes couronnées, il n'y a point de salut pour l'Allemagne. » (1)

Le 15 avril 1832, le ministre bavarois des Affaires étrangères écrit lui-même à Luxbourg : « Vous direz au comte Bernslorff que nous partons du principe que les conférences avec le comte de Clam n'ont rien changé dans les vues du cabinet de Berlin, que ce cabinet sera toujours disposé à maintenir les arrangements pris l'année dernière avec nous et avec le Wurtemberg, que nous sommes fidèles au système que nous avons adopté... Je n'ai cessé de répéter à M. de Kiister que j'avais l'ordre et la volonté d'entretenir les rapports les plus confidentiels avec sa cour. Je me suis expliqué dans le même sens vis-à-vis de vous, monsieur le comte, et la lettre que j'ai adressée directement au comte de Bernstorff en fait de nouveau foi. Je crois, par conséquent, avoir tout épuisé pour donner à nos relations le caractère le plus intime. »

A la suite des conférences militaires dont nous avons parlé, Luxbourg s'exprimait ainsi, le 28 décembre 1832 : « Sous ce rapport, notre politique nationale a fait, dans ces derniers temps, d'immenses progrès,.. On sait maintenant que la grandeur et l'indépendance de l'Allemagne dépendent entièrement d'elle-même. Elle n'a qu'à être unie pour être respectée partout... Il s'agit de choisir la route qui conduit le plus sûrement à cet ensemble, à cette identité d'intérêts si nécessaire pour opposer aux puissances étrangères une barrière insurmontable, former une unité indivisible et empêcher par là que l'Allemagne ne devienne plus, comme autrefois, la proie et le champ

(1) Archives royales de Bavière.

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de bataille des intrigues et des querelles de la France, de l'Angleterre et de la Russie. »

Ainsi, à cette heure déjà, la Prusse grandissait. Appuyée sur les petits états que notre révolution avait effrayés, elle prospérait, elle préparait la revanche des événements de 1807 à 1813.

Si l'on joint ces témoignages à ceux que nous avons déjà relevés au cours de ce volume, comment ne pas reconnaître que la révolution de Juillet a fait faire à l'unité allemande un pas gigantesque, pour le plus grand détriment de la France ?

Enfin elle nous a fait perdre l'alliance russe. Napoléon l'avait ébauchée, sa politique envahissante l'a compromise. La Restauration l'avait refaite, la révolution de Juillet l'a ruinée ; sous le second Empire, la Russie ne nous avait pas ménagé les avances, les maladresses de Napoléon III nous l'aliénèrent (1).

Go ne sera pas l'un des moindres titres de gloire des hommes d'état de la troisième République, au premier rang desquels il faut citer MM. de Freycinet et Ribot, d'avoir conclu enfin cette alliance, qui vient de sauver la France, avec Théroïsme de nos soldats, alors que l'abstention de la^Russie en 1870, par la coupable politique de Napoléon lïl, avait amené la défaite (2).

Certes, la monarchie de Juillet a marqué dans l'histoire de France une place très honorable. Peu à peu notre situation extérieure s'est affermie. Nous le devons à l'alliance anglaise, à l'envergure de nos hommes d'état et de nos diplomates ; mais avons-nous entièrement retrouvé la brillante situation diplomatique, dont nous jouissions en 1829, au lendemain des affaires de Grèce ?

(!) A la suite des entrevues de Napoléon III avec le tsar Alexandre II, penilant l'exposition de 1867 à Paris, celui-ci, rentrant à Petrograd, disait, avec colère, à son entourage : « II a eu le toupet de me parler delà l'ologne » .

Nous tenons cette parole d'un des membres les plus émlnents du Conseil de l'Empire, ami personnel d'Alexandre II, qui nous la rapporta en 19i)2, lorsque nous remplissions les fonctions de secrétaire de l'Ambassade deFrance h Petrograd.

(li) Le magistral ouvrage de M de La Gorce a tais ce point en lumière lie façon irréfutable.

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Aussi, nous estimerons-nous heureux si ceux qui liront cette étude, peuvent se pénétrer du mal que causent à un pays les révolutions. Après avoir démoli, elles reconstruisent avec peine et, toujours, laissent, derrière elles, un sillage de malheurs et de ruines, que des générations entières sont parfois impuissantes à réparer.

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